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26 novembre 2013 2 26 /11 /novembre /2013 12:10

« …et alors, Baptiste et Alexia arrivent avec 25 minutes de retard. Ils avaient un billet de la CPE mais aussi et surtout un sourire jusqu’aux oreilles. Alors ça n’a pas manqué, quand ils sont entrés dans la classe, j’entends Nasser, toujours élégant, qui beugle, ‘Ouah, y sont allés faire l’amour dans les toilettes !’


-Et qu’est-ce que tu as répondu ?


-Un truc du genre ‘arrêtez de nous raconter vos fantasmes.’ J’aurais pas dû, d’ailleurs, parce qu’évidemment ça n’a fait qu’aggraver le dawa.


-Mais il était pas avec Caroline, Baptiste ?


-Je sais pas. Baptiste il est un peu avec toutes les jolies filles de la classe, tu sais… Le dernier jour il arrive en retard, pour changer, et il dit ‘Excusez-moi, j’étais à la pharmacie’, et il ajoute en baissant le ton, mais juste assez pour que tout le monde l’entende tout de même, ‘acheter des préservatifs’. Eclat de rire général, cris, etc. Alors je me dis on va en profiter pour faire un peu de prévention, et je lui demande ‘Pourquoi t’es pas allé chez le médecin ? Il t’en file gratuitement.’ Et il me répond ‘Oui mais faut d’abord payer la consultation, alors que là, pour 7 euros 62, je suis tranquille pour un moment.’ Et Moncef : ‘Ouah, t’as pris la grande boîte !’ Après j’ai eu du mal à les remettre sur Balzac.


-Eh mais j’y pense, c’est pas Baptiste dont tu m’avais cité la rédaction, là, sur la rencontre amoureuse…


-Ah oui ! ‘Elle était tellement belle qu’elle me donnait envie de me mettre du parfum sous les bras et du dentifrice dans le slibard.’ Après tu t’étonnes pas qu’il tombe toutes les filles, hein, s’il leur parle comme ça…


-N’empêche, Caroline est plus jolie qu’Alexia.


-Oui mais qu’est-ce qu’elle est con ! La seule chose qu’elle ait jamais répondue aux questions que je lui ai posées dans mon cours, c’est ‘chpô’.


-Ah, toi aussi. Elle a les plus beaux cheveux que j’aie jamais vus, mais avec moi elle s’en sert comme d’une espèce de rempart : elle se penche sur sa table, et il y a une cascade châtain-roux qui me sépare d’elle, et la seule chose qui filtre de temps en temps c’est un petit ‘chpô’. C’est marrant d’ailleurs, parce qu’une fois je les avais à neuf heures, elle est venue avec les cheveux encore mouillés de sa douche, ça filochait, c’était moche, eh ben cette fois-là je l’ai sentie assez vulnérable. Je devrais peut-être venir en cours avec un brumisateur.


-Ouais. Une porcelaine. Belle surface, creux total.


-Et Hélène, dis-moi, heu… elle va bien ?


-Ben, oui, écoute, tout le monde sait qu’elle est enceinte, je crois, et tout le monde lui fout la paix, de ce point de vue là ils sont très corrects.


-C’est courageux de sa part d’avoir décidé de le garder.


-Ah mais c’est pas vraiment un choix de sa part. Elle prenait ses précautions, enfin du moins c’est ce qu’elle raconte, et du coup, quand elle s’est rendue compte qu’il y avait un problème, elle en était à son quatrième mois et il était trop tard.


-Elle a pas gardé de séquelle de son tabassage ?


-Elle personnellement, non ; son enfant, j’en sais rien, sa famille ne veut plus en parler avec nous. Bon, changeons de sujet. Tu sais que les élèves veulent putscher Manon de son poste de déléguée ? Ils se sont bien engueulés là-dessus en heure de vie de classe, ‘Ouais, c’est toi qui a voté pour elle, gros bâtard’, etc, encore un excellent moment.


-Ben je peux les comprendre, vu qu’elle est jamais là et que quand elle vient on dirait que c’est pour nous vendre des harengs à la criée.


-Non, mais elle a pas une vie facile, tu sais.


-Raconte-moi.


-Alors. Les parents sont séparés. Le père est une espèce de fonctionnaire qui voudrait bien récupérer ses enfants mais Manon le déteste. La mère n’avait pas vraiment de revenus, et là elle essaie de gagner trois sous en faisant les marchés ou d’autres trucs du même genre. Du coup, maintenant, elle vit en foyer avec ses enfants.


-Ah bon ? Je ne savais pas que Manon avait des frères et sœurs.


-Deux frères, en fait. Et il y en a un qui est déficient mental, et l’autre… ben il est en CLIS, donc c’est pas Einstein non plus. Enfin, Manon est la seule à être à peu près normale, mais tu comprends sans doute mieux ses absences et son comportement maintenant.


-Oui.


-C’est bien que j’aie pu te le dire, parce que le collègue d’EPS a téléphoné pour se plaindre de l’absentéisme de Manon, la mère lui a hurlé dessus. Parce que oui, j’ai oublié de te dire, la mère aussi a quelques petits problèmes psy : elle est agoraphobe, claustrophobe, toutcequetuveuzophobe, enfin c’est pas Madame tout le monde, quoi.


-En effet !


-Mais moi j’ai un bon contact avec elle, ceci dit. Tu veux que je te raconte un truc, hu hu… La dernière fois que je l’ai vue, en présence de sa fille, hein, elle commence à m’expliquer ‘Manon elle va faire des efforts pour pas manquer les cours, Mâme Marennes, je vous promets, pas comme l’année dernière avec les vendredis après-midi, hein, je peux le dire à Mâme Marennes, Manon, hein, pasque ça se reproduira plus, ya prescription, eh ben c’était son premier, et comme le vendredi après-midi je travaillais, eh ben y z’en profitaient, y z’avaient l’appartement pour eux’, hu hu…


-Putain, ils ont vraiment une vie bien remplie, nos jeunes. Quand je pense que moi j’ai dû attendre d’avoir 19 ans pour perdre mon pucelage. Et encore ! Il a fallu que je fasse le forcing. »

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17 novembre 2013 7 17 /11 /novembre /2013 18:11

-Monsieur.

-Oui, Nasrine ?

-J’ai un problème.

-Je vous écoute.

-La fiche d’inscription au bac.

-Oui ?

-Vous nous avez dit qu’il faut la signer soi-même si on est majeur, ou la faire signer par son représentant légal.

-C’est bien ça.

-Mais moi, je suis mineure.

-Et vos parents ?

-Ma mère est restée aux Comores.

-Et votre père ?

-Mon père, il est mort.

-Ah, euh, merde… je suis désolé, la CPE m’avait prévenu que vous êtes en deuil… je suis vraiment désolé, euh… mais alors excusez-moi, Nasrine, comment vous vous êtes organisés, à la maison ? Vous n’êtes tout de même pas restée seule ?

-On est entre frères et sœurs.

-Et ça va ?

-Ça va. On se débrouille.

-Je ne sais pas quoi vous dire au sujet du papier. Je vais me renseigner. Ecoutez, au pire, je signerai, d’accord ?

-D’accord, msieu. Merci.

 

Elle sourit. C’est la première fois de l’année que je la vois sourire.

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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 11:41

« Je te tiens par les couilles, mon ptit gars. » C’est ce que je pense en regardant le visage bête et larmoyant d’Aziz Benhima pendant qu’il quitte la salle où s’est tenu son conseil de discipline, laissant les membres de cette instance délibérer sur son sort. Triste épilogue pour une carrière de justicier.


Il y a trois semaines, l’un des amis d’Aziz subit une déconvenue sentimentale (il se prend un râteau ou se fait plaquer, ce n’est pas clair). N’écoutant que sa sensibilité exacerbée au malheur d’autrui, notre héros publie aussi sec sur son compte Facebook un message adressé à la méchante : « Lundi, t’es morte. » Ce n’est sans doute qu’une blague stupide, nos djeunes  passent leur vie à s’accabler de menaces mutuelles destinées à ne jamais s’accomplir, et en plus Aziz vit dans la même cité que la jeune fille en question et la considère comme une bonne copine. Mais voilà, les paroles s’envolent, les écrits restent. Les amis virtuels d’Aziz prennent bonne note des intentions qu’il affiche ; et comme, le lundi, rien ne se passe, ils le pourrissent en ligne et au lycée sur le thème « Que de la gueule ».

Aziz connaît alors sans doute une forte poussée de testostérone : attendez un peu, ils vont voir. Mardi il se pointe au lycée l’esprit clair comme une lessive de légionnaires. Il s’aperçoit qu’il a mal lu son emploi du temps, et qu’il est venu une heure trop tôt. Il n’a pas le temps de rentrer chez lui, dehors il pleut, et il n’a pas envie d’aller en permanence. Il traîne dans le bahut en ruminant. Il croise l’un des CPE, qui le trouve plutôt calme et en profite pour le sermonner : arrête tes conneries, mets-toi au boulot, va bouquiner au CDI. Aziz acquiesce, mais il recommence à errer dans les couloirs, cherchant vaguement des potes. Suggestion du sheitan ou manque de chance, il finit par monter au cinquième où il rencontre la fille. « Hé, viens, faut qu’on parle. » Mais bizarrement, elle n’a pas très envie de parler avec celui qui l’a menacée de mort. D’où il se mêle de ses affaires, d’abord ? Et elle lui tourne le dos. Aziz lui donne alors un taquet sur la nuque. Elle y répond d’une gifle réflexe. Il relance d’une bonne grosse beigne, un direct de super-coq qui projette la victime au sol, où elle se cogne la tête et reste étendue en pleurs.

