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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 21:55

Le cours a lieu dans un préfabriqué posé dans une zone incertaine, entre la chaussée, un rideau de conifères qui perdent leurs épines, la grande bâtisse où les élèves de la filière professionnelle ont leurs TD et un hectare de plaine herbue que l’automne rend chagrine. Je trouve ça trop cheap de faire classe dans un Algeco ; c’est comme si on avait voulu dire aux élèves qu’ils ne méritent pas mieux que six murs de grosse tôle. Et moi non plus d’ailleurs.


Dissimulant mon vague à l’âme, j’entre avec un sourire, le port droit et les gestes énergiques. Les première STMG, que je n’aurais pas été surpris de trouver rassemblés autour d’un combat de chiens ou d’une partouze improvisée, sont étonnamment calmes. Des intervenants ont occupé l’heure qui précède à leur parler des addictions et de leurs dangers ; cela donne à penser ; Scarlett par exemple peut enfin mettre un nom sur sa pathologie.

« Achat compulsif, msieu.

-Mais avec quel argent ?

-Ben celui de mes parents. »


Je me rends compte tout à coup que le calme relatif de la classe doit aussi aux absences nombreuses. Mamadou n’est pas là, et Hassan non plus, et où donc est Charlie ? Je les ai pourtant croisés un peu plus tôt ; j’aperçois même par la fenêtre la silhouette de l’un d’eux. L’explication de ce petit mystère est toute simple. Je demande aux élèves d’amener leur manuel ; cette exigence paraît abusive à la plupart, car ils considèrent le prêt de livres en début d’année comme un simple cadeau de bienvenue, semblable au collier de fleurs offert par le club de vacances et dont on se débarrasse avant qu’il ne fane ; cependant j’ai beaucoup insisté, j’ai annoncé qu’à chaque cours il y aurait des contrôles, et dans une bouffée de brutalité je suis allé jusqu’à menacer les récalcitrants de les punir. Beaucoup ont accepté en soupirant de se plier à ma lubie. D’autres non : le bouquin en question pèse tout de même 870 grammes, et du reste ils ne savent plus où ils ont bien pu le foutre. Du coup ils sèchent les dix premières minutes de mon cours, et ne se présentent que quand ils croient ne plus rien avoir à craindre. Ils se faufilent à leur place en profitant d’un instant où je tourne le dos à la porte. Mais ils sont systématiquement dénoncés par leurs camarades. « Eh Msieu ! Rgardez y’a Mamadou ! Et il a pas son manuel ! Punissez-le ! –Ferme un peu ta gueule, grosse balance ! »

Moi, le professeur agrégé d’histoire, personnage plein de prestige et incarnant l’esprit républicain. -Aujourd’hui, je voudrais vous parler de la première guerre mondiale (applaudissements). Ah, non, pas tout de suite, car voici Karim. Bonjour, Karim, je vous avais collé mercredi après-midi, vous n’êtes pas venu, est-ce indiscret de vous demander pourquoi ?

Karim. -Quoi ? J’étais collé ? Et pourquoi ?

Moi. -Vous écoutiez de la musique pendant mon cours. Vous vous souvenez ?

Karim. -Eh msieu, mais arrêtez, je vous ai dit que c’était éteint, d’abord.

Moi. -Mais bien sûr, prenez-moi une fois de plus pour un imbécile, j’adore ça.

Karim. -Et pis vous m’aviez pas dit que j’étais collé, comment jpouvais lsavoir, moi ?

Moi. -Si, je vous l’ai dit, et je vous ai fait répéter l’information par votre professeur principale.

Karim. -Elle m’a rien dit, Madame Gomis ! Sérieux, El-Hadj, elle m’a dit quelque chose ?

Moi. -Karim, si je comprends bien, vous êtes en train de me traiter de menteur, là. Je me trompe ?

Karim. -Boh…

Moi. -Ecoutez, soyons concret. Je vous avais collé une heure, vous n’êtes pas venu, vous serez collé deux heures mercredi prochain.

Karim. -Ah non, msieu.

Moi. -Comment ça, « ah non » ?

Karim. -Mercredi, c’est l’Aïd.

