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14 février 2014 5 14 /02 /février /2014 15:34

Bon, ce n'est pas bien de republier d'anciens billets, mais mon article paru sur Vox m'a attiré beaucoup de nouveaux lecteurs et j'aime beaucoup ce texte, paru sur mon ancien blog. Publié en 2008, il illustre ce que pouvait être une heure de "cours" dans un collège de ZEP. Heureusement, depuis lors, tout a changé pour le mieux. 



Déjà, ça a mal commencé. Patrick est arrivé, il était trop chaud. Il a commencé à dire comme quoi, ouais venez, ya Mohamed des 4°E qui trace du collège, y va taper les mecs de Picasso à l’Etoile, on va y aller aussi. (L’Etoile, c’est le nom du stade). Moi j’y ai dit laisse tomber, mon daron il a dit que si je mmettais dans les embrouilles de cités y mrenvoyait au bled direct. En plus moi, Picasso, jconnais même pas, pourquoi j’irais m’battre avec eux ? Alors Patrick il a dit comme ça ouah rgardez Idriss comment il a trop peur, le ptit bolosse. Et j’y ai répondu viens voir un peu ici, on va voir qui qui a peur. Alors y mfait comme ça qu’est-ce t’en as à foutre, dfaçon Devine il est absent. D’où tu le sais ? jlui fais. Y mdit c’est Djeison qui mla dit hier soir sur MSN. Alors du coup, tous les autres y sont venus autour de nous, un cours en moins, c’est sûr que ça les intéressait trop. Y disaient ouah, on quitte à trois heures, cool. Mais Ibtissem elle a dit Non mais arrête de mytho moi msieu Devine jlai vu dans lcouloir ttàl’heure. Et moi aussi jlavais vu. Djeison, son nom d’utilisateur sur MSN, c’est « Pervers_et_fier_de_letre », non mais sérieux, tu peux faire confiance à un mec comme ça ? Oh. Alors moi jlui fais à Patrick, ouais moi Djeison y m’a dit comme quoi les Martiens y zétaient arrivés chez lui et y zavaient niqué sa mère direct, ben jlai pas cru tu vois. Alors Patrick il a commencé à s’énerver et il a dit allez-y, faites style vous êtes des bons élèves, nous dtoutes façon on y va pas, au cours de c’fils de pute, on va se fight. Et il est parti. Sur le Coran, y sprend trop pour un justicier. Alors qu’en fait il est tout petit, quand ya une bagarre, y reste juste sur le côté à rgarder comme ça, y met juste un coup de latte quand y voit qu’y a un mec de Picasso par terre.

Alors du coup chuis monté en cours avec Ismaïl, et dans l’escalier on a commencé à parler de foot. Lui il dit qu’il aime pas la France et y veut pas qu’elle gagne l’Euro, alors il fait style il est pour le Portugal. Moi j’étais trop pas d’accord avec lui. Y mdit « Cristiano Ronaldo », nan mais t’as vu Cristiano Ronaldo avec sa grosse tête de tapette ? Alors jlui dis « Benzema ! » Y mdit « Cristiano Ronaldo. » Jlui dis « Ribéry ! » Y mdit « Cristiano Ronaldo. » Jlui dis « Anelka ! » Y mdit « Cristiano Ronaldo. » Alors jlui dis « Wahiba », et lui y commence à bouger sa grosse tête comme ça, qu’est-ce t’as dit, qu’est-ce t’as dit, pasquenfait Wahiba c’est le nom à sa daronne et il aime pas qu’on le dise. D’ailleurs personne aime qu’on dise le nom de sa mère, mais nous on aime bien le dire, pasque ça énerve le mec, c’est pas comme si on la traite mais ça énerve quand même. Alors moi jme tire en rigolant et en disant Wahiba, Wahiba, et lui y mpoursuit en mdisant Jvais t’éclater, comment jvais t’éclater mon frère, et on courait à toute vitesse et on a même pas calculé la petite prof qui s’était accroupie pour ranger un truc dans son keuss. On l’a évitée de justesse et elle s’est mise à gueuler, Ouais, mais qu’est-ce que c’est que ces sauvages, non mais vous vous croyez où, les courses de bourrin c’est à Vincennes, elle dit. Moi j’ai répondu Mais on rigooole, madame, faut rigoler dans la vie. Et Ismaïl il a dit d’où vous nous appelez des bourrins, on vous connaît même pas. Et la prof elle l’a cassé, elle lui a dit Ouais ben on va faire connaissance, tu me donnes ton carnet, Monsieur pas-bourrin-pour-deux-sous. Et Ismaïl il lui a répondu ben j’en ai pas, et ça c’était vrai vu que Patrick y lui avait piqué et il avait écrit partout dessus avec un gros marqueur noir, Ismaïl = PD, PD, Tu suces des bites, et quand Ismaïl il l’a récupéré il était tellement dégoûté qu’il l’a foutu à la poubelle direct. Alors la prof elle a dit à Ismaïl ben c’est pas grave, tu vas m’accompagner chez la CPE, alors Ismaïl y s’est mis à flipper et il a dit d’un ton tout désolé Non mdame, j’ai rien fait d’abord, et la prof elle a eu l’air d’avoir pitié de lui, alors moi j’ai dit Wahiba à voix basse, mais lui il a entendu et il a recommencé à s’énerver, alors la prof elle l’a embarqué. On s’est envoyés des doigts pis il est parti avec elle et moi chuis entré en cours.

« Tiens, Idriss ! Toujours aussi ponctuel » il a dit le prof, alors j’ai demandé Vous allez m’exclure ? Et il a fait non, vas-y, assieds-toi. Et chuis allé pour m’asseoir mais juste à ce moment là la porte s’est ouverte et Camélia est entrée, alors msieu Devine il lui a dit Ah non Camélia, t’es trop en retard, jtaccepte pas, et elle elle lui a répondu Ouah, Idriss y vient juste d’arriver, vous avez même pas commencé le cours et vous me virez ? C’est injuste ! Pourquoi vous faites des différences ? C’est parce que vous me détestez, c’est ça ? Et le prof il a répondu, La vérité sort de la bouche des enfants, alors on a ri et on a tous fait Ooooooh msieu, comment vous taillez, et Camélia elle s’est cassée sans que le prof il ait eu le temps de rédiger un billet d’exclusion, alors il a dit Bon débarras, et ça se voyait trop qu’il avait envie de rajouter sale pute mais y s’est retenu. Moi Camélia le dernier jour jlui dis Ouah, comment t’es trop maquillée, tu crois qu’au collège c’est Relooking extrême ou quoi ? Et elle a crié LE MAQUILLAGE A TON PERE à travers la salle de classe (pasque ça se passait pendant le cours de msieu Glazer, le prof de français). Patrick y dit que son piercing au menton c’est pour montrer comme quoi elle suce, et alors jlui ai dit ben comment ça sfait que t’as pas le même ? On aime bien vanner.

Alors jvais pour m’asseoir, mais la chaise elle est cassée. Jle dis au prof, et y mdit comme ça « Non mais ça te gêne pas trop de m’interrompre pour me faire part de tes petits problèmes ? » et jlui réponds ben j’ai pas de chaise ! Et y mdit, en parlant tout lentement, ppprreeennddds eeennnn uuuunnnneeee aaauuutttrrreee, comme si j’étais tebê, alors jfais comme si jcalcule rien et jvais prendre la chaise à côté de Smaïn, mais là Smaïn y mdit eh mais qu’est-ce tu fais ? Ben ça se voit pas ? Jprends la chaise. Eh mais non, moi jla garde, y mdit. Et pourquoi ? Pour mettre mon sac, y mrépond. Tu peux pas lmettre par terre comme tout le monde ? jlui demande, et jdis plus fort, pour que le prof il entende, en fait tu veux le garder là pour pouvoir regarder ton portable ! Y se fâche pasque j’ai dit la vérité, et y crie : Ferme un peu ta gueule ! Ya plein d’autres chaises, pourquoi tu veux la mienne ! Alors le prof il arrive sur nous et y smet à crier, mais qu’est-ce que vous fabriquez encore ? Vous voyez pas que vous nous empêchez de commencer le cours ? Ben c’est lui, j’explique, y veut pas mdonner la chaise. Je ne veux pas perdre de temps à écouter vos explications fumeuses, y dit le prof, donnez-moi vos carnets tous les deux, on aura peut-être la paix. TOUS LES DEUX ! on a crié en même temps Smaïn et moi, et pis aussi : « j’ai rien fait, c’est lui qui fout la merde ! » Mais le prof il avait l’air d’être en colère, alors jsuis retourné à ma place pour lui donner mon carnet, mais pendant ce temps là Smaïn il essayait de carotte le prof, jlentendais qui disait, Oh msieu, jlai pas, mais c’est pas ma faute, il est chez la CPE, alors moi j’ai crié arrête de mytho, ton carnet il est dans ton sac, là dans la poche de devant. Et alors Smaïn il a ouvert la poche et il a fait ooooh mais alors, ooooh mais alors, mais msieu sur le Coran jsavais pas qu’il était là, et nous on lui a tous dit Pourquoi tu mens ? Msieu Devine il a dit Calmez-vous tous, et pour la sept ou huitième fois il a répété Bon l’art au début du XXe siècle change radicalement, vous avez vos livres ? Page 162. Et jlui ai dit, ben msieu j’ai pas de chaise. Là y s’est arrêté et y m’a regardé style il allait me bouffer, et les autres y zont rigolé, mais pas longtemps pasque Devine y s’est mis à gueuler, on voyait les veines de son cou, la Mecque on aurait dit qu’il avait mis les amplis. Et y m’a dit qu’y me virait. Un truc de ouf.

Alors j’ai pris mes affaires et je suis sorti. Et yavait Ibtissem avec moi, c’est la déléguée et il lui avait donné le mot d’exclusion de cours et jlui ai dit, franchement il abuse là, d’où il m’exclut ? Jvais pas suivre le cours debout tout de même ! Et elle elle m’a dit, mais arrête de dire n’importe quoi, à cause de ta faute on peut jamais travailler, la vérité tu nous fais chier, si j’ai pas mon brevet tu vas voir. J’ai rien répondu pasque je pensais comme ça qu’y zallaient téléphoner chez moi et que j’allais me manger des tartes de mon daron, après plus personne dirait que j’ai les oreilles décollées, et j’essayais d’inventer une histoire pour pas mourir. Alors on est arrivé à la salle de médiation, c’est là qu’on met tous les élèves exclus de cours pour qu’y se calment et qu’y fassent le travail que le prof il leur a donné, mais en général ça réussit moyen pasque les élèves si y zont été exclus c’est pasqu’y sont pas calmes et qu’y zont pas envie de travailler, alors si tu les mets tous ensemble c’est pas la peine. Mais là la porte elle était fermée à clé, alors avec Ibtissem on a pensé c’est quoi ce bordel ? Et là ya la CPE qui est passée en courant et elle nous a dit, Ya que deux surveillants pour tout le collège aujourd’hui, pas de médiation, retournez en cours. Woooo, j’ai fait, c’est quoi ce collège, c’est n’importe quoi et pis j’ai dit à Ibtissem, bon, laisse tomber, jvais dans la cour, ya Bandia il a des nouveaux jeux sur son portable. Mais elle a dit eh t’es fou ? Si on fait pas qu’est-ce que la CPE elle a dit on va se faire décalquer. Et bon, j’avais pas envie, mais en même temps, y restait qu’une demie-heure. Alors on est retourné.

Le prof il a fait une drôle de tête quand y nous a vu revenir, et Ibtissem elle a pas pu lui expliquer pasqu’il a dit, Oui Ibtissem, je sais, allez vous rasseoir en silence. Et en fait, dans la salle de classe, yavait Patrick. Alors jle vois et jlui dis, Ça va ? Tu t’es bien fight, mon frère ? Et lui y mrépond Ferme un peu ta gueule, yavait la BAC des deux côtés de la rue, on n’a pas pu sortir, et en plus ces bâtards y zont appelé chez moi, jvais me faire tuer. Alors le prof y dit Idriss, ça recommence déjà ? Et moi jlui réponds Non msieu, jsuis en train de dire à Patrick comme quoi c’est pas bien de sécher les cours. Et venir en cours pour casser les pieds du professeur, c’est comment ? y me demande. Alors jlui dis Eh msieu pourquoi vous dites ça, jvous casse les pieds moi ? Oui, il a répondu. Alors là ça m’a scotché. Jlai jamais traité, jviens à son cours, j’ai même presque la moyenne en histoire alors que ses contrôles y sont trop durs, et lui y dit que jlui casse les pieds ? Alors j’ai dit ben si c’est ça, jfais plus rien. Alleluia ! il a dit le prof (le prof, y srend pas compte qu’y doit nous parler en français si y veut qu’on le comprend). Et puis il a dit bon, Jean-Baptiste, tu nous lis le texte d’introduction, s’il te plaît, et Jibé il a dit Ben msieu j’ai pas de livre, alors le prof y s’est encore mis en colère, Non mais c’est maintenant que tu me le dis ? Le cours est commencé depuis une demie-heure ! il a gueulé comme ça. Et il est où d’abord ton livre ? Ben il est resté chez moi, il a répondu Jibé, et le prof y lui a dit Oui c’est sûr qu’il est bien plus utile posé sur ton bureau que dans cette salle de classe, et Jibé y lui a répondu Ben msieu j’ai pas de bureau chez moi, vous croyez que chuis Sarkozy ou quoi ? Et Devine il a passé la main dans sa barbe, et il a dit Smaïn, tu as ton livre, toi ? Oui, il a dit Smaïn, Alors lis-nous ce texte, il a dit le prof, Attendez msieu, il a dit Smaïn, et il est allé pour chercher le livre dans son sac, et on l’a taillé pasqu’il a failli renverser son portable, alors le prof il a dit laisse tomber, On va demander à une vraie élève de lire le texte, Lily, s’il te plaît, et Smaïn y venait de trouver son manuel, tout sale avec la couverture déchirée, Ouah t’as vu le vieux livre, j’ai dit, et Smaïn à ce moment là il a compris qu’est-ce que le prof il avait dit et il a rouspété, Ouah, qu’est-ce que ça veut dire ça, pourquoi vous dites que chuis pas un élève ? Je sais pas, il a répondu msieu Devine, j’ai donné une consigne de travail très simple il y a une demie-heure, cette consigne c’était ouvrez vos livres à la page 162, et cette consigne tu l’as toujours pas exécutée, qu’est-ce que je peux en tirer comme conclusion ? Mais je l’ai, mon livre, là, il a dit Smaïn, et le prof y lui a répondu c’est trop tard, alors Smaïn il a fait un geste comme ça avec ses bras, il a re-jeté le livre au fond de son sac en disant Ouah, ça fout la rage, ça. Et c’est vrai que msieu Devine, y tient pas assez compte de nos efforts et bon, des fois il est sympa et on rigole bien avec lui, mais ses contrôles y sont trop durs, il appelle chez nous, et y veut toujours remplacer ses cours quand il a été absent alors que c’est tout de même pas notre faute si il est absent !

