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28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 22:32

Soirée du 25 décembre. Tant de viande mangée. Je dois sortir et marcher. La nuit tombe, il fait doux et humide, le vent souffle en rafales suivies de calme plat. Les rues de la ville sont totalement désertes si l’on excepte de rares réveillonneurs en retard, deux ou trois promeneurs de chiens et moi-même. Hors de cette nomenclature je ne vois qu’une jolie fille sortie fumer au pas de sa porte, surgie devant moi sur le trottoir et que je frôle. On échange un regard, elle est jolie et paraît flotter entre deux ennuis, on pourrait se parler mais on ne le fait pas. Derrière les rideaux la population réfugiée devant des sapins qui clignotent ou, plus souvent, dans les faisceaux blancs d’écrans géants. La ville nocturne est pleine de lumières étranges : lampadaires à gros bulbes oranges, illuminations suspendues sur les boulevards et guirlandes qui se balancent dans le vent, mise en lumière patrimoniale du tour de la grand place, marché de Noël abandonné mais teint par des spots aux couleurs écoeurantes, lune intermittente, vitrines assurant durant cette courte trêve la veille perpétuelle de l’activité commerciale (au fond de l’unique boulangerie ouverte, qui ne vend que des bûches ramollies, une pauvresse se chauffe devant les fours). La pierre grise du vieux beffroi est tatouée de couleurs vives par une batterie de projos, on dirait une pute chinoise qui exhibe son dos plein de dragons et de fleurs tropicales pour affoler le micheton.


A la gare, les voyageurs au départ ont l’air de rescapés tout heureux d’attraper le TGV de Paris. Une fois celui-ci parti il ne reste qu’un gros train régional qui vrombit doucement sur une voie latérale. Les wagons sont éclairés mais il n’y a personne à leur bord ; le téheuère ne bougera sans doute pas ce soir et je ne comprends pas pourquoi son moteur tourne. Je monte et descend les quais pour prendre quelques vues, je monte sur la passerelle qui enjambe les voies et permet de se rendre là où je ne veux pas aller. Je ne suis absolument nulle part, c’est photogénique et ça me plaît. N’importe qui pourrait sortir du noir : mon père, Jésus, la mort. Mais je ne croise qu’un type maigrichon et pressé. Le crachin vient, puis la drache

 

 

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Le beffroi tatoué comme une pute chinoise

 

 

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 23:25

Une amie qui déménage me laisse des plantes de sa terrasse. Parmi elles, un arbuste en pot, sans doute un forsythia. Sur mon balcon il est rapidement évident qu’il va mourir : le soleil lui manque, et de toute façon ses racines débordent du pot, à la recherche désespérée d’un terreau qu’elles n’y trouvent plus. Je prends ce végétal en pitié et décide de la replanter dans un terrain vague proche de chez moi, un ancien jardin racheté par la mairie qui a fait le choix de laisser la nature y reprendre ses droits. L’endroit est beau : un vieux frêne couvert de lierre, mangé de gui ; un fruitier magnifique aux énormes branches moussues ; un saule, des haies hirsutes. Entre les arbres, le gazon hésite encore à devenir une prairie. Je me mets au travail. Je suis ému car je n’ai plus planté d’arbre depuis l’enfance. J’avais fait germer un marron de ma cour d’école et je l’avais mis en terre au fond du jardin de mes grands-parents. En deux ans sa taille dépassait la mienne. -Inexpérimenté, j’ai acheté une pelle pour l’occasion, alors qu’il aurait fallu une bêche, et creuser un trou assez large et profond me donne du mal. Sous une mince couche d’humus grouillant de vers gras comme des boas, la terre est argileuse et pleine de caillasse ; le fer de la pelle cogne à chaque effort sur des silex, des blocs d’un minéral calcaire. Je trouve aussi de petits objets métalliques, clous, fils de fer, et des débris minuscules d’une vieille vaisselle de faïence bleue. L’esprit travaille aussi : je creuse ma tombe, je commence la tranchée où je passerai quatre ans de guerre, je cherche un trésor, je découvre des vestiges rêvés par tous les archéologues du monde. J’écris un livre qui ne serait rien d’autre que le compte-rendu du creusement d’un grand trou, de la visite rétrograde de toutes ces strates et de ce qu’y trouve le terrassier : lui-même, sans doute. Il pleuvine et ça caille. J’ai de la boue jusqu’aux genoux. Les muscles de mon dos tirent et ma paume droite chauffe au rouge. Mais je me sens si bien. Ma peau fume et colle mes habits, je chante. Voilà, le trou est fait. Je vais au bord de la rivière pour dépoter l’arbuste. Il est si serré dans sa carapace que quand je parviens enfin à la faire glisser, les racines en conservent la forme exacte, ne laissent tomber en poudre qu’une poignée de terre morte. C’est à se demander comment il a pu survivre. La pensée que je le sauve (que je la sauve de la mort par la faim) est bonne comme un vieil armagnac. Je trempe longuement la motte dans l’eau brune. Bois, mon pauvre, bois. Puis je retourne à mon trou. Pose de la plante, pelletage de terreau mêlé de l’argile locale. J’essaie d’atténuer les traces de mon passage, mon piétinement dans la boue, avec des touffes d’herbe et des feuilles mortes. Je dis une prière pour ce vivant : Seigneur, donne à l'arbre de grandir, de faire sève, feuille et fleur et racine, afin qu’il puisse lui aussi te rendre grâce comme moi en ce moment. Amen. Puis je rentre, et le temps passe. Je pense souvent à lui. Je me figure la pluie tombée et la matière qu’il absorbe dans le secret du sol, j’attends le printemps pour lui, pour la joie de le voir reverdir. J’en suis presque plus proche que de gens à qui pourtant je dis « bonjour, comment ça va ? » Je vois son débordement de pétales jaunes, que je photographierai à l’intention de son ancienne propriétaire. Je n’ose pas encore retourner le voir.

