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24 mars 2012 6 24 /03 /mars /2012 13:18

Un mardi du printemps 2010.

 

Quand ma collègue Amina Zéribi m’a proposé d’être le professeur d’histoire-géographie de la troisième en alternance, j’ai à peine hésité : je me disais que j’allais faire du bon boulot avec une classe dont je ne verrais les élèves que par groupes de dix. Ils étaient faibles certes, mais j’étais prêt à faire de grands efforts pédagogiques pour me placer à leur portée. Et puis, c’était Amina, j’étais touché qu’elle me fasse confiance, qu’elle m’invite à l’accompagner dans cette aventure, et tandis qu’elle se tenait là en face de moi, attendant ma réponse, je ne pouvais m’empêcher de repenser aux vers du poète :

 

Vous les femmes, vous le charme
Vos sourires nous attirent et nous désarment
Vous les anges, adorables
Et nous sommes nous les hommes pauvres diables

 

Et c’est ainsi que, quelques mois plus tard, je tente de faire un cours sur la France de Vichy à un groupe qui ne comporte même pas dix élèves (puisqu’un grand nombre sèche) mais au mieux une demie-douzaine. Il est vrai que chaque individu de cette petite assemblée compte pour deux ou trois.

Rachel, après environ 3'30 de cours : "putain, ch'ai mal à la tête... qu'est-che qu'on a après ? Ah ouais, anglais... on travaille...

-Qu'est-ce que vous faites, avec M. Rosan ?

-On regarde des épisodes des Chimpchons."

Assise au premier rang, Zineb sort un pot de Nivea soft, crème de soin hydratante pour une peau douce et satinée et s'en beurre les paluches. Je le confisque. Apparemment elle s'en fout. Après le cours, je m'aperçois que le pot est pratiquement vide, et j'en viens à penser que cette petite provocation était préméditée.

Souly et Slobodan arrivent avec dix bonnes minutes de retard. La pluie les a obligés à chercher refuge à l'intérieur du bâtiment 4 ; un surveillant les a attrapés en pleine glande et les a poussés jusqu'à ma salle de classe (ce dont je ne le remercie pas). Souly semble particulièrement mécontent de se trouver là. Depuis que j'ai contacté sa mère au téléphone, il a décidé de sécher mon cours pour éviter les ennuis -Slobodan se solidarisant de son collègue avec une détermination admirable. Mon petit Issoufou va donc s'affaler sur une chaise en grommelant, près de la fenêtre et du radiateur. Avec le plus de douceur possible (je sais que ça l'énerve énormément), je le prie de corriger son attitude et d'aller s'asseoir à un autre endroit. Il profère une suite de mots incompréhensibles, puis je saisis : "Tout le temps y cherche les problèmes, lui." Mais j'insiste, toujours avec calme. Au bout de cinq minutes il finit par céder.

On étudie une photo de Doisneau de 1944. Un tableau, dans la vitrine d'une épicerie parisienne, fait la liste des rares produits disponibles (chou, rutabagas, topinambours) et des innombrables articles manquants. Parmi eux, le chocolat. "Hein, y zavaient du chocolat à l'époque ?" s'écrie Zineb. -Puis je leur demande :

"Si vous aviez voulu faire des crêpes, par exemple ? Ça aurait été possible ? (Silence) Il faut quoi pour faire des crêpes ?

-Ben des oeufs...

-De la farine...

-Du lait...

-Et est-ce qu'on pouvait trouver ces choses en magasin ?

-Bah non.

-Aloooors ?

-Eh msieu, c'est meilleur si on ajoute un peu de whisky dans la pâte, suggère Joao.

-Hein ?

-Quoi ?

-Qu'est-ce qu'il a dit ?

-Qu'est-ce qu'il a dit j'ai pas entendu ?

-T'as dit quoi ?

-Du kiwi ?

-Du whiskas ?

-T'es malade ?

-Mais non, c'est pas ça que j'ai dit..." Etc, etc. Plus tard, pour leur expliquer les ressorts du marché noir, j'utilise une comparaison audacieuse et d'ailleurs inexacte : les fournisseurs étaient un peu comme des dealers, mais au lieu de shit ou de cocaïne, ils trafiquaient du steak, du beurre et de la confiture. Souly m'a prêté attention pendant les vingt secondes de cette explication ; il a même souri. Ce sera mon succès pédagogique du jour.

