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4 septembre 2012 2 04 /09 /septembre /2012 17:22

J’ai passé la majeure partie du mois de juillet en Roumanie, où vit ma belle-famille. Il y aurait beaucoup de choses à dire pour rendre hommage à ce pays accablé de mauvaise réputation ; mais je risquerai de n’être pas très convaincant, car je l’aime en visiteur occasionnel. Et je vois bien quelles raisons ceux qui y vivent toute l’année ont de s’en plaindre. Quand je m’y trouvais, l’espace médiatique et les conversations privées étaient saturées de politique. Le premier ministre Victor Ponta avait enclenché une procédure qui devait mener à la destitution du président Traian Basescu. L’opposition de style était belle. Ponta est un jeune technocrate au calme inébranlable et au verbe précis, poussé sur le devant de la scène par une coalition au sein de laquelle on reconnaît notamment les ex-communistes rebaptisés socialistes ou sociaux-démocrates depuis 89. Basescu a la physionomie, les mimiques, la roublardise d’un maquignon ; c’est un animal politique d’une extraordinaire vitalité, mais encore plus dénué de principes que de manières. Le premier accusait le second d’avoir couvert un trop grand nombre de détournements du budget national et surtout des fonds européens tout en menant une politique d’austérité touchant les retraités, les enseignants, les ruraux, etc ; le second se plaignait d’être victime d’une tentative de coup d’Etat et soulignait le soutien très ferme que lui avait dès le départ apporté Bruxelles.


La condition pour que cet impeachment à la roumaine aille à son terme était qu’il soit validé par referendum. La campagne prit rapidement un tour assez étrange car M. Basescu, pressentant que le vote lui serait sans aucun doute massivement défavorable, comprit que sa seule chance de survie politique consistait à dissuader les électeurs de se rendre aux urnes. En effet une disposition constitutionnelle récente frappe de nullité les résultats de tout referendum où le taux de participation serait inférieur à 50 %. Dès lors, la stratégie des deux camps fut claire : Ponta s’appuya sur sa puissante machine partisane et son réseau d’élus locaux pour inciter le plus grand nombre de Roumains à faire leur « devoir civique », tandis que son adversaire adoptait un profil très bas et se bornait à conseiller à ses concitoyens de rester bien au frais en cette période caniculaire. C’est la première fois de ma vie où j’ai assisté à une campagne électorale où une seule opinion s’exprimait dans l’espace public, et avec quelle vigueur : affichage omniprésent, banderoles enjambant les rues des plus petits villages et barrant la façade des plus grandes mairies, meetings avec fanfare, etc.

 

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Au final Basescu a remporté en plusieurs temps une victoire détestable. Sept votants sur huit ont approuvé sa destitution, mais le taux de participation a plafonné à 47 %, et le referendum n’ayant pu être validé le président a réintégré ses fonctions. Il avait tout de même senti le vent du boulet et, enivré de soulagement, a donné à la télévision de grandes manifestations de son toupet impudent : ayant revendiqué comme des soutiens directs les 53 % d’abstentionnistes, il brandit un gadget en carton présenté comme la « flamme de la démocratie » et formula des menaces à peine voilées à l’encontre de ses adversaires globalement regroupés sous le terme fleuri de puscariabili, c'est-à-dire « emprisonnables ». Ponta de son côté annonça que ses rapports avec un président déligitimé se réduirait désormais au minimum protocolaire. Dans les débats télévisés, la violence physique affleurait souvent, d’autant que l’analyse des résultats rendait la victoire de Basescu encore plus amère.


D’abord la participation, très correcte pour la Roumanie mais légalement insuffisante, avait été spectaculairement basse dans certaines régions –moins de 20 % dans les départements de Harghita et Covasna. Or ces régions sont celles où la minorité magyare est forte. Soudée et disciplinée, elle avait suivi comme un seul homme les consignes de Budapest et de ses leaders locaux. Par ailleurs, trois jours après le résultat du vote, une télévision privée notoirement hostile au président leva un énorme lièvre en révélant que les statistiques à partir desquelles avait été fixé le chiffre du quorum étaient périmées et que, d’après les données du dernier recensement, la Roumanie comptait trois millions d’habitants de moins. D’après ce nouveau décompte, la participation au referendum avait assez nettement dépassé 50 %. Les adversaires de Basescu résumaient la situation en le présentant comme le président des absentionnistes, des Hongrois et des fantômes –ce qui est assurément un titre magnifique, mais c’est une autre question. La Cour constitutionnelle finit par se saisir de l’affaire en suspendant l’ensemble du processus et en demandant qu’on lui communique les listes électorales. Méfiante vis-à-vis de Ponta qui l’avait brutalisée peu après son arrivée au pouvoir, composée en partie d’amis ou d’obligés du président, cette institution a comme prévu invalidé le referendum et rouvert à M. Basescu les portes du palais de Cotroceni.


