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13 mars 2014 4 13 /03 /mars /2014 06:04

Cet article a été écrit pour Atlantico. C'était évidemment avant l'affaire des écoutes. Quel timing !

 

C_Paroles-de-liberte_1309.jpeg

 

Je pense que Christiane Taubira (et comment lui en voudrait-on) se plaît dans le statut qui lui a été conféré par la gauche politique, médiatique et intellectuelle depuis la triste affaire de la « banane ». Ils ne sont pas si nombreux, les personnages publics qui peuvent, en France, hors de toute campagne électorale, susciter des meetings en leur faveur et faire acclamer par une assemblée choisie un discours nébuleux mais manifestement rédigé et prononcé sous l’influence d’une dose massive d’euphorisants. Après les batailles héroïques livrées aux méchants homophobes, et avant de retourner peut-être à l’ordinaire bien terne du Ministère de la justice (réformer le pénal, placardiser un magistrat, etc), la publication d’un livre en forme de profession de foi est une bonne méthode pour continuer d’occuper le terrain et recueillir encore quelques louanges. Méthode agréable, qui plus est, car Mme Taubira est une incontestable lettrée, dont la culture affleure à chaque phrase, et qui produit sans effort apparent des phrases telles que :

« cette parole de l’Etat vient, tel un couteau à lames multiples et rotatives, fouiller, ulcérer, meurtrir la plaie creusée par ce largage qui démolit l’espoir en petites écorchures et l’endolorit par mille mortifications quotidiennes. »

On est flamboyant ou on ne l’est pas.

 

Ecrit dans une certaine urgence, le livre de Mme Liberté, Paroles de Taubira, à moins que ce ne soit l’inverse, se compose de deux parties. Dans la première, l’actuelle garde des Sceaux jette un coup d’œil rétrospectif sur son itinéraire et, en particulier, sur l’influence que le racisme (subi ou observé) a exercé sur son parcours personnel. C’est de ce long chapitre que je rendrai compte à présent. –Dans la seconde partie, Mme Taubira expose de façon plus générale sa vision de la République française et de la marche du monde. J’en parlerai une autre fois, à condition qu’Atlantico s’engage à prendre en charge mon suivi psychologique ultérieur.

 

Dès son enfance et sa jeunesse, Christiane Taubira a eu à souffrir du racisme. Elle consacre plusieurs pages à décrire les vexations, les discriminations et les insultes qu’elle a subies à l’époque où elle faisait ses études, à Paris pour l’essentiel, pendant les années 70. « Cible de regards appuyés » comme tous les étudiants colorés, témoin de « ratonnades organisées par les étudiants d’extrême-droite qui poursuivaient les étudiants africains jusque derrière les tables de la bibliothèque du sixième étage », traitée de « sale négresse » dans le métro, barrée des meilleurs emplois et obligée de se loger n’importe où par les préjugés des bailleurs, elle ne décrit pourtant pas cette période de sa vie comme malheureuse. Son immersion dans une culture cosmopolite et son engagement enthousiaste dans le mouvement tiers-mondiste illuminait alors son esprit. Les livres et l’idéal comme moyen de survivre à la bêtise et à l’injustice : belle histoire.

Belle histoire, où, curieusement, le rôle des institutions n’est pratiquement pas évoqué, sinon à travers les remarques consternantes et les actes arbitraires de certains professeurs. Pourtant je ne peux m’empêcher de trouver admirable qu’une jeune femme noire issue d’une famille pauvre et nombreuse d’un lointain outre-mer, venue chercher en métropole un savoir qui lui sera dispensé en toute gratuité, retire de cette aventure un diplôme de troisième cycle en sciences économiques, un autre en sociologie et ethnologie, et un troisième en agroalimentaire ; titres qui lui permettront de devenir professeur à l’âge de 26 ans et d’entreprendre dans sa Guyane natale une carrière brillante à tous les points de vue. Cela suggère que le système n’est pas si mauvais, qu’il sait reconnaître le mérite sous n’importe quelle couleur de peau. Et en tout cas qu’il vaut bien mieux que les comportements imbéciles des quelques racistes croisés en chemin.

 

Autre grande étape dans le parcours humain et intellectuel de Christiane Taubira : sa candidature à l’élection présidentielle. « Je fus ramenée à ma peau en 2002 », déplore-t-elle. « Le club médiatique » lui aurait alors assigné un rôle diminutif et humiliant : celui de « candidate des minorités ; candidate de l’Outre-mer ; candidate des Sans-voix. Femme noire. » Ce reproche est singulier. On se souvient en effet dans quelles circonstances Mme Taubira a été amenée à concourir à cette élection. Députée ultramarine peu connue du grand public (toute son activité à l’Assemblée ayant porté sur la défense des intérêts guyanais et les questions mémorielles), elle avait été choisie par une partie des radicaux de gauche avec l’arrière-pensée évidente de réussir un joli coup politique ; Bernard Tapie, amie de Mme Taubira et empêché de concourir par ses propres ennuis judiciaires, ayant résumé l’affaire avec la brutale franchise dont il est coutumier : « C’est fabuleux, tu es une femme et tu es black ! »


Par la suite on ne peut pas dire que la femme black ait fait grand-chose pour décoller cette étiquette. La partie la plus étoffée et la plus argumentée de son programme était consacrée à la façon dont la France doit assumer et promouvoir sa diversité. Sa profession de foi commençait par les mots suivants : « Ceux qui veulent nous faire peur n’y peuvent rien. La France se déploie dans le monde et le monde est dans la France. Par son histoire coloniale, mais aussi méditerranéenne et européenne, elle vibre de toutes les identités venues s’enlacer sur son sol. (…) Bouquet de couleurs, de cultures, de croyances, la France est comme d’autres nations, un pays mêlé. Les cultures sont d’égale dignité. Les identités particulières ne menacent nullement le sentiment de commune appartenance. Elles l’irriguent. » Et caetera, et caetera. Dans son principal clip de campagne, Mme Taubira reprenait textuellement plusieurs passages de cet éloge béat de la diversité rédemptrice. Elle y insérait également le témoignage d’une jeune femme apparemment issue de la diversité maghrébine, qui se plaignait qu’il y avait des listes d’attente partout et que ça commençait à bien faire. Lors d’une interview sur France 2, à un mois du premier tour, on lui a demandé quel aspect de son programme elle aimerait léguer aux futurs finalistes de la compétition électorale ; elle répondit : « il est important qu’on comprenne bien que la France est plurielle, qu’elle est diverse dans sa composition sociale, qu’il y a une très grande diversité culturelle, d’identités, de croyances et de territoires, et qu’il faut en tirer les conséquences. » Bref, Mme Taubira n’était peut-être pas la candidate des minorités, de l’Outre-mer et des Sans-voix, mais elle admettait sans difficulté qu’elle entendait représenter les « identités particulières » et la jeunesse multiculturelle. Nuance !

Le malentendu est illustré par un entretien réalisé une semaine avant le premier tour par les journalistes politiques de France 2. Les trois ou quatre premières questions portent effectivement sur la dimension identitaire de la candidature Taubira, à tel point que l’intéressée finit par laisser pointer un certain agacement. Mais les questions posées montrent bien qu’il était difficile de ne pas commencer par là. Olivier Mazerolle : « Votre caractéristique principale, c’est d’être la seule candidate en provenance des DOM-TOM. Vous êtes guyanaise. Est-ce la raison pour laquelle vous avez qualifié votre candidature d’évènement porteur d’une dimension historique incontestable ? » Gérard Leclerc : « Vous vous présentez comme la candidate des déçus de la politique, des exilés de la citoyenneté et des marginaux de la République. Qu’est-ce que ça signifie ? » Finalement, le message implicite de la candidature Taubira semble avoir été fort bien perçu par l’électorat : ses moins mauvais scores, elle les a réalisés outre-mer et en banlieue parisienne.

 

Puis vinrent les émeutes de 2005. Mme Taubira fut choquée qu’on les explique uniquement par des facteurs ethniques, religieux ou culturels. Et sur ce point, au risque de surprendre le lecteur, je dois reconnaître que je suis d’accord avec elle. Quoi qu’aient pu montrer la restitution chronologique des évènements (ce n’est pas la mort de deux jeunes à Clichy-sous-Bois, mais des incidents dans la mosquée de cette même commune qui ont provoqué la généralisation des affrontements avec la police) ou les enquêtes sociologiques sur le profil des émeutiers (Hugues Lagrange par exemple a montré qu’ils sont en grande majorité issus d’une immigration récente et très mal intégrée), on ne peut rendre compte de cet épisode de notre histoire par des analyses à l’emporte-pièce.

