Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 mars 2012 5 16 /03 /mars /2012 22:39

Janvier 2010.

Commissions disciplinaires : on adresse aux méchants un dernier et so-len-nel avertissement avant leur traduction en conseil de discipline. La peur rôde. La première élève convoquée est Asmaa el-Jilali, qui est venue accompagnée de sa mère, de sa soeur et de sa cousine. La petite pimbêche ne travaille absolument pas, elle sèche de plus en plus de cours et se montre parfois insolente envers les professeurs qu'elle gratifie de sa présence. Il m'est arrivé de la voir discutant avec des copines, quelques mètres en contrebas de ma salle de classe. Je l'ai hélée, lui ai intimé l'ordre de nous rejoindre immédiatement : elle n'a pas bougé d'un millimètre. Ce soir, prise entre sa famille d'un côté et les enseignants de l'autre, elle est coincée et fait beaucoup moins la maligne ; alors elle en dit le moins possible, et fait le gros dos -ce à quoi sa doudoune en plastoc l'aide bien. La mère nous explique qu'elle a, elle aussi, des problèmes avec sa fille. Asmaa traîne avec de mauvaises fréquentations ; les libertés qu'on lui accorde, elle en abuse (on comprend qu'une soirée passée chez une copine s'est très mal terminée). Du coup, sitôt sortie du collège, la jeune fille est mise sous clef. La soeur et la cousine opinent. Il faut savoir se montrer strict.

La mère porte un strict foulard noir ; les deux autres accompagnatrices, un ample tchador qui ne laisse voir que l'ovale de leurs visages. Même si nous donnons parfaitement le change, la gêne est unanime. Ma voisine Estelle Dubos me chuchote : "si elle passe toutes ses vacances entre quatre murs avec ces deux corbeaux, c'est pas très étonnant qu'elle ait envie de se défouler à l'école." Le principal adjoint M. Choukrani décide au final d'une convocation en conseil de discipline avec sursis. A la première incartade, Asmaa sera traduite devant cette instance et très vraisemblablement exclue. Sa mère est soulagée. Elle pensait que nous nous montrerions plus sévère. Elle ordonne à Asmaa de nous présenter ses excuses. La jeune fille se lève et sort du plus profond de ses poumons un "Jmexcuse" à peine audible. Avant de partir, les deux tchadors vont voir M. Langlois, le professeur de SVT, et lui demandent d'une voix guillerette : "Alors, Monsieur, vous nous reconnaissez ?" Il semble interloqué. Sur le seuil, M. Choukrani nous avoue : "J'ai beaucoup de mal avec ça."

 

Le deuxième élève à passer devant nous est Mohamed El Rhoul, qui est venu accompagné de ses parents. Grand gaillard de quatorze ans, Mohamed en paraît seize ou dix-sept. Il est quasiment analphabète. Nous avons fait, avec lui, ce que nous avons pu. Il fait partie de la quatrième Aide et soutien, pour qui les cours de français et de mathématiques sont dédoublés et adaptés. Il a par ailleurs passé plus d'un mois dans le module relais, où il a bénéficié d'un programme de travail sur mesure et de l'aide individuelle quasi-permanente d'un enseignant du collège. Mais Mohamed est un indécrottable cossard. Les cours en petits comités ne lui servent à rien, car il les sèche, s'y présente en retard, ou y somnole gentiment. Le rapport rédigé par la collègue qui l'a accompagné pendant son passage en module relais montre un individu doté d'une certaine jugeote, mais rebelle obstiné à tout effort de plus de cinq minutes et n'ayant accepté d'entrer dans la structure que pour y retrouver un camarade de rigolade. Nous apprenons en outre, à l'occasion du conseil, que Mohamed a bénéficié il y a quelques années des consultations d'un orthophoniste. Mais l'expérience n'a pas porté tous les fruits qu'on pouvait en attendre ; en effet le spécialiste avait eu l'idée très moderne d'exiger que son jeune patient fasse tout seul le trajet de son domicile au cabinet, afin de le responsabiliser ; et Mohamed, bien entendu, avait illico séché les séances. C’est ainsi que nos élèves construisent leurs ignorances.

Je me souviens fort bien de mon premier contact avec le garçon. Après deux ou trois heures de cours à peine, je savais à quoi m'en tenir. Sans illusion excessive, comme dans un protocole balisé et vain, j'avais essayé de discuter avec lui pour le "recadrer" et le "remobiliser". Sa réponse à mon assaut rhétorique, je l'entends encore, avec son intonation du moment et son accent : "Moi, Msieu, jsuis un blédard !" C'était une façon remarquable de retourner le stigmate et de me signifier avec clarté que mes cours ne seraient jamais pour lui, qu'il n'y assisterait jamais, même assis à cinquante centimètres de moi. Chacun des enseignants présents doit avoir une anecdote analogue en mémoire, ainsi que d'autres bien pires ; aussi le ton est-il virulent à l'endroit de notre péquenot de l'Atlas. Quand il évoque son avenir prévisible, M. Choukrani a des termes durs ; il évoque sans ambages une exclusion prochaine, et la vengeance que nous exercerons en le reclassant exprès dans un établissement lointain, où il devra se rendre par un long voyage en bus. Il parle aussi de ces journées où, viré de chez nous et pas encore recasé, Mohamed s'ennuiera, traînera, somnolera seul dans sa cage d'escalier : une sorte d'apprentissage de la marginalité. Il est rosse, c’est vrai. Mais que peut-on tenter d’autre ? La main tendue ? Elle pend dans le vide depuis perpète.

