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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 19:13

Début octobre 2009

   Catherine me demande de l’accompagner à un rendez-vous avec le père de Lamine Konaté, élève de 5° G. Au cours d’un entretien téléphonique houleux, il l’a accusée d’avoir frappé son fils ; et pour faire bonne mesure, de ne pas du tout s’être occupé de lui l’an dernier, quand elle était son professeur principal. Il ne l’a pas formulé explicitement, mais il paraît convaincu que la cause de toutes ces fautes professionnelles est le racisme. Catherine a rétorqué en menaçant de porter plainte pour diffamation. J’arrive un peu en retard dans le bureau du principal, où se trouvent les protagonistes de l’affaire, plus Emilie Rossignol, actuelle professeur principal de Lamine. M. Konaté porte barbiche et calot de pèlerin. Je pressens une conversation difficile, et elle l’est en effet.

 

   Navarre. –Ecoutez, monsieur, soyons sérieux… ces accusations contre Mme Loiseau, ça ne tient pas debout… pas une seule seconde…

   Konaté. –Oh, mais tu ne me dis pas comme ça que moi je ne suis pas sérieux, hein, c’est un manque de respect, ça. Moi je suis qu’un ouvrier, je ne sais pas lire, je parle mal le français, mais toi si tu devais parler dans la langue de mon pays…

   Moi. –Monsieur, ici, on est en France. Dans votre pays, je ne sais pas, mais ici, chez nous, la langue officielle, c’est le français. Alors parlez en français ou taisez-vous.

   Navarre. –Oui, bon, Monsieur Devine, l’essentiel c’est qu’on se comprenne…

   Konaté. –Oh, mais tu m’interromps pas, s’il te plaît, tu respectes. Vous êtes là tous les quatre, c’est quoi ça ? On dirait des juges. Moi, j’élève bien Lamine, chaque fois qu’il fait une bêtise je le frappe…

   Navarre. –C’est pas forcément la bonne solution…

   Konaté. –Tu m’interromps pas, s’il te plaît, moi j’ai pas interrompu toi quand t’as parlé. Moi je te dis pas comment tu dois élever tes enfants. J’élève bien Lamine, alors je dis que personne d’autre il a le droit de le frapper, c’est que moi. Je frappe Lamine chaaaque fois que lui fait une bêtise. Et alors toi, madame, t’as pas le droit de frapper mon fils, c’est quoi ta réaction si ton fils il rentre à la maison et il te dit il s’est fait frapper par la prof ?

   Loiseau. –Mais Monsieur, pour la centième fois, je n’ai pas frappé votre fils et je n’ai jamais frappé personne.

   Moi. –C’est quoi d’ailleurs, les preuves ? Si Mme Loiseau a frappé Lamine, il a dû vous montrer les traces des coups. Le médecin vous a donné une ITT ?

   Konaté. –Eeeh, Monsieur, tu sais très bien que sur une peau noire les coups ça laisse pas de trace. Mais non ça laisse pas de trace, les coups. Et puis, les copains de Lamine ils m’ont dit : oui el hadj, c’est vrai, Mme Loiseau elle a tapé ton fils, et pas qu’une fois, hein.

   Navarre. –Mais Monsieur, les élèves qui vous ont dit ça, ce sont tous des gibiers de p… des gamins qui sont tout le temps punis, parce qu’ils bavardent en cours, qu’ils chahutent, qu’ils se battent, qu’ils sèchent les cours. Comment vous pouvez les croire, eux, et pas nous ?

   Konaté. –Ils sont ce qu’ils sont mais comme on dit, la vérité elle sort de la bouche des enfants.

   Navarre. –Eh ben elle doit être propre.

   Moi. –Mais moi, Monsieur, j’ai travaillé avec Mme Loiseau pendant trois ans, j’étais avec elle dans sa salle de classe, on avait en face de nous des élèves très indisciplinés, des quatrième qui posaient vraiment de gros problèmes, ils étaient très pénibles, ils ne travaillaient pas et ils n’avaient pas de respect non plus pour le travail des autres, pourtant je n’ai jamais, jamais vu Mme Loiseau…

   Konaté. –Eeeeh, c’est pas la peine de terminer, je sais qu’est-ce que c’est tu vas me dire. Parce qu’elle elle travaille avec toi, alors tu vas la défendre, c’est obligé, mais moi quand sur le chantier il y en a un qui fait une connerie, je le défends ! tous on le défend ! Mais ça empêche que la connerie, il l’a fait.

   Moi. –C’est intéressant, ce que vous dites. Si je comprends bien, vous croyez les camarades de classe de Lamine quand ils le soutiennent contre un de ces profs ; mais moi, quand je soutiens ma collègue, je ne suis plus crédible parce que j’agis seulement par solidarité professionnelle ? Ça me paraît pas très logique.

   Konaté. –La vérité elle sort de la bouche des enfants, je te dis. Et moi, Lamine, je lui ai pas appris à mentir. Moi je dis : si un diable il arrive devant moi, quand même je lui dis la vérité en face. Moi j’ai pas peur de rien, seulement Allah. –Et en plus, toi, avant, quand tu devais t’occuper de mon fils, t’as rien fait. Alors mon fils il a pas des bonnes notes mais si on s’occupe pas de lui, c’est sa faute ?

   Loiseau. –Mais Monsieur, je me suis occupé de mon mieux de votre enfant ! Je l’ai inscrit à l’aide aux devoirs et je lui ai pris un rendez-vous avec la conseillère d’orientation – psychologue pour qu’elle évalue ses difficultés et qu’elle essaie de trouver leur origine. J’ai rencontré votre épouse plusieurs fois, je l’ai même aidée à justifier certaines absences de Lamine. 