Moi. -Oh, merde…

Karim. -Eh msieu, faut pas être grossier comme ça.

El-Hadj. -Eh mais c’est pas mardi l’Aïd ?

Karim. -Mais ferme ta gueule !

Moi. -Oh mais oui, je m’en souviens à présent. Le proviseur voulait organiser la remise des diplômes mardi soir et il a décalé parce qu’on l’avait prévenu qu’il risquait de ne pas y avoir grand monde. Donc il n’y a pas de problème. Mardi vous faites la fête en famille si ça vous chante, mais mercredi, vous êtes libre.

Karim. –Eh non monsieur.

Moi. –Encore non ! Et pourquoi, cette fois-ci ?

Karim. –L’Aïd, en fait, ça dure trois jours.

Moi. –Vous vous fichez de moi ?

Karim. –Mais pas du tout. Vous avez qu’à demander aux autres.

Moi. -Karim, vous vous souvenez du truc qu’on a étudié en cours la semaine dernière ? La « charte de la laïcité », ça s’appelait.

Fatima. –Et pourquoi on peut pas avoir nos trois jours ? Vous, vous avez bien deux semaines à Noël.

De nombreux élèves. –Ouais !

Moi. –Ecoutez, cette discussion n’a aucun sens. Si vous décidez de ne pas venir mardi ou mercredi, on ne va pas envoyer la police vous chercher chez vous. Mais vous serez notés absents, et vous en subirez toutes les conséquences. Et si vous êtes collé ce jour-là et que vous vous abritez derrière votre religion pour ne pas venir, votre CPE prendra le dossier en main, et vous savez qu’il a la main lourde. Alors à vous de voir. On peut faire cours maintenant ?


En fait, je bluffe, car le CPE n’a pas la main si lourde que ça : ce que risquent les emmerdeurs, que je rêverais de voir contraints à tondre nos pelouses dans le cadre d’un travail d’intérêt général, c’est au pire de se voir exclure un jour ou deux ; sanction qui ne fait qu’accomplir les désirs de ceux qu’elle frappe.


Je demande à un élève de nous lire la légende d’une affiche patriotique.

Hassan. –Ha ha. Vas-y Alassane. Lis. Avec tes grosses dents de lapin.

De nombreux élèves. –Ha ha ha !

Alassane. –Wesh toi, t’as vu ta gueule ? On dirait Nabilla avec une barbe ! Gros travelo, va.

De nombreux élèves. –Ouarf ! Nan mais allo, quoi ?

Moi. -Messieurs, je vais vous demander de bien vouloir ranger vos affaires.

Hassan et Alassane. –Ben pourquoi ?

Moi. –Vous vous êtes mutuellement insultés, c’est interdit par le règlement intérieur, et c’est aussi un motif d’exclusion de cours.

Hassan et Alassane.- Eh mais msieu, on rigolait !

Moi. –Sans doute, mais si je vous garde vous continuerez à rigoler de la même façon jusqu’à la fin de l’heure, et vous venez de me fournir un prétexte parfait pour vous virer. Donc…

Alassane. –En fait, on se fait carotte, là ?

Moi. –On peut voir les choses ainsi.

Hassan. –Chu choqué.

Moi. –Lassana, c’est vous le délégué, non ? Vous conduisez vos camarades à la Vie scolaire, s’il vous plaît.

Alassane. –Eh msieu, ça se fait trop pas, cque vous faites.

Moi. –Je suis sûr que vous ne ferez rien de tel quand vous serez enseignant, Alassane. Sur ce, au revoir.

Ils quittent la salle de mauvaise grâce ; Hassan est flegmatique et presque hilare, mais Alassane est vexé que je l’aie piégé ; plus tard, j’apprendrai que parvenu à la Vie scolaire il a vivement diffamé ma mère et ma race. Mais je crois que j’ai eu raison de le virer, car son départ est suivi par un gros quart d’heure de quasi-cours, où en faisant d’énormes efforts pour simplifier et dramatiser je parviens à intéresser les élèves à la condition de nos pauvres poilus. Ce bref et incertain état de grâce prend malheureusement fin avec le retour de Lassana : distrait, désorienté ou peut-être un peu con, il ne parvient pas à retrouver le chemin de notre préfabriqué, et on le voit par nos fenêtres traîner ici et là sa dégaine de zozo monté en mauvaise graine. Il est si drôle que je ne peux pas m’empêcher de sourire en le voyant se tromper de direction une fois de plus et de murmurer Il court il court, le furet… Du coup, quand il parvient enfin à nous retrouver, il a à peine le temps de pousser la porte qu’on s’empresse de lui dire :

« Eh, Lassana ! Lprof il a dit que t’étais comme un furet !