Un attroupement se produit instantanément, et Aziz se rend compte du caractère, hum hum, un peu inconsidéré de son comportement. Il était venu là pour une affaire d’honneur et il va se retrouver avec l’étiquette minable de cogneur de meuf ; en plus il risque d’avoir des ennuis avec l’administration si l’histoire s’ébruite. Il tente de se rattraper en passant la main autour des épaules de la jeune fille relevée et il lui dit de venir au calme ; d’après ce qu’il raconte après coup, son intention est alors de s’excuser et de l’emmener à l’infirmerie. Mais évidemment son geste est interprété bien différemment par les témoins qui ont l’impression d’assister à une sorte de kidnapping. Le crétin s’obstine pourtant et parvient à entraîner sa victime dans les escaliers. Il faut qu’une prof débarquée en catastrophe s’interpose physiquement pour qu’il finisse par lâcher l’affaire et disparaisse.


Pourtant il ne s’enfuit pas : quelques dizaines de minutes plus tard, un surveillant le retrouve alors qu’il continue d’errer dans le lycée, sans objectif définissable. Il est emmené sur le champ dans le bureau du proviseur. Là, il tient tête aux adultes qui l’entourent, en se présentant comme un justicier dont les bonnes intentions, certes, ont produit un bien piteux résultat. Il faut déployer beaucoup de pédagogie et dire des choses telles que « exclusion définitive », « dépôt de plainte immédiat » ou encore « convocation de votre mère », pour que Zorro descende de sa monture et réinterprète son aventure.  

Devant le Conseil de discipline Aziz se défend avec beaucoup plus d’habileté : il reconnaît que ce qu’il a fait est odieux et stupide ; il essaie d’expliquer qu’il a été pris dans un engrenage ; il est sevré d’écrans depuis trois semaines ; il a présenté des excuses écrites à l’établissement et à sa victime, avec qui il a tenté de rentrer en contact par des tiers pour demander pardon de vive voix. Surtout Aziz est accompagné de sa mère, une femme d’une grande dignité dont la honte et le chagrin ont une sincérité incontestable. Elle dit qu’Aziz a un frère handicapé et que cela peut expliquer qu’il soit souvent à fleur de peau, d’ailleurs il suit lui-même une psychothérapie. Elle nous prie de ne pas exclure son fils l’année de son bac. Elle pleure et du coup, il pleure lui aussi. C’est sous l’impression produite par ces larmes que s’ouvre la délibération.


« Bon », dit le proviseur pour ouvrir les débats, « l’acte qu’a commis M. Benhima est grave, mais il semble avoir réfléchi, et le risque de récidive me paraît faible : apparemment ce jeune est bien encadré à la maison. » Les autres interventions vont dans le même sens. L’intendante Mme Maryami, féministe déclarée, explique qu’avant le Conseil elle ne voyait dans cette histoire qu’un cas de violence sexiste appelant une punition rapide et rigoureuse. Désormais elle est tentée de prendre en pitié un garçon bébête, impulsif et englué dans le souci de sa réputation. Par ailleurs, reprend le proviseur, Aziz Benhima n’a pas d’antécédent disciplinaire. Ce n’est certes pas l’élève modèle mais en général il se tient à carreau. On doit en tenir compte. –Je me tais. J’hésite. Je suis apparemment le seul à me souvenir qu’il y a deux ans, Aziz avait déjà proféré en plein cours des menaces de viol à l’encontre d’une camarade de classe dont les propos lui déplaisaient. On peut dire que c’était des paroles en l’air, mais je ne suis pas sûr que cette tendance à agir et parler sans réfléchir puisse être vraiment retenu comme circonstance atténuante ; au contraire. Est-ce qu’il faut que je rappelle cet épisode ? Si je le fais, il sera sans doute exclu ; sinon, on s’acheminera plutôt vers un sursis.

Finalement je ne dis rien, et comme prévu Aziz écope de l’avertissement solennel, attention, la prochaine fois, nous serons beaucoup plus expéditifs, etc ; il remercie avec effusion et promet tout ce qu’on veut. Je suis content pour Mme Benhima, mais je ne suis pas très fier de moi -de toute façon je n’aurais pas été très fier non plus si j’avais parlé. Le soir je raconte tout à ma femme, et je vois qu’elle fulmine. Je n’ose pas lui raconter la véritable fin de l’histoire, et j’invente un verdict plus sévère.

 

Trois jours plus tard, j’apprends qu’une élève de seconde a été battue devant nos grilles. Un garçon, qui ne semble pas scolarisé chez nous, et qui n’est peut-être pas scolarisé du tout, est venu avant les cours et l’a attrapée avant de la massacrer à coups de poings et de pieds. Il a particulièrement visé le ventre. Il semble qu’elle est enceinte, enfin qu’elle l’était.

 

Aziz n’est pas impliqué.

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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 21:55

Le cours a lieu dans un préfabriqué posé dans une zone incertaine, entre la chaussée, un rideau de conifères qui perdent leurs épines, la grande bâtisse où les élèves de la filière professionnelle ont leurs TD et un hectare de plaine herbue que l’automne rend chagrine. Je trouve ça trop cheap de faire classe dans un Algeco ; c’est comme si on avait voulu dire aux élèves qu’ils ne méritent pas mieux que six murs de grosse tôle. Et moi non plus d’ailleurs.


Dissimulant mon vague à l’âme, j’entre avec un sourire, le port droit et les gestes énergiques. Les première STMG, que je n’aurais pas été surpris de trouver rassemblés autour d’un combat de chiens ou d’une partouze improvisée, sont étonnamment calmes. Des intervenants ont occupé l’heure qui précède à leur parler des addictions et de leurs dangers ; cela donne à penser ; Scarlett par exemple peut enfin mettre un nom sur sa pathologie.

« Achat compulsif, msieu.

-Mais avec quel argent ?

-Ben celui de mes parents. »


Je me rends compte tout à coup que le calme relatif de la classe doit aussi aux absences nombreuses. Mamadou n’est pas là, et Hassan non plus, et où donc est Charlie ? Je les ai pourtant croisés un peu plus tôt ; j’aperçois même par la fenêtre la silhouette de l’un d’eux. L’explication de ce petit mystère est toute simple. Je demande aux élèves d’amener leur manuel ; cette exigence paraît abusive à la plupart, car ils considèrent le prêt de livres en début d’année comme un simple cadeau de bienvenue, semblable au collier de fleurs offert par le club de vacances et dont on se débarrasse avant qu’il ne fane ; cependant j’ai beaucoup insisté, j’ai annoncé qu’à chaque cours il y aurait des contrôles, et dans une bouffée de brutalité je suis allé jusqu’à menacer les récalcitrants de les punir. Beaucoup ont accepté en soupirant de se plier à ma lubie. D’autres non : le bouquin en question pèse tout de même 870 grammes, et du reste ils ne savent plus où ils ont bien pu le foutre. Du coup ils sèchent les dix premières minutes de mon cours, et ne se présentent que quand ils croient ne plus rien avoir à craindre. Ils se faufilent à leur place en profitant d’un instant où je tourne le dos à la porte. Mais ils sont systématiquement dénoncés par leurs camarades. « Eh Msieu ! Rgardez y’a Mamadou ! Et il a pas son manuel ! Punissez-le ! –Ferme un peu ta gueule, grosse balance ! »

Moi, le professeur agrégé d’histoire, personnage plein de prestige et incarnant l’esprit républicain. -Aujourd’hui, je voudrais vous parler de la première guerre mondiale (applaudissements). Ah, non, pas tout de suite, car voici Karim. Bonjour, Karim, je vous avais collé mercredi après-midi, vous n’êtes pas venu, est-ce indiscret de vous demander pourquoi ?

Karim. -Quoi ? J’étais collé ? Et pourquoi ?

Moi. -Vous écoutiez de la musique pendant mon cours. Vous vous souvenez ?

Karim. -Eh msieu, mais arrêtez, je vous ai dit que c’était éteint, d’abord.

Moi. -Mais bien sûr, prenez-moi une fois de plus pour un imbécile, j’adore ça.

Karim. -Et pis vous m’aviez pas dit que j’étais collé, comment jpouvais lsavoir, moi ?

Moi. -Si, je vous l’ai dit, et je vous ai fait répéter l’information par votre professeur principale.

Karim. -Elle m’a rien dit, Madame Gomis ! Sérieux, El-Hadj, elle m’a dit quelque chose ?

Moi. -Karim, si je comprends bien, vous êtes en train de me traiter de menteur, là. Je me trompe ?

Karim. -Boh…

Moi. -Ecoutez, soyons concret. Je vous avais collé une heure, vous n’êtes pas venu, vous serez collé deux heures mercredi prochain.

Karim. -Ah non, msieu.

Moi. -Comment ça, « ah non » ?

Karim. -Mercredi, c’est l’Aïd.

Moi. -Oh, merde…

Karim. -Eh msieu, faut pas être grossier comme ça.

El-Hadj. -Eh mais c’est pas mardi l’Aïd ?

Karim. -Mais ferme ta gueule !