   Konaté. –Mais elle comprend rien, ma femme, elle comprend pas le français, c’est pas à elle qu’il faut parler.

   Loiseau. –Je suis désolée, mais moi je me suis très bien entendu avec elle.

   Navarre. –En plus, si mes informations sont bonnes, elle fait partie des parents qui ont suivi le projet Mallette pédagogique, et elle a bénéficié dans ce cadre de cours de français, d’alphabétisation et d’informatique. C’est une dame qui veut s’intégrer, quoi.

   Konaté. –Monsieur, moi je te répète qu’est-ce que j’ai à dire : mon fils il m’a dit il a été tapé par son prof, et ça, je laisse pas faire, ça. Et vous là, vous quatre, vous m’entourez là, comme si j’étais je sais pas quoi, mais c’est pas comme ça il doit faire un professeur. Moi même si un diable il est là, devant moi, je dis quand même la vérité. Un prof touche pas à mes enfants, c’est tout.

 

   Sur ces entrefaites, M. Choukrani entre. Il a eu une dure journée, à gérer toutes sortes de problèmes déplaisants. Sa fatigue et son exaspération sont visibles. Ce sont les éclats de voix qui l’ont attiré. Nous avons tenté de dialoguer avec M. Konaté. Lui applique d’emblée une stratégie qui lui est personnelle. Quand des racailles endurcies sortent blêmes et muettes de son bureau, on dit au collège qu’elles se sont bien fait choukraner. J’admire ce bulldozer d’homme.

 

   Choukrani. –Monsieur, bonjour, Farouk Choukrani, principal adjoint de ce collège. Je m’assois pour être à la même hauteur que vous. J’ai un peu entendu ce qui se disait dans cette conversation et je vais vous dire les choses franchement et directement. Hier soir, j’ai reçu sur mon téléphone personnel un appel d’une enseignante. Il était dix heures du soir, quand on s’est parlé, M. Konaté. Dix heures du soir, et l’enseignante, c’était Mme Loiseau, et elle était très, très atteinte par sa conversation avec vous, elle était à la fois scandalisée et démoralisée. Elle avait entendu des choses qu’un professeur ne devrait jamais entendre de la bouche d’un parent.

   Konaté. –Eh alors, on n’a plus le droit de se plaindre quand son enfant il est maltraité ? C’est quoi ce collège ?

   Choukrani. –Monsieur, ne m’interrompez pas, écoutez-moi. Un peu de respect.

   Konaté. –Et toi, tu en as du respect ? Tout à l’heure je t’ai vu que tu criais sur des élèves dans les couloirs comme si c’était des chiens, tu respectais eux ?

   Choukrani. –Monsieur, encore une fois, vous allez m’écouter.

   Konaté. –Non, je t’écoute pas. T’es pire qu’un flic.

   Choukrani. –Eh bien moi, je vais quand même vous dire les choses, Monsieur, et même si vous ne les écoutez pas vous allez les entendre. Ce rapport, là (il le brandit), il contient largement de quoi motiver une plainte pour diffamation. Si vous n’étiez pas là ce soir, j’irais au commissariat avec Mme Loiseau pour déposer une main courante.

   Konaté. –Tu vois ? Flic tu es, flic. Je t’écoute pas.

   Choukrani. –Non, Monsieur. Je suis un fonctionnaire comme les policiers et je n’en ai pas honte, loin de là. Mais moi, je travaille dans cet établissement, comme Mme Loiseau, au service des enfants. C’est un métier difficile et on n’a pas besoin que des gens viennent nous mettre des bâtons dans les roues avec des accusations calomnieuses. Alors vous allez vous excuser auprès de cette enseignante et on va oublier tout ça, d’accord.

   Konaté. –Non. D’abord je te parle même pas à toi, flic.

   Navarre (se lève à moitié de sa chaise). –Monsieur, vous allez vous calmer ou on va vous mettre à la porte de ce bureau.   

   Konaté. –Laisse-moi terminer qu’est-ce que j’ai à dire. Voilà, j’ai entendu Mme Loiseau, et je retire ce que j’ai dit, peut-être elle a pas tapé Lamine, peut-être c’est vrai ce qu’elle dit.

   Loiseau. –Aaah, enfin ! Serrons-nous la main.

   Konaté. –Mais à toi (il désigne M. Choukrani), je veux pas parler. Tu ne respectes pas moi, tu respectes personne. Je veux plus jamais te voir.

 

   Finalement, notre principal-adjoint a catalysé toute la rancœur du plaignant, qui du coup veut bien oublier ses griefs à notre égard. M. Konaté avait besoin d’incriminer et de détester quelqu’un, et M. Choukrani s’est proposé avec enthousiaste pour ce rôle. Malgré tout, ils finiront par se retrouver dans le bureau d’à côté, pour finir le dialogue « d’homme à homme ». M. Choukrani paraît avoir in fine remporté la victoire aux points, après un ultime corps à corps : « je l’ai fait asseoir en face de moi, sans table ni rien entre nous, et il n’y avait que dix centimètres entre nos visages. »  

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Published by Ali Devine - dans Souvenirs - souvenirs
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commentaires

Emilie Loiseau 12/02/2014 15:47


Bravo pour cette déformation de la vérité... Et merci d'avoir pris la peine de changer (radicalement...) mon nom.


Je tiens quand même à souligner que je n'ai jamais frappé un élève et cela n'arrivera (je l'espère) jamais. J'ai reçu une certaine éducation (merci à mes parents) et je respecte ces petits que
j'ai en face de moi.

Ali Devine 13/02/2014 09:25



Que tu n'aies jamais frappé d'élève, c'est exactement ce que dit ce texte.


J'espère que tu vas bien.