Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.
Mi-janvier 2010
Lundi, le cours avec les troisième en alternance s'est plus mal passé que d'habitude. J'ai eu du mal à me servir du rétroprojecteur, j'étais perturbé par un petit fil vert qui pendouillait et que je ne savais où brancher ; en fait il ne servait strictement à rien et le bazar fonctionnait fort bien sans lui, mais les élèves ont ricané de mon incompétence ; Ali et Ayoub ont même profité de cet instant de flottement pour se lever et tenter diverses manipulations qui, bien entendu, ont terminé en moqueries mutuelles ("Vas-y, tu veux pas le brancher dans ton nez ?") Mais bon, De Nuremberg à Nuremberg a fini par partir, dans l'indifférence générale il est vrai : le divertissement procuré par les problèmes du média avait oblitéré toute espèce d'intérêt pour le message.
Ali Konté, cependant, semblait ce jour avoir décidé de me provoquer, pour une raison d'ailleurs qui m'échappe totalement : il est nettement plus intelligent que les autres et je ne suis pas totalement mécontent de son travail, il copie le plus souvent son cours, je ne lui ai jamais manqué de respect, et caetera. Il trouve certainement que mon cours manque d'ambiance, mais n'est-ce pas le cas aussi des autres ? Je ne vois pas Mmes Zéribi et Darcier, mes collègues de français et de mathématiques, comme des showgirls déchaînées. Ali semble très irrité par mes partis-pris en matière de gestion de classe : avec eux en effet, je m'efforce de ne jamais montrer de colère ni aucun autre sentiment car ils l'interpréteraient assurément comme une marque de faiblesse plus que d'autorité ; je n'ouvre jamais de conflit violent car ils vivent dans la violence, s'y épanouissent et n'ont pratiquement aucune limite dans ce domaine ; je n'élève jamais la voix, j'élude sereinement les questions et les objections imbéciles ; et je mets en même temps un point d'honneur à obtenir d'eux le respect des règles de base par une répétition incessante, quasiment autistique, des mêmes demandes ("Mamadou, enlève ton blouson. Mamadou, enlève ton blouson. Mamadou, enlève ton blouson."). Ali, c'est certain, préfèrerait que je crie, que je les insulte : j'établirai ainsi, entre eux et moi, une troublante familiarité ; mais je refuse de tomber dans ce panneau.
Alors ce lundi :
"Eh msieu, pourquoi vous avez pas acheté de chaussures ? C'est les soldes, en ce moment."
"On s'en fout de l'histoire, mon frère. Y zont cané y zont cané, c'est passé c'est passé. C'est fini. On s'en fout."
Quand je reprends un de ses camarades par l'ironie, ce qu’Ali est le seul de la classe à percevoir : "Ouah l'bâtard !"
Et comme je lui demande pour la cinq ou sixième fois d'enlever son blouson, il obéit, mais en m'expliquant qu'il a mal à la gorge et que s'il tombe malade, ce sera de ma faute.
C'est quand il commence à bruiter le film dont je poursuis la projection vaille que vaille, que je décide de l'exclure du cours. (J'aurais dû le faire depuis très longtemps, dès le début de l'heure en fait. Mais la position officielle de l'administration est qu'un enseignant ne peut expulser l'un de ses élèves que si celui-ci empêche la poursuite du cours, c'est à dire, concrètement, s'il se montre violent en paroles ou en acte. L'indiscipline ou l'insolence en elles-mêmes ne sont pas considérées comme des motifs suffisants : nous devons nous montrer capables de gérer cela en interne.) -De toute évidence, ma décision ne convient pas à Ali. Il se met à me tutoyer et prononce une suite de mots totalement incompréhensibles, mais d'où ressort un fort mécontentement. Il est vexé de s'être fait punir alors que son copain n° 1, Mamadou, dort d'un sommeil seulement entrecoupé de ricanements, et que son copain n° 2, Ayoub, s'est montré à peine moins odieux. Après tout, ils s'amusaient bien tous les trois, malgré mon refus de participer ; quel rabat-joie suis-je donc pour interrompre la rigolade ?
Je demande à Sheryl d'accompagner Ali en salle de médiation ; mais elle refuse prudemment, en prétextant de façon fort diplomatique qu'elle ne connaît pas suffisamment le collège. Gaétan, en revanche, se porte volontaire. Très bien ; de toute façon, pour ce qu'il fait en classe, autant qu'il aille prendre l'air. -En sortant de la salle Ali fait un effort d'élocution : je comprends enfin des bribes de phrase : "c'est pour ça que j'aime pas ses cours de merde" ; puis, bien distinct : "fils de pute" ; puis un violent coup de pied dans la porte refermée.