Moi. -Oh mais oui, je m’en souviens à présent. Le proviseur voulait organiser la remise des diplômes mardi soir et il a décalé parce qu’on l’avait prévenu qu’il risquait de ne pas y avoir grand monde. Donc il n’y a pas de problème. Mardi vous faites la fête en famille si ça vous chante, mais mercredi, vous êtes libre.

Karim. –Eh non monsieur.

Moi. –Encore non ! Et pourquoi, cette fois-ci ?

Karim. –L’Aïd, en fait, ça dure trois jours.

Moi. –Vous vous fichez de moi ?

Karim. –Mais pas du tout. Vous avez qu’à demander aux autres.

Moi. -Karim, vous vous souvenez du truc qu’on a étudié en cours la semaine dernière ? La « charte de la laïcité », ça s’appelait.

Fatima. –Et pourquoi on peut pas avoir nos trois jours ? Vous, vous avez bien deux semaines à Noël.

De nombreux élèves. –Ouais !

Moi. –Ecoutez, cette discussion n’a aucun sens. Si vous décidez de ne pas venir mardi ou mercredi, on ne va pas envoyer la police vous chercher chez vous. Mais vous serez notés absents, et vous en subirez toutes les conséquences. Et si vous êtes collé ce jour-là et que vous vous abritez derrière votre religion pour ne pas venir, votre CPE prendra le dossier en main, et vous savez qu’il a la main lourde. Alors à vous de voir. On peut faire cours maintenant ?


En fait, je bluffe, car le CPE n’a pas la main si lourde que ça : ce que risquent les emmerdeurs, que je rêverais de voir contraints à tondre nos pelouses dans le cadre d’un travail d’intérêt général, c’est au pire de se voir exclure un jour ou deux ; sanction qui ne fait qu’accomplir les désirs de ceux qu’elle frappe.


Je demande à un élève de nous lire la légende d’une affiche patriotique.

Hassan. –Ha ha. Vas-y Alassane. Lis. Avec tes grosses dents de lapin.

De nombreux élèves. –Ha ha ha !

Alassane. –Wesh toi, t’as vu ta gueule ? On dirait Nabilla avec une barbe ! Gros travelo, va.

De nombreux élèves. –Ouarf ! Nan mais allo, quoi ?

Moi. -Messieurs, je vais vous demander de bien vouloir ranger vos affaires.

Hassan et Alassane. –Ben pourquoi ?

Moi. –Vous vous êtes mutuellement insultés, c’est interdit par le règlement intérieur, et c’est aussi un motif d’exclusion de cours.

Hassan et Alassane.- Eh mais msieu, on rigolait !

Moi. –Sans doute, mais si je vous garde vous continuerez à rigoler de la même façon jusqu’à la fin de l’heure, et vous venez de me fournir un prétexte parfait pour vous virer. Donc…

Alassane. –En fait, on se fait carotte, là ?

Moi. –On peut voir les choses ainsi.

Hassan. –Chu choqué.

Moi. –Lassana, c’est vous le délégué, non ? Vous conduisez vos camarades à la Vie scolaire, s’il vous plaît.

Alassane. –Eh msieu, ça se fait trop pas, cque vous faites.

Moi. –Je suis sûr que vous ne ferez rien de tel quand vous serez enseignant, Alassane. Sur ce, au revoir.

Ils quittent la salle de mauvaise grâce ; Hassan est flegmatique et presque hilare, mais Alassane est vexé que je l’aie piégé ; plus tard, j’apprendrai que parvenu à la Vie scolaire il a vivement diffamé ma mère et ma race. Mais je crois que j’ai eu raison de le virer, car son départ est suivi par un gros quart d’heure de quasi-cours, où en faisant d’énormes efforts pour simplifier et dramatiser je parviens à intéresser les élèves à la condition de nos pauvres poilus. Ce bref et incertain état de grâce prend malheureusement fin avec le retour de Lassana : distrait, désorienté ou peut-être un peu con, il ne parvient pas à retrouver le chemin de notre préfabriqué, et on le voit par nos fenêtres traîner ici et là sa dégaine de zozo monté en mauvaise graine. Il est si drôle que je ne peux pas m’empêcher de sourire en le voyant se tromper de direction une fois de plus et de murmurer Il court il court, le furet… Du coup, quand il parvient enfin à nous retrouver, il a à peine le temps de pousser la porte qu’on s’empresse de lui dire :

« Eh, Lassana ! Lprof il a dit que t’étais comme un furet !

-Ouais, t’es moche pareil ! »


Je tire mes lunettes, je frotte mes yeux. Dans les circonstances présentes, je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus, d’autre ou de mieux. Je vais leur balancer la trace écrite, où je résume la Grande Guerre en 98 mots, et ils la copieront pour la plupart avec beaucoup d’erreurs et sans la comprendre. C’est un échec pédagogique ; je n’ai pas vraiment mérité cette part de mon salaire ; je suis un peu triste. -Mais on ouvre la porte. Georges Clemenceau fait son apparition. Une voix demande « Wesh c’est qui, lui ? », mais son aspect en impose aux élèves qui se taisent, d’autant qu’il est escorté par dix zouaves farouches. Le Tigre s’approche de moi. Il me donne l’accolade, ses moustaches blanches chatouillent mon oreille. Il me dit que certaines guerres ne peuvent être gagnées.

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9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 17:10

C’est mercredi, petite journée peinarde avec trois heures de cours seulement, dont deux en demi-groupes. Une sinécure. Pour que mes élèves de seconde ne perdent pas le fil de la leçon que nous sommes en train de faire, je réécris son plan au tableau, en rappelant rapidement ce que nous avons dit sur tel et tel sujet ; mais je vois que plusieurs transcrivent dans leur cahier tout ce qui sort de mon Velleda. Pour la quatrième fois, je répète que tout ceci n’est pas nouveau, qu’il s’agit juste d’un rappel : « Ah ! » s’écrient rageusement mes victimes, comme si je les avais traînées dans un piège sournois.

L’une des données que je leur ai présentées, c’est le fait qu’il y a désormais plus de sept milliards d’habitants sur la terre. Une élève demande alors la parole. C’est un fait exceptionnel car en règle générale, la parole n’est pas demandée mais prise comme une chienne. Une bouffée d’optimisme monte en moi et j’invite l’élève modèle à s’exprimer. Elle me demande si, dans ces sept milliards, on compte aussi les animaux. Ma bouche s’entrouvre et je ne peux répondre ; d’ailleurs un autre élève s’en charge à ma place, en accompagnant ses précisions d’insultes à mon avis méritées.

Ensuite je punis quatre élèves qui ne cessent de bavarder ; l’une d’entre elles se met aussi sec et sous mon nez à faire la punition que je lui ai donnée pour la fois suivante. Je prends sa feuille et la déchire : « Ça se fait pas ! ». Elle est sincèrement indignée. Je ne respecte pas son travail. 

Je demande à une autre élève de lire à haute voix la légende d’une photo représentant un bateau de migrants, quelque part dans la mer des Caraïbes. Le texte dit « Ils tentent de gagner la côte des Etats-Unis » ; mais elle a du mal à déchiffrer cet énoncé complexe, et lit le verbe conjugué en prononçant [tãtã]. Pourtant elle a seize ou dix-sept ans et elle a derrière elle au moins dix années de scolarité gratuite.

A propos de la photo, je dis aux élèves que cela doit leur rappeler le drame récent de Lampedusa ; et comme un grand nombre ne voient manifestement pas à quoi je fais allusion, je raconte qu’un navire plein de migrants a fait naufrage au large des côtes italiennes, noyant presque tous ses passagers. « Ouais ! » s’écrie joyeusement un élève du premier rang, alors qu’il est africain, arrivé avant-hier. Je ne sais pas ce qu’il veut dire : est-ce une provocation, un commentaire ironique, une flatulence de sa bêtise ? Je décide de ne pas approfondir, mais je suis frappé qu’aucun des autres élèves n’ait si peu que ce soit réagi à ce sobre éloge funèbre de 300 noyés.

 

A la récréation, deux élèves font leur apparition sur le seuil de ma classe : ils jouent au foot, avec un vrai ballon et un engagement comparable à celui qu’on pourrait mettre dans une finale européenne ; je dois faire un effort pour me souvenir que nous ne sommes pas à Wembley ou au Nou Camp mais dans le couloir du cinquième étage d’un lycée de banlieue. Ayant beaucoup à faire je décide de ne pas tenter l’impossible, c'est-à-dire la confiscation du ballon : je me contente d’une bonne soufflante et de menaces assorties. Mais alors que je termine de préparer ma salle, j’entends que les élèves ont repris le jeu. Ils ont simplement interrompu leur match pour le remplacer par un petit toro. Laissant tout en plan, j’interviens de nouveau. Un élève me dribble. Le ballon disparaît.

L’un des sportifs profite de ma présence pour rouvrir son dossier personnel : alors, cette heure de colle ? Je la lui ai donnée le dernier jour parce qu’il écoutait de la musique pendant mon cours. Mais il n’avait rien sur quoi je puisse noter la sanction, ni carnet de liaison, ni agenda, rien. Depuis, il joue la procédure, essaie le vice de forme : peut-on considérer comme devant être purgée une sanction qui n’a fait l’objet que d’une notification orale ? Ne pourrait-on négocier un sursis, voire un non-lieu ? Footballeur et juriste, cet élève incarne bien notre jeunesse multitalentueuse.

