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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 00:15

Fin de l'hiver 2010.

A la cantine, Mme Figari se souvient du jour où elle a dû traverser toute la cité en traînant derrière elle une grappe de gamins qui scandaient : « Figari-la-pu-teuh, Figari-la-pu-teuh », etc. Mme Evin, quant à elle, avait eu droit à des cailloux et à des œufs (frais).

 

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M. Awsi devient presque lyrique quand il évoque les conditions de sa propre scolarité : « en primaire, on avait un prof, il était méchant... enfin, méchant ! Non, en fait, il était dur. Les doigts en triangle et les coups de règle en fer, ça y allait avec lui. Et on disait rien à nos parents, sinon c'était deuxième service. Et on le respectait, on l'aimait presque, ce bonhomme. Pendant des années je suis régulièrement retourné le voir. On n'avait pas de vidéoprojecteurs à l'époque, pas de tableau numérique interactif, même pas de photocopieuse : il nous donnait des feuilles ronéotypées baveuses qui sentait l'alcool -et aujourd'hui encore, Dieu me pardonne, j'aime cette odeur. Et du Bled, du Bled, du Bled... des exercices sur le futur antérieur deuxième forme en veux-tu en voilà... j'aimais bien ! » M. Karimi, qui nous a déjà raconté des souvenirs comparables, acquiesce en sirotant son court sans sucre. Moi-même, j'ai vécu des choses très semblables. Je me rappelle parfaitement de la moulinette avec laquelle ma mère institutrice ronéotypait ses exercices, les mots en brumeuses cursives bleu de France, l'odeur, l'humidité des feuilles quand elles sortaient de la presse. Et le Bled. J'ai l'impression de devoir à ses gammes arides la moitié de ce que je sais de ma langue.

Nous sommes nostalgiques. Ces souvenirs ont en partie déterminé notre vocation, et ils cadrent si peu avec ce que nous vivons tous les jours au travail... Qu'est devenue notre école ? 

 

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Madame Ruffec a mal au dos, et son métier est dur (elle est assistante sociale). En ce moment, elle a du travail par dessus la tête à cause des conseils de discipline en rafale. Je lui dis que nous sommes souvent bien contents de pouvoir nous débarrasser d'élèves insupportables, même si c'est au prix d'une ou deux insultes essuyées. Elle me répond qu'elle a quant à elle du mal à supporter le spectacle de mères de famille s'effondrant en sanglots dans son bureau. La souffrance est à fleur de peau, partout. Mme Ruffec me raconte l'histoire (tristement banale) d'un gamin de sixième qui a frappé son prof de sport. Acculé par des questions insistantes, il a fini par reconnaître que le fond du problème est qu'il ne se sent pas aimé par cet enseignant -ni par les autres, d'ailleurs. Ah, cette grande pénurie d’amour chez les donneurs de coups… Le père de la petite frappe est parti refaire sa vie au Portugal, abandonnant la famille qu'il avait fondée en France. La maman se débrouille seule. Une dame courageuse, vivant avec son fils dans un F2 insalubre, et disposant de 600 euros pour faire son mois. Notre assistante sociale aimerait bien « sauver » le gamin ; mais ce sera d’autant plus difficile qu’à l’évidence le destinataire de ces bonnes intentions ne recherche aucun salut.

 

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Les deux portes de ma salle ont été vandalisées, et on ne peut plus y entrer. Il y a à l'intérieur une bonne partie de mes affaires, les livres, les cahiers des élèves. C'est donc une gêne réelle, et j'ai beau signaler le problème à l'intendance, la réparation tarde. Cet incident un peu ridicule m'affecte beaucoup plus qu'il ne le devrait. Je crois d'abord que c'est parce que je fais mauvaise figure devant mes élèves en devenant une sorte d'enseignant errant et quasi-SDF ; mais en y réfléchissant bien, je me dis aussi que cette situation réelle est une métaphore parfaite de mon état psychologique actuel. Je me sens enfermé hors de chez moi. Où est ma demeure ? Où est mon pays ?

 

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Zanouba a des béquilles et un gros strapping sur la jambe droite.