Le problème est que Mme Taubira donne de ces évènements une explication tout aussi simpliste. Pour elle, les émeutiers de 2005 voulaient tout simplement… « exiger des droits de citoyens ». Car comme les révoltés du passé dont ils sont les incontestables héritiers, nos lanceurs de cocktails Molotov ont « décid[é] une nuit sans lune de frapper à la porte de la République en faisant grand bruit dans l’espoir d’être entendus. » Ils protestaient en fait contre « une discrimination d’Etat, assortie d’auto-absolution sur les défaillances et incuries des politiques publiques qui ont détruit la mixité sociale et la diversité culturelle, déserté ces territoires en en supprimant les services d’éducation, de santé, d’accompagnement social (…) » A se demander vraiment avec quels fonds avaient été construits les écoles, gymnases, médiathèques nombreuses que les émeutiers de 2005 firent flamber à travers toute la France.

A cette date, les dépenses sociales atteignaient déjà 30 % du PIB national, ce qui plaçait la France en tête des pays de l’OCDE. On est aujourd’hui plus proche de 35 %.

Au moment des émeutes, j’enseignais dans un rude collège de Seine-Saint-Denis. Dans les salles de classe, on parlait évidemment beaucoup des évènements, et nombre d’élèves, comme de juste, sympathisaient avec les émeutiers. J’essayais de les convaincre qu’ils n’avaient rien à voir avec ces pyromanes, mais ils n’en démordaient pas, et répétaient en boucle le même argument : « Franchement msieu, c’est clair que l’Etat fait rien pour nous ! Après y’en a, y zont la haine, ben c’est normal. » Je leur répondais que c’était à mon avis totalement faux. La mère de l’émeutier a en effet profité d’une prise en charge de sa grossesse alors que le futur voyou n’était encore qu’un fœtus de quelques centimètres ; elle a comme les autres bénéficié d’échographies, de soins et de conseils gratuits jusqu’à la salle de travail. Son enfant une fois né a pu fréquenter les centres de PMI et les crèches où des critères sociaux décident bien souvent de l’attribution des places ; l’Etat l’a vacciné contre la rougeole, a guéri ses otites, l’a accueilli huit heures par jour dans un lieu agréable et protégé. Puis il lui a fait une place dans ses écoles, où son séjour coûte à la collectivité 10.000 euros par an environ. C’est encore la puissance publique qui finance la bibliothèque où l’émeutier empruntera peut-être, un jour, un des livres qu’il n’aura pas réussi à brûler, le stade où il passe ses samedis, l’association qui occupe ses dimanches. Bref l’Etat n’est pas si mauvais bougre, et c’est bien de l’ingratitude que de l’accuser de ne rien faire pour les pauvres gens ; en fait peu de parents sont aussi prévoyants, aussi bienveillants pour leur progéniture.

 

Pour en revenir à Christiane Taubira, le plus cocasse dans son argumentaire est qu’elle tombe lourdement dans les clichés qu’elle reproche à ses adversaires les méchants racistes trafiquants de stéréotypes. Que penser en effet d’une phrase telle que : « (…) la population, luttant contre la déshérence, s’arc-boutant jour après jour pour éviter les balles perdues, l’endoctrinement et l’enrôlement des fils, l’intimidation et l’asservissement des filles, la population éperdue et opiniâtre se démenait dans un mutisme fulminant pour retenir les ruines et éviter de s’effondrer à son tour » ? Ne représente-t-elle pas la vie dans nos belles banlieues multiculturelles sous un jour particulièrement sinistre ? Les sous-entendus qu’elle contient au sujet du machisme et de l’intégrisme religieux supposés de leurs habitants n’ont-ils pas des relents nauséabonds ? Je laisse le lecteur juger et, le cas échéant, s’indigner comme il convient.

 

Après les émeutes de 2005, Mme Taubira évoque encore les discours de Dakar et de Grenoble, et les affronts qu’elle eut à subir après 2012 malgré le prestige théoriquement protecteur de sa fonction. Mais c’est l’épilogue de l’ouvrage qui retient surtout l’attention. La Ministre de la Justice expédie en effet un éloge obligé de l’action gouvernementale en onze lignes de pur plastique, d’où suinte le plus parfait ennui. Ses propres fonctions ne paraissent pas la passionner davantage, puisqu’elle ne les évoque à demi-mots qu’à travers l’affaire Dieudonné, « sinistre sbire » à qui « il faudra continuer à (…) infliger sanctions judiciaires et pécuniaires » (oui, c’est vrai que ce pourrait être une bonne idée de faire appliquer les décisions de justice ; heureusement que Manuel Valls est là pour s’en charger, hein ?) Mme Taubira ne retrouve sa lyre que pour chanter les quartiers populaires où elle a cessé de vivre depuis quarante ans : « dans ces lieux, là où la misère n’a pas supplanté la pauvreté, la créativité est vive et polymorphe, elle s’épanouit dans les arts de rue et les beaux-arts, foisonne dans les spectacles vivants et l’écriture, résonne dans la musique et la danse, elle bourgeonne et fructifie dans l’économie sociale et solidaire », etc. Et le livre se conclut sur un appel à l’énergie républicaine qui relève à mon avis de la mystique plus que de la politique.

 

 

Finalement, à travers ce texte, Mme Taubira revendique un double statut. Elle est l’une des grandes figures d’une majorité gouvernementale qui, pour quelques temps encore, détient pratiquement tous les leviers de commande politique en France, et n’en fait pour l’instant pas grand chose. Mais elle veut rester ce qu’elle était au temps de sa candidature présidentielle, une pasionaria républicaine libre de tenir un discours porté sur le symbole plus que sur le concret, et de défendre les humiliés contre un système périmé et affreux. Au Ministère de la Justice elle garde la nostalgie du Ministère de la Parole.  

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10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 20:54

Je surveille le bac blanc d'une terminale technologique, et je m'emmerde. Je m'emmerde tellement que je finis par jeter un coup d'oeil à l'énoncé.  C'est de l'anglais. Deux textes : un extrait de l'aubiographie de Rosa Parks, celui où elle raconte comment, un jour, dans le bus, elle a refusé de céder sa place assise à un passager blanc ; et une dépêche Reuters résumant l'affaire Trayvon Martin du point de vue de l'avocat de sa famille. Après une batterie de questions destinées à évaluer leur compréhension des documents, les élèves se voient proposer deux sujets d'expression écrite :


"1. Trayvon Martin's mother has decided to address the public in a TV broadcast. Imagine her speech.

2. Do you think that prejudices play an important part in our society ? Give examples."


My, my, my. Certaines copies ont déjà été rendues, et je ne résiste pas à la tentation de lire la première de la pile. Celle de Laura, blonde soupirante. Elle n'a pas compris le premier sujet et répond :


"On the first text Rosa Parks was victim of the hard to do anything about segregation and racism.

On the segond text Zimmermann killed persons because racism.

The white people is very racism with black people."


Heureusement Laura a mieux appréhendé l'autre sujet, et semble y livrer le fond de sa pensée :


"For me that prejudices play an important part in they society because an person black in a white society is judice for this colour, nationaly too sex.

Too a white person in the black society is (pareil). 

This prejudices are very present in the society and (poussent) people a suicide.

People judices (entre eux) because they are jalous. They not have blond hairs, brun hairs, black hairs, or blue eyes, green eyes or tall, big, fat.

The people (deviennent) killers (a cause) this prejudices."

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21 décembre 2013 6 21 /12 /décembre /2013 16:08

Pour en finir avec la taubirologie, et en écho à cet article un peu excessif mais plein de verve, je voudrais faire part d'une observation qui m'a troublé. Le plus important des cinq rapports remis à Jean-Marc Ayrault au sujet de l'intégration est celui de la commission "Connaissance - Reconnaissance". Il a été rédigé par Mmes Chantal Lamarre et Murielle Maffessoli. On ne peut s'empêcher de se demander pourquoi ces deux personnalités ont été choisies. Passe encore pour Mme Maffessoli, directrice de l'Observatoire régional de l'intégration et de la ville en Alsace ; la thématique du rapport ne lui est pas étrangère. Mais qu'est-ce que Mme Lamarre, directrice de la Scène nationale du Bassin minier du Pas-de-Calais, essentiellement connue pour avoir créé un festival consacré aux arts de la rue dans la ville de Béthune, vient faire là-dedans ?

