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29 avril 2014 2 29 /04 /avril /2014 21:19

Cet article a été écrit pour Le Figaro Vox

 

Une vaste étude réalisée par Georges Fotinos montrerait une nette dégradation du climat entre parents d’élèves et directeurs d’école (et, même si la fonction de directeur comporte une dimension de représentation qui grandit le risque de conflit, on peut supposer que les constats posés peuvent être étendus à l’ensemble des enseignants du primaire). Sans vouloir le moins du monde minimiser la gravité des incidents qui peuvent jalonner la vie des écoles françaises –il serait facile d’en rappeler ici de gratinés-, je voudrais inviter à relativiser la tonalité franchement alarmiste des articles parus à ce sujet.

Les quelques chiffres qui ont filtré montrent assez clairement à qui les prend honnêtement qu’il n’y a pas de guerre entre les membres de la communauté éducative : les trois quarts des directeurs d’école interrogés disent n’avoir subi aucune agression ou une seule au cours de la dernière année scolaire. C’est heureux, et en même temps c’est remarquable s’agissant d’un métier impliquant un rapport constant au public, la gestion de nombreuses situations potentiellement conflictuelles (incidents de cour de récréation, évaluation de la performance scolaire des élèves), le tout dans un contexte de crise économique et sociale profonde et de montée de la violence. Rappelons que l’INSEE a comptabilisé, pour l’année 2012, près de 250.000 cas de « violence physique non crapuleuse » et 85.000 de « menaces et chantages ».

Par ailleurs l’« agression » subie par les directeurs consiste le plus souvent en des faits de harcèlement, c’est à dire, d’après ce que l’on peut comprendre, dans la contestation systématique de décisions prises par un enseignant ou par le directeur lui-même. Si regrettables que soient ces comportements, et ce qu’ils disent de l’attitude de certaines familles, ils ne doivent selon moi pas être mis sur le même plan que les insultes et menaces qui ont visé un directeur sur quatre et les coups qui ont touché un directeur sur 150.

Enfin, l’article du Parisien qui résume les travaux de M. Fotinos est illustré par une photographie à mon sens significative : la directrice d’une école de Seine-Saint-Denis a été visée par des tags insultants… et des dizaines de parents se sont rassemblés dans les locaux pour lui apporter leur soutien et refuser la violence. Le décalage est complet par rapport au titre vulgairement racoleur de cet article (« Les instits ont peur des parents »). Une enquête récemment publiée, et relayée par le Figaro, a montré que 73 % des parents d’élèves du primaire ont une image positive des enseignants. Encore une fois, il n’est pas question de nier la difficulté de la tâche dans certains établissements, ni la réalité des agressions subies par certains de mes collègues ; mais il serait tout aussi absurde d’utiliser l’enquête de M. Fotinos pour présenter l’école comme une citadelle assiégée par des parents vindicatifs, prompts à l’insulte voire au coup de boule. Le statut de fonctionnaire de l’Education nationale est encore protecteur, fort heureusement, et au-delà des personnes l’institution est largement respectée.

 

J’ai travaillé cinq ans dans un collège difficile de Seine-Saint-Denis, avant d’être nommé dans le lycée de banlieue sud où j’exerce actuellement ; il est plus tranquille, même s’il accueille lui aussi un public très divers. Sur l’ensemble de cette période, je n’ai pas connu plus d’une dizaine de conflits avec les parents de mes élèves. Je n’ai jamais subi de menaces ni d’insultes de leur part. Certains m’ont reproché avec véhémence les punitions que j’avais données à leurs enfants ; j’ai tenu bon, expliqué, et en général mon interlocuteur a fini par se ranger à mon point de vue.

Ce n’est évidemment que mon expérience individuelle, et je ne prétends pas qu’elle soit représentative des conditions de travail de mes quelque centaines de milliers de collègues, et encore moins du cas particulier des directeurs d’école primaire. Peut-être ai-je simplement eu de la chance ; j’ai d’ailleurs été témoin des conflits interminables où on ont été entraînés certains de mes collègues, et qui les ont parfois profondément démoralisés (voir ici ou ). Récemment encore, dans mon lycée, une mère d’élève faisait irruption dans le cours d’un collègue pour le houspiller devant sa classe ! Un évènement de ce genre vous marque à vie. Et il grossit les statistiques de la violence en milieu scolaire. 

Cependant, ces incidents restent tout à fait exceptionnels. L’immense majorité des parents sont extrêmement discrets ; bien que je sois cette année professeur principal d’une classe de terminale qui passera son bac dans deux mois, je n’ai pas dû avoir de contact direct avec plus de la moitié des parents de mes élèves (et encore, ce contact s’est parfois limité à un bref échange téléphonique). C’était la même chose quand j’étais professeur principal d’une classe de quatrième. On peut évidemment interpréter cette réserve comme un signe de désintérêt ; et dans un certain nombre de cas, c’est bien de cela qu’il s’agit, hélas. Mais beaucoup d’autres raisons peuvent en rendre compte, confiance tranquille accordée aux enseignants ou au contraire timidité de pauvres gens.

Les rencontres parents-professeurs, quand on les provoque, permettent de vérifier que   beaucoup investissent encore d’immenses espoirs dans la scolarité de leurs enfants -et c’est d’autant plus vrai qu’on a affaire aux personnes les plus humbles. -Quand je suis vraiment fatigué de ce métier, je repense aux témoignages de sympathie et de gratitude que j’ai reçus, de la part de parents parfois illettrés, parfois à peine francophones, pour le travail que je faisais avec leurs enfants. Alors je me dis que je ne souhaite vraiment rien faire d’autre que d’enseigner.