Alors Lily elle a commencé à lire : « En 1907, un jeune peintre espagnol installé à Paris, Pablo Picasso… » « Picasso ? » Patrick, rien que d’entendre le mot, ça l’a réveillé direct, on aurait dit un pit. Enfin un bébé pit. SILENCE ! il a gueulé le prof, et il a dit Lily, je te couvre, tu peux continuer, alors elle a lu « … Pablo Picasso termine une grande toile : Les Demoiselles d’Avignon. » (Et là j’ai pensé : le prof il a du bol, pasque si Camélia elle était là, elle commencerait à chanter Jeune demoiselle de Diam’s direct. Jeune demoiselle recherche un mec mortel / Un mec qui pourrait me donner des ailes / Un mec fidèle et qui n'a pas peur qu'on l'aime / Donc si t'as les critères babe laisse moi ton e-mail)« Elle représente cinq femmes nues » (Quelqu’un a dit Ça se fait pas) « tournées vers le spectateur (sans doute des prostituées de la rue d’Avignon à Barcelone) » Et là ya quéqu’un qui a dit « Ronaldinho ! », mais Kamel il a demandé Quoi, c’est des putes sur le tableau là, et Jibé il a demandé Msieu jpeux avoir un livre ?, et même Patrick il a demandé à Ibtissem et Lily de lui filer un livre. Du coup personne n’a écouté Lily qui terminait le texte, « dans un décor de draperies, avec quelques fruits posés à leurs pieds. » Et le prof il a eu le temps de rien dire, Patrick il a dit Ouah, lvieux tableau ! Même Idriss y dessine mieux ! et pis aussi Et mais c’est vrai, ça c’est la gueule qu’elles ont les meufs de Picasso ! et là on a tous ri pasque lui y voulait parler des filles de la cité Picasso, pas du peintre bizarre, là. Le seul qui a pas ri, c’est Banushan pasque lui il est cool mais il est de la cité Picasso, et y s’est tourné vers Patrick et y lui a dit Picasso y t’emmerde, alors on a tous crié Oooooooooh ! Et puis quelqu’un a dit, Eh msieu qu’est-ce que vous écrivez, là ? et il a répondu Le nom des élèves dont je vais appeler les parents en sortant de cette salle de cours, et on a demandé Ya qui, ya qui, et il a fait comme ça Pas mal de monde, en fait.

Alors là ça s’est bien calmé, pasque les punitions, on les fait pas, les heures de colle, on y va pas, mais nos parents y rigolent pas, y en a qui cognent et Djeison y m’a même dit une fois que son daron lui avait confisqué sa Play, mais jcrois qu’y mythonne. Alors le prof il a pu faire son discours et il a dit Bon, c’est classique, votre première réaction devant ce tableau c’est de dire qu’il est très moche. Tous les élèves réagissent toujours de cette façon. Et là j’ai dit ben c’est normal, vu qu’il est vraiment moche. Lprof y m’a pas répondu, et il a continué Mais Picasso, il avait fait l’école des Beaux-Arts, c’était un excellent dessinateur, s’il avait voulu, il aurait pu sans problème faire un tableau avec un chaton et une fleur et vous auriez dit Oh, que c’est beau, on dirait une photo, on dirait que la fleur va miauler. Alors la question est : pourquoi a-t-il préféré faire un tableau de ce genre ? Ben il était bête, il a dit Smaïn. Le prof il lui a pas répondu et il a dit : d’après vous, est-ce que le but c’était de faire quelque chose de joli ? Ben non, on a dit. Alors c’était quoi le but ? Et moi jcomprenais pas pourquoi y nous posait toutes ces questions, pasque lui, la bonne réponse, il la connaît, alors pourquoi y nous la dit pas ? Y croit qu’on est au Maillon faible ou quoi ?

Alors comme jme faisais chier j’ai regardé Patrick et j’ai dit : Marie-Bernadette, vu que c’est le nom de sa mère. Et lui il a dit Nedjma, et j’ai dit Marie-Bernadette, et il a dit Nedjma, et j’ai dit Marie-Bernadette, et le prof il a hurlé QU’EST-CE QUE C’EST ENCORE QUE CE PETIT JEU A LA CON ! Mais msieu, on a rien fait ! Patrick et moi on a dit. Alors le prof il a fait, Idriss je ne peux pas t’exclure, mais je ne veux plus te voir, alors tu vas dans le couloir et tu y resteras jusqu’à la sonnerie. Alors Patrick il a golri et le prof il lui a dit Et toi, je te fais la promesse que tes parents seront convoqués chez la principale adjointe avant la fin de la semaine. Ouah ! il a fait Patrick, mais j’ai pas entendu la suite pasque j’étais déjà sorti. J’étais trop énervé, d’où y s’acharne sur moi, c’prof de merde ? J’ai rien fait ! Alors j’ai entendu que Smaïn y donnait des coups de pied dans le mur pour se foutre de ma gueule, c’est comme style si y m’envoyait un message, Tu t’es bien fait niquer, alors moi aussi j’ai donné des coups de pied dans le mur, et là le prof il est sorti d’un coup de sa salle mais y pouvait pas savoir que c’était moi pasque jmétais écarté du mur et y m’a dit, Tu tfous dma gueule ? Alors jlui ai dit d’abord, Msieu pourquoi vous mparlez mal, et pis ensuite j’ai dit Et d’abord j’ai rien fait, c’est Smaïn qui tape dans le mur. Et on a entendu une voix qui criait de la salle Mytho ! (C’était Smaïn.) Alors le prof y m’a dit, A la sonnerie tu m’attends, on ira chez la CPE, j’aurais des choses à lui raconter, Et moi j’ai répondu ouais, d’accord, on va la voir, jvais lui dire comment vous parlez mal aux élèves. Et juste là ça a sonné. Alors le prof il a dit Putain, et il est rentré dans la salle à toute vitesse, et moi aussi, j’ai récupéré mes affaires et j’ai tracé, et j’ai entendu qu’y criait après moi IDRISSSSSSSSSSS ! mais qu’est-ce tu crois, j’y suis pas allé. En même temps jpensais merde, merde, y va appeler chez moi à coup sûr, et j’ai pensé que Patrick il a du bol, lui ses deux parents y travaillent tard et y peut effacer les messages sur le répondeur avant qu’y reviennent, alors que moi mon daron il a filé son numéro de portable. Et là j’ai vu Moussa des 4° E, il était trop chaud, y m’a dit Ouah, Idriss, tu sais pas Mohamed ? Non, j’ai dit, qu’est-ce qui lui arrivé ? A tous les coups y s’est fait serrer par les keufs. Mais non, il a réussi à passer, y sont pas allés à l’Etoile pasque c’était blindés de keufs, mais à la place y sont allés au square Gagarine où yavait personne et y se sont péta avec les mecs de Picasso, et tu sais quoi, non, tu sais quoi, mais il a pas pu me dire pasque Ismaïl il est arrivé et y m’a dit Fils de pute, à cause de toi je mprends une journée d’exclusion, et y m’a attrapé comme ça et y voulait me mettre une balayette mais jme laissais pas faire, alors msieu Glazer il est arrivé et il a dit Vous révisez bien pour le contrôle, à c’que je vois, et nous on a dit Quoi ? Ya contrôle ? Vous nous l’avez pas dit ! Si mais vous n’écoutiez pas, y nous a répondu, et alors

 

[Consigne : imagine toi-même les deux autres heures de cours suivies par Idriss et ses camarades cette après-midi là.]

 

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Published by Ali Devine - dans Souvenirs - souvenirs
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24 mars 2012 6 24 /03 /mars /2012 13:18

Un mardi du printemps 2010.

 

Quand ma collègue Amina Zéribi m’a proposé d’être le professeur d’histoire-géographie de la troisième en alternance, j’ai à peine hésité : je me disais que j’allais faire du bon boulot avec une classe dont je ne verrais les élèves que par groupes de dix. Ils étaient faibles certes, mais j’étais prêt à faire de grands efforts pédagogiques pour me placer à leur portée. Et puis, c’était Amina, j’étais touché qu’elle me fasse confiance, qu’elle m’invite à l’accompagner dans cette aventure, et tandis qu’elle se tenait là en face de moi, attendant ma réponse, je ne pouvais m’empêcher de repenser aux vers du poète :

 

Vous les femmes, vous le charme
Vos sourires nous attirent et nous désarment
Vous les anges, adorables
Et nous sommes nous les hommes pauvres diables

 

Et c’est ainsi que, quelques mois plus tard, je tente de faire un cours sur la France de Vichy à un groupe qui ne comporte même pas dix élèves (puisqu’un grand nombre sèche) mais au mieux une demie-douzaine. Il est vrai que chaque individu de cette petite assemblée compte pour deux ou trois.

Rachel, après environ 3'30 de cours : "putain, ch'ai mal à la tête... qu'est-che qu'on a après ? Ah ouais, anglais... on travaille...

-Qu'est-ce que vous faites, avec M. Rosan ?

-On regarde des épisodes des Chimpchons."

Assise au premier rang, Zineb sort un pot de Nivea soft, crème de soin hydratante pour une peau douce et satinée et s'en beurre les paluches. Je le confisque. Apparemment elle s'en fout. Après le cours, je m'aperçois que le pot est pratiquement vide, et j'en viens à penser que cette petite provocation était préméditée.

Souly et Slobodan arrivent avec dix bonnes minutes de retard. La pluie les a obligés à chercher refuge à l'intérieur du bâtiment 4 ; un surveillant les a attrapés en pleine glande et les a poussés jusqu'à ma salle de classe (ce dont je ne le remercie pas). Souly semble particulièrement mécontent de se trouver là. Depuis que j'ai contacté sa mère au téléphone, il a décidé de sécher mon cours pour éviter les ennuis -Slobodan se solidarisant de son collègue avec une détermination admirable. Mon petit Issoufou va donc s'affaler sur une chaise en grommelant, près de la fenêtre et du radiateur. Avec le plus de douceur possible (je sais que ça l'énerve énormément), je le prie de corriger son attitude et d'aller s'asseoir à un autre endroit. Il profère une suite de mots incompréhensibles, puis je saisis : "Tout le temps y cherche les problèmes, lui." Mais j'insiste, toujours avec calme. Au bout de cinq minutes il finit par céder.

On étudie une photo de Doisneau de 1944. Un tableau, dans la vitrine d'une épicerie parisienne, fait la liste des rares produits disponibles (chou, rutabagas, topinambours) et des innombrables articles manquants. Parmi eux, le chocolat. "Hein, y zavaient du chocolat à l'époque ?" s'écrie Zineb. -Puis je leur demande :

"Si vous aviez voulu faire des crêpes, par exemple ? Ça aurait été possible ? (Silence) Il faut quoi pour faire des crêpes ?

-Ben des oeufs...

-De la farine...

-Du lait...

-Et est-ce qu'on pouvait trouver ces choses en magasin ?

-Bah non.

-Aloooors ?

-Eh msieu, c'est meilleur si on ajoute un peu de whisky dans la pâte, suggère Joao.

-Hein ?

-Quoi ?

-Qu'est-ce qu'il a dit ?

-Qu'est-ce qu'il a dit j'ai pas entendu ?

-T'as dit quoi ?

-Du kiwi ?

-Du whiskas ?

-T'es malade ?

-Mais non, c'est pas ça que j'ai dit..." Etc, etc. Plus tard, pour leur expliquer les ressorts du marché noir, j'utilise une comparaison audacieuse et d'ailleurs inexacte : les fournisseurs étaient un peu comme des dealers, mais au lieu de shit ou de cocaïne, ils trafiquaient du steak, du beurre et de la confiture. Souly m'a prêté attention pendant les vingt secondes de cette explication ; il a même souri. Ce sera mon succès pédagogique du jour.

Pendant que Joao lit à voix haute en butant sur chaque mot, presque sur chaque syllabe, je surprends Rachel (assise au premier rang, devant mon bureau) qui décontractée et souriante fait des doigts à je ne sais qui. Sans dire un mot, je commence à remplir une feuille d'exclusion. Elle s'en aperçoit.

"Eh mchieu, mais qu'est-che que vous faitches ?

-Eh bien je t'exclus de mon cours, Rachel.

-Eh mais pourquoi ?

-Tu adresses des gestes obscènes et insultants à un camarade. C'est un motif d'exclusion. Tiens, regarde, là : 'Menaces ou insultes envers un autre élève et/ou l'enseignant.' Je ne fais qu'appliquer le règlement. Mais j'espère que ça n'affectera pas la qualité de notre relation.

-Eh mais chérieux, vous faitches n'importe quoi, là. Ch'ai pas montré mon... macheur, là, ch'ai montré mon... annulaire (elle a fait un effort sensible pour employer des termes exacts).

