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15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 17:58

 

Fin 2009 – début 2010

La hiérarchie veut désormais que nous fassions écrire les apprenants de sixième, et que nous exercions en particulier leur capacité à raconter des faits historiques. Discipliné, j’obtempère ; humble et flemmard, je suis les suggestions du manuel en usage dans mon collège. A la fin du cours sur la civilisation grecque antique, je donne aux élèves la consigne suivante : « imaginez que vous avez assisté aux jeux d'Olympie. De retour chez vous, vous décrivez à votre famille (...) la fantastique victoire du lutteur Milon de Crotone. » Documents d'appui : un bas-relief et une notice biographique. C’est dans le manuel Belin, page 41.

La meilleure proposition est de Faouzi Belattar : « Aller Milon aller Milon Ouaaa souplesse vasi vasi Milon boum au Milon est tomber 1, 2 il s'est relever enfourchement 1, 2, 3 vainqueur Milon de Crotonne. » Je lui ai donné 1 point sur 3, avec le commentaire suivant : « Ça a le mérite d'être vivant. »  

Mme Loiseau, professeur principal de Faouzi, a rencontré la mère, à qui elle a fait des compliments : son fils est calme et studieux, ses résultats sont encourageants. Mme Belattar a écouté placidement, puis elle a informé ma collègue que Faouzi lui faisait deux fois par jour un rapport extrêmement détaillé sur tout ce qu’il avait pu voir et entendre au collège ; qu’elle prenait des notes et qu’ainsi, six semaines après la rentrée scolaire, elle savait déjà un certain nombre de choses. Ainsi Mme Heffelly, le professeur de français, donne parfois des consignes contradictoires ; c’est inacceptable de la part d’une enseignante qui devrait tout de même mieux connaître son métier. De toute façon, ce collège, ce n’est pas qu’elle se faisait des illusions, mais tout de même, etc, etc.

 

Les Vikings ont menacé Paris après avoir remonté la Seine. Sireen Tacita, 5° A : « Mais monsieur, ça existait déjà, la Seine, à l’époque ? –Mais euh… oui, pourquoi ? –Ils l’ont pas déplacée ? –Qui l’aurait déplacée ? –Je sais pas, moi. –Et pourquoi on l’aurait déplacée ? –Je sais pas. Elle a toujours été au même endroit ? –En tous cas, depuis des milliers et des milliers d’années. »

 

10 heures. Ma classe de 5e se met en rang. Un peu plus loin dans le couloir, je vois le début d’une bagarre. Deux grands garçons commencent à échanger des coups de poing et de pied ; ça cogne dur, même si la plupart des frappes manquent leur cible. Une quinzaine de camarades les entourent immédiatement, certains pour participer aux festivités, mais la plupart, je dois le dire, pour séparer les combattants. La masse de corps gesticulant et hurlant, avec son noyau de violence débridée, est impressionnante. Mme Lormont, un mètre soixante-dix, soixante kilos, tente valeureusement d’intervenir. Je vais lui prêter main forte. Je réussis à me faufiler dans la mêlée. Je m’adresse au plus énervé des deux garçons ; il est hors de lui et paraît encore désireux d’en découdre. Un copain le ceinture. Son ennemi, entouré par trois autres élèves qui essaient de le raisonner, finit par s’éloigner. De mon côté, je joue au sédatif, avec une voix calme et posée, je lui raconte l’histoire du petit lapin qui ne voulait pas passer en conseil de discipline. Je vois une brume de testostérone fumer de sa peau. Mais il reprend le contrôle de lui-même, me gratifie d’un ou deux mots, se met à la recherche de ses affaires qui ont disparu dans la mêlée.

Les deux belligérants font partie de la même classe. Quelques secondes après qu’on les a séparés, ils rentrent ensemble en cours de mathématiques. J’adresse un petit signe d’encouragement à l’enseignante, Mme Habibi. Appelle-moi au premier sang !

Un peu plus tard, Elisabeth Lormont m’apprend qu’elle a reparlé avec les protagonistes de cette algarade. « Pourquoi vous vous êtes battus ? –J’avais une nouvelle coupe, Mohamed y voulait la baptiser, moi je voulais pas. –C’est tout ? –Ouais, c’est tout. »

 

*   *   *   *   * 


Rentrée pétillante. Farah, qui paraissait soucieuse pendant le cours de huit heures, ne peut s’empêcher de me dire ce qu’elle a sur le cœur peu avant la sonnerie : « Monsieur, Michaël Jackson il est pas mort ! -Vas-y, vas-y copie ta leçon, parle même pas », la reprend Rokia qui n’a apparemment aucun goût pour la théorie du complot. Farah insiste pourtant : Emdjeille a simplement voulu échapper à ses créanciers ; elle l’a vu à la télévision ; « y’a que ses proches qui savent » conclut Daouda, de façon légèrement paradoxale. Quelqu’un répète deux ou trois fois : « Bientôt y’aura un Mohamed Jackson ! », sans que je comprenne très bien le sens de cette prédiction.