Après nous avoir écouté avec toute l'apparence du calme, la mère explose en imprécations. D'après elle, nous n'avons jamais vraiment voulu aider son fils ; et maintenant, nous voulons briser son destin, parce que nous le voyons comme un "méchant" et non comme l'enfant et l'analphabète honteux qu'il est. Elle nous reproche violemment de lui souhaiter un futur de clochard et de contribuer à l'accomplissement de ce mauvais augure. Elle dit aussi que, si nous avons déjà décidé de tout, si notre volonté de briser son garçon est si bien arrêtée, elle ne voit pas très bien ce qu'elle fait là. Elle continue, encore et encore, ne nous écoute pas quand nous essayons de lui répondre, répète inlassablement "Jdéfends pas mon fils" et en effet il me semble que son but est moins de plaider pour lui que de nous obliger à partager le fardeau moral qu'est l'échec de Mohamed. Elle nous fait honte et je dirais presque qu'elle nous maudit. La violence de sa tirade furieuse a quelque chose de magnifique ; je repense aux premiers films de Jean-François Richet : c'est la voix rauque et puissante d'une humiliée vindicative. Quand son mari essaie timidement de prendre la main, de s'immiscer dans une pause brève et de dire "vous avez raison, mon fils doit changer", elle le reprend en arabe et nous traduit : "je lui dis que c'est pas la peine de parler avec vous." Dans un mouvement de colère, le principal M. Navarre, venu en renfort, prononce la convocation d'un conseil de discipline dans les quinze jours et la levée de la séance. "Voilà !" commente-t-elle avec ironie.

 

  Le troisième élève convoqué en commission disciplinaire est Samir Arroughi. Il n'est pas venu. Il devrait pourtant se trouver dans l'établissement, puisqu'il est inscrit à "l'aide aux devoirs". Mais il n'y a que son père. Un peu sonné par l'épisode précédent, nous présentons les choses avec plus de rondeur. Samir ne travaille pas et n'a pas travaillé depuis la sixième au moins. Il arrive en retard aux cours, quand il y arrive. Avec lui, tout est à la demande : il ne s'assoit, n'enlève son manteau, ne pose son sac, ne sort ses affaires que si on le lui demande explicitement. Il est fréquent qu'il vienne au collège sans rien pour écrire, ni stylo, ni feuille. C'est peut-être du fascisme que d'écrire cela, mais je pense qu'un élève de cette espèce devrait pouvoir être relevé de ses obligations scolaires et envoyé au diable. Il s'y rendrait d'ailleurs sans hésiter. Evidemment, il coûterait sans doute très cher à la société en frais de police et de justice ; mais il faut se souvenir par ailleurs qu'on économiserait plus de 8.000 euros par an sur une scolarité absolument inutile, et que l'on protégerait celle des autres élèves.

En réponse à notre description du cas, le père nous explique qu'il est au travail de six heures du matin à six heures du soir à La Défense (il vient d'ailleurs d'arriver) et qu'il ne peut pas toujours être sur le dos de son fils. Nous n'osons pas l'interroger sur la présence d'autres adultes responsables, d'une mère, par exemple. Il ajoute qu'il a offert à son fils tout ce qui est nécessaire pour bien travailler, et qu'il ne cesse de lui donner des conseils de sagesse : ne dit-on pas, chez lui, que l'école doit être respectée autant qu'une mosquée ? A la maison, Samir est d'ailleurs un fils exemplaire ; mais une fois passé le seuil, il n'en fait qu'à sa tête, malgré les raclées qu'il encaisse régulièrement. On sent monsieur Arroughi profondément fatigué, honteux et désemparé ; il dit : "quand je rentre de mon travail et que je trouve des messages sur le répondeur, c'est le collège, votre fils il a fait telle bêtise, ça me fait mal à la tête, franchement, ça me fait mal à la tête." Il me fait l'effet d'un brave homme et je prends la parole pour lui dire que nous ne le jugeons absolument pas, que nous ne le tenons en rien pour responsable du comportement de son garçon. Il a l'air un peu apaisé par cette précision mais continue de hocher la tête d'un air navré. Nous ne savons trop quelle décision prendre et nous contentons, in fine, d'un placement sous fiche de suivi. Un placement sous fiche de suivi qui, c'est certain, ne servira à rien de rien.


Il est dix-neuf heures trente. Je suis arrivé au collège un peu moins de douze heures plus tôt. J’ai encore une grosse heure de trajet –métro, RER, métro. Je rentre après le coucher des enfants (de mes enfants, je veux dire). Je repense un peu aux reproches de la pugnace madame El Rhoul. La participation aux commissions disciplinaires ne fait l'objet d'aucune rémunération. 

Partager cet article

Repost 0
Published by Ali Devine - dans Souvenirs - souvenirs
commenter cet article

commentaires

S. 23/03/2012 14:35


ruh-roh. Il semble que une des pépites dont vos contes sont pleins soit passé à la grande action. Il ya aussi des collègues prof qui solidarisent avec lui:


http://www.paris-normandie.fr//article/rouen/affaire-mohamed-merah-lhallucinante-minute-de-silence-dune-professeure-rouennaise


Je n'envie pas du tout la France. J'espère que la guerre civile éclate aussi bientot que possible, ainsi peut-etre les autre peuples européens en train de suivre votre démarche se réveilleront de
quelque façon.


 

Ali Devine 24/03/2012 11:42



Prudence avec cette minute de silence : il semble qu'elle n'ait jamais eu lieu, et qu'il y ait eu là un exemple caractéristique d'emballement médiatique, avec peut-être aussi un peu de manipulation politique (Luc Châtel
peut jouer la fermeté à bon compte sur ce coup-là).


Je pense que vous vous méprenez un peu sur "ma démarche". Je ne souhaite nullement la guerre civile en ce qui me concerne. Et d'une certaine façon je travaille tous les jours à en conjurer la
perspective.