 

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Il y a quelques jours j’ai osé. Quelqu’un avait tenté de l’arracher en tirant comme un fou sur la branche principale. Celle-ci est cassée. Beaucoup de racines apparaissent et certaines semblent avoir été sectionnées délibérément. J’éprouve de la colère, puis du chagrin, puis je me résigne. Le résidu de ces humeurs est un certain sentiment de solitude. Bonjour, comment ça va ? 

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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 22:20

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9 avril 2012 1 09 /04 /avril /2012 00:23

Nous arrivons en retard et l’église est déjà pleine, si pleine que des centaines de personnes se tiennent debout devant l’entrée. La nuit est douce et chargée de parfums. La psalmodie de l’officiant, le chant du chœur nous parviennent par bouffées. Mais la chair est faible et les discussions de l’assemblée sont absolument profanes sous le ciel étoilé. Je ne maîtrise pas encore assez la langue pour tout comprendre mais je saisis au vol qu’on échange des nouvelles, la famille, le travail ; on parle aussi beaucoup des plats préparés, on les savoure à l’avance après ce long jeûne tenu. De nouveaux fidèles arrivent à chaque minute, on se reconnaît dans la pénombre, le bruit des conversations enfle. Un rire éclate de temps en temps. Il se fait tard.

Mais soudain, les cloches sonnent à toute volée. Un cri dans l’église : « Le Christ est ressuscité ! » Mille voix répondent : « En vérité il est ressuscité ». Le feu tombé comme une foudre illumine d’abord les visages des pécheurs ponctuels rassemblés dans la nef, sur l’iconostase ceux de l’armée des anges ; puis passé de main en main il incendie la foule obscure du parvis. J’ai ma bougie moi aussi et je reçois ma part de flamme.

Je suis le mouvement de tous. Un maladroit me brûle une mèche de cheveux. Les arbres sont beaux, tout chargés de fleurs. Les tombes serrées sont disparates le long des petites allées de terre. Des chiens nombreux et des mendiants sont venus au spectacle. Je regrette que les cimetières d’Occident soient si ordonnés et si froidement minéraux.

Avec une affection infinie, les chrétiens portent à leurs morts le feu de la résurrection. Cette nuit, il n’y a pas de nuit.

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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 11:06

Géry. André. Petre. Georges. Tudor. Carmen. Bertrand. 

A un de ces jours.