-Vas-y, prends-moi pour un con, j'adore ça.

-Oh msieu, vous avez dit un gros mot ! Ça se fait pas.

-Virez-moi chi vous voulez, mais moi, ch'ai rien fait.

-Eh msieu sérieux, elle a pas fait un doigt d'honneur, vous vous trompez.

-Si ! Elle l'a fait ! Allez-y msieu, virez-la.

-Qu'est-che tu racontes tchoi ? T'as rien vu. Ferme un peu tcha gueule !"

Rachel sort avec une dignité de princesse outragée.

"Eh msieu, Svetlana elle dort", observe Tracy. Effectivement. Ecroulée sur sa table, les yeux mi-clos, Svetlana refuse d'accomplir le moindre travail (quand je lui demande quelque chose, elle répond d'un ton presque agressif : "pourquoi moi ?") Ses parents se séparent et elle croit que c'est à cause d'elle ; elle est déprimée, alors elle a décidé de s'octroyer une sorte de petit congé sabbatique. C'est dommage. Dans ce groupe de neuf, elle était une des deux seules élèves à suivre.

Texte. Un Juif parisien se souvient des discriminations subies sous Vichy. Plus de piscine, plus de cinéma ; l'obligation de rester en dehors du square où les amis d'hier continuent de jouer. Slobodan : "Mais c'est normal. Moi jdis les Juifs, y faut tous les cramer."

Souly sort une figurine de Sangoku et la montre à la compagnie avec la satisfaction d'un petit garçon. Apparemment, le fait qu'il se soit teint les cheveux n'est pas sans rapport avec la blondeur flamboyante du héros de manga. Je le menace de confisquer son joujou. Il le range dans sa poche. Puis le ressort quinze secondes plus tard.

Zineb voudrait bien parler d'autre chose que du cours. Coup sur coup, elle me demande si je sais qui est Vincent Lagaf ; m'informe que son ongle est cassé ; me demande ce qu'est le xylitol ; etc. Je ne sais pas comment m'y prendre pour la convaincre de fermer sa gueule. Dans l'idéal, il faudrait que je la vire dès la première intervention incongrue. Mais à ce régime, je risque de rapidement me retrouver devant une salle vide ou presque, et de me créer l'encombrante réputation d'un prof qui n'assure pas et qui délègue la gestion de ses problèmes. Par ailleurs, la plupart des élèves ne demandent pas mieux que d'être exclus, et je refuse d'entrer dans leur jeu.

"Vas-y Zineb, lis le texte.

-Pourquoi vous m'appelez Zineb ?

-Oh excuse-moi Tracy. Vas-y, lis, s'il te plaît.

-Ouais, vous nous confondez toujours toutes les deux.

-Qu'est-ce que ça peut bien faire ? On peut lire le texte, maintenant ?

-Mais pourquoi ?

-Je sais pas, vous avez peut-être des points communs." (Par exemple, elles ont toutes les deux la langue piercée. A quinze ans.)

"Eh msieu, elles ont les mêmes fesses ! C'est pas moi qui l'ai dit, mais elles ont les mêmes fesses !" ricane le délicieux Slobodan. Quand je demande au même de lire un texte, il s'exécute en rigolant, et ajoute un -euh à la fin de chaque mot. "Sous-euh les-euh maisons-euh écroulées-euh, des-euh femmes-euh et-euh des-euh enfants-euh étaient-euh emmurés-euh vivants-euh, hin hin hin. Excusez-moi, msieu, c'est un tic." (Le texte concernait les bombardements de Rouen.) Un peu plus tard, Tracy déchiffre des extraits de l'appel du 18 juin. Et ça se termine comme ça : "Dis-cours du gé-né-ral de Gaulle radjo-di... hein ? c'est quoi ce mot bizarre ? radjo-diffu-zé par la BBC. FUCK LA BBC ! Eh msieu j'aime pas la BBC. Voulez qujvous dise pourquoi ?" Non merci, Tracy. Ça sonne. Au revoir.  

Je voudrais bien qu'un jour, ils repensent à tout ça et qu'ils aient profondément, douloureusement honte. Mais ça n'arrivera pas.

 

Le cours de quatrième se passe presque aussi mal. Samir et Mohamed vont passer en conseil de discipline et Asmaa est sous fiche de suivi, aussi se retiennent-ils un peu ; mais tous les autres élèves de la classe bavardent constamment. Tarkan et Amine sont engagés dans une compétition de crétinisme de très haut niveau. Crier, punir, exclure ne donne quasiment aucun résultat excédant la minute. La plupart des élèves, là aussi, sabotent les cours en toute bonne conscience. Quand on les engueule, ils se trouvent toujours toute sorte d'excuses : je ne faisais qu'écouter mon voisin, je parlais du cours, quelqu'un m'a volé mon stylo et je veux savoir qui, les autres bavardent aussi alors pourquoi c'est toujours moi qui me fait engueuler, etc. Cette bande d'abrutis logorrhéiques est totalement décomplexée.

L'image : un collège unique, donc égalitaire ; des ZEP, des RAR pour compenser les injustices sociales ; des élèves autonomes, pleinement acteurs de leur succès scolaire et de leur orientation ; de la modernité technologique attestée par le B2i, des espaces numériques de travail et des écrans interactifs pour supplanter la craie et le Velleda ; une offre pédagogique toujours plus riche et diversifiée, auquel est récemment venue s'adjoindre une petite dernière très chic, l'histoire de l'art ; de la codisciplinarité, de l'interdisciplinarité, de la transdisciplinarité ; des évaluations par validation de compétence pour valoriser les savoir-faire et savoir-être de chacun ; des enseignants reconnus par leur hiérarchie et honorés, non seulement par leurs élèves, mais par la société toute entière.

La réalité : une proportion effrayante d'illettrés parmi nos élèves ; une masse d'adolescents passifs, vulgaires et anomiques ; des individus talentueux et travailleurs écrasés par l'égalitarisme du système ; l'obligation de mendier longuement pour obtenir trois chaises, un feutre noir et une nouvelle lampe de rétroprojecteur ; 14 matières obligatoires en quatrième, soit une diversité de connaissances inassimilables pour la plupart des intelligences ; des enseignants découragés, méfiants voire cyniques ; un volume de travail en expansion rapide pour un salaire constant ; une profession minée par l'intervention de plus en plus massive des contractuels et vacataires ; un mépris ouvertement formulé par les élèves, les parents, les politiques.

Je devrais mettre tout ça à distance, faire la part des choses. Je n'y arrive pas. Tout à l'heure, mon fils Louis m'a demandé quel voeu je ferais si j'étais sûr d'être exaucé. J'ai répondu sans hésiter : "je voudrais pouvoir bien vivre sans travailler." 

 

Deux jours plus tard.

Le jeudi, mon cours est à 8 heures, alors la moitié des 3° E ne viennent pas. Mais Rachel, en impeccable jogging Baby Milo rose bonbon, a bien voulu se déplacer. Pour une fois ce que je dis semble vaguement l'accrocher. Elle intervient spontanément pour faire une remarque en rapport avec le cours !

« Eh mchieu, moi mon arrière-grand mère elle a 91 ans. Eh ben elle a fait un truc dans la réchichtanche, là, chais pas quoi mais elle était dedans. »

Je lui dis que c'est tout à fait possible : son aïeule avait 21 ans en 1940, et beaucoup de Français ont résisté pendant la guerre -souvent petitement, dans la mesure de leurs moyens, mais résisté tout de même. Je lui raconte l'histoire de ma propre grand-mère, qui faisait des centaines de kilomètres à vélo et sortait clandestinement de la zone interdite du Pas-de-Calais pour aller chercher de quoi manger dans une ferme de l'Aisne. Une complicité historique totalement inattendue m'unit ce matin à cette fille que j'ai virée de mes deux précédents cours. Mais je ne peux malheureusement rien éprouver de tel avec les autres.

 

 

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16 mars 2012 5 16 /03 /mars /2012 22:39

Janvier 2010.

Commissions disciplinaires : on adresse aux méchants un dernier et so-len-nel avertissement avant leur traduction en conseil de discipline. La peur rôde. La première élève convoquée est Asmaa el-Jilali, qui est venue accompagnée de sa mère, de sa soeur et de sa cousine. La petite pimbêche ne travaille absolument pas, elle sèche de plus en plus de cours et se montre parfois insolente envers les professeurs qu'elle gratifie de sa présence. Il m'est arrivé de la voir discutant avec des copines, quelques mètres en contrebas de ma salle de classe. Je l'ai hélée, lui ai intimé l'ordre de nous rejoindre immédiatement : elle n'a pas bougé d'un millimètre. Ce soir, prise entre sa famille d'un côté et les enseignants de l'autre, elle est coincée et fait beaucoup moins la maligne ; alors elle en dit le moins possible, et fait le gros dos -ce à quoi sa doudoune en plastoc l'aide bien. La mère nous explique qu'elle a, elle aussi, des problèmes avec sa fille. Asmaa traîne avec de mauvaises fréquentations ; les libertés qu'on lui accorde, elle en abuse (on comprend qu'une soirée passée chez une copine s'est très mal terminée). Du coup, sitôt sortie du collège, la jeune fille est mise sous clef. La soeur et la cousine opinent. Il faut savoir se montrer strict.

La mère porte un strict foulard noir ; les deux autres accompagnatrices, un ample tchador qui ne laisse voir que l'ovale de leurs visages. Même si nous donnons parfaitement le change, la gêne est unanime. Ma voisine Estelle Dubos me chuchote : "si elle passe toutes ses vacances entre quatre murs avec ces deux corbeaux, c'est pas très étonnant qu'elle ait envie de se défouler à l'école." Le principal adjoint M. Choukrani décide au final d'une convocation en conseil de discipline avec sursis. A la première incartade, Asmaa sera traduite devant cette instance et très vraisemblablement exclue. Sa mère est soulagée. Elle pensait que nous nous montrerions plus sévère. Elle ordonne à Asmaa de nous présenter ses excuses. La jeune fille se lève et sort du plus profond de ses poumons un "Jmexcuse" à peine audible. Avant de partir, les deux tchadors vont voir M. Langlois, le professeur de SVT, et lui demandent d'une voix guillerette : "Alors, Monsieur, vous nous reconnaissez ?" Il semble interloqué. Sur le seuil, M. Choukrani nous avoue : "J'ai beaucoup de mal avec ça."

 

Le deuxième élève à passer devant nous est Mohamed El Rhoul, qui est venu accompagné de ses parents. Grand gaillard de quatorze ans, Mohamed en paraît seize ou dix-sept. Il est quasiment analphabète. Nous avons fait, avec lui, ce que nous avons pu. Il fait partie de la quatrième Aide et soutien, pour qui les cours de français et de mathématiques sont dédoublés et adaptés. Il a par ailleurs passé plus d'un mois dans le module relais, où il a bénéficié d'un programme de travail sur mesure et de l'aide individuelle quasi-permanente d'un enseignant du collège. Mais Mohamed est un indécrottable cossard. Les cours en petits comités ne lui servent à rien, car il les sèche, s'y présente en retard, ou y somnole gentiment. Le rapport rédigé par la collègue qui l'a accompagné pendant son passage en module relais montre un individu doté d'une certaine jugeote, mais rebelle obstiné à tout effort de plus de cinq minutes et n'ayant accepté d'entrer dans la structure que pour y retrouver un camarade de rigolade. Nous apprenons en outre, à l'occasion du conseil, que Mohamed a bénéficié il y a quelques années des consultations d'un orthophoniste. Mais l'expérience n'a pas porté tous les fruits qu'on pouvait en attendre ; en effet le spécialiste avait eu l'idée très moderne d'exiger que son jeune patient fasse tout seul le trajet de son domicile au cabinet, afin de le responsabiliser ; et Mohamed, bien entendu, avait illico séché les séances. C’est ainsi que nos élèves construisent leurs ignorances.

Je me souviens fort bien de mon premier contact avec le garçon. Après deux ou trois heures de cours à peine, je savais à quoi m'en tenir. Sans illusion excessive, comme dans un protocole balisé et vain, j'avais essayé de discuter avec lui pour le "recadrer" et le "remobiliser". Sa réponse à mon assaut rhétorique, je l'entends encore, avec son intonation du moment et son accent : "Moi, Msieu, jsuis un blédard !" C'était une façon remarquable de retourner le stigmate et de me signifier avec clarté que mes cours ne seraient jamais pour lui, qu'il n'y assisterait jamais, même assis à cinquante centimètres de moi. Chacun des enseignants présents doit avoir une anecdote analogue en mémoire, ainsi que d'autres bien pires ; aussi le ton est-il virulent à l'endroit de notre péquenot de l'Atlas. Quand il évoque son avenir prévisible, M. Choukrani a des termes durs ; il évoque sans ambages une exclusion prochaine, et la vengeance que nous exercerons en le reclassant exprès dans un établissement lointain, où il devra se rendre par un long voyage en bus. Il parle aussi de ces journées où, viré de chez nous et pas encore recasé, Mohamed s'ennuiera, traînera, somnolera seul dans sa cage d'escalier : une sorte d'apprentissage de la marginalité. Il est rosse, c’est vrai. Mais que peut-on tenter d’autre ? La main tendue ? Elle pend dans le vide depuis perpète.

