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10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 14:55

Fin janvier – début février 2010

 

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    Yasmine (6e) s'embrouille dans son contrôle car elle confond les lettres b et d.

 

Cours sur l'égalité avec les 5° G. Je me propose d'expliquer l'action compensatrice de l'État à travers deux exemples classiques, les ZEP et la progressivité de l'impôt. En pédagogue moderne j'incarne mon propos et dessine deux silhouettes au tableau. Voici Charles, de Neuilly ; et Kévin, de Staincy. Les élèves demandent aussitôt que je change le nom du second : ils préfèreraient Mamadou. Je leur accorde cela. Puis, pour être cohérent, je noircis la tête du personnage, et je lui fais de petites tresses. Ils s'écrient aussitôt, faussement scandalisés : "haaan !" Je leur demande s'ils connaissent beaucoup de Mamadous blancs. Ils conviennent que non mais ajoutent que les tresses, tout de même, c'est abusé. Je rase donc le crâne de mon banlieusard type et les voilà contents. Puis j'explique (c'est la consigne, telle que je l'ai comprise) que chez les parents de Charles, il y a une grande bibliothèque, mais pas chez Mamadou, et que le premier a donc de bien meilleures chances de réussir à l'école que le second ; il faut donc mettre en place un rattrapage, une compensation. Julia, la sage et studieuse Julia, intervient alors avec une virulence inhabituelle : "Y'a des bibliothèques publiques, tout de même !" J'approuve au fond cet argument de bon sens, et d'ailleurs plusieurs élèves manifestent eux aussi leur accord. Bien qu'ils soient les bénéficiaires directs de la "compensation", elle ne leur paraît au fond pas si équitable. Pour faire mon devoir de fonctionnaire respectant la lettre et l'esprit des programmes, j'explique sans conviction que tout de même, grâce au classement de son établissement en ZEP, Mamadou a de meilleures chances de réussite dans ses études. Alors Zakaria, l'un des bons élèves de la classe, tape sur l'épaule de son voisin Daouda, cancre patenté (et fort sympathique au demeurant) ; et en éclatant de rire, il lui dit : "Tu vois ? Faut pas te décourager."

La progressivité de l'impôt et les dégrèvements dont bénéficient les familles les convainquent un peu plus. Ce n'est pas toujours le cas ; je me souviens que l'an dernier, des élèves avaient bruyamment manifesté leur indignation face à un système qui peut vous reprendre jusqu'à la moitié de vos revenus.

 

A la fin du cours, les deux compères Zakaria et Daouda, accompagnés de Lamine et d’Hicham, viennent me trouver fièrement : "Monsieur, nous on va à la mosquée !" Ils ne me le disent pas par provocation mais parce que c'est une chose importante pour eux, et qu'ils souhaitent me la faire partager ; en fait, ce qui leur ferait vraiment plaisir, c'est que je me convertisse et que je les accompagne. Mais un peu surpris, je me contente de leur répondre : « Eh bien euh, priez bien. –Merci monsieur ! Bonne journée monsieur ! » lancent-ils joyeusement en sortant.

 

*   *   *   *   *

 

A 8 heures, Mohamed Medi (5° G) est devant la salle des profs, prêt à purger son heure de colle. Mais il veut d’abord me faire lire un mot écrit par sa mère.

 

« Bonjour Monsieur

Jai apris que Mon fils a été mis a la Porte Parceque sa voisine lui a jeté sa colle partere est quand il vous a dit que elle lui avait jeter vous l’avez mi a la Porte et l’autre Jour elle s’est retourné pour l’insulté et lui osi l’a insulter de façe de rats et vous s’avez mis un mot a mon fils, J’en ai marre.

il faut que sa serete

je souhaite une reponse » (ces deux dernières phrases d’une autre écriture plus malhabile.)

 

Mais bien volontiers.

 

« Madame,

1) Votre fils est isolé à une table individuelle, sans voisin ni à droite, ni à gauche, ni devant, ni derrière. S’il se chamaille avec d’autres élèves, c’est qu’il le veut bien.

2) Votre fils a une fâcheuse tendance à ‘emprunter’ à d’autres élèves le matériel qui lui manque. C’est l’origine de bien des conflits.

3) Je connais depuis un an et demi l’élève avec qui Mohamed s’est disputé. Elle ne m’a jamais posé le moindre problème. Si elle est sortie de ses gonds et a eu des propos déplacés à l’égard de votre fils, je pense que c’est parce qu’elle avait été poussée à bout.

4) Mes relations avec votre fils seraient meilleures s’il appliquait plus rapidement les consignes élémentaires : enlever son blouson tout de suite après l’entrée en classe, sortir ses affaires de son sac, noter son cours dès que je l’écris au tableau, etc.

5) Moi aussi, j’en ai marre.

     Bien à vous,

          DEVINE. »

 

*   *   *   *   *

 

J’accompagne deux classes de sixième au cinéma, pour y voir L’argent de la vieille, de Comencini. Il y a mes charmants petits 6° G, mais aussi, malheureusement, la 6° C, qui contient une bonne proportion de mini-wesh et de racailles en herbe. A l’aller déjà, je m’accroche avec un élève portant le nom extraordinaire et prédestinant de Faïtous Deng, qui danse sur les trottoirs et chahute au lieu d’avancer.