 

Une dernière remarque toutefois, pour ne pas finir sur une note dont l’optimisme paraîtra peut-être ridicule à certains. Dans les articles consacrés au travail de M. Fotinos, un point a particulièrement retenu mon attention. L’un des motifs évoqués, pour expliquer la méfiance supposée des parents à l’égard de l’école (et la violence qui peut en découler), est le fait qu’il ne comprennent pas, ou qu’ils ne comprennent plus, comment elle fonctionne. Cette perplexité me paraît légitime, et je la partage dans une large mesure.

Comme enseignant d’abord. Dans le secondaire l’organisation des examens, l’orientation, l’évaluation des performances scolaires sont organisées selon des modalités de plus en plus complexes, et la définition des programmes et des objectifs pédagogiques qui doivent être atteints par les élèves de chaque filière semblent avoir été rédigés tout spécialement pour décourager le profane.

Comme parent ensuite. Quand j’étais un élève de CM1 (c’était en 1983, comme le temps passe) j’allais en classe, comme tous les autres petits Français, les lundi, mardi, jeudi, vendredi et samedi matin. Les horaires étaient invariables : de 9 h à midi et de 13 h 30 à 16 h 30. On passait 27 heures par semaine à l’école ! Les programmes officiels que suivait mon instituteur (car à l’époque il y avait encore des hommes qui faisaient ce métier) comportaient quatre grands pôles : français, mathématiques, activités d’éveil et EPS. Nous lisions tous, et bien, ce qui permettait au maître de nous faire étudier des textes classiques : dans mon cahier de poésie, que j’ai pieusement conservé, je retrouve la « Chanson d’automne » de Verlaine, « Le loup et l’agneau » de La Fontaine, la « Complainte » de Rutebeuf, l’« Ode à Cassandre » de Ronsard, « Ma bohême » de Rimbaud, etc. Cinq fois par an, mes parents pouvaient se faire une idée de mes résultats grâce à un petit livret où figurait, sur 10, ma moyenne dans chaque matière, avec une appréciation synthétique.

Aujourd’hui c’est mon fils qui a dix ans, et qui est en CM1. Il va à l’école 24 heures par semaine (trois heures de moins que moi donc). Je ne sais pas du tout comment son emploi du temps s’organisera l’année prochaine : les élus de ma ville ont essayé d’appliquer de la moins mauvaise façon possible la stupide réforme des rythmes scolaires, mais la commune est passée à droite aux dernières municipales, et le nouveau maire a annoncé tout de go qu’il suspendait le chantier pour une durée indéterminée. Trois fois dans l’année, mon fils me tend fièrement un bulletin rendant compte de ses performances : le document comporte six pages et 136 items, la plupart étant renseigné par une lettre allant de A (« acquis ») à D (« non acquis »). Quand je lui demande ce qu’il a fait dans la journée, il me dit qu’il a réalisé une peinture « à la manière de » Magritte ou Warhol, qu’il a copié sous Word sa leçon manuscrite, ou qu’il a appris la chanson « London bridge is falling down ». En revanche il ne me parle jamais de ses lectures scolaires, et pour cause ! Presque tous les textes que j’ai pu voir jusqu’à maintenant dans ses cahiers sont d’un ennui sans nom, quand ils ne sont pas franchement stupides. Voici par exemple le refrain d’une chanson apprise l’année dernière, « Les hommes préhistoriques » (de Pascal Genneret) :

 

Ils avaient les crocs magnons et le nez en derthal,

Ils avaient les os stralopithèques,

Ils étaient pâles et olithiques, ils se mettaient des faux cils,

Ils ach’taient d’l’Omo erectus au Mammouth.

 

 

A ce stade le lecteur aura compris, je crois, le sens de ma diatribe : ce qui menace l’école, actuellement, en France, c’est beaucoup moins le comportement sans-gêne voire agressif d’une poignée de parents que les décisions politiques qui, depuis trente ans, ont contribué à affaiblir de façon effroyable la qualité et l’efficacité de l’enseignement dispensé. Je suggérerais d’ailleurs à la rédaction du Figaro d’ouvrir un sondage tout spécialement destiné aux enseignants. Posons-leur la question suivante : si vous pouviez changer, soit l’état d’esprit de vos parents d’élèves, soit celui des cadres dirigeants du Ministère, quel serait votre choix ? Le mien, en tout cas, ne ferait aucun doute. 

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Published by Ali Devine - dans Instruction publique
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commentaires

nath01 08/06/2014 23:26


alors comme ça, m'sieur Ali, vous êtes revenu sur ce blog et personne ne m'a rien dit ! de dépit, courant 2013, j'avais fini par vous effacer de mes "abonnements flux rss", vous croyant au moins
mort....et voilà que j'ai des dizaines de billets de retard... pas cool !


bon je rigole, je suis très contente ! je vous quitte et ne vous quitte plus !

Ali Devine 24/06/2014 22:00



Content de vous revoir, nath01 ! Ceci dit, vous n'arrivez pas au meilleur moment : je suis un peu en panne...



Before 01/05/2014 14:10


Merci pour ce point devue, vécu. J'avoue avoir été étonnédes chiffres entendus à la radio ces jours-ci.


En complément, aujourd'hui : http://h16free.com/2014/05/01/30824-violence-a-lecole-ce-que-letude-revele-vraiment

Ali Devine 02/05/2014 06:05



Merci. L'article de H16 est bien ; ce qu'il dit des biais méthodologiques de l'enquête est particulièrement juste.