Après nous avoir écouté avec toute l'apparence du calme, la mère explose en imprécations. D'après elle, nous n'avons jamais vraiment voulu aider son fils ; et maintenant, nous voulons briser son destin, parce que nous le voyons comme un "méchant" et non comme l'enfant et l'analphabète honteux qu'il est. Elle nous reproche violemment de lui souhaiter un futur de clochard et de contribuer à l'accomplissement de ce mauvais augure. Elle dit aussi que, si nous avons déjà décidé de tout, si notre volonté de briser son garçon est si bien arrêtée, elle ne voit pas très bien ce qu'elle fait là. Elle continue, encore et encore, ne nous écoute pas quand nous essayons de lui répondre, répète inlassablement "Jdéfends pas mon fils" et en effet il me semble que son but est moins de plaider pour lui que de nous obliger à partager le fardeau moral qu'est l'échec de Mohamed. Elle nous fait honte et je dirais presque qu'elle nous maudit. La violence de sa tirade furieuse a quelque chose de magnifique ; je repense aux premiers films de Jean-François Richet : c'est la voix rauque et puissante d'une humiliée vindicative. Quand son mari essaie timidement de prendre la main, de s'immiscer dans une pause brève et de dire "vous avez raison, mon fils doit changer", elle le reprend en arabe et nous traduit : "je lui dis que c'est pas la peine de parler avec vous." Dans un mouvement de colère, le principal M. Navarre, venu en renfort, prononce la convocation d'un conseil de discipline dans les quinze jours et la levée de la séance. "Voilà !" commente-t-elle avec ironie.

 

  Le troisième élève convoqué en commission disciplinaire est Samir Arroughi. Il n'est pas venu. Il devrait pourtant se trouver dans l'établissement, puisqu'il est inscrit à "l'aide aux devoirs". Mais il n'y a que son père. Un peu sonné par l'épisode précédent, nous présentons les choses avec plus de rondeur. Samir ne travaille pas et n'a pas travaillé depuis la sixième au moins. Il arrive en retard aux cours, quand il y arrive. Avec lui, tout est à la demande : il ne s'assoit, n'enlève son manteau, ne pose son sac, ne sort ses affaires que si on le lui demande explicitement. Il est fréquent qu'il vienne au collège sans rien pour écrire, ni stylo, ni feuille. C'est peut-être du fascisme que d'écrire cela, mais je pense qu'un élève de cette espèce devrait pouvoir être relevé de ses obligations scolaires et envoyé au diable. Il s'y rendrait d'ailleurs sans hésiter. Evidemment, il coûterait sans doute très cher à la société en frais de police et de justice ; mais il faut se souvenir par ailleurs qu'on économiserait plus de 8.000 euros par an sur une scolarité absolument inutile, et que l'on protégerait celle des autres élèves.

En réponse à notre description du cas, le père nous explique qu'il est au travail de six heures du matin à six heures du soir à La Défense (il vient d'ailleurs d'arriver) et qu'il ne peut pas toujours être sur le dos de son fils. Nous n'osons pas l'interroger sur la présence d'autres adultes responsables, d'une mère, par exemple. Il ajoute qu'il a offert à son fils tout ce qui est nécessaire pour bien travailler, et qu'il ne cesse de lui donner des conseils de sagesse : ne dit-on pas, chez lui, que l'école doit être respectée autant qu'une mosquée ? A la maison, Samir est d'ailleurs un fils exemplaire ; mais une fois passé le seuil, il n'en fait qu'à sa tête, malgré les raclées qu'il encaisse régulièrement. On sent monsieur Arroughi profondément fatigué, honteux et désemparé ; il dit : "quand je rentre de mon travail et que je trouve des messages sur le répondeur, c'est le collège, votre fils il a fait telle bêtise, ça me fait mal à la tête, franchement, ça me fait mal à la tête." Il me fait l'effet d'un brave homme et je prends la parole pour lui dire que nous ne le jugeons absolument pas, que nous ne le tenons en rien pour responsable du comportement de son garçon. Il a l'air un peu apaisé par cette précision mais continue de hocher la tête d'un air navré. Nous ne savons trop quelle décision prendre et nous contentons, in fine, d'un placement sous fiche de suivi. Un placement sous fiche de suivi qui, c'est certain, ne servira à rien de rien.


Il est dix-neuf heures trente. Je suis arrivé au collège un peu moins de douze heures plus tôt. J’ai encore une grosse heure de trajet –métro, RER, métro. Je rentre après le coucher des enfants (de mes enfants, je veux dire). Je repense un peu aux reproches de la pugnace madame El Rhoul. La participation aux commissions disciplinaires ne fait l'objet d'aucune rémunération. 

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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 00:15

Fin de l'hiver 2010.

A la cantine, Mme Figari se souvient du jour où elle a dû traverser toute la cité en traînant derrière elle une grappe de gamins qui scandaient : « Figari-la-pu-teuh, Figari-la-pu-teuh », etc. Mme Evin, quant à elle, avait eu droit à des cailloux et à des œufs (frais).

 

*   *   *   *   *


M. Awsi devient presque lyrique quand il évoque les conditions de sa propre scolarité : « en primaire, on avait un prof, il était méchant... enfin, méchant ! Non, en fait, il était dur. Les doigts en triangle et les coups de règle en fer, ça y allait avec lui. Et on disait rien à nos parents, sinon c'était deuxième service. Et on le respectait, on l'aimait presque, ce bonhomme. Pendant des années je suis régulièrement retourné le voir. On n'avait pas de vidéoprojecteurs à l'époque, pas de tableau numérique interactif, même pas de photocopieuse : il nous donnait des feuilles ronéotypées baveuses qui sentait l'alcool -et aujourd'hui encore, Dieu me pardonne, j'aime cette odeur. Et du Bled, du Bled, du Bled... des exercices sur le futur antérieur deuxième forme en veux-tu en voilà... j'aimais bien ! » M. Karimi, qui nous a déjà raconté des souvenirs comparables, acquiesce en sirotant son court sans sucre. Moi-même, j'ai vécu des choses très semblables. Je me rappelle parfaitement de la moulinette avec laquelle ma mère institutrice ronéotypait ses exercices, les mots en brumeuses cursives bleu de France, l'odeur, l'humidité des feuilles quand elles sortaient de la presse. Et le Bled. J'ai l'impression de devoir à ses gammes arides la moitié de ce que je sais de ma langue.

Nous sommes nostalgiques. Ces souvenirs ont en partie déterminé notre vocation, et ils cadrent si peu avec ce que nous vivons tous les jours au travail... Qu'est devenue notre école ? 

 

*   *   *   *   *

 

Madame Ruffec a mal au dos, et son métier est dur (elle est assistante sociale). En ce moment, elle a du travail par dessus la tête à cause des conseils de discipline en rafale. Je lui dis que nous sommes souvent bien contents de pouvoir nous débarrasser d'élèves insupportables, même si c'est au prix d'une ou deux insultes essuyées. Elle me répond qu'elle a quant à elle du mal à supporter le spectacle de mères de famille s'effondrant en sanglots dans son bureau. La souffrance est à fleur de peau, partout. Mme Ruffec me raconte l'histoire (tristement banale) d'un gamin de sixième qui a frappé son prof de sport. Acculé par des questions insistantes, il a fini par reconnaître que le fond du problème est qu'il ne se sent pas aimé par cet enseignant -ni par les autres, d'ailleurs. Ah, cette grande pénurie d’amour chez les donneurs de coups… Le père de la petite frappe est parti refaire sa vie au Portugal, abandonnant la famille qu'il avait fondée en France. La maman se débrouille seule. Une dame courageuse, vivant avec son fils dans un F2 insalubre, et disposant de 600 euros pour faire son mois. Notre assistante sociale aimerait bien « sauver » le gamin ; mais ce sera d’autant plus difficile qu’à l’évidence le destinataire de ces bonnes intentions ne recherche aucun salut.

 

*   *   *   *   *

 

Les deux portes de ma salle ont été vandalisées, et on ne peut plus y entrer. Il y a à l'intérieur une bonne partie de mes affaires, les livres, les cahiers des élèves. C'est donc une gêne réelle, et j'ai beau signaler le problème à l'intendance, la réparation tarde. Cet incident un peu ridicule m'affecte beaucoup plus qu'il ne le devrait. Je crois d'abord que c'est parce que je fais mauvaise figure devant mes élèves en devenant une sorte d'enseignant errant et quasi-SDF ; mais en y réfléchissant bien, je me dis aussi que cette situation réelle est une métaphore parfaite de mon état psychologique actuel. Je me sens enfermé hors de chez moi. Où est ma demeure ? Où est mon pays ?

 

*   *   *   *   *

 

Zanouba a des béquilles et un gros strapping sur la jambe droite.

"Bah alors, qu'est-ce qui t'arrive ?

-Le médecin il a dit que j'avais une facture."

 

*   *   *   *   *

 

Intéressante conversation avec mes élèves de cinquième sur des sujets liés à l'Islam, dans le cadre de la leçon sur "le refus des discriminations". Après avoir lu un texte sur la difficulté d'être une jeune fille coquette dans certains quartiers populaires, Mohamed Medi embraie au quart de tour : "Mais chez nous, les musulmans, ça se passe pas comme ça. Les filles, elles sortent pas en minijupes, habillées comme des... prostituées. Si elles portent des habits comme ça, après les hommes, ils peuvent pas s'empêcher. Y faut pas qu'elles s'étonnent." Je lui suis presque reconnaissant d'avoir posé le problème de cette façon car le document support éludait totalement l'origine religieuse du problème : le machisme des "grands frères" y apparaissait presque comme une sécrétion naturelle de l'habitat social, au même titre que le salpêtre ou les moisissures. Dans la classe, plusieurs garçons manifestent franchement leur accord avec Mohamed : Daouda, Zakaria, Hicham ; Lamine essaie de dire quelque chose pour se faire bien voir, mais il ne trompe personne ; Bradley est d'accord sur le fond mais, n'étant pas musulman, il se contente de rigoler. Les filles, de leur côté, sont indignées, mais ne savent pas trop quoi répondre. J'essaie d'expliquer à Mohamed que quand il dit "chez nous", il commet un abus de langage. Notre "chez nous", c'est la France, et les lois françaises disent que le port de la minijupe est permis. Mais pas le viol -ce dernier étant au contraire passible de prison. J'ajoute que son explication constitue une circonstance aggravante : si un homme avoue être incapable de ne pas agresser toutes les filles en robe courte, il sera légitimement considéré comme un malade qu'il faudra surveiller sa vie durant (et j'ai la satisfaction d'entendre Lounès m'approuver d'un "voilà !" sonore).

Dans cette discussion, je me sens en situation délicate : si je veux que mes petits machos écoutent ce que je leur dis et y repensent ultérieurement, je dois éviter de les braquer. Quand Daouda relance le débat d'un "ma soeur, elle s'habillera pas comme ça", je commence par le flatter, en observant que comme fidèle il accepte certainement de se soumettre à des normes rigoureuses, avant d'ajouter qu'il serait inacceptable de vouloir les imposer à d'autres. Et je conclus ma tirade féministe par des paroles un peu lâches : "je sais bien que ce n'est pas en dix minutes que je vais vous faire changer d'avis, mais bon, réfléchissez tout de même à ce que je viens de vous dire..."

Ma classe étant toujours bloquée, le cours a lieu dans une salle où nous n’étions jamais venus jusqu’à aujourd’hui. A titre expérimental, j’ai autorisé les élèves à s’asseoir où ils voulaient. Résultat : la mixité de l'enseignement a été pratiquement abolie. Sept des huit places côté couloir ont été prises par des filles ; les six places côté fenêtres, par des garçons ; obligées de cohabiter avec les garçons dans la rangée du milieu, les filles ont pris les places les plus proches du tableau. Seul Eddy a eu l'audace d'aller s'asseoir au milieu d'individus du sexe opposé. Mais Eddy présente un profil un peu particulier : petit, poli, un peu timide, excellent élève ; asiatique.

 

   Dans mon autre classe, Samira-la-grande-gueule impose la burqa comme l'un des sujets du jour. "C'est un truc de ouf, mais je suis d'accord avec Sarkozy. Et ma mère aussi. Y faut interdire ça, ça se fait pas de s'habiller comme ça, la vérité. Même leurs mains, elles cachent !" Slimane tente timidement de présenter les arguments de la partie adverse : "Y'en a, y font ça y disent c'est pour protéger leurs femmes." Ces paroles suscitent de tels hurlements de réprobation chez Samira et ses amies que je n'entends même pas ce qu'elles disent ; sans doute quelque chose du genre : "Y z'ont qu'à se protéger eux-mêmes, ces bâtards !" C'est un autre truc de ouf, mais Samira gagne instantanément ma sympathie. Sa gouaille, ses jugements à l'emporte-pièce, voilà ce qu'il faut dans un débat pareil. 

 

*   *   *   *   *

 

Je remonte la rue du collège vers le métro. Une voiture bleue arrêtée au stop fait rugir son moteur, puis démarre en trombe. Arrivée à ma hauteur, elle fait un écart intentionnel et ses roues viennent heurter la bordure du caniveau, à vingt centimètres de ma jambe droite. Puis elle poursuit à toute vitesse en direction du bahut. -Supposons à présent qu'à l'extrémité de la rue, une voiture de police barre la route aux conducteurs et provoque un accident fatal. Il y aurait des émeutes, des incendies, et on entendrait à la télévision le témoignage de proches de la victime : "Ouais, Gonzague [prénom modifié], c'était un jeune tranquille, il était pas méchant, pourquoi les schmitts ils veulent tous nous tuer ?"

 

*   *   *   *   *

 

Elias lève la main.

"Monsieur, je peux aller me rincer la bouche ? J'ai perdu une dent, je saigne.

-Encore ! Écoute, ça sonne dans cinq minutes, tu iras aux lavabos à la pause.

-Et ma dent ?

-Eh bien tu la mets dans un mouchoir que tu gardes précieusement, pour que la petite souris vienne t'apporter une pièce.

-Ha ! ha!

-T'as un truc, toi, pour tes dents ?

-Tu parles ! Que dalle !

-Monsieur, la petite souris elle est en crise" résume Imane.

 

*   *   *   *   *

 

Mardi soir, je ramène mon fils Louis de l'école. Nous prenons le RER. On renonce à un premier siège parce qu'un gros crachat s'étoile sur le sol. Deuxième siège : une bouteille de whisky canadien bas de gamme, abandonnée par un clodo borgne, roule sur le sol. Deux gamins tziganes font la manche. Un djeun's écoute du rap français très fort sur son portable. La France.