Au cours de cette période où mes hôtes et moi-même suivions les journaux et talk-shows télévisés comme les épisodes d’un bon feuilleton à rebondissement, aucun des problèmes de la Roumanie n’a été sérieusement abordé (à part la malhonnêteté et la corruption endémiques du personnel politique roumain, qui fournissait aux deux camps des munitions abondantes). Ni la faiblesse d’une administration incapable d’établir à trois millions près le chiffre de la population. Ni la situation démographique terrible que révèle la très forte diminution du nombre de Roumains au cours des deux dernières décennies. Ni les effets de la crise économique sur l’économie et la société nationales. Ni l’insuffisance persistante des infrastructures malgré vingt années de déversement de fonds structurels par l’UE (dans un pays grand comme la moitié de la France, il y a à peine 300 kilomètres d’autoroute). Ni même le caractère bancal d’institutions permettant une guerre ouverte et sans vainqueur à la tête de l’exécutif. L’essentiel des discussions publiques roulait sur des détails politiciens.


Dans les conversations privées auxquelles j’ai pu assister, plusieurs points faisaient consensus. D’abord un profond dégoût, non seulement pour la classe politique, mais pour le pays qui l’a produite : lâches, feignants, magouilleurs, égoïstes, les Roumains donnent les uns des autres un portrait effrayant, en comparaison on peut vraiment dire que les Français –si masochistes et déprimés qu’ils soient- ont une très haute opinion d’eux-mêmes. Ensuite un sentiment d’incompréhension devant la rapacité des élites dirigeantes ; ce qu’une amie travaillant à Cluj résumait ainsi : « que les élus volent, c’est normal, on sait bien que c’est pour cela qu’ils ont choisi cette carrière ; mais qu’ils laissent au moins une bonne part à ceux qui les ont élus ! » A plusieurs reprises, j’ai entendu des Roumains se référer avec nostalgie aux grands rois du passé ou à Nicolae Ceausescu. Dans un bus de montagne, des vieilles faisaient l’éloge du dictateur communiste, qui avait remboursé toutes les dettes du pays (en le saignant à blanc, certes), qui assurait l’égalité de tous dans la pauvreté et l’inconfort, qui se faisait obéir sans discussion et punissait les traîtres.

Je ne l’ai jamais dit explicitement, pour d’évidentes raisons diplomatiques, mais ce que désirent à mon avis de très nombreux Roumains, c’est un Poutine ou un Viktor Orban : un homme fort, patriote et raisonnablement honnête, dont l’autorité s’exercerait pleinement, et qui ne craindrait pas de se brouiller avec une Europe nourricière mais dont les interventions sont ressenties comme autant d’ingérences (Victor Ponta me paraît d’ailleurs présenter à cet égard un profil assez prometteur). Bien sûr le pays s’est spectaculairement développé au cours des vingt dernières années, les grandes maisons ont poussé comme des champignons, les routes ont été asphaltées et portent désormais plus de berlines que de carrioles, les kiosques minuscules où l’on vendait de tout au détail sont de plus en plus supplantés par de vrais magasins climatisés, etc. Mais outre qu’il a profité de façon très inégale aux habitants, ce développement n’a pas effacé la rancœur et la déception qu’éprouvent les Roumains vis-à-vis de l’état général de leur pays. On entend souvent le slogan « Vreau o ţară ca afara », « Je veux un pays comme les autres » ; c’est une belle antiphrase pour acter l’anormalité spécifique au pays, ressentie dans le même temps comme un scandale et comme une part appréciable de son identité. 

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Published by Ali Devine - dans Voyages
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commentaires

kobus van cleef 09/09/2012 17:13


moive et ma femme on y a été l'année d'avant en roumanie


 


moldavie, buccovine, transylvanie


 


un pays magnifique, des forêts avec des arbres jusqu'au ciel , des vieilles citées saxones incroyables, des filles à tomber sur le cul


 


 


bon


 


 


ça n'empèche pas basescu ( ancien capitaine de marine marchande?) d'être pourri jusqu'aux moëlles, ni l'appareil productif d'être dans les mains de l'étranger.....

Ali Devine 09/09/2012 19:26



Oui, pays magnifique en vérité. Rigoureusement rien n'est fait pour encourager le tourisme étranger, et je dois dire que très égoïstement je m'en réjouis, j'ai l'impression de détenir un secret
précieux. 


Il se murmure, dans les milieux autorisés, que le soutien massif de Frau Merkel à domnu Basescu pourrait bien avoir pour motif annexe la cession à une grande entreprise allemande de l'un des plus
gros combinats chimiques du pays (OltChim, à Vîlcea)...