 

On remarque quelques autres bizarreries qu'un journaliste d'investigation digne de ce nom (ce que je ne suis malheureusement pas, surtout en cette période de fêtes) se ferait un devoir d'approfondir. Ainsi le certainement très sympathique Karim Boursali, "étudiant" (excusez du peu), a-t-il participé aux travaux de la commission à la fois comme "personnalité qualifiée", "personne auditionnée à titre individuel" et "personnalité ayant transmis une contribution écrite spécifique". Certaines institutions paraissent surreprésentées ; ainsi Nacira Guénif-Souilamas a-t-elle été auditionnée en tant que vice-présidente de l'Institut des cultures d'Islam ; or Jamel Oubechou a lui aussi participé aux travaux de la commission en tant que "personnalité qualifiée", sans que son titre de président du même Institut ne soit à aucun moment mentionné (il est juste présenté comme fondateur d'une association certes fort bien subventionnée). Les réseaux locaux des co-présidentes semblent aussi avoir eu une influence déterminante dans l'établissement de la liste des auditions. On y retrouve ainsi le directeur des affaires culturelles de la ville de Grenay (Pas-de-Calais), une médiatrice culturelle dans un quartier d'Avion (Pas-de-Calais), un professeur en Art du spectacle à l'Université d'Artois (Pas-de-Calais), plus un curé et un imam de la ville de Lens (Pas-de-Calais). 


Mais cette méthodologie farfelue n'est pas ce qui m'a fait tiquer dans le rapport en question ; je voulais plutôt parler de certaines des sources intellectuelles de la réflexion qui y est présentée. Le texte cite en effet, dans un premier chapitre paradoxalement intitulé "Faire France", l’essayiste Pierre Tevanian, exégète inlassable du "racisme républicain" et compagnon de route du Mouvement des Indigènes de la République (MIR) ;  ainsi que le sociologue Saïd Bouamama, coauteur de l’impérissable Nique la France et membre fondateur de ce même MIR dont il est sur le plan intellectuel l’un des principaux inspirateurs. On s’étonne de trouver dans un texte destiné au Premier ministre et consacré à notre politique d’intégration une référence élogieuse à deux polémistes qui récusent totalement cette notion comme survivance postcoloniale. Bouamama par exemple a publié il y a déjà près de dix ans une sorte de manifeste, "L'intégration contre l'égalité" (repris sur le site de Tevanian), et a prononcé en 2009 une conférence encore plus explicite intitulée "Va te faire intégrer !" Je crois en la liberté d'expression et les deux Indigènes ont bien le droit de penser et de dire, au sujet de la France et de sa diversité, tout ce qu'ils veulent dans les limites de la loi ; mais je le redemande, doit-on trouver leurs noms dans un texte destiné à informer la politique menée par notre gouvernement ?


nique-la-France.jpg

Oui, moi aussi, je t'aime, Houria. 


Or il y a dans l’entourage de Mme Taubira une autre sympathisante du MIR en la personne de Sihem Souid, chargée de mission au Ministère de la Justice depuis le mois de mai. Dans une chronique au ton violent publiée ce mercredi par le magazine Le Point, Mme Souid a elle aussi rejeté "l’odieuse injonction ‘intégrez-vous !’" et assimilé le rejet du rapport précité à un "déferlement de haine", avant d’enfoncer le clou en taxant de racisme, non seulement "ceux qui ne supportent pas d'embaucher, de présenter à des élections, de vendre ou louer un appartement à un Français trop bronzé", mais plus globalement ceux qui "prétendent parler [au nom de la France]". Compte tenu de ce qui a été exposé dans les articles qui précèdent, je suis amené à me demander si Mme Souid parle en son nom propre ou comme porte-parole officieuse de Mme Taubira. Personnellement j’aimerais bien que la garde des Sceaux soit interrogée sur ce point, qu’on lui demande où en est sa réflexion sur la question de l’intégration, cette injonction "odieuse" et raciste hélas soutenue par 94 % des Français. Fait-elle comme sa collaboratrice partie des 6 % restants, et si oui quelle est sa légitimité en tant que membre du gouvernement ?

 

Message personnel : merci à Suzanne pour sa clairvoyance.

 

 

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18 décembre 2013 3 18 /12 /décembre /2013 22:10

Oui, je suis incorrigible : je vais encore consacrer un billet à Christiane Taubira. Vous pensez sans doute que le sujet est épuisé maintenant, qu’on peut l'oublier un peu, parler d’autre chose, à l’approche des fêtes s’abandonner à une douce euphorie et laisser l’esprit de Noël nous inspirer des pensées amicales pour tous et pour toutes. Du reste j’allais moi-même lâcher l’affaire, quand la médiatisation d’un rapport très controversé sur la question de l’intégration m’a fait changer d’avis. C’est en effet une réprobation quasi-unanime qui a accueilli ce texte. Et pourtant, il y a dix ans déjà, notre héroïne en avait écrit certaines des grandes lignes. Je me référerai de nouveau ici, on l’aura compris, au programme présidentiel défendu par elle en 2002.

 

La première partie de ce document s’intitule « Peuples et terres de France » et notre candidate semble en effet toute proche d’avancer que la notion d’unicité du peuple français, pourtant soutenue par la Constitution et par une jurisprudence fort nette, est une fiction réactionnaire bonne à jeter aux oubliettes de l’histoire : « La France est plurielle. Dans sa composition sociale, dans ses territoires. Son unité (…) suppose qu’elle reconnaisse sa diversité, s’appuie sur cette richesse et tire parti de tous les dynamismes qu’elle recèle. » Dans ces conditions, on peut bien remercier l’immigration qui, au-delà de son éventuel apport économique ou démographique au pays d’accueil, aura surtout permis de conjurer définitivement le cauchemar d’une nation homogène : « La France a changé. A cause de son histoire, de sa présence ou de son passage aux Antilles, en Guyane, dans l’Océan indien et le Pacifique, en Afrique, au Maghreb, aux Indes, en Indochine, beaucoup d’hommes et de femmes sont venus de ces autres rives jusqu’au sol européen, se mêler à ceux qui s’y trouvent depuis plus longtemps, même si, bien souvent, leurs racines sont éparses. La France est devenue, comme d’autres grandes nations du monde, un pays mêlé, où se juxtaposent les couleurs, où se côtoient les cultures, les langues et les croyances. »

 

Madame Taubira est trop fine pour ne pas voir que cette juxtaposition, que cette mosaïque d’apports migratoires inassimilés signe la fin d’une unité nationale qui est le socle social du projet républicain, et que les cultures et les croyances désormais présentes sur les « terres de France » risquent fort de se constituer en concurrentes et ennemies plutôt qu’en partenaires d’un merveilleux carnaval multicolore. Mais justement, pour bien gérer cette diversité, neutraliser ses potentialités explosives et en tirer le meilleur parti, la candidate a un projet : celui d’une « grande politique de confiance sociale, capable d’assurer la cohésion nécessaire au progrès, à la sécurité et au bien-être commun. » Fort bien, est-on tenté de dire ; quelle plus belle utopie que celle d’une société dont les membres pourraient sans réserve se fier les uns aux autres ? C’est un peu mièvre, mais une candidature de témoignage a bien le droit d’instiller une belle dose d’idéalisme entre les lignes de son programme.

Hélas ! Le consentement du lecteur de bonne volonté au projet de Mme Taubira s’arrête dès les premières lignes de son développement. Il s’avère en effet très rapidement que, si la méfiance règne en France au début du XXIe siècle, c’est uniquement à cause des préjugés des stupides indigènes. Les migrants et leurs familles doivent en effet « avoir confiance en eux[-mêmes] », surmonter une timidité mal fondée et se convaincre enfin que ce pays est pleinement le leur ; ils n’ont au fond d’autres torts que leurs complexes d’étrangers. En revanche les « enracinés de plus longue date sur le sol français », qui « demeurent parfois perplexes ou méfiants en face d’allures ou de parlers inattendus, lorsqu’il s’agit d’embaucher, ou d’accepter un locataire », sont simplement invités à se défaire de leurs ornières. De toute évidence c’est à cause d’eux que ça ne marche pas. Les responsabilités sont unilatérales, il y a les exclus d’un côté et les méfiants xénophobes de l’autre. Tout va bien. On peut passer aux solutions.