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23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 22:46

Mon fils Louis est aux Acrochats (centre commercial de Thiais village) pour l'anniversaire d’un de ses copains. Douze invités, tous des garçons. Sur leur site Internet, les Acrochats se décrivent, dans une formule d’une laideur singulière, comme « un grand espace thématisé d’aventures, de jeux et de célébrations, climatisé et sécurisé, dédié aux enfants de 0 à 12 ans ».

Ma femme observe le paradoxe qu'il y a à faire vingt minutes de voiture pour nous retrouver alors que nous sommes tous voisins ; cela, en plus, pour gagner un endroit bien conçu mais très impersonnel. -La fonctionnalité des voies rapides, du vaste parking, du centre commercial où l'on peut aller s'acheter des meubles Ikea pendant que les enfants font des galipettes ou jouent à casse-briques dans l'espace qui leur est dévolu, tout ça est à la fois apaisant et anxiogène ; parce que dans ce contexte, on est soi-même réduit à une fonction (automobiliste, client, parent fatigué). Par ailleurs, il y a beaucoup de monde : je suis sidéré de voir l'importance du trafic, et le taux de remplissage du parking, et l'occupation bruyante du grand bâtiment, alors que nous sommes un dimanche matin de la mi-janvier. L'un des ressorts, peut-être, de la surprenante floraison contemporaine de fictions et d'essais sur une fin du monde prochaine est le désir d'en finir avec la promiscuité forcée qui marque l'existence de la plupart d'entre nous. Il y a trop de gens. Mes voisins font du bruit, le métro est bondé, le collège dégorge d'une multitude d'enfants et d'adultes ; tout paraît surpeuplé, y compris mon esprit où j'aimerais que traînent moins de noms, moins de dossiers individuels. A la fin des Derniers jours du monde, de Dominique Noguez, le sort du narrateur m'a paru presque enviable : survivant isolé de catastrophes multiples à Saint-Benoît-sur-Loire, avec une grande bibliothèque et des provisions en quantité ; par un bel été. Je pense moi-même à des vacances indéfinies dans une maison du centre dépeuplé de la France, sans télé, sans connexion Internet, avec juste une petite radio, des livres, un clavier et des sentiers de randonnée ; et des meubles uniques, fabriqués par un menuisier du coin, des meubles bancals et beaux, pas des Leksviks made in the PRC. Un temps, un lieu où je ne sois assigné à rien de particulier, où je puisse de nouveau me sentir unique parmi des objets eux-mêmes prototypes. Et la solitude, pleine solitude. Utopie privée.  

 

Le béton, le plastique, l'acier, le verre dessinent des formes efficaces et rassurantes ; mais ce qui me fait rêver, et de plus en plus l'âge venant, c'est la gratuité de la nature, l'étang, le bosquet, un ciel de Flandre.

 

*   *   *   *   *

 

Visite au collège des Jeunes ambassadeurs de la Défenseure des enfants (si si, ça existe). Les élèves de la 5° G me font honneur en plaçant les intervenants devant les contradiction de leur discours politiquement correct ou en répondant de façon stupide à des questions pires.

 

« Si je fais un mètre cinquante, est-ce que je peux faire du basket ? » Oui, bien sûr, puisque « on a droit à l'éducation et aux loisirs », c'est l'un des douze droits de l'enfant. Mais -objecte le petit Michael- dans les clubs ils te disent que tu dois avoir une taille minimale. C'est une discrimination, répond sans ciller le Jeune ambassadeur, avant de redonner la parole à la salle pour vérifier que la leçon a été apprise : alors, puis-je faire du basket même si je suis de petite taille ? Oui, répond Mohamed Medi, mais y faut mettre des grandes chaussures.

 

« Est-ce qu'un enfant d'ouvrier peut-il être avocat ? » (Oui, peut-il ?) Réponses spontanées des élèves : « Et s'il a pas envie ? » « S'il est pas fort à l'école ? » « Et les études, elles sont chères. » « Et puis y va être mal vu. ‘Ouais, son père, il est ouvrier.’ » « Y peut choisir. » Reprise : bien sûr qu'il peut. C'est l'égalité des chances.

 

« Des parents peuvent-ils adopter un enfant qui n'est pas de la même couleur qu'eux ? » Oui pasque sinon c'est du racisme, y faut accepter les différences (je ne me souviens plus exactement s'il s'agit de la réponse des élèves ou de celle des Zambassadeurs ; je pense qu’on était arrivé sur cette question à un véritable consensus).

 

« Peut-on se moquer de moi parce que je suis homosexuel ? » « Un homosexuel, c'est quelqu'un qui a été rejeté par les femmes alors après il aime que les hommes. » « C'est pas bien, c'est sale. » « Y'a des pays où c'est la peine de mort. -Ouais, peut-être, je sais pas, après chacun a son opinion là-dessus » (dixit le Jeune ambassadeur, courageusement). Mohamed : « Mais si c'était leurs enfants qui étaient comme ça ? Ça les dégoûterait trop ». -Elvire : « Mais non, on les aimerait quand même. 

 

« Émilie peut-elle devenir plombier ou maçon ?

-Non, c'est une femme.

-Alors qu'est-ce qu'elle va faire ?

-Femme de ménage...

-Ah ah ah !

-Ou directrice !

-Alors toi ta femme elle va forcément être femme de ménage ou directrice ?

-Non, c'est une discrimination.

-Pourquoi ?

-Ben elle a pas fait exprès d'être une femme. »

 

Mais pour illustrer le thème des disciminations misosynes, les intervenants vont prendre un exemple... dans la communauté des gens du voyage.

 

*   *   *   *   *

 

Contrôle sur la Grande-Bretagne avec ma classe de quatrième (moyenne générale : 7,2/20).

Quel est le régime politique du Royaume-Uni ? « ils sont riche mais la politique est grave. » (Amine)

Autrefois, la Grande-Bretagne était un pays industriel. Et aujourd'hui ? « oui et aujourd'hui peut être. » (Amine)

En quoi l'économie britannique se distingue-t-elle de la française ? « Avec un train sous l'eau » (Slimane). « Déja en France il y a plus d'impôt quand France. » (Willy)

Qu'est-ce qu'un pays noir ? Est-ce une région riche ou pauvre ? « Un pays noir et d'un pays ou lon Travaille sans étre déclarer » (Samir). « C'est un pays ou il y a des noirs mais pas que est ce sont des pauvres. » (Manon)

Après un texte sur les émeutes de 2001 : Des évènements comme ceux de Bradford sont-ils possibles en France ? « N'en car il y a des policier partous. » (Samir) « Non, se n'est pas possible en France car la France n'est pas un pays qui font la guerre. » (Sabrina) « Non, car le racisme est interdit par la loi » (Salaheddine).

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10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 14:55

Fin janvier – début février 2010

 

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    Yasmine (6e) s'embrouille dans son contrôle car elle confond les lettres b et d.

 

Cours sur l'égalité avec les 5° G. Je me propose d'expliquer l'action compensatrice de l'État à travers deux exemples classiques, les ZEP et la progressivité de l'impôt. En pédagogue moderne j'incarne mon propos et dessine deux silhouettes au tableau. Voici Charles, de Neuilly ; et Kévin, de Staincy. Les élèves demandent aussitôt que je change le nom du second : ils préfèreraient Mamadou. Je leur accorde cela. Puis, pour être cohérent, je noircis la tête du personnage, et je lui fais de petites tresses. Ils s'écrient aussitôt, faussement scandalisés : "haaan !" Je leur demande s'ils connaissent beaucoup de Mamadous blancs. Ils conviennent que non mais ajoutent que les tresses, tout de même, c'est abusé. Je rase donc le crâne de mon banlieusard type et les voilà contents. Puis j'explique (c'est la consigne, telle que je l'ai comprise) que chez les parents de Charles, il y a une grande bibliothèque, mais pas chez Mamadou, et que le premier a donc de bien meilleures chances de réussir à l'école que le second ; il faut donc mettre en place un rattrapage, une compensation. Julia, la sage et studieuse Julia, intervient alors avec une virulence inhabituelle : "Y'a des bibliothèques publiques, tout de même !" J'approuve au fond cet argument de bon sens, et d'ailleurs plusieurs élèves manifestent eux aussi leur accord. Bien qu'ils soient les bénéficiaires directs de la "compensation", elle ne leur paraît au fond pas si équitable. Pour faire mon devoir de fonctionnaire respectant la lettre et l'esprit des programmes, j'explique sans conviction que tout de même, grâce au classement de son établissement en ZEP, Mamadou a de meilleures chances de réussite dans ses études. Alors Zakaria, l'un des bons élèves de la classe, tape sur l'épaule de son voisin Daouda, cancre patenté (et fort sympathique au demeurant) ; et en éclatant de rire, il lui dit : "Tu vois ? Faut pas te décourager."

La progressivité de l'impôt et les dégrèvements dont bénéficient les familles les convainquent un peu plus. Ce n'est pas toujours le cas ; je me souviens que l'an dernier, des élèves avaient bruyamment manifesté leur indignation face à un système qui peut vous reprendre jusqu'à la moitié de vos revenus.

 

A la fin du cours, les deux compères Zakaria et Daouda, accompagnés de Lamine et d’Hicham, viennent me trouver fièrement : "Monsieur, nous on va à la mosquée !" Ils ne me le disent pas par provocation mais parce que c'est une chose importante pour eux, et qu'ils souhaitent me la faire partager ; en fait, ce qui leur ferait vraiment plaisir, c'est que je me convertisse et que je les accompagne. Mais un peu surpris, je me contente de leur répondre : « Eh bien euh, priez bien. –Merci monsieur ! Bonne journée monsieur ! » lancent-ils joyeusement en sortant.

 

*   *   *   *   *

 

A 8 heures, Mohamed Medi (5° G) est devant la salle des profs, prêt à purger son heure de colle. Mais il veut d’abord me faire lire un mot écrit par sa mère.

 

« Bonjour Monsieur

Jai apris que Mon fils a été mis a la Porte Parceque sa voisine lui a jeté sa colle partere est quand il vous a dit que elle lui avait jeter vous l’avez mi a la Porte et l’autre Jour elle s’est retourné pour l’insulté et lui osi l’a insulter de façe de rats et vous s’avez mis un mot a mon fils, J’en ai marre.

il faut que sa serete

je souhaite une reponse » (ces deux dernières phrases d’une autre écriture plus malhabile.)

 

Mais bien volontiers.

 

« Madame,

1) Votre fils est isolé à une table individuelle, sans voisin ni à droite, ni à gauche, ni devant, ni derrière. S’il se chamaille avec d’autres élèves, c’est qu’il le veut bien.

2) Votre fils a une fâcheuse tendance à ‘emprunter’ à d’autres élèves le matériel qui lui manque. C’est l’origine de bien des conflits.

3) Je connais depuis un an et demi l’élève avec qui Mohamed s’est disputé. Elle ne m’a jamais posé le moindre problème. Si elle est sortie de ses gonds et a eu des propos déplacés à l’égard de votre fils, je pense que c’est parce qu’elle avait été poussée à bout.

4) Mes relations avec votre fils seraient meilleures s’il appliquait plus rapidement les consignes élémentaires : enlever son blouson tout de suite après l’entrée en classe, sortir ses affaires de son sac, noter son cours dès que je l’écris au tableau, etc.

5) Moi aussi, j’en ai marre.

     Bien à vous,

          DEVINE. »

 

*   *   *   *   *

 

J’accompagne deux classes de sixième au cinéma, pour y voir L’argent de la vieille, de Comencini. Il y a mes charmants petits 6° G, mais aussi, malheureusement, la 6° C, qui contient une bonne proportion de mini-wesh et de racailles en herbe. A l’aller déjà, je m’accroche avec un élève portant le nom extraordinaire et prédestinant de Faïtous Deng, qui danse sur les trottoirs et chahute au lieu d’avancer.

Nous faisons le trajet à pied. Il pleuvine. Cette portion du nord de Saint-Denis est d’une laideur indicible, et les lambeaux d’utopie communiste qu’on peut encore voir çà et là ne font que mettre en relief cette accablante tristesse visuelle –fresques murales commémorant la victoire sur le fascisme ou citations lyriques composées en mosaïque multicolore à l’entrée des installations sportives, bref un triomphalisme d'époque que démentent de façon grandiose les petits bistros minables, épiceries ethniques, entrepôts dont on ne parvient pas à déterminer s’ils sont désaffectés ou seulement en voie de l’être, barres et tours où des gens vivent, trottoirs défoncés, une crasse répugnante dans tous les recoins ; tout vieux, sale, moche sous un ciel à pleurer. Les gens qui passent en traînant leur cabas ont tous l’air d’être les rescapés d’une catastrophe – et les plus tristes du lot, ce sont les vieux Blancs, qui s’écartent avec crainte à l’approche de nos élèves. Mais où diable sommes-nous ? En France ? On dirait plutôt une démocratie populaire en 1990. Près d’un terrain de foot, une ambitieuse peinture murale illustrant ad nauseam la doxa de la bonne gauche d’aujourd’hui (diversité, solidarité, loisirs) a été partiellement masquée par de gros tags sans-gêne, dont l’un bouffe à moitié la calligraphie du mot « fraternité ». Il faudrait réunir une sorte de tribunal historique pour définir des responsabilités et vouer à l’exécration des générations à venir tous ceux qui ont contribué à l’élaboration de cet échec urbanistique et humain absolu.