 

Dans l’heure suivante, je projette une carte où figurent des prévisions à long terme au sujet du réchauffement climatique. A Paris, il pourrait faire 6° de plus en 2100. Or la température moyenne en juillet est actuellement de 19°. Combien fera-t-il donc à la fin du siècle ? N’obtenant pas de réponse, je reformule : combien font 19 + 6 ? Plusieurs élèves sortent leur calculatrice, mais n’ont pas l’occasion de s’en servir car un trouble-fête surdoué finit par donner la bonne réponse.

Un peu plus tard nous observons un graphique représentant l’évolution démographique d’un pays pauvre quelconque. Commentant ce document, j’utilise à un moment donné la date « 1975 ». Une des meilleures élèves de la classe interrompt son bavardage pour prendre la parole (comme une chienne) :

« Eh, c'est les zippies, ça. Y faisaient l'amour avec tout le monde.

Moi. -Mais de quoi vous me parlez ?

L’élève. -Ben des zippies ! 1975, c'est ça leur époque, non ? J'ai vu un film, la fille elle savait même pas c'était qui le père à son enfant.

Un autre élève. -Non mais je peux la frapper, msieu, si vous voulez.

L’élève. -Vas-y, sale mysogyniste.

Moi. -OK, Autrélève, mais en dehors de l'établissement, d'accord ? »

Enfin je prends la sotte initiative de demander à mes élèves de faire un devoir à la maison. La consigne est de répondre sur une feuille aux questions des pages 31 et 35 du manuel. Une élève demande :

« Eh msieu, les questions des pages 31 et 35, là, qu'on doit faire pour mercredi prochain...

-Oui ?

-Ben elles sont où dans le manuel ? »

Je dois prendre un bref instant de pause. Je regarde la rue et j’imagine que je suis ce beau peuplier. Comme sa condition me paraît enviable !

 

Et je ne parle pas des élèves innombrables qui gardent leur sac sur leurs genoux ou sur leur table pour consulter en temps réel l’enrichissement de leur Facebook, de l’élève qui porte un sweat-shirt où l’on voit une main immense adresser urbi et suburbi un bon gros doigt d’honneur, de l’élève qui manque le premier cours mais vous fait l’amitié de venir au second, sourire aux lèvres, parce qu’il a fini par réussir à se lever, de l’élève qui vous apprend le 9 octobre qu’il n’a jamais eu le manuel avec lequel il est censé travailler depuis le 4 septembre, des élèves nombreux qui pensent que le mot « moindre » est une invention de ma fantaisie, des élèves qui ne peuvent s’empêcher d’annoncer à voix bien haute tous les évènements météorologiques visibles de nos fenêtres (« Y pleut ! » « Y pleut plus ! » « Ouah le veeent ! »).


C’est moi qui m’aigris ou ils sont de pire en pire ?

 

Consigne : dans le texte ci-dessus, l’auteur répète à de nombreuses reprises le mot « élève ». Remplace-le par des synonymes ou, le cas échéant, par des termes désignant plus exactement ce qu’ils sont.

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 23:32

 

« … et c’est le fond, je vous le dis, du problème français. Le déclin, les peurs, les angoisses, la crainte de l’avenir, le mépris des jeunes, et cet apartheid qu’on laisse s’installer. »


Vincent Peillon, discours d’ouverture du séminaire national sur les jeunes décrocheurs du 4 décembre 2012.

 

*   *   *   *   *

 

La proviseure adjointe, Mme Clarke. –Bon, je crois que nous sommes tous là. Ce conseil de classe peut donc commencer. Madame la professeure principale, pouvez-vous nous faire une petite synthèse des observations qui vous sont remontées ?


La professeure principale, Mme Cavalli. –Eeeh bien, c’est un tableau assez sombre. On a un groupe d’élèves immatures pour la plupart, qui n’ont absolument pas compris les enjeux d’une année de terminale. Ils paraissent incapables d’arriver à l’heure en cours ; ils sont extrêmement bavards ; ils fournissent un travail faible et intermittent. Et c’est d’autant plus regrettable que beaucoup sont déjà arrivés avec d’énormes lacunes. Quand on leur fait des remarques, qu’on leur explique qu’à la fin de l’année les conséquences risquent d’être dramatiques pour eux, ils ne comprennent pas, ou bien rejettent la faute sur leurs camarades. Parfois, quand on hausse énormément le ton, on a une amélioration mais elle ne dure jamais plus de quelques minutes dans le meilleur des cas. Voilà. Alors les élèves sont beaucoup plus maniables quand on les voit en demi-groupes, mais nous n’avons pas tous la chance de bénéficier de dédoublements ; et plusieurs collègues m’ont fait savoir que même dans cette configuration, certains individus sont franchement pénibles, incapables de se mettre au travail quand on le leur demande et en silence. Je ne veux pas noircir le tableau non plus : il n’y a de leur part pas du tout de violence, quasiment pas d’insolence non plus, on ne va pas leur faire cours avec la peur au ventre. C’est juste qu’ils s’en fichent, que la classe est pour eux un salon. Bref les choses ne sont jamais faciles en STG, mais je crois que cette année on est largement au-delà des difficultés ordinaires.


La proviseure adjointe. –Effectivement, ce n’est pas très reluisant. Vous avez essayé de les sanctionner, je suppose ?


La professeure principale. –C’est assez compliqué. Les punitions classiques, du type travail supplémentaire à faire à la maison, ça ne marche pas : les élèves ne les font pas ou rendent un torchon bâclé en cinq minutes ; si c’est noté ils s’en fichent parce que leur moyennes sont tellement basses que dans bien des cas elles ne peuvent plus baisser. Les parents sont injoignables, ou bien ils se disent eux-mêmes dépassés. Les seuls qu’on peut contacter facilement sont évidemment ceux des élèves qui ne posent aucun problème.


La proviseure adjointe. –Et des heures de colle ? Des retenues le samedi matin ?


La professeure d’anglais, Mme Leloup. –Si je peux me permettre de répondre, ça fait environ trois semaines que j’essaie de coller Medhi. Mais il estime la punition injuste, alors il n'y va pas. Du coup je lui ai interdit l’accès à mon cours tant qu’il n’avait pas fait ses trois heures de retenue, mais il essaie systématiquement de s’incruster. Voilà, c’est une indication sur l’état d’esprit des élèves de cette classe…


La proviseure adjointe. –Madame, il ne faut pas rester seule dans votre conflit avec cet élève. Faites un rapport, transmettez-le à la Vie scolaire et venez me donner une copie.


La professeure d’anglais. –Je veux bien mais jusqu’à présent le discours était plutôt « Gérez vous-même les problèmes de comportement des élèves, les CPE ont d’autres missions. »


La proviseure adjointe. –Mmmh. Les autres enseignants ont-ils des remarques à faire ou le résumé de Mme Cavalli est-il suffisant ? Oui, Mme Nevers.


La professeure d’espagnol, Mme Nevers. –Alors écoutez, moi, je suis scandalisée par le comportement de cette classe. Scan-da-li-sée. Je viens de les avoir en cours. On pourrait croire que, dans l’heure qui précède leur conseil, les élèves se tiennent plutôt à carreau. Or là, il m'en manque pratiquement la moitié. Alors comme je commence à en avoir marre de ces ados qui regardent leur emploi du temps comme la carte d’un restaurant, « je vais prendre tel et tel cours mais pas celui-là, ça me fait trop chier », je décide de marquer le coup. Et j’annonce aux présents qu’on va faire une évaluation, tout de suite, sortez une feuille. Immédiatement j’en vois deux ou trois qui plongent vers leur sac pour prendre leur téléphone. Je devine très bien ce qui va se passer et je décide de ne pas réagir. Et dix minutes plus tard, ¿ qué pasa ? Bien évidemment, toc-toc-toc, bonjour Madame, excusez-moi pour mon retard, je peux entrer ? Et ils arrivent comme ça par petits groupes jusqu’à cinq minutes de la sonnerie, avec des prétextes absurdes, « j’étais à l’enterrement de mon chat », « le bus est tombé dans un ravin », etc. Et à la fin de l’heure, devinez quoi ? Les retardataires viennent me voir comme un seul homme pour plaider leur cause et me dire que faire une interro quand il y autant d’absents, ça se fait même pas. Et Cyrielle, vous savez ce qu’ose me dire Cyrielle ? « Ben Madame c’est normal, notre rôle c’est de saboter le cours. » Texto ! Alors c’est loin d’être ma première année d’enseignement, j’ai eu pas mal de classes et d’élèves compliqués à gérer, mais celle-là on me l’avait encore jamais faite.


La proviseure adjointe. –Ecoutez, je suis bien d’accord avec vous, c’est rigoureusement inadmissible. Faites-moi un rapport écrit détaillé, je rencontrerai cette élève.


La professeure d’espagnol. –Oui, enfin, bon, les rapports c’est pas trop mon truc mais… tout de même… « on est là pour saboter le cours » ! Qu’est-ce que je lui ai fait ?


La proviseure adjointe. –Oui, M. Devine, vous vouliez ajouter quelque chose.


Moi. –Je suis absolument d’accord avec tout ce qui vient d’être dit. Dans cette classe, il m’est souvent arrivé d’avoir l’impression d’être une personne parmi d’autres, la seule différence étant que comme professeur je parle debout et dans le vide alors que les élèves parlent assis et entre eux. Et il y a des élèves que je n’ai pratiquement jamais vus depuis le 15 septembre. Bon. Je voudrais tout de même souligner un point positif, qui est qu’il y a aussi dans cette classe un certain nombre d’élèves qui assistent aux cours, font le travail qu’on leur demande, et rendent des copies où on les voit faire des progrès. Chahrazad, par exemple, je l’avais en première, elle avait 8 de moyenne et elle passait les cours à jacasser. Eh bien maintenant elle est absolument exemplaire, et elle me rend d’excellents devoirs. C’est possible de changer. Donc, je propose qu’on soit aussi attentifs, pendant ce conseil, à récompenser comme il se doit les élèves qui prennent leur scolarité au sérieux. Ils ont beaucoup de mérite dans un pareil contexte.