 

4° I. Samir casse sa chaise en sautillant dessus, sort en chercher une autre, et revient en blaguant : « Chuis allé la prendre chez Mme la Noire, là ». Cette description politiquement incorrecte de sa professeur de français fait rire la plupart de ses camarades. Moi-même, je ne relève pas. Il passe en commission disciplinaire bientôt et je me réserve quelques cartouches à éléphants. -J’ai mis zéro à sa dernière copie, intégralement pompée sur un autre élève de la classe. Malgré l’évidence de la triche, il proteste avec véhémence et une certaine grossièreté : « C’est un ouf c’prof-là ! C’est quoi son problème ? » Il voudrait que je le rémunère pour tout ce qu’il a écrit ; tricher, après tout, c’est du travail.

Mohamed quant à lui attend un moment de silence relatif pour lâcher un classique « Msieur, j’ai un gros mollard dans la gorge ». Je lui rappelle que lui aussi est convoqué en commission le lendemain, mais il s’emporte : il n’a pas reçu de courrier, il ne viendra pas, et sa famille non plus. Je lui explique le sens du mot « contumace », mais il grommelle sans m’écouter.

Assis au premier rang, Yassine ponctue la plupart de mes phrases de l’expression « comme en vrai. » Je n’y vois pas malice. Il vient simplement de se rendre compte qu’en histoire, on parle de choses réelles, de choses qui se sont vraiment passées à un moment donné. Cette prise de conscience donne à son visage une expression réjouie et presque soulagée. Il semble comprendre tout à coup ma raison d’exister. C’est sympathique.

 

Devoir à la maison sur la civilisation hellénistique. Il faut trouver le mot qui signifie : « Ville comprenant des hommes d’un grand nombre de pays différents. » Zanouba répond : « Paris ».

 

*   *   *   *   *

 

Devoir en classe sur le thème de l'éducation.

Pourquoi est-il important que l'école soit obligatoire ? Dragan : "Pour apprendre à lire et à ecrire car sa pourait servir : ex envoyer des courriers."

L'école est un service public. Qu'est-ce que cela veut dire ? Imane : "Sa veut dire que tout les enfant on le droit de partire."

Explique ce que sont l'enseignement primaire, l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur. Tu peux faire un schéma. Dans son travail, d'ailleurs très soigné, Mira a remplacé le « secondaire » par l'« inférieur ».

Qu'est-ce qu'une ZEP ? Donne une réponse complète. Mira : « Le mot 'ZEP' sinifie : zones d'éducation prioritaire. Notre école fait partie d'une ZEP car nous acueillons des endicapés. »

Texte sur la laïcité ; un professeur d'histoire-géo force la résistance de ses élèves musulmans qui ne veulent pas visiter Notre-Dame. Pourquoi le professeur voulait-il faire entrer ses élèves dans la cathédrale ? Imane : « car il etait cretien. »

A partir de cet exemple, explique le mot 'laïcité'. Imane : « laïcite c'est comme religieu. »

 

*   *   *   *   *


Dans la galette des rois, la fève représentait cette année un personnage de James Cameron’s Avatar.

 

Les trois commissions disciplinaires prévues en fin de journée (Samir, Mohamed et Fatima de 4° I) sont annulées : les parents ne se sont pas déplacés. D’après les élèves concernés, les courriers de convocation ne leur sont jamais parvenus. Le principal du collège : « pour ce genre de choses, on envoie des recommandés. Or, les destinataires vont rarement les chercher à la poste. Les recommandés, 9 fois sur 10, ce sont des mauvaises nouvelles : injonction de paiement, huissier, tribunal, etc. Donc, ils font les morts. Évidemment, ça ne facilite pas nos relations avec eux. Au secrétariat, on a une pile épaisse comme ça de recommandés avec accusé de réception qui nous sont revenus trois ou quatre semaines après l’expédition, faute d’avoir été réclamés. » J’ai fini mes cours à 14 h 30 ; je suis resté au collège jusqu’à 17 h 15, pour rien. 

 

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Published by Ali Devine - dans Souvenirs - souvenirs
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nath01 16/10/2011 21:53



Il me semble avoir une ébauche d'explication pour la réponse d'Imane à la question sur l'école service public : "partire" est peut être simplement une mauvaise traduction d'un mot arabe
signifiant "aller" ; exemples : "je suis parti au Bled", "je suis parti au marché avec ma mère" Imane aurait donc voulu dire :" tous les enfants peuvent y aller", ce qui est du coup moins loin de
la réponse attendue...Vous lui devez au moins un demi-point, trop tard !


J'ai moi-même eu affaire à une élève refusant d'entrer dans une église (sortie de 5e où l'on visitait la mosquée de Lyon puis la cathédrale) ; c'était une très bonne élève, dont les soeurs
étudiaient à l'université, et m'avaient assuré au téléphone que ce n'était pas pour ennuyer le monde, mais parce que "c'est contraire à notre religion". Je ne sais plus trop pourquoi nous avons
renoncé à cette sortie après deux années.


Echo à un de vos messages précédents : Aujourd'hui, brocante au soleil près de chez moi ; c'est le "sou des écoles", l'association de parents d'élèves, qui organise l'événement comme chaque année
;  à l'entrée, il faut payer 1euro 50, prévient une affichette ; à côté, le public est informé qu'au stand-buvette, les merguez et saucisses sont halal. Laïcité, quand tu nous tiens...