Nous faisons le trajet à pied. Il pleuvine. Cette portion du nord de Saint-Denis est d’une laideur indicible, et les lambeaux d’utopie communiste qu’on peut encore voir çà et là ne font que mettre en relief cette accablante tristesse visuelle –fresques murales commémorant la victoire sur le fascisme ou citations lyriques composées en mosaïque multicolore à l’entrée des installations sportives, bref un triomphalisme d'époque que démentent de façon grandiose les petits bistros minables, épiceries ethniques, entrepôts dont on ne parvient pas à déterminer s’ils sont désaffectés ou seulement en voie de l’être, barres et tours où des gens vivent, trottoirs défoncés, une crasse répugnante dans tous les recoins ; tout vieux, sale, moche sous un ciel à pleurer. Les gens qui passent en traînant leur cabas ont tous l’air d’être les rescapés d’une catastrophe – et les plus tristes du lot, ce sont les vieux Blancs, qui s’écartent avec crainte à l’approche de nos élèves. Mais où diable sommes-nous ? En France ? On dirait plutôt une démocratie populaire en 1990. Près d’un terrain de foot, une ambitieuse peinture murale illustrant ad nauseam la doxa de la bonne gauche d’aujourd’hui (diversité, solidarité, loisirs) a été partiellement masquée par de gros tags sans-gêne, dont l’un bouffe à moitié la calligraphie du mot « fraternité ». Il faudrait réunir une sorte de tribunal historique pour définir des responsabilités et vouer à l’exécration des générations à venir tous ceux qui ont contribué à l’élaboration de cet échec urbanistique et humain absolu.

Le film est en VOSTF, ce qui dissuade les trois quarts des élèves au moins de suivre. Les choses se présentaient de toute façon assez mal : peu avant notre arrivée, Céline m'a demandé si j'avais vu "La folle soirée de l'étrange", sur TF1, et ma réponse ("je n'ai pas de télévision") avait comme toujours provoqué des cris d'incompréhension et presque de scandale. Je m’assois à côté de Zanouba et je propose de lui lire les sous-titres, ce qu’elle accepte sans faire de manières. C’est une drôle d’expérience que de me pencher sur l’oreille de cette petite fille de onze ans pour lui souffler les dialogues du film, en essayant d’imiter l’intonation des personnages : jusqu’à présent, je ne m’étais livré à ce genre d’exercice qu’avec mon fils, et encore, très rarement. Je suis payé de mes efforts : elle suit, comprend l’intrigue, paraît même s’y intéresser dans une certaine mesure. En revanche les trois cocottes du rang de devant donnent des signes d’impatience de plus en plus évidents. Seuls les gags visuels et les gros mots font un peu rire : le mot "coglioni", en particulier, est immédiatement compris. Au bout d'une heure environ, Faouzi vient me trouver : "Monsieur, j'ai perdu une dent, je saigne !" C'est une molaire.

Le générique de fin est accueilli par des cris de soulagement. 

Sur le chemin du retour, les dénommés Faitous Deng, Ayman Hadji et Youssef Messaoudène se font remarquer. Devant l'étal d'un marchand de montres du marché de Saint-Denis, ils s'amusent à mimer un vol à la tire ; ils se moquent d'une mendiante prostrée ; ils chapardent le bonnet d'un autre élève ; ils prennent tous les prétextes pour lambiner. Je leur dis de rejoindre leur professeur de français, M. Auzas, qui marche loin devant nous, avec la tranquille insouciance d'un prophète menant son peuple en Terre promise. Je leur aboie dessus, et ils me répondent que je ne dois pas leur parler comme à des chiens ; je les pousse dans le dos, et indignés, ils me disent que si je continue ils porteront plainte.     

Quand je rends compte de tout cela à mon collègue, il hoche la tête en me disant : "je n'aime pas du tout ça." A cela se limitera l'expression de sa réprobation. Je crois qu'il est de gauche.

Ils m'ont fait rire, tout de même, ces trois imbéciles. Dans une sinistre avenue de Saint-Denis, Ayman avise, entre un fast-food halal et le chantier du tram, un vieux bâtiment en brique, encore élégant malgré la couche de suie qui le couvre. Il dit à Youssef : "Ouah, rgarde un peu ! On dirait comme à Paris ! Aux Champs-Elysées, mon frère !"

 

Au cinéma, Imane et Yasmine m'ont dit : "Msieu, vous comme prof, vous êtes le mieux !" Je devrais savoir ce que vaut ce genre de déclaration ; pourtant je suis touché et je savoure. Telle est ma fragilité.

 

*   *   *   *   *

 

Conversations à la cantine : "Quoi ? Machin a encore un petit frère qui arrive l'an prochain ? Mais c'est pas possible ! J'en ai déjà eu trois de cette famille, ils sont tous sur le même modèle. Y'a des mères, au bout d'un moment, on devrait leur faire comprendre que la ligature des trompes est peut-être une solution ! Ou l'hystérectomie !"

 

Albert raconte que des élèves sont venus le voir, tout fiers, à la fin d'un cours : "Monsieur, nous avons un crâne !" Heureusement, c'était seulement celui d'un chien.    

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Published by Ali Devine - dans Souvenirs - souvenirs
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commentaires

Before 10/11/2011 18:00



Bonsoir,

j'espère que vous avez effectivement envoyé votre réponse à ces merveilleux parents...

Sinon, je suis admiratif : montrer "L'argent de la vieille !" à vos "élèves" ! En VO en plus ! Chapeau bas... Essayez "La vie est belle" la prochaine fois. Comment ça, "non" ?



Ali Devine 18/11/2011 00:25



J'ai vraiment écrit cette réponse dans le carnet d'un élève. C'est un de mes (rares) hauts faits.


En ce qui concerne la sortie au cinéma, je n'étais qu'accompagnateur ; c'est une enseignante que j'ai mentionnée deux ou trois fois dans mes billets, Mme Effelly, qui avait tout organisé. Elle
était jeune et avait la foi, sans naïveté pourtant.