 

La première consisterait à créer un « Ministère des droits des personnes et de la cohésion sociale » chargé de lutter POUR l’égalité et CONTRE les discriminations, mais aussi de « compenser les handicaps et favoriser les rattrapages sociaux » - formule dont le vague paraît avoir été soigneusement poli pour introduire l’idée de discrimination positive généralisée sans avoir à employer de termes trop précis et un peu dégoûtants. Sur d’autres points, en revanche, Madame Taubira a su se montrer nettement plus précise. J’en retiendrai trois.

 

En matière d’éducation, d’abord, elle demande une « affectation prioritaire de moyens (…) aux établissements situés dans les zones à besoins sociaux spécifiques ». C’est bien le moins que puisse faire une candidate classée à gauche. Mais ce qui paraît assez neuf, c’est qu’elle mentionne comme constitutif d’un « besoin social spécifique » une « forte densité de population d’origine immigrée » (recensée de quelle façon, voilà qui demanderait d’intéressantes précisions ; c’est en tout cas une première forme d’affirmative action).

Par ailleurs, les élèves mieux encadrés grâce au surcroît de moyens accordé à leurs écoles bénéficieraient aussi de ce que la candidate appelle « une certaine personnalisation de la formation ». Cela signifierait concrètement que les programmes pourraient être partiellement adaptés en fonction de la demande des parents et, dans le secondaire, des élèves eux-mêmes. A ce stade, l’enseignant que je suis se dit que la plupart des parents (en particulier ceux des familles modestes) demanderaient sans doute des cours de français ou de mathématiques supplémentaires afin que leurs enfants réussissent bien dans ces matières fondamentales et avancent plus facilement dans leur scolarité ultérieure. Mais ce n’est pas du tout à cela que pense Mme Taubira, qui souhaite plutôt favoriser l’enseignement scolaire de la diversité : « Ainsi pourront être enseignées, à côté d’un tronc commun de disciplines fondamentales, les langues régionales ou parentales, les histoires et cultures particulières, de même que des langues étrangères, ou telle discipline artistique ou de toute autre nature [on admirera au passage l’insertion de cet alibi cultureux], et ce, quel que soit le lieu de scolarisation de chacun : l’apprentissage de l’arabe, du corse, du breton ou du créole est aussi utile et légitime à Paris qu’à Alger, Bastia, Rennes ou Pointe-à-Pitre. » Ce projet est énoncé à trois reprises dans le programme présidentiel de Mme Taubira ; c’est dire s’il lui tient à cœur.

 

Les enseignants qui, par sentiment républicain, seraient tentés d’opposer une résistance passive à cette dénationalisation partielle du système éducatif français, auront intérêt à s’équiper d’une bonne dose de cran. Ils seront en effet pris en étau entre, d’un côté, des chefs d’établissement au pouvoir renforcé, vis-à-vis de qui ils seront liés par un engagement de type contractuel ; et de l’autre côté des « communautés éducatives de responsabilité (…) associant élus locaux, parents d’élèves, enseignants [et] élèves », qui auraient pour mission d’adapter les programmes au contexte local. Madame Taubira est actuellement et de fort loin l’un des ministres les plus populaires dans les salles des profs des établissements scolaires français ; espérons pour elle que ses propositions éducatives de 2002 ne remontent jamais à la surface…

 

Deuxième point sur lequel les propositions de Mme Taubira retiennent l’attention : ce qu’elle appelle la « démocratie pour tous ». La candidate radicale est une authentique girondine, elle souhaite que l’Etat délègue beaucoup à des collectivités territoriales « fortes de leurs identités et libre de leur développement économique », et dotées du « pouvoir d’édicter des règles générales » (en clair, de faire leur propre loi) dans de multiples domaines. Son modèle assumé, ce sont les « grandes républiques fédérales », car –dit-elle- « il faut se garder de confondre égalité et uniformité ». Comme par ailleurs elle appelle de ses vœux une Europe fédérale et une « organisation politique universelle » compétente dans le domaine économique et scientifique, on peut dire qu’elle ne laisse vraiment pas grand-chose à l’Etat-nation. Certes la candidate demande à ce que ce dernier soit « renforcé dans ses missions essentielles », mais ces missions consistent pour l’essentiel dans la mise en pratique de « principes républicains » à géométrie variable ; pour le reste elle n’a pas de mots assez durs pour « l’étroit carcan de l’Etat-nation » ou « le repli sur lui-même d’un vieil Etat persuadé qu’il peut encore, à lui seul, infléchir la marche du monde. » C’est donc dans la pleine continuité de son ancien engagement de militante autonomiste guyanaise que Mme Taubira encourage toutes les forces centrifuges, régionalistes ou européennes.

 

Et c’est en pleine cohérence avec cette logique décentralisatrice qu’elle avance un projet assez stupéfiant de fédéralisation des grandes villes. Selon elle, les problèmes de sécurité endémiques dans certaines banlieues sont dus avant toute autre chose au fait que leurs habitants ne se sentent pas acteurs de leur destin, qu’ils sont exclus de la gestion des affaires publiques par ceux qui logent dans des quartiers plus favorisés. Il faut donc confier à ces pauvres gens les clés de leurs quartiers et tout ira mieux. « La loi devra en conséquence prévoir, pour les agglomérations urbaines, la création pour chaque ensemble résidentiel cohérent d’au moins mille logements d’une nouvelle collectivité publique, dite mairie de quartier, administrée par un conseil élu par les habitants qui y résident, le droit de vote étant reconnu à toute personne, ainsi qu’aux membres de son foyer en âge de voter [la majorité légale ayant été abaissée à 17 ans], y résidant depuis au moins un an et acquittant une contribution directe locale. » Et les prérogatives de cette nouvelle institution ne seraient pas minces, puisqu’elle aurait notamment pour mission de créer et gérer des « maisons de services publics » aux fonctions multiples (aide sociale, crèches, assistance juridique, formation aux nouvelles technologies, pépinière d’entreprises et d’associations, etc).

 

Avec quel argent financer ce beau projet ? Mme Taubira ne le dit pas, mais il est évident que ce ne serait pas avec les maigres ressources des résidents, et qu’il faudrait donc s’attendre, une fois de plus, à des transferts massifs de capitaux en direction des quôrtchés populaires.

Les Beaudottes à Sevran, les 4.000 à Aubervilliers, ou les quartiers Nord de Marseille s’auto-administrant au frais des bolosses des classes moyennes, sans qu’il soit à aucun moment question d’une quelconque contrepartie (quid par exemple si les caillassages de pompiers survivent à l’ouverture des maisons de services publics, ou si ces dernières partent en flammes dans les six mois qui suivent leur ouverture ?) : on voit ce qu’implique aux yeux de notre candidate le rétablissement de la « confiance sociale ».

 

Mais ce n’est encore rien au regard du troisième point que j’aimerais aborder à présent. Madame Taubira, on l’aura compris à la lecture de ce qui précède, est favorable à la préservation et à l’épanouissement des identités et des cultures particulières. Enfin ! Pas toutes. L’identité et la culture nationales françaises ne sauraient en effet être considérées que comme un infernal creuset uniformisateur. Je cite cette phrase comme magnifique exemple de contradiction interne : « Les aspirations identitaires sont trop fortes et trop légitimes, à l’heure d’une mondialisation écrasante, pour qu’elles puissent être ignorées ou absorbées dans une culture nationale unique et uniforme, qui serait tout aussi réductrice que l’est celle des multinationales alimentaires ou des ‘majors américaines’. »

Refrain : Riche de sa diversité / Larirette, larire-e-ette / La France a beaucoup changé / Larirette ukulélé. Couplet suivant : l’un des aspects les plus détestables du corpus culturel national, c’est la laïcité telle qu’elle est ordinairement pratiquée en France, parce qu’elle fait obstacle à la pleine reconnaissance des identités religieuses. Conséquences logiques : la République doit « permettre l’égal exercice de tous les cultes » ; or les catholiques sont injustement avantagés par leur antériorité et l’existence d’un héritage matériel ; donc « Partout où la demande sociale en apparaît, des mosquées, comme tous autres lieux de culte, doivent être édifiées, grâce à la collectivité publique plutôt que par d’incertains concours extérieurs. » Imparable.