Le film est en VOSTF, ce qui dissuade les trois quarts des élèves au moins de suivre. Les choses se présentaient de toute façon assez mal : peu avant notre arrivée, Céline m'a demandé si j'avais vu "La folle soirée de l'étrange", sur TF1, et ma réponse ("je n'ai pas de télévision") avait comme toujours provoqué des cris d'incompréhension et presque de scandale. Je m’assois à côté de Zanouba et je propose de lui lire les sous-titres, ce qu’elle accepte sans faire de manières. C’est une drôle d’expérience que de me pencher sur l’oreille de cette petite fille de onze ans pour lui souffler les dialogues du film, en essayant d’imiter l’intonation des personnages : jusqu’à présent, je ne m’étais livré à ce genre d’exercice qu’avec mon fils, et encore, très rarement. Je suis payé de mes efforts : elle suit, comprend l’intrigue, paraît même s’y intéresser dans une certaine mesure. En revanche les trois cocottes du rang de devant donnent des signes d’impatience de plus en plus évidents. Seuls les gags visuels et les gros mots font un peu rire : le mot "coglioni", en particulier, est immédiatement compris. Au bout d'une heure environ, Faouzi vient me trouver : "Monsieur, j'ai perdu une dent, je saigne !" C'est une molaire.

Le générique de fin est accueilli par des cris de soulagement. 

Sur le chemin du retour, les dénommés Faitous Deng, Ayman Hadji et Youssef Messaoudène se font remarquer. Devant l'étal d'un marchand de montres du marché de Saint-Denis, ils s'amusent à mimer un vol à la tire ; ils se moquent d'une mendiante prostrée ; ils chapardent le bonnet d'un autre élève ; ils prennent tous les prétextes pour lambiner. Je leur dis de rejoindre leur professeur de français, M. Auzas, qui marche loin devant nous, avec la tranquille insouciance d'un prophète menant son peuple en Terre promise. Je leur aboie dessus, et ils me répondent que je ne dois pas leur parler comme à des chiens ; je les pousse dans le dos, et indignés, ils me disent que si je continue ils porteront plainte.     

Quand je rends compte de tout cela à mon collègue, il hoche la tête en me disant : "je n'aime pas du tout ça." A cela se limitera l'expression de sa réprobation. Je crois qu'il est de gauche.

Ils m'ont fait rire, tout de même, ces trois imbéciles. Dans une sinistre avenue de Saint-Denis, Ayman avise, entre un fast-food halal et le chantier du tram, un vieux bâtiment en brique, encore élégant malgré la couche de suie qui le couvre. Il dit à Youssef : "Ouah, rgarde un peu ! On dirait comme à Paris ! Aux Champs-Elysées, mon frère !"

 

Au cinéma, Imane et Yasmine m'ont dit : "Msieu, vous comme prof, vous êtes le mieux !" Je devrais savoir ce que vaut ce genre de déclaration ; pourtant je suis touché et je savoure. Telle est ma fragilité.

 

*   *   *   *   *

 

Conversations à la cantine : "Quoi ? Machin a encore un petit frère qui arrive l'an prochain ? Mais c'est pas possible ! J'en ai déjà eu trois de cette famille, ils sont tous sur le même modèle. Y'a des mères, au bout d'un moment, on devrait leur faire comprendre que la ligature des trompes est peut-être une solution ! Ou l'hystérectomie !"

 

Albert raconte que des élèves sont venus le voir, tout fiers, à la fin d'un cours : "Monsieur, nous avons un crâne !" Heureusement, c'était seulement celui d'un chien.    

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4 novembre 2011 5 04 /11 /novembre /2011 00:03

 

Mi-janvier 2010, toujours.


Devoirs communs, cinquième. Etude d'un texte sur l’immigration clandestine en Afrique du Sud. Beaucoup d'élèves ne comprenant pratiquement rien aux documents ni aux questions posées, tentent de répondre en piochant un peu au hasard dans les mots mis à leur disposition. On récolte assez de perles pour s'en faire un triple rang. Que d'huîtres ! Que d'huîtres.


Qu’est-ce qu’un immigré clandestin ?

« Une personne qui vient d’un autre pays, et qui demande de l’argent. » (Lamine Konaté)

« C’est quel’ qun qui vie de façon illégale. » (Lassana Mba)

« toute l'afrique. » (Jonathan Moravia)

« Un immigré clandestin est un pays qui fuit la pauvreté et l'instabilité de leur pays. » (Djo Pinto)

« Quelqu'un qui quitte son pays pour s'y installer et pour vendre, qui n'a pas l'identité française. » (Un ou une certaine Kodia)

 

Dans quelles conditions travaillent les clandestins ?

« Les clandestins travaillent dans des conditions appréciée et exploitée. » (Djo)

 

Quels sont les autres problèmes rencontrés en Afrique ? 

« sécheresse et les moyens de contraceptions. » (Marilyne Lafleur)

« Il y a la contraception, la pauvreté et la faim. » (Lassana)

« Il y a : le manque des papiers, les enfants meurts de grave maladie, tros pauve pour acheter de la nourriture, beaucoups d'enfants sont malade. » (Oumarou Diawara)

 

Pouvez-vous citer une richesse ou un atout de l’Afrique ?

« Ils est facille pour eux de renvoyer les clandestins. » (Elisabeth Dulit)

« Elle s’est ouverte vers l’extérieur pour accueillir les autres un atout car il y a beaucoup de clandestin et immigrés. » (Brian Samak)

« En Afrique les gens sont généreux » (Mouhtarou Coulibaly)

« L'adout, cest que en afrique il font beaucoup d'enfants alors quen france il n'ent font pas beaucoup. » (Oumarou)

« L'Afrique à beaucoup de soleil si il aurait de l'eau Il pourrais faire pousser des légumes... » (Loana de Azevedo)

« Ils se reproduit très vite et ils acceptent un travail quelque soit le salaire. Ils ont de l'or et de l'ivoire. » (Marilyne Lafleur) 

 

*   *   *   *   *

 

Toutes les élites de France paraissent dégoûtées par le refus de la Conférence des Grandes écoles d’accueillir au sein desdites 30 % d’élèves boursiers. Richard Descoings parle d’une attitude antisociale ; le président des Jeunes socialistes, d’un scandale ; Alain Minc et François Pinault sont outrés. De mon côté, je n’aime pas du tout cette idée de préaffectation des postes. Il me semble que l’on ne devrait pas attribuer le titre d’énarque, de normalien ou de polytechnicien comme un logement en HLM.

Si le bon plaisir sarkozien impose cette mesure, il est douteux qu’on élargisse l’effectif des Grandes écoles : la création du quota « méritocrate banlieusard » réduira donc le nombre de postes accessibles par le concours normal ; et pour prendre un exemple que je connais bien, celui du concours A/L de Normale Sup, il n’y aura plus 75 places à prendre pour tous les khâgneux de France, mais 50 places normales et 25 places « boursières ». Les héritiers, ceux qui sont nés dans une bibliothèque, qui ont poursuivi leurs études dans les meilleurs établissements de centre-ville, qui ont intégré les meilleures prépas, les fils d’universitaires, de ministres ou de grands patrons, les fils de Minc ou de Pinault, eux n’auront pas grand-chose à craindre de cette modification des méthodes de recrutement : leur capital culturel leur permet d’arriver aux premières places des concours. En revanche, les rejetons des classes moyennes, ceux qui ont dû suer la grosse goutte pour acquérir un savoir et des compétences que leur entourage familial ne pouvait pas leur léguer, seront gravement pénalisés par l’arrivée massive des méritants estampillés. Moi, fils d’un représentant et d’une institutrice, j’avoue avoir intégré l’ENS en un rang fort médiocre ; si l’esprit de justice de M. Descoings s’était appliqué l’année de ma réussite au concours, j’aurais été recalé -et ç’aurait été le cas de beaucoup d’élèves ayant un profil similaire au mien.

A terme, on risque de voir les Grandes écoles ressembler de plus en plus, par leur recrutement, aux gouvernements récents : leurs effectifs comprendront une belle cohorte de fils et fille de, une bonne proportion de représentants de la diversité élus produits de l’année, et un nombre sans cesse décroissant de ce groupe social qui est le socle de la population française, c’est-à-dire les classes moyennes. Il y a quelque chose de vraiment exécrable dans cette façon dont le grand bourgeois donne la main à la petite beurette par-dessus la tête des trois quarts de la population, dont les aspirations à la plus élémentaire équité passent désormais pour un conservatisme coupable. C’est une détestable façon de rompre sans retour avec notre vieux et toujours efficace modèle d’intégration, celui qui s’accomplit en trois ou quatre générations : l’aïeul était manœuvre, le grand-père s’est mis à son compte, le père a intégré le cadre A de la fonction publique, le fils est cadre supérieur (tout le problème étant que ce fils pleinement intégré à la société française n’est plus perçu comme « divers », et que sa réussite individuelle n’est donc comptabilisée nulle part comme un succès du modèle français). C'est l'ascenseur social que réclament désormais à l'unisson le privilégié à principes et le défavorisé revendicatif : on entre dans la cabine, on appuie sur un bouton, l’ascenseur monte pour vous, on est arrivé.

Encore cette mesure ne concernera-t-elle qu’une petite minorité ; car quand quelques centaines de méritocrates, authentiques ou non, auront intégré les Grandes écoles, des centaines de milliers de frères, de cousins et de voisins resteront cloués à la médiocrité de leurs cités moches. Ils y resteront d’autant plus sûrement que l’outil qui aurait pu leur permettre d’effectuer un authentique progrès culturel et social, l’école, a été cassé par ceux-là même qui parlent aujourd’hui de quotas. Je pense aux élèves brillants que j’ai (ou que j’ai eu) dans mes classes : Habiba, Maïssa, Yasmine, Célina, Kévin, Fatimata, Léa ; Sarah, Aysun, Rosalineda, Asli, etc. L’éducation nationale devrait leur permettre de devenir des candidats crédibles aux différents concours d’entrée aux grandes écoles ; mais sauf miracle, ils ne le seront évidemment pas parce qu’ils auront passé leurs quatre années de collège dans des classes surchargées de petits cancres bruyants, où leur intelligence aura toujours été bridée, et où ils n’auront connu aucune autre émulation que celle que peut leur fournir un certain goût de l’excellence. Merci, collège unique ; merci, pédagogie moderne. In fine, on fera à ces jeunes l’aumône d’une place réservée, d’une admission sur quota. Y a-t-il plus élégante insulte que cette intention charitable ? 

 

*   *   *   *   *

 

En sixième, on parle de la notion d’identité ; on évoque donc les questions de nationalité. Karim me demande comment il se fait que lui, il n’ait jamais rencontré de vrai Français. Désignant une carte de l’Ile-de-France, je lui réponds qu’il en reste, là-bas, en Seine-et-Marne.

 

Contrôle sur la Grande-Bretagne. Yassine à son voisin Billy : "Ah ah ! T'as vu la faute ! Il a écrit Londres avec un S !" -Je leur pose pour finir une question dans la langue de David Beckham, qui se termine par la consigne : "Answer in English." Mais beaucoup d'élèves (qui font de l'anglais depuis trois ans) ne comprennent pas ces trois mots.

 

Tendances du schoolwear : la vague Baby Milo ne dégonfle pas (sweat de couleur unie et très vive, turquoise ou rose bonbon, avec à l'avant, un petit singe en paillettes brillantes. Pour les filles, possibilité d'ajouter un Hello Kitty ; pour les garçons, un Mario). De façon plus générale, les textes en anglais du type "University of Michigan 1956" cèdent du terrain sur les hauts, souvent remplacés par de gros motifs tels que Bob l'éponge ou une tête de petit chien en vraie peluche. Les maillots de foot ont disparu en raison des rigueurs de l'hiver, mais on peut prévoir qu'ils réapparaîtront au moment de la CAN. Les survêtements, en revanche, sont toujours là en grand nombre, ce qui est lié soit au peu de choix qu'offre la garde-robe de bien des élèves, soit à leur goût pour des vêtements amples, légers et confortables, que l'on peut mettre en toute saison. Ainsi Samir Arroughi portait-t-il aujourd'hui un sweat à capuche orange minium sous une veste de survêt' Adidas, avec un pantalon de même marque dont les trois bandes très vives rappelaient la couleur de son haut. Chapkas (pour lui) et protège-oreilles en moumoute (pour elle) supplantent les bonnets péruviens et les casquettes ; les grosses doudounes en plastoc noir brillant se multiplient. Assez nette et à mon sens regrettable augmentation des piercings faciaux. Les cheveux partiellement tondus en motifs abstraits (plus rarement figuratifs) résistent bien, tandis que la crête tecktonik semble bien passée de mode.

 

*   *   *   *   *

 

A la cantine, Mmes Mondésy, Somma, Lormont et Effelly parlent sexe assez crûment (je ne le savais pas quand je suis allé m'asseoir à côté d'elles) (si, c'est vrai). Elles rigolent comme de petites folles. Mon arrivée n'interrompt pas leur conversation, ce qui semble indiquer que mon statut d'eunuque marié a été clairement acté. Elisabeth Lormont, la plus excitée du lot, raconte qu'elle a un jour tenté d'expliquer à ses élèves la différence entre viol et agression sexuelle, cette différence étant la pénétration. Et comment c'est possible, alors, qu'on accuse des pédophiles de viol sur des petits garçons ? demande subtilement une élève. Eh bien, rétorque la professeure d'histoire-géo dans sa fureur d'enseigner, il existe différentes sortes de pénétration : non seulement vaginale, mais aussi buccale et anale. Ce mot évoquant en elle un écho, la même élève choisit alors de s'éloigner du sujet pour faire part de son dégoût à l'égard des pédés, tandis que ses camarades poussent des exclamations d'amusement et de scandale : haaaaaan ! Mme Lormont, ne se laissant pas démonter, dit alors trois choses. Primo, vu ce que je lis parfois dans les petits papiers que j'intercepte, c'est pas la peine de faire les sainte-nitouche. Deuxio, un peu de tolérance, ça vous ferait pas de mal, merde. Et troizio, la pénétration anale, c'est pas réservé aux hommes homosexuels. -Et Elodie Somma, avec son adorable voix frêle et innocente, ponctue le récit : "Réfléchissez-y pour plus tard, les filles, y'a des choix à faire." Éclats de rire.

