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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 17:07

Rentrée de janvier 2010

Les élèves de la classe de troisième en alternance sont eux aussi en grande forme en ce début janvier. Avant de me dire bonjour, bonne année ou la chair est triste hélas, ils constatent : « ça pue dans votre salle ! » Puis ils s’avachissent sur leurs chaises et entament avec l’enseignant des négociations serrées pasqu’y vont tout de même pas enlever leurs blousons par un froid pareil. Ali se fend d’un petit beat et Mamadou répète, toutes les vingt secondes environ, en détachant bien les syllabes : « Jmen - nuie - grave ». Puis, sous mon nez, ils entament une conversation : « C’est vrai qu’ya une nouvelle en SEGPA ? -Ouais. -Elle est de quelle origine ? - Reubeu, reubeu. » Quelques objets volent à travers la classe et deux d’entre eux (des stabilos vert et rose) manquent de m’atteindre. Cependant je rédige le rapport suivant :

Yahiaoui Naoual et Nezzal Ayoub. Insultes et jets de projectiles mutuels dans la classe. Se poursuivent l’un l’autre autour de la salle. Naoual se montre d’une vulgarité particulière (« Vas-y, ferme ta gueule » x 50) et refuse d’accomplir le moindre travail. Mise à la porte, elle disparaît jusqu’à la sonnerie. 

Naoual attire les taquineries de tous les garçons du groupe : elle est bête, pas trop laide, elle aime rire ; elle fonctionne simplement, en stimulus-réponse. Pour l’allumer aujourd’hui, ils répètent qu’elle vient d’une famille d’alcooliques. Puis, comme ça n’est pas tout à fait suffisant, ils lui jettent des choses et lui chapardent ses affaires. Une brève conversation en tête à tête, à la fin du cours, achève de me convaincre que c’est une pauvre fille. Du reste, je la retrouve deux heures plus tard traînant dans les couloirs et jacassant avec ses persécuteurs du matin. C’est comme ça chez eux. Les insultes et les coups, s’ils ne dépassent pas un certain niveau de gravité, marquent l’intérêt et l’affection plutôt que l’hostilité.

 

A la cantine, je cherche à m’isoler, mais M. Rosan me rejoint immédiatement (avec un sourire désarmant), suivi de M. Pasteur (sans). Le premier nous explique qu’il passera ses vacances d’été aux Etats-Unis. Le second s’emporte aussitôt : « Tu as vu qu’ils vont fouiller spécifiquement les passagers d’une dizaine de nationalités et pas les autres ? C’est totalement discriminatoire ! » Je n’ose pas dire que les Américains me paraissent bien fondés à éprouver plus de méfiance envers les Yéménites qu’envers les Finlandais ; étrangement, la vocation à l’attentat-suicide est plus répandue chez certains peuples. Je devrais affirmer mon point de vue et ne pas craindre les conflits à ce point. Un peu plus tard, Monsieur numéro 1 précise qu’il visitera San Francisco, et Monsieur numéro 2 part au quart de tour : « Ce qu’il y a de sympa, c’est que c’est la ville des libertés, alors que New York et Los Angeles, flics, républicains, bla, bla, bla. » 

M. Rosan me confirme que les élèves de 3° E sont très remontés contre ces gros bâtards de Charlemagne et de Jules Ferry, à cause de qui leur prodigieuse jeunesse se perd entre les quatre murs de l’école. « Ils m’ont même dit qu’ils regrettaient que ces gens soient morts, parce qu’ils aimeraient les taper. Et ils n’arrêtaient pas de les insulter. Charlemagne, fils de pute, etc. » J’éclate de rire, mais c’est un peu nerveux.

 

5 janvier.