 

On voit les effets possibles et probables de la combinaison des trois mesures que l’on vient de détailler : dans des quartiers rendus semi-autonomes par la création des « mairies de quartier », les habitants, fortement encouragés par les pouvoirs publics à entretenir leurs cultures originaires, décideraient l’enseignement de ces dernières dans les écoles de leur secteur grâce aux « communautés éducatives de responsabilité », avant de se retrouver le vendredi à la mosquée bâtie pour eux aux frais de la princesse. Il est assez tentant de penser qu’une politique de cette nature constituerait assez rapidement le territoire français en un collage de bantoustans. C’est pourtant ainsi que naguère Mme Taubira décrivait un pays réconcilié avec lui-même et assumant enfin son multiculturalisme.

 

Il faut enfin noter que le financement de cette politique, et d’autres mesures de même farine égrenée dans le programme présidentiel de 2002, ne pose pas le moindre problème. C’est en effet un aspect méconnu de notre existence collective, mais sachez-le, on paie trop peu d’impôts en France : « l’Etat français n’a pas les moyens de ses missions essentielles. (…) [Il] dispose d’un pourcentage de la richesse nationale comparable à celui constaté dans beaucoup de pays dits en développement ! » La candidate laisse entendre assez clairement que l’on doit s’attendre, si elle est élue, à un relèvement du niveau de l’imposition d’environ 25 %. Il est vrai qu’on sortait en 2002 d’une période de vaches grasses, l’une des rares de notre histoire où le gouvernement ait pu se permettre de supprimer certains impôts. Mais tout de même, vouloir les relever aussi fortement pour relancer le marché de l’immobilier religieux…

 

Pour en revenir à notre point de départ, celui qui a, en 2013, la curiosité un peu perverse de se plonger dans l’ancien programme présidentiel de Christiane Taubira ne peut s’empêcher d’être frappé par la similitude entre les idées proposées alors et certaines des pistes ouvertes par les rapports remis au premier ministre au sujet de la politique d’intégration. Le premier demandait la création d’un « Ministère des droits des personnes et de la cohésion sociale » ; les seconds proposent une « Cour des comptes de l’égalité ». Le premier veut construire des mosquées sur fonds publics, les seconds demandent que la laïcité soit assouplie pour permettre le port du voile à l’école et que des « journées portes ouvertes » soient organisées dans tous les lieux de culte. Le premier fait entrer la diversité culturelle et linguistique à l’école, les seconds renforcent la place des migrations et de la colonisation dans les programmes, et favorisent l’enseignement de l’arabe et du créole. Le premier ne veut considérer la diversité désormais incontestable de la population française que comme une beauté, une richesse, une ressource ; les seconds sont bien d’accord. On ne peut que s’incliner devant le sens de l’anticipation qui a permis à Mme Taubira d’aboutir avec dix ans d’avance aux mêmes conclusions que Mmes Lamarre, Mafessoli et leurs collègues.

 

Si j’étais un interviewer politique, j’aurais très envie de demander à Mme Taubira si ses idées ont évolué depuis 2002, et ce qu’elle pense au juste des fameux rapports. Rien ne permet de penser que son point de vue ait évolué. A mon avis, elle pourrait signer chaque page ou presque des « relevés de conclusion sur la refondation de la politique d’intégration ». Elle ne peut l’avouer d’emblée car le président a envoyé ce texte aux oubliettes ; mais elle n’est pas femme à se taire, son nouveau statut d’icône l’autorise à certaines transgressions, et le sujet va revenir sur le tapis à l’occasion du séminaire sur l’intégration du 9 janvier –où Mme Taubira sera évidemment invitée en qualité de Ministre de la Justice.

 

 

Quelqu’un se dévoue ?

 

Jospin--21-avril.jpg

I am Laïonel Djospin, and I approve this message.

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30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 19:36

Connaissant mal Mme Taubira et désirant remédier à cette ignorance, je me suis penché sur un document où elle a eu l'occasion d'exprimer sa vision de la France et des transformations qu'elle y apporterait si le pouvoir devait parvenir entre ses mains : il s'agit du programme qu'elle a défendu lors des élections présidentielles de 2002. Il est très vraisemblable qu'elle en a été la principale voire l'unique rédactrice.


Dans un style que l’on peut trouver, selon ses goûts littéraires, flamboyant ou pompeux (j’incline vers la deuxième appréciation), Christiane Taubira commence par expliquer pourquoi elle est candidate. C’est effectivement une question intéressante. Elle ne bénéficie alors que d’une mince notoriété, si ce n’est pour avoir été la rapporteure de la loi « tendant à la reconnaissance des traites et des esclavages comme crimes contre l’humanité » -loi mémorielle au mieux inutile et dont le seul effet concret est d’avoir provoqué quelques années plus tard des poursuites judiciaires contre un historien ayant commis la faute de bien faire son métier. A part cela, la quasi-totalité de ses interventions de députée (questions écrites et questions au gouvernement) au cours des Xe et XIe législatures, c'est-à-dire de 1993 à 2002, a porté sur les DOM et en particulier sur sa chère Guyane ; ce qui n’a évidemment pas contribué à la faire connaître ou apprécier en métropole, ni à la désigner comme une postulante crédible à une candidature présidentielle.


Mme Taubira a de surcroît été investie par le parti radical de gauche sans en être membre, et contre l’avis de plusieurs des figures de cette formation politique (Emile Zuccarelli qui préfère se rallier à Chevènement, Roger-Gérard Schwartzenberg qui avec une certaine clairvoyance critique une candidature créant division et confusion à gauche). Poussée par Jean-Michel Baylet, président du parti mais empêtré dans une vilaine affaire d’abus de bien sociaux, elle est également parrainée par… Bernard Tapie, officiellement retiré de la politique active depuis un passage en prison consécutif à l’affaire OM-VA. Notre Nanard national n’a pas oublié que celle qui n’était alors qu’une jeune parlementaire fut la quatrième de sa liste aux élections européennes de 1994. Les ambitions présidentielles de son amie (c’est encore ainsi qu’il l’appelle quand l’occasion se présente) suscitent son enthousiasme : « Moi, quand Jean-Michel m'a parlé de ta candidature, j'ai dit c'est fabuleux, parce que tu es une femme, que tu es black (...) C'était le symbole idéal. (…) Tu dois être celle qui va intéresser sur ton nom des gens que personne n'intéresse. Et ça représente quoi ? 4... 5 millions de personnes ! » On observe au passage avec un certain intérêt que ce ne sont pas les méchants racistes de la Manif pour tous qui ont, les premiers, racialisé le discours au sujet de l’actuelle Garde des Sceaux : ce sont ses amis et promoteurs.

Mais passons, et revenons-en au programme présenté en 2002 par Mme Taubira, et aux motivations profondes de sa candidature.

 

Ce texte commence par rappeler un fait d’actualité brûlant : les sifflets contre la Marseillaise, lors du match de football France-Algérie, au mois d’octobre 2001, soit six mois avant le premier tour. Christiane Taubira manifeste son empathie à l’égard des voyous maghrébins, qu’elle compare aux athlètes noirs américains brandissant leur poing ganté lors des Jeux olympiques de Mexico : mêmes injustices subies, même déni de la bonne société, même révolte des victimes. Puis elle se lance dans une tirade assez sidérante si l’on veut bien se souvenir 1) qu’elle se proposait alors de devenir chef de l’Etat français 2) qu’elle avait été pour cela investie par l’une des composantes de la « majorité plurielle » de Lionel Jospin. J’en cite ici trois paragraphes, qui donneront une idée assez claire de l’ensemble :

 

« Quand comprendront-ils [ce pronom désigne "ceux qui gouvernent le pays "] que ce n’est pas en cabotinant au nom de la France et en traitant de sauvageons une partie de ses enfants humiliés, en réclamant pour eux des maisons de correction, en jetant sur leurs parents, leurs amis, leurs voisins un regard uniformément réprobateur, en exigeant d’eux respect de la loi et des biens sans vraie contrepartie éducative ni perspective d’insertion, en ignorant leurs succès dans les arts, les sciences, les techniques, la littérature, outre le sport et la musique, quand comprendront-ils que ce n’est pas en occultant la déshérence de ceux qui ont cru aux vertus de l’effort, à la méritocratie républicaine, à l’ascenseur social, que ce n’est pas en les stigmatisant aveuglément qu’ils apaiseront les légitimes sentiments de révolte, qu’ils réduiront l’illusion protectrice des citadelles identitaires ?