La proviseure adjointe. –On y veillera. Monsieur Demarque, pour la Vie scolaire. Qu’est-ce que vous pouvez nous dire de ces brillants sujets ?


Le CPE, M. Demarque. –Bon, je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’il y a énormément d’absentéisme dans cette classe. Au cours des trois premiers mois de l’année, les élèves ont manqué sans aucune justification valable un total de 374 heures de cours. Si on ajoute les absences qui ont été excusées après coup par des motifs discutables voire franchement bidon, on doit approcher les 500 heures. Il faut toutefois nuancer, puisque trois élèves totalisent à elles seules 190 heures d’absence.


La proviseure adjointe. –Diable. Et qui sont ces trois élèves ?


Le CPE. –Gloria Kukusala, Rachel Bemba et Cyrielle Ndow.


La professeure d’espagnol. –Cyrielle ! Ma saboteuse ! Vous voyez qu’au moins, quand elle vient, elle ne fait pas le déplacement pour rien.


La proviseure adjointe. –Est-ce qu’on a une idée des causes de l’absentéisme de ces trois élèves ?


Le CPE. –Dans le cas de Gloria, il y a une situation personnelle ultra-délicate : elle a complètement rompu avec sa famille, elle bénéficie d’un contrat jeune majeur et elle vit en foyer, assez loin d’ici. Si on signale ses problèmes d’absentéisme à l’Aide sociale à l’enfance, elle perd tout et se retrouve à la rue. Elle et moi on est dans un rapport assez complexe. Il y a deux ans, elle s’était déjà fait remarquer en agressant un intervenant extérieur lors de notre journée portes ouvertes. Je m’étais penché sur son dossier et j’avais découvert une jeune fille en perdition et une personnalité sympathique malgré sa violence à fleur de peau. J’avais réussi à lui éviter une exclusion définitive lors du conseil de discipline qui avait suivi et j’avais passé une sorte de deal avec elle : je vais m’occuper de toi mais tu vas arrêter tes bêtises. Ça a tenu un certain temps mais là, je crois qu’on est au bout de l’histoire. Je n’ai pas honte de dire que je me suis attaché à elle ; de son côté, elle sait que je ne peux moralement pas prendre la responsabilité de faire d’elle une SDF ou de la pousser dans un charter vers Kinshasa, et elle en joue.

En ce qui concerne Cyrielle, elle était déjà un peu à la limite l’année dernière, et tout le monde a accueilli avec soulagement la nouvelle du déménagement de sa famille en Seine-Saint-Denis. Mais elle est venue pleurnicher pour qu’on ne l’oblige pas à s’inscrire dans le lycée qui se trouve à côté de chez elle. Elle disait que si on l’arrachait à ses amies, elle allait complètement lâcher l’école, voire tomber en dépression. Elle disait même qu’elle profiterait du temps passé dans les transports en commun pour réviser ses leçons. On s’est laissé attendrir et, vu le résultat qu’on a sous les yeux, je dirais qu’on s’est laissé couillonner, si vous me passez l’expression. Je crois qu’on est tous d’accord pour dire que Cyrielle est une jeune fille remarquablement intelligente. C’est un immense gâchis qu’elle n’utilise cette qualité que pour nous manipuler.


La proviseure adjointe. –Et la troisième, mademoiselle euh… Bemba ?


Le CPE –J’avoue que je n’en sais pas grand-chose. Elle est arrivée courant octobre avant de quasiment disparaître. Je n’ai jamais pu établir de véritable contact avec elle.


Le professeur de philosophie, M. Szafran. –Je voudrais dire que cette élève a un comportement assez bizarre. Je l’ai vue en tout et pour tout une fois depuis septembre. En revanche elle me fait régulièrement parvenir des copies par l’intermédiaire de ses camarades. Je les ai acceptées jusqu’à maintenant, mais comme nous ne sommes pas ici au CNED, et que dans les faits je ne lui dispense aucune espèce de préparation au bac, je vais désormais les refuser.


La proviseure adjointe. –Les délégués, est-ce que vous avez des informations au sujet de cette élève ?


Cindy, l’une des déléguées des élèves. –Ben en fait elle travaille, elle a un boulot dans la vente, je crois, souvent c’est pendant les horaires de cours. Et puis après ça la fatigue trop et elle peut plus venir.


La professeure principale. –Eh bien si vous la voyez, vous lui direz de ma part qu’elle aurait tout de même dû faire un effort le jour de l’inscription au bac, hein. Elle n’a pas rempli le formulaire sur le portail Internet dédié, elle n’a même pas les identifiants qui lui permettraient de le faire, et la date limite, c’est demain.


La proviseure adjointe. –Finalement ça n’est pas plus mal. Elle ne viendra pas plomber nos statistiques. Qui risquent d’être très, très basses au vu de ce début d’année.


Le professeur d’économie-droit, M. Ismaani. –Mme la proviseure adjoint, est-ce que je peux faire deux remarques bassement matérielles ?


La proviseure adjointe. –M. Ismaani, je sens que vous allez encore enfoncer notre moral de quelques centimètres, mais je vous laisse la parole.


Le professeur d’économie-droit. –Merci. Voilà, il se trouve qu’en plus d’avoir l’honneur d’enseigner aux élèves de terminale « sciences et techniques de la gestion », je suis aussi membre de notre conseil d’administration. Or, lors de la prochaine réunion de cette instance, nous serons invités à examiner le budget de notre établissement. Dans le document préparatoire que vous nous avez fait parvenir, je n’ai pas pu m’empêcher de relever deux lignes de dépense. Primo, dans le volet « activité pédagogique – apporter aux élèves les meilleures conditions concourant à leur réussite », un stage de révision destiné aux élèves de cette filière, pour la coquette somme de 22.000 euros. Secundo, dans le volet « vie de l’élève – équité – ne laisser personne au bord du chemin », je n'invente rien, c'est vraiment rédigé comme ça, une somme de 17.000 euros destinée à la lutte contre l’absentéisme et le décrochage.


La proviseure adjointe. –C’est tout à fait exact. Quelle est votre question ?


Le professeur d’économie-droit. –J’en ai deux, une pour chacune de ces lignes budgétaires. La première : est-il bien légitime de financer un stage au bord de la mer, au joli mois de mai, pour faire réviser des élèves qui auront séché des milliers d’heures de cours depuis septembre ? Et ma deuxième question : est-il bien nécessaire de consacrer autant d’argent à la lutte contre le décrochage ? Si j’ai bien compris les explications de M. Demarque, les décrocheuses de la classe ne veulent pas revenir et nous sommes contents qu’elles ne reviennent pas. Faut-il vraiment aller plus loin ?


La proviseure adjointe. –Oh, je ne peux pas vous laisser dire ça.


Le professeur d’économie-droit. –Tout de même, Madame, tout de même. Vous avez encore à l’esprit les sommes que j’ai citées. A titre de comparaison, le renouvellement de nos collections de manuels scolaires va coûter 18.000 euros, et le fonctionnement annuel du CDI, 5.000.


Moi. –Et pour compléter le propos de M. Ismaani, avec qui je suis totalement d’accord, je voudrais ajouter qu’à ma connaissance les sommes allouées à la récompense des bons élèves, ou à l’approfondissement de leurs connaissances par les meilleurs, sont d’exactement zéro euro, zéro centime.


Le professeur de philosophie. –Et les documentalistes supplient depuis trois ans qu’on rénove le mobilier de la bibliothèque, qui date de la construction du lycée en 1970. Et on leur répond toujours qu’il n’y a pas d’argent pour cela.


La proviseure adjointe. –Ecoutez. J’entends bien votre malaise, et je le partage dans une certaine mesure. Mais sur le stage, il faut se montrer pragmatique. L’expérience montre qu’il fait remonter notre taux de réussite au bac de 10 à 15 %. Pour une fois dans l’année, les élèves travaillent dur, sous la surveillance permanente d’une demi-douzaine d’enseignants. Si on supprime ce stage, on aura certes la satisfaction d’avoir puni des élèves dilettantes, mais on basculera pour cette filière au moins dans la catégorie des très mauvais lycées, notre réputation s’en ressentira, et à terme notre recrutement. Et dans un ou deux ans, vous viendrez me voir pour vous plaindre que les élèves sont « de plus en plus pires », comme dirait ma fille cadette. Donc, bon.

Concernant maintenant la lutte contre l'absentéisme, on ne peut pas se contenter de dire « Bon débarras » à ces élèves, même si, j’en conviens, ça nous brûle les lèvres. Notre responsabilité vis-à-vis de ces trois jeunes filles, pour ne parler que d’elles, n’est pas seulement scolaire, elle est aussi sociale. Elles ne viennent pas très souvent au lycée mais elles y viennent tout de même ; c’est sans doute l’un des rares liens qui leur restent avec la société française, un endroit où elles peuvent en cas de besoin parler à des copines, des adultes, une infirmière, une assistante sociale, etc. Nous sommes leur pied à terre. Je suis bien consciente que ce n’est pas un rôle très gratifiant, mais il faut accepter de le jouer. Parce que si on les envoie au diable, c’est bien là qu’elles iront, je veux dire dans la marginalité ou la délinquance.