Je me demande laquelle ou lesquelles des quatre se sont déjà laissées faire ? Tandis que j'écris ces lignes, Rose Effelly est à trois mètres de moi. Je la regarde. Elle porte une jupe à large bordure rouge. 

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27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 23:45

Mi-janvier 2010

Lundi, le cours avec les troisième en alternance s'est plus mal passé que d'habitude. J'ai eu du mal à me servir du rétroprojecteur, j'étais perturbé par un petit fil vert qui pendouillait et que je ne savais où brancher ; en fait il ne servait strictement à rien et le bazar fonctionnait fort bien sans lui, mais les élèves ont ricané de mon incompétence ; Ali et Ayoub ont même profité de cet instant de flottement pour se lever et tenter diverses manipulations qui, bien entendu, ont terminé en moqueries mutuelles ("Vas-y, tu veux pas le brancher dans ton nez ?") Mais bon, De Nuremberg à Nuremberg a fini par partir, dans l'indifférence générale il est vrai : le divertissement procuré par les problèmes du média avait oblitéré toute espèce d'intérêt pour le message. 

Ali Konté, cependant, semblait ce jour avoir décidé de me provoquer, pour une raison d'ailleurs qui m'échappe totalement : il est nettement plus intelligent que les autres et je ne suis pas totalement mécontent de son travail, il copie le plus souvent son cours, je ne lui ai jamais manqué de respect, et caetera. Il trouve certainement que mon cours manque d'ambiance, mais n'est-ce pas le cas aussi des autres ? Je ne vois pas Mmes Zéribi et Darcier, mes collègues de français et de mathématiques, comme des showgirls déchaînées. Ali semble très irrité par mes partis-pris en matière de gestion de classe : avec eux en effet, je m'efforce de ne jamais montrer de colère ni aucun autre sentiment car ils l'interpréteraient assurément comme une marque de faiblesse plus que d'autorité ; je n'ouvre jamais de conflit violent car ils vivent dans la violence, s'y épanouissent et n'ont pratiquement aucune limite dans ce domaine ; je n'élève jamais la voix, j'élude sereinement les questions et les objections imbéciles ; et je mets en même temps un point d'honneur à obtenir d'eux le respect des règles de base par une répétition incessante, quasiment autistique, des mêmes demandes ("Mamadou, enlève ton blouson. Mamadou, enlève ton blouson. Mamadou, enlève ton blouson."). Ali, c'est certain, préfèrerait que je crie, que je les insulte : j'établirai ainsi, entre eux et moi, une troublante familiarité ; mais je refuse de tomber dans ce panneau. 


Alors ce lundi :

"Eh msieu, pourquoi vous avez pas acheté de chaussures ? C'est les soldes, en ce moment."

"On s'en fout de l'histoire, mon frère. Y zont cané y zont cané, c'est passé c'est passé. C'est fini. On s'en fout."

Quand je reprends un de ses camarades par l'ironie, ce qu’Ali est le seul de la classe à percevoir : "Ouah l'bâtard !"

Et comme je lui demande pour la cinq ou sixième fois d'enlever son blouson, il obéit, mais en m'expliquant qu'il a mal à la gorge et que s'il tombe malade, ce sera de ma faute.


C'est quand il commence à bruiter le film dont je poursuis la projection vaille que vaille, que je décide de l'exclure du cours. (J'aurais dû le faire depuis très longtemps, dès le début de l'heure en fait. Mais la position officielle de l'administration est qu'un enseignant ne peut expulser l'un de ses élèves que si celui-ci empêche la poursuite du cours, c'est à dire, concrètement, s'il se montre violent en paroles ou en acte. L'indiscipline ou l'insolence en elles-mêmes ne sont pas considérées comme des motifs suffisants : nous devons nous montrer capables de gérer cela en interne.) -De toute évidence, ma décision ne convient pas à Ali. Il se met à me tutoyer et prononce une suite de mots totalement incompréhensibles, mais d'où ressort un fort mécontentement. Il est vexé de s'être fait punir alors que son copain n° 1, Mamadou, dort d'un sommeil seulement entrecoupé de ricanements, et que son copain n° 2, Ayoub, s'est montré à peine moins odieux. Après tout, ils s'amusaient bien tous les trois, malgré mon refus de participer ; quel rabat-joie suis-je donc pour interrompre la rigolade ?

Je demande à Sheryl d'accompagner Ali en salle de médiation ; mais elle refuse prudemment, en prétextant de façon fort diplomatique qu'elle ne connaît pas suffisamment le collège. Gaétan, en revanche, se porte volontaire. Très bien ; de toute façon, pour ce qu'il fait en classe, autant qu'il aille prendre l'air. -En sortant de la salle Ali fait un effort d'élocution : je comprends enfin des bribes de phrase : "c'est pour ça que j'aime pas ses cours de merde" ; puis, bien distinct : "fils de pute" ; puis un violent coup de pied dans la porte refermée.


Quand je retourne vers les autres élèves, ils sont étonnés de voir que je suis serein et que j'exhibe même un grand sourire. En m'insultant, Ali s'est mis à la faute ; il est certain qu'il sera traduit en conseil de discipline ; je ferai le nécessaire pour qu'il soit viré ; un emmerdeur de moins. C'est un étrange métier que celui où l'on finit par se réjouir d'avoir été gravement et publiquement injurié par un quasi-analphabète, et ce métier, c'est le mien. Avec une certaine finesse, les élèves restants comprennent d'ailleurs sur le champ le sens de mon sourire, et avec cet admirable sens de la solidarité mafieuse où ils ont tassé tout leur honneur, ils m'expliquent que j'ai mal entendu, et qu’Ali, en réalité, voulait seulement être mieux informé sur le motif de la sanction qui le frappait. Je leur réponds qu'ils feraient d'excellents traducteurs, et que j'aimerais revenir, si cela ne leur fait rien, à la bataille de Stalingrad. (Gaétan fait alors sa réapparition ; malgré mes recommandations, il n'a ramené aucune preuve de ce qu'il a bien emmené Ali au service de la Vie scolaire ; je le renvoie donc faire un tour dans les couloirs du collège ; lassé, il ne reviendra pas chez moi, et m'abandonnera même son maigre cartable.)  


A la fin de l'heure, je m'aperçois que la feuille où j'ai consigné au fur et à mesure tous les incidents du cours porte en photocopie, au verso, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et la Déclaration universelle des droits de l'homme.


Le lendemain, je reste chez moi : mon fils est malade, et je ne suis pas très vaillant non plus. Ma fatigue nerveuse et physique, sans doute, a atteint un point critique. Je reçois deux SMS. Le premier provient du principal adjoint du collège, et m'informe qu’Ali Konté passera en conseil de discipline le 25 janvier ; le second provient d'un imbécile encore anonyme au moment où j'écris ces lignes, mais qui n'a pas pensé à masquer son numéro. Le texte est laconique mais il me semble inamical : "Sava pd".

 

Le surlendemain, j'ai de nouveau cours avec les 3° E. Cinq à dix minutes après l'entrée en classe, alors que j'essaie de rappeler aux élèves le contenu du cours précédent (ce qui n'est pas simple, étant donné qu'ils n'en ont rien écouté) -la porte s'ouvre à la volée. Naoual m'a prévenu peu avant : Ali va certainement nous rendre une petite visite afin de me remettre en main propre une lettre d'excuse. Et c'est bien lui, effectivement. Capuche sur le crâne. Il ne dit pas "bonjour". Il ne dit pas "excusez-moi". Il entre, encouragé par les rires et les exclamations amicales des élèves. Je lui demande poliment l'objet de sa visite. Je sais que l'usage de la politesse le désarme ; ça pourrait être utile, s'il cache une machette. Il jette une feuille de papier pliée en quatre sur mon bureau, et ajoute aussitôt : "Franchement, si je suis viré, je regrette d'avoir fait cette lettre." Je trouve son attitude maladroite, car il perd sur tous les tableaux : il n'est pas parvenu à sauver la face, et en même temps il aggrave son cas ; il ne parvient à être, ni un élève normal, ni une vraie racaille ; il est dans le trou. Et il s'en va.

(Sa lettre explique en substance que ses actes ont été causés par le sentiment d'injustice que lui inspiraient mes brimades. Il s'engage à ne pas recommencer, mais je crois que cette promesse m'oblige de mon côté à être un peu plus équitable.)

Puis nous regardons des images du débarquement. Les élèves présents (au nombre de six), s'intéressent un peu plus au sujet que les autres jours : Il faut sauver le soldat Ryan, Indigènes et d'autres films les ont préparés à ce qu'ils voient ; si je comprends bien, les images tournées par les reporters de guerre leur paraissent comme un foetus des fictions à grand spectacle tournées à notre époque. Ils regardent ces formes mouvantes noires et blanches comme une échographie. Naoual, selon son habitude, égaye la séance de ses sorties naïves ou débiles : "c'est qui qui filme ?" ne cesse-t-elle de demander, car elle a beaucoup de mal à croire à l'authenticité de tout cela. Puis, voyant des Américains à Utah beach : "Ils sont sortis de la mer ?" Je lui explique que malgré leur excellent entraînement ils n'ont pas pu traverser l'Atlantique à la nage, qu'ils viennent de bateaux, qu'on ne voit pas, qui sont hors champ, mais qui étaient bien là, en juin 44. Elle a presque 16 ans. L'enseignement est une patience.

Le discours du général de Gaulle sur Paris outragé leur arrache pour seul commentaire : "Comment y parle, lui !" Ça sonne. En repartant, ils parlent de Stalingrad... "Y'a que des Rebeux ! C'est à Barbès !" remarque Slimane, qui a des notions de géographie. Et Mamadou relance : "Et aussi à Marseille !" Ils tombent d'accord : "On a envahi la France, les Noirs et les Arabes." Et ils sortent. C'est eux les Africains qui s'en retournent au loin / venus des colonies pour niquer la patrie, etc.

 

Cinq jours plus tard. Je les retrouve. Ali est en mesure conservatoire : il n’a le droit de se représenter au collège que pour son conseil de discipline. Cependant cette exclusion ne règle pas tous les problèmes. Ainsi j'entends un bruit métallique tandis que je tente de leur expliquer le mécanisme de la Shoah. C'est Mamadou qui se coupe les ongles. Plus tard, devant l'évaluation de 5.100.000 Juifs morts, il aura ce seul mot : « Seulement ? » Cela prouve au moins qu’il n’a pas été totalement inattentif.

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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 17:07

Rentrée de janvier 2010

Les élèves de la classe de troisième en alternance sont eux aussi en grande forme en ce début janvier. Avant de me dire bonjour, bonne année ou la chair est triste hélas, ils constatent : « ça pue dans votre salle ! » Puis ils s’avachissent sur leurs chaises et entament avec l’enseignant des négociations serrées pasqu’y vont tout de même pas enlever leurs blousons par un froid pareil. Ali se fend d’un petit beat et Mamadou répète, toutes les vingt secondes environ, en détachant bien les syllabes : « Jmen - nuie - grave ». Puis, sous mon nez, ils entament une conversation : « C’est vrai qu’ya une nouvelle en SEGPA ? -Ouais. -Elle est de quelle origine ? - Reubeu, reubeu. » Quelques objets volent à travers la classe et deux d’entre eux (des stabilos vert et rose) manquent de m’atteindre. Cependant je rédige le rapport suivant :

Yahiaoui Naoual et Nezzal Ayoub. Insultes et jets de projectiles mutuels dans la classe. Se poursuivent l’un l’autre autour de la salle. Naoual se montre d’une vulgarité particulière (« Vas-y, ferme ta gueule » x 50) et refuse d’accomplir le moindre travail. Mise à la porte, elle disparaît jusqu’à la sonnerie. 

Naoual attire les taquineries de tous les garçons du groupe : elle est bête, pas trop laide, elle aime rire ; elle fonctionne simplement, en stimulus-réponse. Pour l’allumer aujourd’hui, ils répètent qu’elle vient d’une famille d’alcooliques. Puis, comme ça n’est pas tout à fait suffisant, ils lui jettent des choses et lui chapardent ses affaires. Une brève conversation en tête à tête, à la fin du cours, achève de me convaincre que c’est une pauvre fille. Du reste, je la retrouve deux heures plus tard traînant dans les couloirs et jacassant avec ses persécuteurs du matin. C’est comme ça chez eux. Les insultes et les coups, s’ils ne dépassent pas un certain niveau de gravité, marquent l’intérêt et l’affection plutôt que l’hostilité.

 

A la cantine, je cherche à m’isoler, mais M. Rosan me rejoint immédiatement (avec un sourire désarmant), suivi de M. Pasteur (sans). Le premier nous explique qu’il passera ses vacances d’été aux Etats-Unis. Le second s’emporte aussitôt : « Tu as vu qu’ils vont fouiller spécifiquement les passagers d’une dizaine de nationalités et pas les autres ? C’est totalement discriminatoire ! » Je n’ose pas dire que les Américains me paraissent bien fondés à éprouver plus de méfiance envers les Yéménites qu’envers les Finlandais ; étrangement, la vocation à l’attentat-suicide est plus répandue chez certains peuples. Je devrais affirmer mon point de vue et ne pas craindre les conflits à ce point. Un peu plus tard, Monsieur numéro 1 précise qu’il visitera San Francisco, et Monsieur numéro 2 part au quart de tour : « Ce qu’il y a de sympa, c’est que c’est la ville des libertés, alors que New York et Los Angeles, flics, républicains, bla, bla, bla. » 

M. Rosan me confirme que les élèves de 3° E sont très remontés contre ces gros bâtards de Charlemagne et de Jules Ferry, à cause de qui leur prodigieuse jeunesse se perd entre les quatre murs de l’école. « Ils m’ont même dit qu’ils regrettaient que ces gens soient morts, parce qu’ils aimeraient les taper. Et ils n’arrêtaient pas de les insulter. Charlemagne, fils de pute, etc. » J’éclate de rire, mais c’est un peu nerveux.