Quand comprendront-ils qu’ils n’obtiendront nulle soumission à menacer les parents de suspendre les allocations familiales, sans assurer à leurs enfants l’égalité des chances, sans leur reconnaître le droit d’être eux-mêmes, simplement d’être, de conserver l’héritage précieux d’une histoire, d’une langue, d’une religion ? Quand comprendront-ils que la violence d’un urbanisme qui a bâclé des forteresses au bord des autoroutes, reléguant ensemble, soi-disant par hasard, des familles d’origine coloniale ou d’origine française rurale, les oubliés du progrès, les blessés de la croissance, les bernés de la prospérité ? Quand comprendront-ils que Loft story et Star Academy ne sont que des mirages plus fertiles en frustrations qu’en espoir, et qu’une partie de la jeunesse de France peine à croire qu’elle a droit à sa juste place au soleil de la vie ?

Car c’est bien d’elle qu’il s’agit d’abord. De cette jeunesse de France refoulée dans la honte de parents soumis aux impôts locaux mais privés de droits civiques, acculée au ressentiment des contrôles incessants, forcée à s’habituer à la peine de mort sans sommation, tentée par la loi du talion et les charmes du caïdat. »

 

 

D’un côté, une jeunesse innocente, vertueuse et débordante de talent ; de l’autre côté, de méchants « ils », proprement innommables, qui discriminent, insultent, humilient, relèguent, trompent par des promesses faites sans intention de les tenir, piétinent des droits aussi fondamentaux que celui à l’instruction, assimilent atrocement et finalement assassinent. Houria Bouteldja ne dirait pas mieux : c’est ce que l’on serait tenté d’appeler du lepénisme inversé.

On se trouve face au paradoxe d’une déclaration de candidature à une fonction symbolisant l’unité de la nation française, qui dès ses premières lignes oppose les Français les uns aux autres, en répartissant les rôles en victimes et bourreaux. Bien sûr on pourrait arguer que seuls certains politiciens français sont visés par cette charge (on reconnaît notamment, dans les lignes qui viennent d’être citées, les profils de MM. Chevènement et Chirac). Mais c’est en fait le portrait d’une société structurellement raciste et hostile qui nous est faite ici : ce n’est pas qu’il y ait des injustices, c’est que l’injustice est partout, et on ne peut vraiment croire que pareil système se soit échafaudé sans l’assentiment des Français.


Cette violence est d’autant plus étonnante que, en d’autres temps, Mme Taubira avait donné de l’immigration et de ses conséquences sociales un tableau nettement plus équilibré. En 1993, alors qu’elle n’était encore candidate qu’au mandat de député pour la première circonscription de la Guyane, pour le compte du mouvement Walwari (une formation locale vaguement de gauche, vaguement autonomiste), elle avait en effet co-signé un manifeste dont elle était sans doute aussi la principale rédactrice –le style en est inimitable. On y lit notamment pages 20-21, après un éloge convenu du métissage culturel créole et avant quelques larmes convenues sur la souffrance des migrants, les phrases suivantes :


« L’immigration, dans ses débordements actuels, risque de battre en brèche les efforts collectifs pour la convivialité.

L’immigration, ce n’est pas un slogan.

C’est une menace réelle ou vécue sur la conscience de l’identité collective.

C’est une source de panique pour le repli sur soi.

C’est une source de profits.

C’est une arme de chantage.

C’est un bouc émissaire.

C’est un spectre qui empêche les agriculteurs isolés de rejoindre leur abattis. »


Il est évident que les contextes guyanais et métropolitain sont extrêmement différents, mais pourquoi ce qui est inquiétude légitime pour les gens de Cayenne ou de Saint-Laurent du Maroni devient-il déplorable exclusion xénophobe à Créteil ou à Bobigny ? Le sort du retraité isolé empêché de rejoindre sa supérette mérite-t-il moins de compassion que celui du paysan ultramarin ?

En fait, notre héroïne paraît avoir bien appliqué les conseils de son spin doctor bénévole Bernard Tapie : il faut viser le vote d’un certain segment de la population et y aller à fond, flatter la jeunesse issue de la diversité et les antiracistes à poil dur, quitte à s’aliéner tous les autres. Diviser pour mieux racler. Une bien belle stratégie, qu’il serait dommage de n’utiliser qu’une fois.

 

Quel moyen, finalement, d’échapper à la guerre civile larvée que nous décrit Christiane Taubira ? Son programme présidentiel propose quelques pistes qui, comme on le verra sous peu, ne manquent pas d’intérêt ; mais l’espoir principal, pour la cohésion de la société française et le salut de la République, c’est Christiane Taubira elle-même. La candidate se présente en effet sans vergogne en garante et presque en incarnation d’une possible réconciliation nationale : « moi qui par choix, par fidélité et par nécessité, passe d’un univers à l’autre, je sais que je dois être là, visible et audible, pour dire (…) que cette diversité culturelle donne de la fragrance à la variété des territoires » (oui, elle a vraiment écrit ça). On reste interdit devant les prétentions messianiques qui sont ici exprimées. Mais elles se situent dans la continuité du discours politique tenu par Christiane Taubira depuis ses débuts nationaux. Dans le document de 1993 cité plus haut, et suggestivement intitulé « Charte pour un souffle nouveau », le futur député est désigné comme « l’Élu », et les références bibliques affleurent. Et en 2013, lors du séminaire organisé par Bernard-Henri Lévy et sa revue La règle du jeu, celle que la République a élevé à la tête de l’un de ses ministères régaliens déclare encore : « j’ai l’impression d’être malgré moi le vecteur, le motif, d’un grand moment d’interrogation sur nous-mêmes. »


Il est vrai que, désormais, Christiane Taubira aurait tort de réfréner ses élans, car une bonne partie de la gauche gouvernementale et intellectuelle semble lui avoir octroyé, et avec quel enthousiasme, le statut exceptionnel auquel elle prétend. Ainsi l’un de ses premiers mentors, Jean-Michel Baylet, a-t-il pu déclarer lors du meeting de la Mutualité : « Oui, Christiane, nous t’aimons (...) Nous sommes tous Christiane Taubira et c’est une armée de Christiane Taubira qui va se dresser devant eux. » Auprès d’une assemblée d’individus sensés, pareille déclaration aurait dû provoquer une immense crise d’hilarité, suivie de l’internement du comique. Mais M. Baylet a été applaudi, et il court toujours.

 

(Un souvenir personnel, sur les débuts de cette épidémie d’antiracisme dévoyé. Nous sommes à l’automne 2002, mon amie Rebecca m’a invité à dîner. Elle forme avec Arnold un couple en bon chemin vers les sommets de la réussite sociale : elle est juriste et a intégré un cabinet spécialisé dans le droit des affaires, il fait du conseil aux entreprises, ils gagnent tant d’argent qu’alors qu’ils ont à peine trente ans ils ont déjà pu s’acheter un vaste et bel appartement dans le quinzième arrondissement de Paris. Ils bossent comme des fous, ils voient très peu leurs enfants, et ils ont donc embauché une nounou algérienne, qui ne travaille que pour eux et passe parfois quatorze heures par jour avec les garçons. Avec un certain tact, Rebecca a refusé de me dire combien elle payait cette personne ; ce serait vexant d’apprendre qu’elle gagne deux fois plus que moi, qui ne suis à cette date qu’un rien du tout au smic, logeant en petite couronne avec ma femme chômeuse. -Bref je suis jaloux, j’ai de moins en moins de choses à dire, et je tente de relancer une conversation languissante en lui demandant pour qui elle a voté aux élections présidentielles. Moi-même je m’en veux un peu d’avoir donné ma voix à Jean-Pierre Chevènement ; c’est dans ses idées que je me retrouvais le mieux, mais je me sens coupable d’avoir contribué à l’injuste élimination de Lionel Jospin, l’un des moins mauvais dirigeants que la France ait eu depuis plusieurs décennies. En réponse à ma question, Rebecca me dit, avec un sourire de fière malice, qu’elle a voté

« -Tubiani.

-Tubiani ? Il y avait un candidat qui s’appelait Tubiani ?

-Euh, non, attends, je me trompe… Tabiro ?

-Ah, mais non ! Tu veux parler de Christiane Taubira !

-Oui ! Voilà ! C’est elle !

-Ah bon. Mais, euh… pourquoi ? Qu’est-ce qui te plaisait chez elle ? »

Elle a un geste évasif. La politique ne l’intéresse pas beaucoup. Et elle ne peut pas me dire la vérité, qui est qu’elle trouvait transgressif et amusant de voter pour la première femme noire à avoir jamais postulé à la fonction. Elle préfère me parler des vacances passées dans une île lointaine, Caraïbes ou Mascareignes, où sa famille se retrouve et se ressource.