-Ouais, t’es moche pareil ! »


Je tire mes lunettes, je frotte mes yeux. Dans les circonstances présentes, je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus, d’autre ou de mieux. Je vais leur balancer la trace écrite, où je résume la Grande Guerre en 98 mots, et ils la copieront pour la plupart avec beaucoup d’erreurs et sans la comprendre. C’est un échec pédagogique ; je n’ai pas vraiment mérité cette part de mon salaire ; je suis un peu triste. -Mais on ouvre la porte. Georges Clemenceau fait son apparition. Une voix demande « Wesh c’est qui, lui ? », mais son aspect en impose aux élèves qui se taisent, d’autant qu’il est escorté par dix zouaves farouches. Le Tigre s’approche de moi. Il me donne l’accolade, ses moustaches blanches chatouillent mon oreille. Il me dit que certaines guerres ne peuvent être gagnées.

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Published by Ali Devine - dans Au lycée
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commentaires

Suzanne 14/10/2013 09:49


C'est mieux que Bégaudeau. Remarque un peu bébête, hein, tu parles d'une référence...
J'ai l'impression que vous aimez bien vos cancres, vos furets, vos sales gosses, que vous les aimeriez encore mieux si vous n'étiez pas obligé de les instruire, si, à côté, vous aviez d'autres
élèves moins dissipés, plus désireux d'apprendre.
Avez-vous lu Mon âme au diable, de J.P. Gattegno ? (un bon petit polar)

Il écrit: "Jamais je n’avais ressenti à ce point l’absurdité de leur dispenser un savoir qui n’appartenait en aucune façon à leur monde. Il aurait fallu tout reprendre à la base. Quelle base,
d’ailleurs ? Etaient-ils jamais partis d’aucune base ? Ils avaient vu le jour sur le sable mouvant, dans un univers inintelligible et fuyant. Un univers qu’on ne leur avait jamais expliqué, et
l’on prétendait leur apprendre les langues étrangères ! Et l’on demandait à des professeurs de s’en charger ! 
[...]Pour moi, un professeur, c'est un passeur, il conduit ses élèves vers des rivages dont ils n'ont pas idée. Mais dans les collèges où l'on m'envoie, personne ne monte dans ma barque."

Ali Devine 16/10/2013 17:47



Non, je n'ai pas encore lu Mon âme au diable, pourtant je me souviens que vous me l'aviez déjà recommandé, et l'extrait que vous citez est assez apéritif. Si je reprends sa métaphore du
passeur, je dirai qu'en ce qui me concerne j'ai l'impression que les élèves sont bien montés à bord, mais que leur inertie et leur absence totale d'intérêt pour notre destination rendent
partiquement inopérants mes efforts de navigation. On pourrait filer la métaphore, avec des hommes à la mer, des voies d'eau, des pirates, etc ; il y a là quelque chose à approfondir. 


 


Oui, j'aime bien mes cancres, mais c'est d'une affection évidemment très ambiguë. Il y a deux jours avait lieu la cérémonie de remise de leur diplôme aux bacheliers de 2013 ; j'ai revu à cette
occasion un élève que j'ai eu trois ans, qui m'a annoncé sourire aux lèvres qu'il avait eu 11 au bac "en improvisant" et qu'il est désormais inscrit... en fac d'histoire (sans doute d'ailleurs
parce qu'il a été refusé partout ailleurs). Il a prophétisé qu'un jour il serait peut-être mon collègue, et des sentiments mélangés m'ont alors envahi. Je l'aime bien ; je suis content qu'il s'en
soit tiré malgré son robuste poil dans la main ; je ne lui souhaite que du bien pour l'avenir ; mais j'aimerais ne plus jamais croiser son chemin.