 

5 janvier.

« J’ai faim », dit Mamadou. A cela se résume son activité cérébrale. Il se balance sur sa chaise, parvenant presque à l’horizontale ; puis il croise les bras sur la table et y pose sa tête ; puis, n’ayant pas trouvé le sommeil, il se met à insulter les autres élèves (« pour rire »). Je le prie de sortir. Il n’y consent pas sans marchandage. Je l’encourage : « tu pourras t’allonger dans le couloir, si tu veux, personne ne te verra. » Une fois sorti, il rouvre la porte toutes les deux minutes pour demander à rentrer : sa chaise lui manque. Je finis par fermer à clé pour qu’il nous fiche la paix. Il ne s’avoue pas vaincu : il tambourine contre la porte, tente de forcer la poignée, puis il sort du bâtiment et, de l’escalier d’incendie, frappe à la fenêtre. Je l’ignore et tente de continuer mon cours. Mais ce n’est pas facile. Ali m’interpelle : « Madame ! » Puis, plutôt que de s’excuser, il justifie : « C’est parce que vous avez des manières de dame. Comment vous marchez. » Plus tard, il me fera part de l’impression que lui a laissé mon cours sur la deuxième guerre mondiale : « Hitler, il était trop fort. » -A la fin de l’heure, je leur passe un petit extrait du film De Nuremberg à Nuremberg. Ali me demande posément : « Monsieur, on peut pas regarder plutôt un film, euh… pornographique ? » (il a fait un effort pour employer un mot convenable, c’est déjà ça). Les images de la mobilisation, juste avant l’invasion de la Pologne, font ricaner mon sympathique élève. Voyant une femme qui donne un dernier baiser à son mari puis s‘effondre en larmes, il lance : « Naoual et Ayoub ! » -A la fin de l’heure, je rouvre la porte. Mamadou se précipite sur ses affaires et s’aperçoit qu’on lui en a prise certaines, tandis que son sac est rempli de saletés. Il barre la sortie de la salle aux autres garçons, veut les fouiller. On ne s’ennuie jamais en 3° E.

Ils ne veulent pas ôter leurs blousons parce qu’ils ne portent rien d’autre en dessous que des t-shirts. Ce matin, il faisait - 6°.

 

7 janvier.

J’ai les 3° E en première heure. Généralement, ils ne viennent pas ou ils dorment. De fait, je ne retrouve que les gentilles Sheryl et Jennifer dans la cour gelée. Mais quand nous arrivons devant la porte de la salle, je les entends gémir : « Putain, y sont tous là ! » Eh oui : Ali, Ayoub, Mamadou, Naoual, Gaétan et même, en guest star, Slimane. Je ne sais pas à quoi tient cette soudaine vague de présentéisme : le froid, peut être ? Dans la classe, les élèves n’enlèvent pas leurs manteaux. Posent leurs sacs sur leurs tables, en face d’eux. Ne sortent aucune affaire scolaire. Ne répondent pas aux questions que je leur pose. Ali parle à voix haute en même temps que moi et continue ses vannes idiotes à chaque image du film que je leur montre. J’essaie de dialoguer avec lui, mais je ne comprends pas ce qu’il dit : son élocution pénible, son vocabulaire et mon énervement empêchent toute discussion -dont il n’est du reste nullement demandeur. Je lui ordonne d’aller se calmer dans le couloir, et, une fois n’est pas coutume, je saisis sa réponse : « si c’est ça, je me casse. » Je lui réponds : « Chiche. » Il ramasse ses affaires, hésite un instant devant la porte (peut-être évalue-t-il les ennuis que cet épisode pourrait lui rapporter), puis s’en va. Ayoub, à qui je demande de prendre son cours, me répond avec agressivité qu’il n’a pas son cahier, et pas de feuille non plus : son « cartable », si on peut appeler ainsi un vague sac à dos, ne contient qu’un pantalon de jogging pour le cours de sport. Excédé, je me laisse aller à la vulgarité : « Finalement, t’as ramené que ta gueule pour dire des conneries ? -Comment vous me parlez ! » répond ma victime, tout surpris par cet écart. Je lui explique en substance qu’il ne fait rien pour mériter mon respect, mais lui pense évidemment y avoir un droit imprescriptible. Naoual, de son côté, tente avec bonne volonté de suivre le cours mais n’y parvient pas. Chaque fois qu’un personnage moustachu passe sur l’écran, elle me demande si c’est Hitler. Elle ne comprend pas que ce sont les Allemands qui bombardent Londres, et d’ailleurs elle n’a pas compris non plus qu’il s’agissait de Londres, alors que la voix off l’a dit une demie-douzaine de fois et que j’ai arrêté le film pour dissiper tout doute à ce sujet. Le plissement de ses yeux traduit un effort de concentration presque douloureux et malheureusement vain.

Gaétan est inhabituellement sage. Les images de lance-flammes, de villes anéanties, de stukas en piqué lui plaisent.

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15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 17:58

 

Fin 2009 – début 2010

La hiérarchie veut désormais que nous fassions écrire les apprenants de sixième, et que nous exercions en particulier leur capacité à raconter des faits historiques. Discipliné, j’obtempère ; humble et flemmard, je suis les suggestions du manuel en usage dans mon collège. A la fin du cours sur la civilisation grecque antique, je donne aux élèves la consigne suivante : « imaginez que vous avez assisté aux jeux d'Olympie. De retour chez vous, vous décrivez à votre famille (...) la fantastique victoire du lutteur Milon de Crotone. » Documents d'appui : un bas-relief et une notice biographique. C’est dans le manuel Belin, page 41.

La meilleure proposition est de Faouzi Belattar : « Aller Milon aller Milon Ouaaa souplesse vasi vasi Milon boum au Milon est tomber 1, 2 il s'est relever enfourchement 1, 2, 3 vainqueur Milon de Crotonne. » Je lui ai donné 1 point sur 3, avec le commentaire suivant : « Ça a le mérite d'être vivant. »  

Mme Loiseau, professeur principal de Faouzi, a rencontré la mère, à qui elle a fait des compliments : son fils est calme et studieux, ses résultats sont encourageants. Mme Belattar a écouté placidement, puis elle a informé ma collègue que Faouzi lui faisait deux fois par jour un rapport extrêmement détaillé sur tout ce qu’il avait pu voir et entendre au collège ; qu’elle prenait des notes et qu’ainsi, six semaines après la rentrée scolaire, elle savait déjà un certain nombre de choses. Ainsi Mme Heffelly, le professeur de français, donne parfois des consignes contradictoires ; c’est inacceptable de la part d’une enseignante qui devrait tout de même mieux connaître son métier. De toute façon, ce collège, ce n’est pas qu’elle se faisait des illusions, mais tout de même, etc, etc.

 

Les Vikings ont menacé Paris après avoir remonté la Seine. Sireen Tacita, 5° A : « Mais monsieur, ça existait déjà, la Seine, à l’époque ? –Mais euh… oui, pourquoi ? –Ils l’ont pas déplacée ? –Qui l’aurait déplacée ? –Je sais pas, moi. –Et pourquoi on l’aurait déplacée ? –Je sais pas. Elle a toujours été au même endroit ? –En tous cas, depuis des milliers et des milliers d’années. »

 

10 heures. Ma classe de 5e se met en rang. Un peu plus loin dans le couloir, je vois le début d’une bagarre. Deux grands garçons commencent à échanger des coups de poing et de pied ; ça cogne dur, même si la plupart des frappes manquent leur cible. Une quinzaine de camarades les entourent immédiatement, certains pour participer aux festivités, mais la plupart, je dois le dire, pour séparer les combattants. La masse de corps gesticulant et hurlant, avec son noyau de violence débridée, est impressionnante. Mme Lormont, un mètre soixante-dix, soixante kilos, tente valeureusement d’intervenir. Je vais lui prêter main forte. Je réussis à me faufiler dans la mêlée. Je m’adresse au plus énervé des deux garçons ; il est hors de lui et paraît encore désireux d’en découdre. Un copain le ceinture. Son ennemi, entouré par trois autres élèves qui essaient de le raisonner, finit par s’éloigner. De mon côté, je joue au sédatif, avec une voix calme et posée, je lui raconte l’histoire du petit lapin qui ne voulait pas passer en conseil de discipline. Je vois une brume de testostérone fumer de sa peau. Mais il reprend le contrôle de lui-même, me gratifie d’un ou deux mots, se met à la recherche de ses affaires qui ont disparu dans la mêlée.

Les deux belligérants font partie de la même classe. Quelques secondes après qu’on les a séparés, ils rentrent ensemble en cours de mathématiques. J’adresse un petit signe d’encouragement à l’enseignante, Mme Habibi. Appelle-moi au premier sang !

Un peu plus tard, Elisabeth Lormont m’apprend qu’elle a reparlé avec les protagonistes de cette algarade. « Pourquoi vous vous êtes battus ? –J’avais une nouvelle coupe, Mohamed y voulait la baptiser, moi je voulais pas. –C’est tout ? –Ouais, c’est tout. »

 

*   *   *   *   * 


Rentrée pétillante. Farah, qui paraissait soucieuse pendant le cours de huit heures, ne peut s’empêcher de me dire ce qu’elle a sur le cœur peu avant la sonnerie : « Monsieur, Michaël Jackson il est pas mort ! -Vas-y, vas-y copie ta leçon, parle même pas », la reprend Rokia qui n’a apparemment aucun goût pour la théorie du complot. Farah insiste pourtant : Emdjeille a simplement voulu échapper à ses créanciers ; elle l’a vu à la télévision ; « y’a que ses proches qui savent » conclut Daouda, de façon légèrement paradoxale. Quelqu’un répète deux ou trois fois : « Bientôt y’aura un Mohamed Jackson ! », sans que je comprenne très bien le sens de cette prédiction.

 

4° I. Samir casse sa chaise en sautillant dessus, sort en chercher une autre, et revient en blaguant : « Chuis allé la prendre chez Mme la Noire, là ». Cette description politiquement incorrecte de sa professeur de français fait rire la plupart de ses camarades. Moi-même, je ne relève pas. Il passe en commission disciplinaire bientôt et je me réserve quelques cartouches à éléphants. -J’ai mis zéro à sa dernière copie, intégralement pompée sur un autre élève de la classe. Malgré l’évidence de la triche, il proteste avec véhémence et une certaine grossièreté : « C’est un ouf c’prof-là ! C’est quoi son problème ? » Il voudrait que je le rémunère pour tout ce qu’il a écrit ; tricher, après tout, c’est du travail.

Mohamed quant à lui attend un moment de silence relatif pour lâcher un classique « Msieur, j’ai un gros mollard dans la gorge ». Je lui rappelle que lui aussi est convoqué en commission le lendemain, mais il s’emporte : il n’a pas reçu de courrier, il ne viendra pas, et sa famille non plus. Je lui explique le sens du mot « contumace », mais il grommelle sans m’écouter.

Assis au premier rang, Yassine ponctue la plupart de mes phrases de l’expression « comme en vrai. » Je n’y vois pas malice. Il vient simplement de se rendre compte qu’en histoire, on parle de choses réelles, de choses qui se sont vraiment passées à un moment donné. Cette prise de conscience donne à son visage une expression réjouie et presque soulagée. Il semble comprendre tout à coup ma raison d’exister. C’est sympathique.

 

Devoir à la maison sur la civilisation hellénistique. Il faut trouver le mot qui signifie : « Ville comprenant des hommes d’un grand nombre de pays différents. » Zanouba répond : « Paris ».

 

*   *   *   *   *

 

Devoir en classe sur le thème de l'éducation.

Pourquoi est-il important que l'école soit obligatoire ? Dragan : "Pour apprendre à lire et à ecrire car sa pourait servir : ex envoyer des courriers."

L'école est un service public. Qu'est-ce que cela veut dire ? Imane : "Sa veut dire que tout les enfant on le droit de partire."

Explique ce que sont l'enseignement primaire, l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur. Tu peux faire un schéma. Dans son travail, d'ailleurs très soigné, Mira a remplacé le « secondaire » par l'« inférieur ».

Qu'est-ce qu'une ZEP ? Donne une réponse complète. Mira : « Le mot 'ZEP' sinifie : zones d'éducation prioritaire. Notre école fait partie d'une ZEP car nous acueillons des endicapés. »

Texte sur la laïcité ; un professeur d'histoire-géo force la résistance de ses élèves musulmans qui ne veulent pas visiter Notre-Dame. Pourquoi le professeur voulait-il faire entrer ses élèves dans la cathédrale ? Imane : « car il etait cretien. »

A partir de cet exemple, explique le mot 'laïcité'. Imane : « laïcite c'est comme religieu. »

 

*   *   *   *   *


Dans la galette des rois, la fève représentait cette année un personnage de James Cameron’s Avatar.

 

Les trois commissions disciplinaires prévues en fin de journée (Samir, Mohamed et Fatima de 4° I) sont annulées : les parents ne se sont pas déplacés. D’après les élèves concernés, les courriers de convocation ne leur sont jamais parvenus. Le principal du collège : « pour ce genre de choses, on envoie des recommandés. Or, les destinataires vont rarement les chercher à la poste. Les recommandés, 9 fois sur 10, ce sont des mauvaises nouvelles : injonction de paiement, huissier, tribunal, etc. Donc, ils font les morts. Évidemment, ça ne facilite pas nos relations avec eux. Au secrétariat, on a une pile épaisse comme ça de recommandés avec accusé de réception qui nous sont revenus trois ou quatre semaines après l’expédition, faute d’avoir été réclamés. » J’ai fini mes cours à 14 h 30 ; je suis resté au collège jusqu’à 17 h 15, pour rien. 

 

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