 

Je n’insiste pas. Je ne verrai plus beaucoup Rebecca par la suite. J’ignore ce qu’elle est devenue. Le plus probable est qu’elle soit restée riche, apolitique et audacieuse.)

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27 novembre 2013 3 27 /11 /novembre /2013 00:00

C’est demain qu’aura lieu à la Mutualité un grand meeting organisé par le Parti socialiste pour dire NON ! aux extrémismes et soutenir Christiane Taubira contre les attaques racistes dont elle a été victime. Les personnes allergiques à la moraline sont invitées à quitter au plus vite Paris intra muros.


Je veux affirmer, de façon liminaire, que je considère Mme Taubira comme un être humain à part entière, et même comme une femme politique assez brillante. J’étais contre le mariage dit « pour tous », mais je dois reconnaître qu’elle l’a défendu avec éloquence et pugnacité. De toute façon une personne capable de citer René Char en plein hémicycle mérite le respect. Elle a presque réussi à faire oublier que la justice est un sujet qui ne l’a jamais beaucoup intéressé (dix lignes dans son projet présidentiel 2002, aucune intervention remarquable à ce sujet en 19 ans de députation) et que selon toute apparence elle n’a été nommée là qu’en raison de l’abaissement qu’une autre femme issue de la diversité avait préalablement fait subir à ce ministère.


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Qui, moi ?

 

J’espère aussi que les marques de soutien qu’a reçues la garde des Sceaux ces derniers temps ne lui auront pas trop tourné la tête. Encensée par Christine Angot et Virginie Despentes (ce qui, pour une lettrée, doit être absolument atroce), défendue par Bernard-Henri Lévy qui voit en elle le modèle d’un futur buste de Marianne, appelée à la présidence de la République par Frédéric Bonnaud des Inrockuptibles, élue produit femme de l’année par le magazine Elle, accueillie à l’Assemblée nationale par une ovation debout, portraiturée par le New Yorker avec le titre « How racist is France ? », et même officiellement défendue par le Haut commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme, Christiane Taubira serait sans doute immédiatement transférée au Panthéon s’il venait à lui arriver malheur avant la fin de la mandature, et si j’avais un avis à lui donner ce serait de regarder avec beaucoup d’attention ce que son conseiller en communication met dans le thé qu’il lui sert. Vraiment les outrages subis ont donné lieu au paiement d’un pretium doloris qui me paraît d’ores et déjà tout à fait convenable. Je crois que Mme Taubira incarne désormais à la perfection ce qu’une certaine gauche de CSP++ intelloïdes attend comme le nourrisson attend un sein : le surgissement messianique d’un(e) Obama français(e), la possibilité de simplifier des questions politiques et sociales extrêmement complexes en batailles éthiques entre gentils et méchants, et la preuve irréfutable que les heures les plus sombres sont bel et bien revenues –si tant qu’est que l’aiguille se soit jamais déplacée d’un millimètre, d’ailleurs.

Taubama.jpg

Hope dope : any medication taken to lessen the effects of depression.


En ce qui me concerne, je ne comprends tout simplement pas ce que veulent dire les gens qui déplorent une montée du racisme et de l’intolérance en France. Quelles sont les pièces du dossier ? La couverture d’un fanzine pétainiste tirant à 5.000 exemplaires, et dont tout le monde ignorerait l’existence sans les twitts d’une escouade de vigilants patentés ; les divagations bananières d’une petite fille mal élevée ; deux ou trois pages Facebook de militants UMP ou FN. Je trouve les charges extrêmement maigres pour incriminer un pays entier. N’est-ce pas le type même de stigmatisation collective contre quoi tonnent les antiracistes quand elle cible les Algériens ou les Sénégalais ?


Et puis notre pays, je trouve, est en l’occurrence très injustement diffamé, car il sait se montrer sympathique aux représentants de ses diversités, comme on dit aujourd’hui. Considérons par exemple le monde politique français, réputé être l’une des citadelles d’où les méchants de souche aspergent d’huile bouillante tout nouvel arrivant, tout pauvre pas comme nous.


Laurent Fabius, bien que catholique lui-même, est le fils d'un Ashkénaze et d'une Américaine, ce qui ne l'a pas empêché de faire une assez belle carrière et de finir par devenir ministre des affaires étrangères d'une nation réputée xénophobe, antisémite et antiaméricaine. Le ministre des finances Pierre Moscovici est juif. La garde des Sceaux, Christiane Taubira, est donc une femme guyanaise noire. Le ministre de l’intérieur, Manuel Valls, est né espagnol et n’a été naturalisé qu’à l’âge de vingt ans. La ministre de la culture, Aurélie Filipetti, porte en bandoulière ses origines italiennes, dont elle a même fait un roman. La porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, a gardé sa double nationalité franco-marocaine. A quoi il faudrait ajouter, parmi les seconds couteaux, une ministre des PME (Fleur Pellerin) née en Corée, un ministre des anciens combattants (Kader Arif) fils de harki, une ministre de la francophonie (Yamina Benguigui) d’origine algérienne et une ministre déléguée « à la réussite éducative » (George Pau-Langevin) guadeloupéenne. En dehors du gouvernement, le président de l’Assemblée nationale (Claude Bartolone) est né à Tunis dans une famille venue de Sicile, le président du Parti socialiste (Harlem Désir) est d’origine martiniquaise ; et parmi les 75 secrétaires nationaux du parti majoritaire, on compte Pouria Amirshahi, Malek Boutih, Amale Chebib, Laurent Cohen, Carlos da Silva, Elsa di Méo, Mine Günbay, Corinne Narassiguin, Eduardo Rihan Cypel, Roberto Romero, Louis-Mohamed Seye, Nisrine Zaibi –toutes personnes dont le patronyme n’évoque pas précisément le terroir saintongeais ou morvandiau. Au sein de la majorité, Europe Ecologie - Les Verts est dominé par les personnalités d’Eva Joly (naturalisée française à 24 ans, tout en conservant la nationalité norvégienne), de Daniel Cohn-Bendit (juif allemand) et de Jean-Vincent Placé (né à Séoul). Le principal parti d’opposition est présidé par Jean-François Copé (d’origine juive algérienne et roumaine) et dominé par la figure de l’ancien président, fils d’un immigré hongrois.

Au niveau local, les deux premières villes de France ont élu des maires homosexuels, l’un assumé (Bertrand Delanoë), l’autre plus discret (Jean-Claude Gaudin). La prochaine élection municipale parisienne verra s’opposer deux femmes, l’une (Anne Hidalgo), née de parents immigrés espagnols et naturalisée à l’âge de douze ans, et l’autre qui ne perd pas une occasion de rappeler son ascendance aristocratique polonaise. Lointain outsider, l’écologiste Christophe Najdovski est quant à lui né de parents yougoslaves. La quatrième ville de France, Toulouse, est dirigée par Pierre Cohen, né à Bizerte d’un père juif tunisien. La cinquième, Nice, est dirigée par Christian Estrosi, fils d’un immigrant italien. Reims, la conservatrice cité des sacres, a porté à sa tête Adeline Hazan, fille d’un Juif égyptien.


Je suis désolé de devoir pratiquer ce comptage ethnique, je suis bien conscient de ce qu’il a de sordide, et je précise qu’à titre personnel je n’ai évidemment jamais déterminé mon vote en fonction des origines, de la religion ou de l’orientation sexuelle des candidats en présence. Mais comment répondre autrement à ceux qui voient dans l’exclusion xénophobe la réalité intime de la France ? Et puis ce n’est pas moi qui ai commencé.

Les-cabinets-blancs-de-la-Republique.jpg

Tous ces sales blancs ont la banane ! Non, je déconne.

 

Si nous changeons de domaine et que nous considérons le monde du chaud bizinesse, nous voyons que la liste des personnalités préférées des Français est dominée, pour l’année 2012, par Jean-Jacques Goldman (1er), Omar Sy (2ème), Gad Elmaleh (5ème), Simone Veil (6ème), Dany Boon (9ème) et Yannick Noah (10ème). Et encore, il n’y a pas si longtemps, il y avait une naine stupide dans le lot. C’est dire l’ouverture d’esprit de nos concitoyens.