Moi. –Tout de même, on ne peut pas faire ne serait-ce qu’un conseil de discipline pour l’exemple ? Je pense à Cyrielle, en particulier. Si on l’exclut, elle sera tout bêtement réinscrite dans un autre lycée, à cinq minutes de chez elle à pied. Ça n’a vraiment rien d’une condamnation à la mort sociale.


La professeure d’espagnol. –Oui, qu’elle aille donc saboter ailleurs.


Moi. –Et si on ne punit jamais les absentéistes, les élèves assidus risquent de finir par se poser des questions.


La proviseure adjointe. –Je crains que les choses ne soient pas si simples. Le rectorat ne considère pas l’absentéisme comme un motif suffisant de convocation d’un conseil de discipline, sans doute pour les raisons que j’ai dites il y a un instant. Vous voyez le tableau : on se rassemble, on fait les gros yeux, on exclut Cyrielle… et deux semaines plus tard elle revient triomphalement parce que notre décision aura été cassée ! Ce serait pour le moins contre-productif.


La professeure principale. –En fin de compte, on ne peut vraiment rien faire, alors ?


La proviseure adjointe. –(soupir) J’essaierai de convoquer cette élève avec ses parents.


Le CPE. –Madame, je vous souhaite bon courage et bonne chance.


La proviseure adjointe. –Et dans l’immédiat je vous propose que nous passions à l’examen des bulletins individuels, car il est sept heures moins dix et certains d’entre nous souhaitent peut-être retrouver leur famille, s’alimenter, prendre un peu de sommeil.


La plupart des présents. –Oh oui.

 

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(Trois jours plus tard, autre conseil de classe, mais d’une première ES/S : moyenne globale proche de douze, treize élèves récompensés sur vingt-quatre, des parents et des élèves qui demandent un rythme de travail plus soutenu. Ça existe aussi.)

 

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Post-scriptum d'octobre 2013 : l'ambiance est restée ce que ce compte-rendu donne à imaginer jusqu'à la fin de l'année. Pourtant tous les élèves de la classe sauf un ou deux ont eu leur bac. La fantômatique Rachel Bemba est du nombre, l'odieuse Cyrielle Ndow aussi ; et elles ont même trouvé le moyen toutes les deux de décrocher une mention Assez bien... Seule Gloria Kukusala a échoué.

Prestige et valeur du diplôme...

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Published by Ali Devine - dans Au lycée
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18 septembre 2012 2 18 /09 /septembre /2012 23:04

Le gestionnaire des ressources informatiques du lycée demande à tous les enseignants d'effacer, sur la messagerie interne, les mails qui ne leur sont plus utiles, afin de dégager un peu d'espace sur le serveur. Fonctionnaire discipliné, je m'apprête à faire ce grand nettoyage ; mais ce n'est pas sans un pincement au coeur, car il y a, dans cette masse de courriels, un certain nombre de joyaux. Voici par exemple quelques messages reçus au cours du seul mois de novembre 2011. Ils constituent un échantillon significatif qui, je l'espère, permettra au profane de se faire une idée de la qualité du soutien pédagogique dont les enseignants du secteur public bénéficient de la part de leur tutelle.

 

Repas-de-papillon.JPG

Métaphore : l'enseignant moderne se repaît de sa correspondance professionnelle.


-Le courriel du 8 novembre 2011, à 9 heures 32, provient de la délégation académique à l’éducation artistique et culturelle de Créteil. Cette noble institution m’invite à sa rencontre n° 22, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, pour une visite-conférence de l’exposition des vidéastes américains Ryan Trecartin et Lizzie Fitch. Sur la fiche descriptive jointe, l’œuvre des artistes est décrite comme suit :


« Au-delà du rapport auteur(s) – collaborateur(s), leur travail invente une forme nouvelle de création collective. Dans ses vidéos, Ryan Trecartin fait figure d’homme-orchestre, bien que les rôles tenus par ses amis soient autant de performances individuelles. Les personnages se mélangent, fusionnent, se subdivisent… Le genre, l’âge, l’apparence et la fonction sont autant de données aléatoires dont la permutation sert de ressort à la fiction. (…)

Elaborée depuis deux ans avec les artistes, l’exposition du musée d’Art moderne de la Ville de Paris est conçue comme un environnement protéiforme. Le spectateur est entraîné dans un copier-coller sans fin, anarchique et jubilatoire. Cependant aucun de ces récits n’est univoque ; les comportements s’y répètent en boucle ou soudain échappent aux motivations qui avaient semblé les guider. »

 

J'avoue m'être demandé combien, parmi les quelques dizaines de milliers d'enseignants de l'Académie de Créteil, ont pu être intéressés par cette annonce ; même nos collègues d'arts plastiques, qui exercent dans leur immense majorité en collège et qui éprouvent bien souvent de grandes difficultés à empêcher leurs élèves d'utiliser l'un contre l'autre agrafeuse et pistolet à colle, me semblent portés à l'enseignement de formes plus traditionnelles.  J'avoue aussi avoir pensé immédiatement que le travail de Trecartin et Fitch devait d'avoir été mis en avant à une solide chaîne de copinage, du musée à l'académie, bien davantage qu'à ses qualités intrinsèques. Mais ces pensées sont basses, sans doute. Et puis il faut que les vidéastes vivent.

Non ?

 

-Le courriel de 9 heures 48 le même jour est l’œuvre de Fatima Zaraba, responsable communication et marketing de l’association Elles bougent. S’appuyant sur une circulaire du 18 octobre 2011 (dont j’ignorais l’existence), Mme Zaraba nous invite à une manifestation nommée « Elles bougent pour l’énergie », organisée le 8 décembre à la Cité des sciences et de l’industrie. Des « marraines », personnes de sexe féminin ayant fait carrière dans ce secteur, animeront la journée au moyen d’échanges, de témoignages et même d’un « déjeuner convivial » ; leur but sera, selon la devise de l’association, de « transmettre la passion et susciter des vocations ». Tout cela a l’air sérieux : l’évènement est soutenu par Alstom, EDF, GDF – Suez et Total ; l’association organisatrice a son siège quai de Grenelle, dans le XVe.

Désireux d’en savoir un peu plus long au sujet de la puissance invitante, je me rends sur son site Internet. La présentation de l’association commence par un cri : « Il y a trop peu de femmes dans l'ingénierie des transports et dans les formations scientifiques ! » La présidente Marie-Sophie Pawlak s’adresse directement aux futures bénéficiaires de son action : « Lycéennes, étudiantes, les entreprises des secteurs automobile, aéronautique, énergie, ferroviaire, maritime et spatial ont besoin de vous. Elles souhaitent vous faire découvrir les métiers qui vous attendent, les postes et missions qui vous seront confiées et les belles carrières que mène déjà un grand nombre de femmes. » Peut-être pour échapper à l’accusation de misandrie, Elles bougent dispose également d’un président d’honneur porteur du chromosome Y. Voici donc le credo de M. Guy Maugis, président du groupe Bosch France : « Diversité, confiance et respect de la personne sont des valeurs essentielles du Groupe Bosch. Nous sommes engagés en faveur de la diversité culturelle, l’emploi des travailleurs handicapés et l’égalité hommes-femmes. Pour le Groupe Bosch, la mixité est un gage de réussite. »

Aux dernières nouvelles M. Maugis aurait été dévoré lors du déjeuner convivial par un gang de lesbiennes voilées en fauteuil roulant.

 

-Le 10 novembre à 16 h 38, la délégation académique à l’éducation artistique et culturelle me convie, à l’Espace culturel Louis Vuitton (Paris VIIIe), à l’exposition « Anicroches. Variations, choral et fugue ». Celle-ci est qualifiée de « transport musical qui place la vision et l’écoute au cœur du projet. » Extrait de la présentation :


 « Etrange partition donc, que le spectateur découvre au gré de sa visite : un cheminement qui fait alterner musique et silence, geste et contemplation en offrant des instants suspendus qui permettent d’entendre la musique presque inaudible d’un saphir sur le sillon du début d’un disque vinyle dans l’œuvre de Su-Mei Tse ou de se plonger dans la maquette labyrinthique de Rémy Jacquier en forme d’oreille interne. » 

 

Bonjour, Ali Devine, professeur au lycée Jack-Lang de Cassay-en-Mille. Je voudrais réserver 35 instants suspendus pour mes élèves de Terminale STG, c'est possible pour vendredi en huit ?

 

-Le 15 novembre à 9 h 21, j’apprends par un courrier horriblement mal rédigé l’existence d’une entreprise appelée Euro-France Médias, officiellement choisie par le Ministère de l’Education nationale « pour la réalisation et la diffusion d'outils vidéos structurés et accompagnés d'une approche méthodologique et pédagogique, en complément à l'information "institutionnelle" sur les métiers qui existe par ailleurs. » « Sa mission », en somme, « est d’améliorer l’employabilité des jeunes ». Euro-France Médias est soutenue dans cette noble tache par Accor, Air France, DCNS, Elior, Disney, France Télécom GDF, Oracle, Renault, Thalès, fondation Groupe Adecco, CGPME et l’UIMM. 