"Bah alors, qu'est-ce qui t'arrive ?

-Le médecin il a dit que j'avais une facture."

 

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Intéressante conversation avec mes élèves de cinquième sur des sujets liés à l'Islam, dans le cadre de la leçon sur "le refus des discriminations". Après avoir lu un texte sur la difficulté d'être une jeune fille coquette dans certains quartiers populaires, Mohamed Medi embraie au quart de tour : "Mais chez nous, les musulmans, ça se passe pas comme ça. Les filles, elles sortent pas en minijupes, habillées comme des... prostituées. Si elles portent des habits comme ça, après les hommes, ils peuvent pas s'empêcher. Y faut pas qu'elles s'étonnent." Je lui suis presque reconnaissant d'avoir posé le problème de cette façon car le document support éludait totalement l'origine religieuse du problème : le machisme des "grands frères" y apparaissait presque comme une sécrétion naturelle de l'habitat social, au même titre que le salpêtre ou les moisissures. Dans la classe, plusieurs garçons manifestent franchement leur accord avec Mohamed : Daouda, Zakaria, Hicham ; Lamine essaie de dire quelque chose pour se faire bien voir, mais il ne trompe personne ; Bradley est d'accord sur le fond mais, n'étant pas musulman, il se contente de rigoler. Les filles, de leur côté, sont indignées, mais ne savent pas trop quoi répondre. J'essaie d'expliquer à Mohamed que quand il dit "chez nous", il commet un abus de langage. Notre "chez nous", c'est la France, et les lois françaises disent que le port de la minijupe est permis. Mais pas le viol -ce dernier étant au contraire passible de prison. J'ajoute que son explication constitue une circonstance aggravante : si un homme avoue être incapable de ne pas agresser toutes les filles en robe courte, il sera légitimement considéré comme un malade qu'il faudra surveiller sa vie durant (et j'ai la satisfaction d'entendre Lounès m'approuver d'un "voilà !" sonore).

Dans cette discussion, je me sens en situation délicate : si je veux que mes petits machos écoutent ce que je leur dis et y repensent ultérieurement, je dois éviter de les braquer. Quand Daouda relance le débat d'un "ma soeur, elle s'habillera pas comme ça", je commence par le flatter, en observant que comme fidèle il accepte certainement de se soumettre à des normes rigoureuses, avant d'ajouter qu'il serait inacceptable de vouloir les imposer à d'autres. Et je conclus ma tirade féministe par des paroles un peu lâches : "je sais bien que ce n'est pas en dix minutes que je vais vous faire changer d'avis, mais bon, réfléchissez tout de même à ce que je viens de vous dire..."

Ma classe étant toujours bloquée, le cours a lieu dans une salle où nous n’étions jamais venus jusqu’à aujourd’hui. A titre expérimental, j’ai autorisé les élèves à s’asseoir où ils voulaient. Résultat : la mixité de l'enseignement a été pratiquement abolie. Sept des huit places côté couloir ont été prises par des filles ; les six places côté fenêtres, par des garçons ; obligées de cohabiter avec les garçons dans la rangée du milieu, les filles ont pris les places les plus proches du tableau. Seul Eddy a eu l'audace d'aller s'asseoir au milieu d'individus du sexe opposé. Mais Eddy présente un profil un peu particulier : petit, poli, un peu timide, excellent élève ; asiatique.

 

   Dans mon autre classe, Samira-la-grande-gueule impose la burqa comme l'un des sujets du jour. "C'est un truc de ouf, mais je suis d'accord avec Sarkozy. Et ma mère aussi. Y faut interdire ça, ça se fait pas de s'habiller comme ça, la vérité. Même leurs mains, elles cachent !" Slimane tente timidement de présenter les arguments de la partie adverse : "Y'en a, y font ça y disent c'est pour protéger leurs femmes." Ces paroles suscitent de tels hurlements de réprobation chez Samira et ses amies que je n'entends même pas ce qu'elles disent ; sans doute quelque chose du genre : "Y z'ont qu'à se protéger eux-mêmes, ces bâtards !" C'est un autre truc de ouf, mais Samira gagne instantanément ma sympathie. Sa gouaille, ses jugements à l'emporte-pièce, voilà ce qu'il faut dans un débat pareil. 