Certes, les opinions moyennes de la population française diffèrent assez nettement de celles d’un éditorialiste de Libération, on s’en aperçoit en lisant le dernier rapport que la Commission nationale consultative des droits de l’homme a consacré à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Ainsi 65 % des personnes interrogées pensent-elles que certains comportements peuvent parfois justifier des réactions racistes, 74 % que les gens du voyage forment un groupe à part, 60 % que les étrangers ne font pas suffisamment d’efforts pour s’intégrer, 69 % qu’il y a trop d’immigrés en France, 73 % que beaucoup d’immigrés viennent chez nous uniquement pour profiter de notre protection sociale, 54 % que l’immigration est la cause principale de l’insécurité, etc. La prétendue sous-représentation de la diversité dans les médias et en politique indigne au maximum une personne sur cinq. Il se trouve même une écrasante majorité de 94 % de salopards nazis pour refuser tout net les beautés du multiculturalisme et affirmer qu’« il est indispensable que les personnes qui viennent vivre en France adoptent les habitudes de vie françaises ».

Mais la même source fournit aussi des chiffres qui montrent de façon certaine que les Français, dans leur immense majorité, ne sont absolument pas racistes. 61 % estiment ainsi que toutes les races se valent et 27 % qu’il n’y a pas de races humaines. 60 % pensent qu’il est nécessaire de lutter énergiquement contre le racisme, 75 % qu’il faut punir avec sévérité les insultes racistes publiques, et 90 % environ blâment les discriminations à l’embauche. 72 % affirment qu’il faut permettre aux musulmans de pratiquer leur religion dans de bonnes conditions et 70 % considèrent que les adeptes de l’Islam sont des Français comme les autres (la proportion monte à 85 % au sujet des Juifs). Une majorité des deux tiers affirme (ou reconnaît, comme on voudra) que la présence d’immigrés en France est un facteur d’enrichissement culturel !


En définitive, les chiffres fournis par la CNCDH sont très clairs : dans leur écrasante majorité, les Français sont fermement convaincus que la valeur d’un individu ne dépend pas de ses origines, l’expression publique du racisme leur fait horreur, ils veulent que les discriminations soient punies et que chacun puisse exercer ses droits, en particulier dans le domaine religieux. MAIS ils estiment qu’il y a désormais trop d’immigrés et d’étrangers dans leur pays et que ceux-ci ne font pas les efforts nécessaires pour s’assimiler. Ils veulent que la France, même peuplée de gens venus de tous les coins du monde, reste elle-même. Qui peut raisonnablement les en blâmer ? 


Certes le même rapport montre une augmentation récente des actes et des menaces racistes. Mais à mon sens le fait le plus important qui ressort de ces pages est le nombre extrêmement faible de ces manifestations. En 2012, la hausse a été de 23 % ; mais outre qu’elle fait suite à deux années de baisse, elle se traduit par un total, pour toute la France (65 millions d’habitants), de 1539 « actes et menaces à caractère raciste, antisémite et xénophobe » recensés par le ministère de l’Intérieur. Encore faut-il préciser que les « menaces », qui comptent pour les trois quarts de ce total, sont un terme générique désignant les « propos ou gestes menaçants, graffiti, tracts, démonstrations injurieuses, exactions légères et autres actes d’intimidation », et que le détail du rapport montre qu’il s’agit dans plus de la moitié des cas d’« inscriptions » et de « dégradations légères » -en clair des tags débiles. Quant aux « actions », c'est-à-dire les manifestations xénophobes les plus graves, celles que décrit le rapport n’évoquent pas vraiment le Ku Klux Klan. A Meximieux (département de l’Ain), deux hommes ont brisé la vitre d’une mosquée en construction. A Poitiers, un autre homme a placé au rayon halal des barquettes de pieds de porc et des tracts islamophobes. C’est très con, mais est-ce grave ? Peut-on inférer de ces faits, isolés, peu nombreux et juridiquement bénins, qu’il-est-encore-fécond-le-ventre-de-la-Bête-immonde ? Si c’est le cas, il faudrait avoir l’honnêteté de préciser que cette Bête a les dimensions d’une musaraigne.


Pour tout résumer, un exemple régional : l’Île-de-France (12 millions d’habitants, dont un bon quart de ressortissants de la diversité visible) a connu pour toute l’année 2012 (366 jours tout de même) un total de 27 « actions de violence raciste » et 8 de « violence antimusulmane ». Un mauvais esprit tel que le mien ne peut s’empêcher de rapprocher ces chiffres impressionnants de ceux de la délinquance et de la criminalité en général dans cette même région : soit, pour la même année 2012, 55.674 vols avec violence ; 6.348 incendies volontaires et attentats à l’explosif ; 135.906 atteintes volontaires à l’intégrité physique, dont 2.132 viols, 115 homicides et 431 tentatives ; 4.578 « atteintes à la dignité et à la personnalité » -chef d’inculpation général derrière lequel on trouve certes les discriminations, mais aussi la traite et l’esclavage, l’exploitation de la mendicité d’autrui, la profanation de sépultures et d’autres faits heureusement moins graves. A la lecture de ces chiffres, on ne peut s’empêcher de penser qu’il est faux de parler de racisme et de « sentiment d’insécurité », et qu’on se rapprocherait considérablement de la réalité en parlant à l’inverse d’une insécurité tout à fait réelle et d’un « sentiment de racisme ».

Un seul groupe paraît pouvoir légitimement se plaindre. Il s’agit des Juifs, contre qui ont été commis en Île-de-France, au cours de l’année 2012, 98 « actions » antisémites. Mais outre que ce chiffre est dû pour une bonne part à la concentration géographique de la communauté, il paraît important de préciser qu’une forte proportion de ces actions ont eu lieu dans un contexte précis : ainsi, écrit l’auteur du rapport, « un regain de faits à caractère antisémite [a été] constaté en mars 2012 (…) à la suite de la fusillade meurtrière commise (…) par Mohamed Merah, au sein de l’établissement scolaire israélite Ozar Hatorah à Toulouse (Haute-Garonne), qui a fait quatre morts (dont trois jeunes enfants) et un adolescent gravement blessé. (…) Il est à noter qu’en 2006 une autre affaire d’homicide avait également provoqué une hausse significative de la violence antisémite dans les deux mois qui avaient suivi la date de la commission des faits. Il s’agit du meurtre d’Ilan Halimi, jeune Juif enlevé dans la région parisienne, puis séquestré et torturé à mort en janvier 2006 par un groupe d’une vingtaine de personnes se faisant appeler ‘le gang des barbares’, dirigé par Youssouf Fofana. » Même si ce n’est pas dit explicitement, on peut supposer sans grand risque de se tromper qu’une bonne partie de nos antisémites sont des émules des deux malfaiteurs cités ci-dessus, et qu’à leur instar le problème est en bonne partie issu de la diversité plutôt que de la population française dans son ensemble.


Finalement, le PS n’a qu’un argument vaguement crédible pour défendre cette idée d’une montée du racisme, et c’est bien évidemment la montée continuelle des intentions de vote en faveur du Front national. Mais réduire le vote FN à sa dimension xénophobe est intellectuellement erroné et politiquement contre-productif. Le rapport du CNCDH déjà cité montre qu’un quart à peine des électeurs du FN partage les opinions jadis exprimées par Jean-Marie Le Pen (et jamais reprises par sa fille) au sujet de « l’inégalité des races ». Les enquêtes d’opinion réalisées après le premier tour de l’élection présidentielle de 2012 (voir ici et ) montrent que l’immigration est loin d’être le seul déterminant de ces électeurs : 27 % seulement citent ce sujet comme la raison première de leur vote en faveur de Marine Le Pen (et encore faut-il préciser, même si cela relève de l’évidence pour toute personne de bonne foi, qu’on peut demander une restriction de l’immigration sans être raciste pour autant). Les autres invoquent leur déception à l’égard de la droite modérée et de la gauche, considérées comme également inefficaces et corrompues, leur volonté de changement, leur désir d’ordre et de sécurité, leurs craintes au sujet du chômage ou du pouvoir d’achat. Beaucoup expriment aussi un patriotisme que les partis politiques qui aiment à se décerner mutuellement le titre de « républicains » semblent depuis longtemps avoir monté au grenier avec les affaires de mémé.

Bref l’affaire a été résumée il y a six ans déjà par un socialiste sensiblement plus clairvoyant que la moyenne : toutes les gesticulations antifascistes du type de celle que l’on verra demain à la Mutualité ne sont que du théâtre. Et en plus il n’est pas du tout certain que Christiane Taubira soit la meilleure actrice sur cette scène. C’est ce que je tenterai de montrer dans mes prochains articles.

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