« J’ai faim », dit Mamadou. A cela se résume son activité cérébrale. Il se balance sur sa chaise, parvenant presque à l’horizontale ; puis il croise les bras sur la table et y pose sa tête ; puis, n’ayant pas trouvé le sommeil, il se met à insulter les autres élèves (« pour rire »). Je le prie de sortir. Il n’y consent pas sans marchandage. Je l’encourage : « tu pourras t’allonger dans le couloir, si tu veux, personne ne te verra. » Une fois sorti, il rouvre la porte toutes les deux minutes pour demander à rentrer : sa chaise lui manque. Je finis par fermer à clé pour qu’il nous fiche la paix. Il ne s’avoue pas vaincu : il tambourine contre la porte, tente de forcer la poignée, puis il sort du bâtiment et, de l’escalier d’incendie, frappe à la fenêtre. Je l’ignore et tente de continuer mon cours. Mais ce n’est pas facile. Ali m’interpelle : « Madame ! » Puis, plutôt que de s’excuser, il justifie : « C’est parce que vous avez des manières de dame. Comment vous marchez. » Plus tard, il me fera part de l’impression que lui a laissé mon cours sur la deuxième guerre mondiale : « Hitler, il était trop fort. » -A la fin de l’heure, je leur passe un petit extrait du film De Nuremberg à Nuremberg. Ali me demande posément : « Monsieur, on peut pas regarder plutôt un film, euh… pornographique ? » (il a fait un effort pour employer un mot convenable, c’est déjà ça). Les images de la mobilisation, juste avant l’invasion de la Pologne, font ricaner mon sympathique élève. Voyant une femme qui donne un dernier baiser à son mari puis s‘effondre en larmes, il lance : « Naoual et Ayoub ! » -A la fin de l’heure, je rouvre la porte. Mamadou se précipite sur ses affaires et s’aperçoit qu’on lui en a prise certaines, tandis que son sac est rempli de saletés. Il barre la sortie de la salle aux autres garçons, veut les fouiller. On ne s’ennuie jamais en 3° E.

Ils ne veulent pas ôter leurs blousons parce qu’ils ne portent rien d’autre en dessous que des t-shirts. Ce matin, il faisait - 6°.

 

7 janvier.

J’ai les 3° E en première heure. Généralement, ils ne viennent pas ou ils dorment. De fait, je ne retrouve que les gentilles Sheryl et Jennifer dans la cour gelée. Mais quand nous arrivons devant la porte de la salle, je les entends gémir : « Putain, y sont tous là ! » Eh oui : Ali, Ayoub, Mamadou, Naoual, Gaétan et même, en guest star, Slimane. Je ne sais pas à quoi tient cette soudaine vague de présentéisme : le froid, peut être ? Dans la classe, les élèves n’enlèvent pas leurs manteaux. Posent leurs sacs sur leurs tables, en face d’eux. Ne sortent aucune affaire scolaire. Ne répondent pas aux questions que je leur pose. Ali parle à voix haute en même temps que moi et continue ses vannes idiotes à chaque image du film que je leur montre. J’essaie de dialoguer avec lui, mais je ne comprends pas ce qu’il dit : son élocution pénible, son vocabulaire et mon énervement empêchent toute discussion -dont il n’est du reste nullement demandeur. Je lui ordonne d’aller se calmer dans le couloir, et, une fois n’est pas coutume, je saisis sa réponse : « si c’est ça, je me casse. » Je lui réponds : « Chiche. » Il ramasse ses affaires, hésite un instant devant la porte (peut-être évalue-t-il les ennuis que cet épisode pourrait lui rapporter), puis s’en va. Ayoub, à qui je demande de prendre son cours, me répond avec agressivité qu’il n’a pas son cahier, et pas de feuille non plus : son « cartable », si on peut appeler ainsi un vague sac à dos, ne contient qu’un pantalon de jogging pour le cours de sport. Excédé, je me laisse aller à la vulgarité : « Finalement, t’as ramené que ta gueule pour dire des conneries ? -Comment vous me parlez ! » répond ma victime, tout surpris par cet écart. Je lui explique en substance qu’il ne fait rien pour mériter mon respect, mais lui pense évidemment y avoir un droit imprescriptible. Naoual, de son côté, tente avec bonne volonté de suivre le cours mais n’y parvient pas. Chaque fois qu’un personnage moustachu passe sur l’écran, elle me demande si c’est Hitler. Elle ne comprend pas que ce sont les Allemands qui bombardent Londres, et d’ailleurs elle n’a pas compris non plus qu’il s’agissait de Londres, alors que la voix off l’a dit une demie-douzaine de fois et que j’ai arrêté le film pour dissiper tout doute à ce sujet. Le plissement de ses yeux traduit un effort de concentration presque douloureux et malheureusement vain.

Gaétan est inhabituellement sage. Les images de lance-flammes, de villes anéanties, de stukas en piqué lui plaisent.

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Published by Ali Devine - dans Souvenirs - souvenirs
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commentaires

D'Enguell 26/10/2011 09:57



Fascinée par des Pol-Pot décapitant des Carolus Magnus et des Hitler en stuka préfigurant des Septembre Noirs, foutant le Bronx jusqu'à Manhattan, notre jeunesse remuante n'a plus d'autre choix
que d'être prise à la hussarde républicaine.