L’une des principales réalisations du prestataire est la création d’un site Internet, « Le canal des métiers », qualifié par le Ministère d’« outil pédagogique puissant, adapté aux usages des jeunes ». Cette plateforme, que j’ai parcourue rapidement, m’a parue plutôt bien faite ; elle ne peut cependant masquer certaines réalités pénibles :


Meteo-des-metiers.png

 

-Le 18 novembre à 9 h pile, l’ACHAC m’informe que « le "Novembre de l'égalité" à Metz est la première étape du "tour de France" du programme France noire. » Ce programme s’appuie sur un beau livre éponyme, sur une exposition itinérante intitulée « L'histoire des Afro-Antillais en France au coeur de nos diversités », et enfin sur un documentaire « produit par La Compagnie des Phares et Balises en coproduction avec l'INA, avec la participation de France Télévisions, Public Sénat et TV5 Monde, avec le soutien de l'Acsé, du CNC et de l'image animée, de la Procirep et de l'Angoa ». Après Metz, c’est Toulouse qui recevra la manifestation en décembre « dans le cadre des activités prévues par la ville pour l'année 2011, décrétée par l'ONU comme « Année mondiale des Afro-descendants ». Puis viendra le tour de Bordeaux, « dans le cadre du Festival des AOC de l'égalité » et enfin, en janvier, Montpellier.

Parmi les intervenants aux tables-rondes qui suivront la présentation du livre ou le visionnage du documentaire, je relève notamment les noms de Jean-Claude Tchikaya (« Président du collectif Devoirs de Mémoires »), Patrice NZihou (« Adjoint au Maire de Metz, chargé des quartiers et de la diversité culturelle »), René Hardy-Dessources (« Directeur du pôle "Ressources financières et commande publique" à la Mairie de Metz »), Jean-Paul Makengo (« Adjoint au Maire de Toulouse, en charge de la diversité »), François Durpaire (« Historien des identités, président du Mouvement pluricitoyen »), Alioune Sy (« Chargé de Developpement Diversité et Responsable de Communication chez FdF » (?), plus évidemment Christiane Taubira et Rokhaya Diallo.

Ça y en a beaucoup l’argent public pour appliquer programme France Noire, paâatron.

 

-Le 21 novembre à 10 h 12, je suis invité par l'inlassable Délégation académique à l’éducation artistique et culturelle à une visite au Centre d’art contemporain d’Ivry (le Crédac) pour y voir une exposition de l’artiste Mircea Cantor intitulée « More cheeks than slaps ». Du descriptif de la rencontre, je retiens les deux extraits suivants :


« Voyageur et citoyen du monde, Mircea Cantor renverse les conventions, préoccupé par l'alchimie des idées dans la circulation infinie de la pensée. Mircea Cantor se place à la croisée des sociétés, permettant ainsi un rapprochement de mentalités (…), réunissant passé et futur pour un présent ouvrant des possibles. (...)

La vidéo Vertical attempt (2009), présente un petit garçon assis sur le bord d'un évier, s'apprêtant à couper, à l'aide de ciseaux, le jet de l'eau qui coule. Pour Mircea Cantor, c'est l'image de "la parfaite tentative d'atteindre l'impossible", brisant l'idée du cycle et du mouvement perpétuel. En outre, la vidéo ne dure qu'une seconde » (c'est moi qui souligne d'une main tremblante).


« La réservation est indispensable », est-il précisé en haut de la fiche, mais je crois que ça va sans dire.

 

-Le 23 novembre à 10 h 10, nous recevons un message de la DAREIC (Direction aux relations européennes, internationales et à la coopération) du rectorat de Créteil. Celui-ci paraît malheureusement avoir été rédigé dans une sorte d’yourolangouidj que je suis inapte à déchiffrer :


DAREIC.png

 

 

-Le 24 novembre, les documentalistes de l’établissement me signalent l’existence d’un ambitieux projet théâtral intitulé « La peau de l’autre ».

La-peau-de-l-autre.jpg

 

L’endoctrinement, pardon, la pédagogie de l’égalité est présente à tous les stades du projet :


« Comédie musicale écrite par la troupe des Petits Musiciens : Histoires d'amour en parallèles entre jeunes de classes sociales et/ou d'origines ethniques différentes. Décrivant la vie des lycéens, l'histoire "La Peau de l'autre" attire notre attention sur différentes formes de discriminations existantes aujourd'hui. Les élèves sont ainsi représentatifs de la mixité sociale que l'on trouve dans les établissements.

Le spectacle sera interprété par 25 collégiens et lycéens issus de la Région d'île de France et encadrés par une équipe de professionnels du spectacle (chorégraphes, metteur en scène, assistante, compositeur, arrangeur...) Une porte ouverte est prévue le 21 mars 2012 lors du "Forum du vivre ensemble" et la diffusion est prévue dans le cadre de la "semaine de l'égalité" en mai 2012. 

(...) Afin que tous les intervenants et tous les élèves puissent s'imprégner des concepts et éviter les amalgames, des séances de formation seront organisées. 

-Tous les lycéens intervenants artistes et techniciens, seront sensibilisés sur les discriminations en suivant des séances de 2 heures étalées sur l'ensemble des répétitions. 

-Nous proposons également à tous les collèges et les lycées qui le souhaitent de mettre en place des ateliers de sensibilisation contre les discriminations.

-Après chaque représentation scolaire, une rencontre-débat sera organisée par un invité, spécialiste des discriminations qui aura à coeur d'échanger avec le public et les acteurs de la pièce. »

 

Quant au synopsis de la pièce, on ne peut manquer de saluer son âpre réalisme, même si personnellement je déplore l’absence de skinheads :

 

« Mandoline, jeune fille blanche, est amoureuse de Kameron, qui a la peau noire. Leur relation serait tellement simple si leurs parents acceptaient leur amour. Dans son coin, Valentine, affiche une différence, qui l'exclue [sic] des autres. Sa rencontre avec Alex, garçon de la rue, qui décide ce jour-là de prendre sa défense, lui redonne confiance. Quant à Arnaud, devenu séropositif par accident, il ne peut donner son amour tout entier à Noémie et a peur de lui dévoiler la vérité. Palissandre, clochard, poète alcoolique et généreux, est le témoin direct de toutes nos histoires. Chaque jour sur son banc, seul, ce vieux clown beckettien n'attend même plus Godot.

Les musiques qui accompagnent l'histoire sont de fondations "variété française" avec des accents de rap, de RnB et de rock qui nous plongent instantanément dans l'univers de la jeunesse. »

 

Ces suggestions pédagogiques prennent toute leur saveur quand on se souvient que durant la période même où je les recevais, le lycée était bloqué sans aucune raison par une bande de voyous qui jetaient des poubelles enflammées sur notre porte et caillaissaient les fenêtres des salles de science. Mais peut-être s'agissait-il en fait d'un happening anarchique et jubilatoire destiné à protester contre les discriminations scolaires ; d'ailleurs les activistes cagoulés, vidéastes amateurs, avaient filmé leurs exploits.

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14 septembre 2012 5 14 /09 /septembre /2012 22:57

Il n'y a pas de cantine chez nous ; les élèves ne veulent pas aller manger au CROUS, qui leur paraît sans doute trop cher et pas assez sympa ; et dehors il fait froid. Du coup ils s'installent dans les escaliers du bahut pour manger le surimi-crudités qu'ils sont allés acheter chez le boulanger du coin. Une fois leur repas terminé ils stagnent là, échangeant les potins, se montrant des choses sur leurs zaïfaunes, poussant parfois la chansonnette ou hennissant de bêtes fou-rires en attendant la reprise des cours. L'endroit est affreux mais il n'y a pas moyen de les en déloger. Quand je monte ou descends, je dois enjamber leurs corps.

Columbine.

 

 

Le responsable de l'informatique au lycée nous informe que nous ne pourrons avoir accès à Internet pendant quelque temps. Il nous en informe par mail

 

 

"Quoi ? Tu es à mi-temps ?

-Oui.

-Mais t'es riche alors.

-Comment ça ?

-Pour pouvoir te contenter d'un demi-salaire pendant un an.

-Oh, oui, je suis riche. Tu sais l'enseignement, pour moi, c'est plutôt un hobby.

-Non, mais sérieusement ?

-Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Ma femme travaille et gagne de l'argent, j'ai de petites économies, j'en avais envie depuis longtemps, voilà.

-Et qu'est-ce que tu vas faire de tout ce temps libre ? Déjà que t'es agrégé.

-Non mais de quoi je me... Ecoute, à toi, je peux bien le dire. Je vais me faire opérer et je veux que ça se passe dans de bonnes conditions. Alors cette année, je me prépare physiquement et psychologiquement. Méditation, hormones, tout ça.

-Te faire opérer ? Tu veux dire... ?

-Je vais devenir une femme. J'espère que ça n'affectera pas nos relations.

-Mais euh, je veux dire... Et ton épouse ? 

-Oh, ça c'est pas un problème.

-Ah bon ?

-Je suis lesbien."

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13 septembre 2012 4 13 /09 /septembre /2012 14:33

Première réunion syndicale de l'année. Laissons de côté les discussions sur la situation générale de l'Education nationale, pour nous concentrer sur les problèmes locaux évoqués dans les dix dernières minutes :


-Certains cours se tiennent dans des préfabriqués posés depuis dix ans dans la cour de l'établissement ; la porte de l'une de ces salles de classe précaires a été arrachée et repose comme un vestige archéologique contre le mur du fond ; le problème a été signalé il y a cinq mois mais il perdure, car l'huisserie est d'un modèle ancien quasiment introuvable aujourd'hui. Une rénovation matérielle complète de l'établissement figure paraît-il au nombre des projets du Conseil régional, mais certains collègues âgés observent que c'était déjà le cas il y a quinze ans. 