Pendant que Joao lit à voix haute en butant sur chaque mot, presque sur chaque syllabe, je surprends Rachel (assise au premier rang, devant mon bureau) qui décontractée et souriante fait des doigts à je ne sais qui. Sans dire un mot, je commence à remplir une feuille d'exclusion. Elle s'en aperçoit.

"Eh mchieu, mais qu'est-che que vous faitches ?

-Eh bien je t'exclus de mon cours, Rachel.

-Eh mais pourquoi ?

-Tu adresses des gestes obscènes et insultants à un camarade. C'est un motif d'exclusion. Tiens, regarde, là : 'Menaces ou insultes envers un autre élève et/ou l'enseignant.' Je ne fais qu'appliquer le règlement. Mais j'espère que ça n'affectera pas la qualité de notre relation.

-Eh mais chérieux, vous faitches n'importe quoi, là. Ch'ai pas montré mon... macheur, là, ch'ai montré mon... annulaire (elle a fait un effort sensible pour employer des termes exacts).

-Vas-y, prends-moi pour un con, j'adore ça.

-Oh msieu, vous avez dit un gros mot ! Ça se fait pas.

-Virez-moi chi vous voulez, mais moi, ch'ai rien fait.

-Eh msieu sérieux, elle a pas fait un doigt d'honneur, vous vous trompez.

-Si ! Elle l'a fait ! Allez-y msieu, virez-la.

-Qu'est-che tu racontes tchoi ? T'as rien vu. Ferme un peu tcha gueule !"

Rachel sort avec une dignité de princesse outragée.

"Eh msieu, Svetlana elle dort", observe Tracy. Effectivement. Ecroulée sur sa table, les yeux mi-clos, Svetlana refuse d'accomplir le moindre travail (quand je lui demande quelque chose, elle répond d'un ton presque agressif : "pourquoi moi ?") Ses parents se séparent et elle croit que c'est à cause d'elle ; elle est déprimée, alors elle a décidé de s'octroyer une sorte de petit congé sabbatique. C'est dommage. Dans ce groupe de neuf, elle était une des deux seules élèves à suivre.

Texte. Un Juif parisien se souvient des discriminations subies sous Vichy. Plus de piscine, plus de cinéma ; l'obligation de rester en dehors du square où les amis d'hier continuent de jouer. Slobodan : "Mais c'est normal. Moi jdis les Juifs, y faut tous les cramer."

Souly sort une figurine de Sangoku et la montre à la compagnie avec la satisfaction d'un petit garçon. Apparemment, le fait qu'il se soit teint les cheveux n'est pas sans rapport avec la blondeur flamboyante du héros de manga. Je le menace de confisquer son joujou. Il le range dans sa poche. Puis le ressort quinze secondes plus tard.

Zineb voudrait bien parler d'autre chose que du cours. Coup sur coup, elle me demande si je sais qui est Vincent Lagaf ; m'informe que son ongle est cassé ; me demande ce qu'est le xylitol ; etc. Je ne sais pas comment m'y prendre pour la convaincre de fermer sa gueule. Dans l'idéal, il faudrait que je la vire dès la première intervention incongrue. Mais à ce régime, je risque de rapidement me retrouver devant une salle vide ou presque, et de me créer l'encombrante réputation d'un prof qui n'assure pas et qui délègue la gestion de ses problèmes. Par ailleurs, la plupart des élèves ne demandent pas mieux que d'être exclus, et je refuse d'entrer dans leur jeu.

"Vas-y Zineb, lis le texte.

-Pourquoi vous m'appelez Zineb ?

-Oh excuse-moi Tracy. Vas-y, lis, s'il te plaît.

-Ouais, vous nous confondez toujours toutes les deux.

-Qu'est-ce que ça peut bien faire ? On peut lire le texte, maintenant ?

-Mais pourquoi ?

-Je sais pas, vous avez peut-être des points communs." (Par exemple, elles ont toutes les deux la langue piercée. A quinze ans.)

"Eh msieu, elles ont les mêmes fesses ! C'est pas moi qui l'ai dit, mais elles ont les mêmes fesses !" ricane le délicieux Slobodan. Quand je demande au même de lire un texte, il s'exécute en rigolant, et ajoute un -euh à la fin de chaque mot. "Sous-euh les-euh maisons-euh écroulées-euh, des-euh femmes-euh et-euh des-euh enfants-euh étaient-euh emmurés-euh vivants-euh, hin hin hin. Excusez-moi, msieu, c'est un tic." (Le texte concernait les bombardements de Rouen.) Un peu plus tard, Tracy déchiffre des extraits de l'appel du 18 juin. Et ça se termine comme ça : "Dis-cours du gé-né-ral de Gaulle radjo-di... hein ? c'est quoi ce mot bizarre ? radjo-diffu-zé par la BBC. FUCK LA BBC ! Eh msieu j'aime pas la BBC. Voulez qujvous dise pourquoi ?" Non merci, Tracy. Ça sonne. Au revoir.  