Images cliquables

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C'est la musique que j'aimerais qu'on entende à mes funérailles.
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8 septembre 2011 4 08 /09 /septembre /2011 20:35

Ma mère, qui y vit encore, me dit : "La ville est en train de mourir... Les magasins ferment les uns après les autres ; au marché, les gens se promènent, regardent la marchandise, essaient un blouson, et repartent sans rien acheter. Dans les supermarchés, il y a de plus en plus de clients qui viennent avec une calculette pour être sûr de ne pas dépenser un centime de trop -et je ne te parle pas d'enseignes de luxe, mais de Lidl ou ED..."

La mairie essaie de changer l'image de la ville en misant sur l'art et les jolies choses ; d'ailleurs Béthune est cette année "capitale régionale de la culture". Elle accueille des concerts, de Grandes Fêtes, des installations de plasticiens qui "questionnent notre perception de la lumière" ou "échafaud[ent] une mythologie mémorielle vertigineuse".

 

Récemment, la ville s'est donnée une nouvelle devise. C'est : "Béthune, moi j'y crois !" 

 

Pour voir ces photos en grand format et avoir l'explication de certaines d'entre elles, cliquez ici. Je vous conseille de le faire car les fonctions d'édition d'image d'Overblog sont décevantes.

 

1. Soir gris

 

 

2. La crise de la consommation

 

 

3. - 50 % sur l'enfant

 

 

4. Merci merci merci merci merci

 

 

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8. Ancienne caserne de pompiers

 

 

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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 22:30

Il y a vingt ans que j'ai quitté le Nord. J'ai vécu depuis dans des endroits merveilleux. J'ai eu ma chambre dans une maison edwardienne de Dun Laoghaire, banlieue sud de Dublin, et cette chambre était froide et humide et je la partageais avec une fille qui ne m'aimait plus -mais je n'avais que trois pas à faire pour arriver au pub, à la jetée sur la mer d'Irlande ou au bus qui m'emmenait en Ulster et dans le Donegal. J'ai logé via di Santo Spirito, dans l'Oltrarno, et marchant dans les rues de Florence je me sentais pardonné de mes petitesses comme un pécheur par le Christ. Quelques mois j'ai été accueilli dans un studio au cinquième étage de la rue du Val-de-Grâce ; amoureux de nouveau, de nouveau étudiant, je passais mon temps entre notre lit, le clavier de mon ordinateur et la fenêtre d'où j'observais le contraste étonnant de la coupole majestueuse avec la vie quotidienne des Parisiens. J'étais alors, parfaitement heureux.  

Et pourtant, il n'y a que là-bas que j'éprouve ce sentiment étrange, réconfortant et vaguement régressif, d'être chez moi. C'est évidemment parce que toute ma famille vit entre Bruxelles et le Pas-de-Calais, que j'y ai passé toute mon enfance et mon adolescence ; mais il y a plus que ces attaches avec une mère ou une soeur bien aimées, avec les premières années de ma vie. C'est en effet comme si les murs, le ciel, le peuple étaient de ma famille. J'ai peu d'affinités avec les individus, malgré la gentillesse désarmante de beaucoup d'entre eux. Je ne suis pas des plus doués pour les exercices sociaux et je dois souvent passer pour fier, comme on dit là-haut. Mais pris dans leur masse j'aime ces gens, et je me sens lié à eux (ce qui m'est d'autant plus facile qu'il n'y a encore là-bas pratiquement aucune diversité visible : les trois quarts des enfants sont blonds). 

Le carillon du beffroi de Béthune. Les pavés. La triple carmélite. La baraque à frites et à fricandelles de la place de la République. La foire à jeunes gens. La puissante odeur de fécule de pomme de terre qui accueille ceux qui viennent par le Beau marais. Le collège George Sand, aussi laid et apparemment vétuste qu'à l'époque où j'y étais élève. Les fenêtres dont l'appui intérieur est décoré d'objets posés là comme pour une modeste exposition. Les voitures tunées. La grisaille qui explose parfois en gros nuages cotonneux offrant capricieusement leurs trois minutes de lumière coupante. Le stade où j'excellais au triple saut (tout jeu de mot serait facile). Les boulangeries où l'on trouve des congolais, des palets de dame et du platzek. Le cinéma fermé depuis vingt ans.

C'est là que mon père est mort, aussi ; j'étais à ses côtés.

 

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