-Il n'y a plus de lumière dans aucune des trois cabines des toilettes des professeurs. J'ai signalé ce problème le lendemain de la rentrée. J'ai appris aujourd'hui pourquoi ce signalement n'a eu aucune conséquence : nous n'avons plus d'ampoule, et il semble assez compliqué d'en racheter de nouvelles. J'ignore si le problème se situe à l'intendance, à l'agence comptable ou dans les services techniques. En attendant on pisse dans le noir. Une collègue voit des avantages à cette situation, car elle oblige les hommes à s'asseoir. Soupçonnant la salope d'avoir elle-même saboté nos lampes je résous de l'entraîner à la première occasion dans l'un des lieux obscurs.


-Beaucoup de nos nombreux ordinateurs sont en panne, ou infectés, ou déconnectés d'Internet, etc. Nous avons au lycée, depuis plusieurs mois, un agent dont la tâche quasiment unique consiste à assurer la maintenance de ce matériel -appelons-le François. Mais après s'être manifesté dans les semaines qui ont suivi son recrutement par quelques bizarreries comme des irruptions inopinées dans nos cours, cette personne s'avère totalement incompétente. Nous découvrons alors avec étonnement que l'emploi qu'elle occupe est protégé, c'est à dire qu'il est prioritairement destiné à des personnes souffrant d'un handicap physique ou psychologique. La situation présente est bloquée : en effet le chef de travaux, supérieur hiérarchique direct de François, se refuse pour motif humanitaire à demander son remplacement. Le précédent titulaire de l'emploi protégé s'est suicidé l'année dernière en se jetant de son bureau du quatrième étage.


-Au fond d'une de mes salles de classe, une grande armoire fermée au cadenas. Le meuble n'a pas été ouvert depuis trois ans au moins. Celui ou celle qui l'a fermé a disparu en emportant la clé. J'ai demandé qu'on cisaille le cadenas pour disposer d'un espace de rangement et, le cas échéant, récupérer le contenu du meuble. C'était il y a dix-huit mois. 

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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 18:50

Notre sortie à Paris s'est bien passée. C'était au mois de mars mais j'en garderai deux souvenirs. Un bon : quand nous avons traversé le pont des Arts, une élève a murmuré "j'avoue, c'est beau". Et quand je leur ai expliqué pour quel motif les grilles du garde-fou étaient couvertes de cadenas, j'ai senti que beaucoup d'élèves prenaient dans l'instant la décision qu'eux aussi viendraient ici le jour de leurs fiançailles. -Le mauvais souvenir : je n'ai pas réussi à empêcher Azdine, Aziz et Bobby de cracher sur la quasi-totalité de notre parcours, soit tout de même plusieurs kilomètres. J'ai essayé la persuasion, les menaces, l'appel à une dignité minimale. Mais ils semblaient tout bonnement incapables d'avaler leur salive. On aurait pu les suivre à la trace, sur plusieurs kilomètres, comme une énorme limace transgénique. Arrivés sur le parvis de Beaubourg, les trois joyeux glavioteurs ont eu une brève altercation ; Bobby paraissait très remonté, il informait Azdine, d'un ton inamical, qu'il allait prendre sa mère, la retourner et qu'elle aimerait ça. Mais Noémie avait un sachet de bonbons et une distribution de crocodiles Haribo a rapidement soldé le discord.   

 

Madame Leduc, professeur principal des apprenants hypersialorrhéiques, nous emmenait au centre Pompidou voir une exposition intitulée "Danser sa vie. Art et danse de 1900 à nos jours". Cette seconde, en effet, n'est pas seulement européenne : elle comporte aussi un projet artistique et plus précisément chorégraphique, qui a mené cette petite élite scolaire à des spectacles et à des rencontres avec des gens de l'art. Hélas ! depuis quelque temps, le projet a un peu tourné en eau de boudin. La chorégraphe avec qui la classe travaillait s'est plainte que les élèves ne l'écoutaient pas avec l'attention et le respect requis, et l'une d'elles a rétorqué aussi sec que pour s'énerver ainsi la dame avait à l'évidence un problème hormonal -de fait, elle attendait un heureux évènement. L'insultée a bien évidemment envoyé chier nos pauvres seconde et les a gravement diffamés auprès de ses collègues ; du coup, plus de spectacles, plus de rencontres, galère, galère, galère. Notre virée à Paris a pour but de compenser dans une certaine mesure. Nous retrouvons donc nos jeunes héros, apaisés, heureux même comme des veaux que l'on mène à l'herbage, dans le grand hall du Centre National d'Art et de Culture. -Tandis que nous attendons nos tickets, je remarque une classe de CM1, manifestement issue d'un milieu encore plus sensible que le nôtre : les élèves meublent l'attente par des concours de balayettes. La seule accompagnatrice qui paraît leur inspirer un peu de respect est une mère d'élève discrètement voilée. Ils vont voir la même chose que nous. Ca va être un massacre, me dis-je en regardant ma montre.

 

Au dernier étage, les élèves se dispersent, avec à la main le petit questionnaire qu'a préparé Mme Leduc. Ils ne comprennent pas les questions ; ils viennent me demander de leur souffler les réponses mais ils ne les comprennent pas non plus. Il y a là des figurines de Rodin, des chronophotographies d'Eadweard Muybridge, une projection de L'après-midi d'un faune, de beaux tableaux abstraits ; je regrette un peu d'être venu avec eux. Certains essaient de s'accrocher, mordillent leur crayon en déchiffrant les cartels, mais même s'ils parviennent à prélever un mot par ci, un nom par là, leur incompréhension reste entière, un véritable champ de force les sépare malgré eux de ce qu'ils voient et lisent. De toute façon la plupart continue comme toujours de s'occuper exclusivement de leurs affaires d'adolescents. Bavardage, rigolade, ragots, ego. Je n'essaie même pas de les rappeler à l'ordre. De leur part on ne devait pas s'attendre à autre chose, et de toute façon il y a beaucoup de scolaires qui font plus de chambard que nos seconde. Ayant accompagné de très nombreuses sorties je m'y suis habitué, mais l'ambiance de ce lieu pourrait paraître étrange à un néophyte : le bruit est pénible voire assourdissant par endroits, certaines pièces sont inaccessibles à cause des classes qui se sont assises devant elles et écoutent distraitement leur conférencier, on ne peut rester plus de quelques instants devant une vitrine sans être bousculé. Il est difficile de voir ; quant à sentir...

 

Passées les cinq premières salles les oeuvres exposées deviennent difficiles, et même les plus persévérants finissent par décrocher. Nous glissons de plus en plus vite vers la fin de l'exposition, comme si son sol était en pente. Bien, me dis-je ; il commence à faire faim. Il ne nous reste, pour finir en beauté, que quelques performances. Des toiles d'Yves Klein ouvrent la section, avec un film documentant ses Anthropométries de l'époque bleue.



"Mais pourquoi y font ça ? C'est dégueulasse. Ca se fait même pas !" Telle est leur opinion. Je hasarde des éléments d'explication, mais seule Catherine fait mine de m'écouter avec un profond scepticisme. Je suis de toute façon assez peu convaincu moi-même. Passons. 

Dans la salle suivante, on projette un long extrait d'une chorégraphie de Jan Fabre, Quando l'uomo principale é una donna. Quatre de mes élèves se tassent sur un petit banc devant l'écran, figé par un mélange d'amusement énorme, d'incrédulité et de dégoût. Mais j'ai surtout la surprise de retrouver les CM1 croisés dans le hall, qui étouffent des cris pendant que leur conférencière impassible leur explique la centralité de l'huile dans les cultures méditerranéennes.


Tandis que la magnifique danseuse Lisbeth Gruwez rampe nue et expose largement sa vulve aux (jeunes) spectateurs, mon regard croise celui de l'accompagnatrice voilée. En un dixième de seconde, nous nous comprenons et nous savons que nous éprouvons exactement la même chose. De la honte. Je m'approche de Nassim et Houda, et je leur fais signe que nous devons partir. Ils traînassent. Je tourne les talons. Deux minutes plus tard, ils me rejoignent :
"-Vous auriez dû rester Monsieur, à un moment elle se met des olives dans le... euh... dans la...
-C'est bon Nassim, j'ai compris."
Juste avant la sortie, j'entends dans une dernière salle la sympathique chanson I like to move it, entendue dans le film Madagascar. J'entre à tout hasard. Il s'agit d'un extrait du spectacle de Jérôme Bel, The show must go on. Disposés en arc de cercle sur la scène, une vingtaine de danseurs reproduisent mécaniquement des gestes simples au rythme de la musique. L'un d'eux, sur la droite, a baissé son pantalon et remue en cadence un zboub de bonne dimension. Deux ou trois élèves retardataires le regardent avec intérêt.


Je sors. Les seconde ont bien ri. Sur le parvis toutefois, une de mes élèves préférées, Myriam, résume ainsi ses impressions : "Je me sens violée mentalement. Encore si j'avais été prévenue, mais là ils m'ont eue par surprise, je m'y attendais pas du tout. C'est censé être de l'art ces trucs-là ? C'est du..." Elle aussi cherche ses mots. Puis elle en trouve un, parfait : "... cannibalisme !"


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