Je voudrais bien qu'un jour, ils repensent à tout ça et qu'ils aient profondément, douloureusement honte. Mais ça n'arrivera pas.

 

Le cours de quatrième se passe presque aussi mal. Samir et Mohamed vont passer en conseil de discipline et Asmaa est sous fiche de suivi, aussi se retiennent-ils un peu ; mais tous les autres élèves de la classe bavardent constamment. Tarkan et Amine sont engagés dans une compétition de crétinisme de très haut niveau. Crier, punir, exclure ne donne quasiment aucun résultat excédant la minute. La plupart des élèves, là aussi, sabotent les cours en toute bonne conscience. Quand on les engueule, ils se trouvent toujours toute sorte d'excuses : je ne faisais qu'écouter mon voisin, je parlais du cours, quelqu'un m'a volé mon stylo et je veux savoir qui, les autres bavardent aussi alors pourquoi c'est toujours moi qui me fait engueuler, etc. Cette bande d'abrutis logorrhéiques est totalement décomplexée.

L'image : un collège unique, donc égalitaire ; des ZEP, des RAR pour compenser les injustices sociales ; des élèves autonomes, pleinement acteurs de leur succès scolaire et de leur orientation ; de la modernité technologique attestée par le B2i, des espaces numériques de travail et des écrans interactifs pour supplanter la craie et le Velleda ; une offre pédagogique toujours plus riche et diversifiée, auquel est récemment venue s'adjoindre une petite dernière très chic, l'histoire de l'art ; de la codisciplinarité, de l'interdisciplinarité, de la transdisciplinarité ; des évaluations par validation de compétence pour valoriser les savoir-faire et savoir-être de chacun ; des enseignants reconnus par leur hiérarchie et honorés, non seulement par leurs élèves, mais par la société toute entière.

La réalité : une proportion effrayante d'illettrés parmi nos élèves ; une masse d'adolescents passifs, vulgaires et anomiques ; des individus talentueux et travailleurs écrasés par l'égalitarisme du système ; l'obligation de mendier longuement pour obtenir trois chaises, un feutre noir et une nouvelle lampe de rétroprojecteur ; 14 matières obligatoires en quatrième, soit une diversité de connaissances inassimilables pour la plupart des intelligences ; des enseignants découragés, méfiants voire cyniques ; un volume de travail en expansion rapide pour un salaire constant ; une profession minée par l'intervention de plus en plus massive des contractuels et vacataires ; un mépris ouvertement formulé par les élèves, les parents, les politiques.

Je devrais mettre tout ça à distance, faire la part des choses. Je n'y arrive pas. Tout à l'heure, mon fils Louis m'a demandé quel voeu je ferais si j'étais sûr d'être exaucé. J'ai répondu sans hésiter : "je voudrais pouvoir bien vivre sans travailler." 

 

Deux jours plus tard.

Le jeudi, mon cours est à 8 heures, alors la moitié des 3° E ne viennent pas. Mais Rachel, en impeccable jogging Baby Milo rose bonbon, a bien voulu se déplacer. Pour une fois ce que je dis semble vaguement l'accrocher. Elle intervient spontanément pour faire une remarque en rapport avec le cours !

« Eh mchieu, moi mon arrière-grand mère elle a 91 ans. Eh ben elle a fait un truc dans la réchichtanche, là, chais pas quoi mais elle était dedans. »

Je lui dis que c'est tout à fait possible : son aïeule avait 21 ans en 1940, et beaucoup de Français ont résisté pendant la guerre -souvent petitement, dans la mesure de leurs moyens, mais résisté tout de même. Je lui raconte l'histoire de ma propre grand-mère, qui faisait des centaines de kilomètres à vélo et sortait clandestinement de la zone interdite du Pas-de-Calais pour aller chercher de quoi manger dans une ferme de l'Aisne. Une complicité historique totalement inattendue m'unit ce matin à cette fille que j'ai virée de mes deux précédents cours. Mais je ne peux malheureusement rien éprouver de tel avec les autres.

 

 

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Published by Ali Devine - dans Souvenirs - souvenirs
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