Quand je retourne vers les autres élèves, ils sont étonnés de voir que je suis serein et que j'exhibe même un grand sourire. En m'insultant, Ali s'est mis à la faute ; il est certain qu'il sera traduit en conseil de discipline ; je ferai le nécessaire pour qu'il soit viré ; un emmerdeur de moins. C'est un étrange métier que celui où l'on finit par se réjouir d'avoir été gravement et publiquement injurié par un quasi-analphabète, et ce métier, c'est le mien. Avec une certaine finesse, les élèves restants comprennent d'ailleurs sur le champ le sens de mon sourire, et avec cet admirable sens de la solidarité mafieuse où ils ont tassé tout leur honneur, ils m'expliquent que j'ai mal entendu, et qu’Ali, en réalité, voulait seulement être mieux informé sur le motif de la sanction qui le frappait. Je leur réponds qu'ils feraient d'excellents traducteurs, et que j'aimerais revenir, si cela ne leur fait rien, à la bataille de Stalingrad. (Gaétan fait alors sa réapparition ; malgré mes recommandations, il n'a ramené aucune preuve de ce qu'il a bien emmené Ali au service de la Vie scolaire ; je le renvoie donc faire un tour dans les couloirs du collège ; lassé, il ne reviendra pas chez moi, et m'abandonnera même son maigre cartable.)
A la fin de l'heure, je m'aperçois que la feuille où j'ai consigné au fur et à mesure tous les incidents du cours porte en photocopie, au verso, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et la Déclaration universelle des droits de l'homme.
Le lendemain, je reste chez moi : mon fils est malade, et je ne suis pas très vaillant non plus. Ma fatigue nerveuse et physique, sans doute, a atteint un point critique. Je reçois deux SMS. Le premier provient du principal adjoint du collège, et m'informe qu’Ali Konté passera en conseil de discipline le 25 janvier ; le second provient d'un imbécile encore anonyme au moment où j'écris ces lignes, mais qui n'a pas pensé à masquer son numéro. Le texte est laconique mais il me semble inamical : "Sava pd".
Le surlendemain, j'ai de nouveau cours avec les 3° E. Cinq à dix minutes après l'entrée en classe, alors que j'essaie de rappeler aux élèves le contenu du cours précédent (ce qui n'est pas simple, étant donné qu'ils n'en ont rien écouté) -la porte s'ouvre à la volée. Naoual m'a prévenu peu avant : Ali va certainement nous rendre une petite visite afin de me remettre en main propre une lettre d'excuse. Et c'est bien lui, effectivement. Capuche sur le crâne. Il ne dit pas "bonjour". Il ne dit pas "excusez-moi". Il entre, encouragé par les rires et les exclamations amicales des élèves. Je lui demande poliment l'objet de sa visite. Je sais que l'usage de la politesse le désarme ; ça pourrait être utile, s'il cache une machette. Il jette une feuille de papier pliée en quatre sur mon bureau, et ajoute aussitôt : "Franchement, si je suis viré, je regrette d'avoir fait cette lettre." Je trouve son attitude maladroite, car il perd sur tous les tableaux : il n'est pas parvenu à sauver la face, et en même temps il aggrave son cas ; il ne parvient à être, ni un élève normal, ni une vraie racaille ; il est dans le trou. Et il s'en va.
(Sa lettre explique en substance que ses actes ont été causés par le sentiment d'injustice que lui inspiraient mes brimades. Il s'engage à ne pas recommencer, mais je crois que cette promesse m'oblige de mon côté à être un peu plus équitable.)
Puis nous regardons des images du débarquement. Les élèves présents (au nombre de six), s'intéressent un peu plus au sujet que les autres jours : Il faut sauver le soldat Ryan, Indigènes et d'autres films les ont préparés à ce qu'ils voient ; si je comprends bien, les images tournées par les reporters de guerre leur paraissent comme un foetus des fictions à grand spectacle tournées à notre époque. Ils regardent ces formes mouvantes noires et blanches comme une échographie. Naoual, selon son habitude, égaye la séance de ses sorties naïves ou débiles : "c'est qui qui filme ?" ne cesse-t-elle de demander, car elle a beaucoup de mal à croire à l'authenticité de tout cela. Puis, voyant des Américains à Utah beach : "Ils sont sortis de la mer ?" Je lui explique que malgré leur excellent entraînement ils n'ont pas pu traverser l'Atlantique à la nage, qu'ils viennent de bateaux, qu'on ne voit pas, qui sont hors champ, mais qui étaient bien là, en juin 44. Elle a presque 16 ans. L'enseignement est une patience.
Le discours du général de Gaulle sur Paris outragé leur arrache pour seul commentaire : "Comment y parle, lui !" Ça sonne. En repartant, ils parlent de Stalingrad... "Y'a que des Rebeux ! C'est à Barbès !" remarque Slimane, qui a des notions de géographie. Et Mamadou relance : "Et aussi à Marseille !" Ils tombent d'accord : "On a envahi la France, les Noirs et les Arabes." Et ils sortent. C'est eux les Africains qui s'en retournent au loin / venus des colonies pour niquer la patrie, etc.
Cinq jours plus tard. Je les retrouve. Ali est en mesure conservatoire : il n’a le droit de se représenter au collège que pour son conseil de discipline. Cependant cette exclusion ne règle pas tous les problèmes. Ainsi j'entends un bruit métallique tandis que je tente de leur expliquer le mécanisme de la Shoah. C'est Mamadou qui se coupe les ongles. Plus tard, devant l'évaluation de 5.100.000 Juifs morts, il aura ce seul mot : « Seulement ? » Cela prouve au moins qu’il n’a pas été totalement inattentif.