 

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Je remonte la rue du collège vers le métro. Une voiture bleue arrêtée au stop fait rugir son moteur, puis démarre en trombe. Arrivée à ma hauteur, elle fait un écart intentionnel et ses roues viennent heurter la bordure du caniveau, à vingt centimètres de ma jambe droite. Puis elle poursuit à toute vitesse en direction du bahut. -Supposons à présent qu'à l'extrémité de la rue, une voiture de police barre la route aux conducteurs et provoque un accident fatal. Il y aurait des émeutes, des incendies, et on entendrait à la télévision le témoignage de proches de la victime : "Ouais, Gonzague [prénom modifié], c'était un jeune tranquille, il était pas méchant, pourquoi les schmitts ils veulent tous nous tuer ?"

 

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Elias lève la main.

"Monsieur, je peux aller me rincer la bouche ? J'ai perdu une dent, je saigne.

-Encore ! Écoute, ça sonne dans cinq minutes, tu iras aux lavabos à la pause.

-Et ma dent ?

-Eh bien tu la mets dans un mouchoir que tu gardes précieusement, pour que la petite souris vienne t'apporter une pièce.

-Ha ! ha!

-T'as un truc, toi, pour tes dents ?

-Tu parles ! Que dalle !

-Monsieur, la petite souris elle est en crise" résume Imane.

 

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Mardi soir, je ramène mon fils Louis de l'école. Nous prenons le RER. On renonce à un premier siège parce qu'un gros crachat s'étoile sur le sol. Deuxième siège : une bouteille de whisky canadien bas de gamme, abandonnée par un clodo borgne, roule sur le sol. Deux gamins tziganes font la manche. Un djeun's écoute du rap français très fort sur son portable. La France.

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Published by Ali Devine - dans Souvenirs - souvenirs
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commentaires

didier 01/12/2012 09:15


Je sais bien qu'au fond, à travers tes mots  tu les aimes ces gamins.


Crois-moi: le plaisir de la demi-seconde de compréhension de l'un d'de tes élèves efface tous tes doutes, ton désarroi et ta solitude.


J'ai confiance: ta gentillesse l'emportera sur ton désespoir!


Didier, ton meilleur collègue.

Ali Devine 08/12/2012 23:30



Ah oui je les aime. J'ai quitté mes collégiens il y a trois ans mais je pense souvent à eux, et presque toujours avec tendresse. Avouerai-je qu'une ou deux fois, pendant quelques fractions de
seconde, je me suis demandé : "et si je retournais enseigner là-bas ?" 



D'Enguell 12/01/2012 09:36


"Arrivée à ma hauteur, elle fait un écart intentionnel et ses roues viennent heurter la bordure du caniveau, à vingt
centimètres de ma jambe droite."


Il y a un passage dans "Décivilisation" de Camus qui raconte les automobiles s'arrêtant net aux Stop, sans victimes, mais
effrayant la plupart des conducteurs prioritaires.


Cette (ces) inversion(s) des priorités est tout sauf un symptôme, elle est la maladie elle-même

Atala 11/01/2012 21:53


Mon Dieu, que j'ai envie de quitter la France après avoir lu vos 2 blogs. Quel pays à la dérive, je sais pas comment vous faites pour tenir le coup.

JB 11/01/2012 20:02


C'est tellement vrai tout ça. C'est bien d'avoir repris un blog, vous étiez un peu rouillé sur les premiers textes mais vous avez retrouvé votre talent depuis.

Suzanne 11/01/2012 11:50


Waouh. Tristesse et sourire. Tristesse parce que ces enfants sont nés chez nous, qu'ils ont été éduqués chez nous, et que ce chez nous n'est pas  chez eux pour beaucoup d'entre eux.
Tristesse pour la condition féminine, pour le côté "tout est à refaire". Tristesse pour tout ce qui se délabre. Sourire parce que certains sont bien vivants, réactifs, pleins d'énergie et de
vitalité, et sauront peut-être nous surprendre.