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8 septembre 2012 6 08 /09 /septembre /2012 22:52

Les Roumains que j’ai rencontrés, et qui avaient séjourné récemment en France, résumaient leurs impressions de façon lapidaire : ils trouvaient qu’il y avait désormais chez nous trop de Noirs et d’Arabes. Les changements ethniques et culturels à l’œuvre au sein de la population française les avaient choqués, eux qui se figuraient que nous étions encore un pays blanc et de tradition catholique, et leur avaient gâché le plaisir de la visite. Ils n’avaient pas été agressés, ni insultés, ils avaient accompli sans problèmes le parcours touristique prévu ; mais ils avaient au fond trouvé les vieilles pierres moins intéressantes que ceux qui marchaient à leur ombre. Où donc étaient passés les indigènes ? –Une professeur de français à la retraite m’a parlé avec nostalgie d’un voyage à Cancale : la mer, les champs, le Mont, et une population d’autochtones sédentaires parlant une langue intelligible et plaisante : « c’est la France que nous avons appris à aimer », dit-elle avec un sourire d’excuse. Paris lui avait moins plu, et il est inutile de dire pourquoi.

Je ne savais pas très bien quoi répondre à mes interlocuteurs. D’un côté, la France ne peut pas ressembler à l’image merveilleuse et désuète qu’en ont cultivée en vase clos des francophiles étrangers à la Andrei Makine. Et puis les Noirs et les Arabes, très concrètement, ce sont mes élèves, mes collègues, mes voisins, il m’aurait paru déloyal et stupide de me plaindre de leur présence alors que, au quotidien, je la vis bien. Mais d’un autre côté, je dois avouer si je veux être honnête qu’à moi aussi il est arrivé bien souvent, devant mes classes, en lisant les prénoms des nouveau-nés dans le journal municipal, ou dans le bus comme un vulgaire Richard Millet, de penser « Putain, on est vraiment de moins en moins ».


Dans la ville moldave de Piatra Neamţ, j’ai rencontré Jean-Marc et Irina, un couple de retraités franco-roumain. Pendant qu’elle échangeait des nouvelles de la famille avec ma femme, lui m’a expliqué ce qui l’avait convaincu de venir passer ses vieux jours dans un pays dont il ne parle même pas la langue :

« Evidemment il y a la question de la pension. En France elle nous suffirait à peine pour vivre, alors qu’ici tu vois, j’ai pu m’acheter une maison avec jardin, je ne passe pas tout mon temps à calculer quand je fais les courses ou le plein, je peux même me permettre un petit extra de temps en temps. Les impôts sont dérisoires par rapport à ce qu’on me prenait là-bas. C’est tout de même une tranquillité d’esprit appréciable. Et puis j’en avais marre de Strasbourg. Je te jure, c’est en train de devenir un deuxième Marseille. Au début quand on s’est installés dans cette petite résidence, on y était bien, les gens étaient froids mais au moins ils ne nous emmerdaient pas, c’était propret et bien tenu. Mais en quinze-vingt ans, c’est devenu le Tiers-Monde, la casbah. Là des rapports avec nos voisins, tu peux croire qu’on en avait, mais c’était pas exactement ceux qu’on aurait voulus. Je pouvais plus aller faire mes courses sans tomber sur des bandes de petits cons qui venaient là uniquement pour faire chier le monde. Moi ils avaient dû me repérer, parce que je suis pas du genre à baisser la tête et que j’étais pratiquement le dernier Français du quartier. Là-bas, j’avais des insomnies, je dormais rarement plus de trois heures par nuit ; ici, je pourrais faire le tour du cadran si Irina mettait pas le réveil.

-Mais c’est tout de même un choix étonnant, de vous installer à l’autre bout de l’Europe à soixante ans passés. En plus vous ne connaissez personne en dehors de la famille d’Irina ici. Vous n’auriez pas préféré vous installer dans un village alsacien ?

-Oh, non. D’abord maintenant, des basanés, il y en a presque partout. Et puis c’est cher et les gens du coin sont aimables comme des portes de prison. Ici en Roumanie il y a des gens de toute sorte, des bons et des mauvais, des accueillants et des repoussoirs, mais au moins tu n’as pas la peur au ventre quand tu sors t’acheter des bretzels. Il y a bien les Tziganes, mais c’est gérable, et en plus j’ai l’impression que la plupart sont en France ou en Italie maintenant.

-Mais quand vous viviez à Strasbourg, Irina était elle aussi une immigrée ; et maintenant, c’est vous, Jean-Marc !

-Oh mais c’est pas pareil, commence Jean-Marc, avant qu’Irina, ayant terminé d’échanger les potins avec ma femme, ne s’immisce dans notre conversation :

-Oh, Ali, quand on vivait en Frrrance Marrrine Le Pen était notre hérrros ! Pourrrquoi vous ne l’avez pas élue ? Il n’y a qu’elle qui peut peut-êtrrre encorrre vous sorrrtirrr d’affairrre !

-Tu sais, reprend Jean-Pierre, Irina en France, elle est venue seule, elle a travaillé dur, elle n’a jamais rien demandé, on peut dire qu’elle a vraiment pas coûté cher à l’Etat français. Et elle n’a jamais causé d’ennuis à qui que ce soit. Et c’est pareil ici pour moi, je fais du bricolage, je jardine. Et je ne fraude sur rien –je dois être une des rares personnes de la ville dans ce cas, d’ailleurs. C’est pas exactement pareil que des familles de douze dont les gamins pissent sur ta porte et qui reçoivent de la CAF plus d’argent que j’en reçois de ma caisse de retraite après une vie à trimer. »

 

*   *   *   *   *

 

Sur les Roms, j’ai entendu ceci, dans une autre maison roumaine :


« Ça me fait bien rire, vos problèmes avec les Tziganes. Voilà vingt ans que vous nous faites la morale sur nos mauvais traitements envers cette communauté ‘honteusement discriminée’. J’espère que vous voyez maintenant que les choses ne sont pas si simples. C’est vrai qu’ils sont souvent rejetés ici, qu’ils ont du mal à trouver des emplois normaux, même quand ils le souhaitent, ce qui n’est pas si fréquent. Mais la Constitution protège leurs droits culturels, ils ont des députés à l’Assemblée nationale, ils peuvent demander à ce que leurs enfants reçoivent un enseignement dans leur propre langue. Et globalement la police leur fout la paix quand ils marient leurs filles à douze ans, alors qu’elle mettrait toute la noce en prison si ça se passait chez les gadjés. Enfin si je voulais être de mauvaise foi je pourrais dire que nous les traitons presque mieux que vous ne traitez vos Maghrébins. Et puis tu as pu constater, si tu as traversé des quartiers ou des villages tziganes, que ça ne respire pas précisément la misère, chez eux. Je vais te raconter une anecdote personnelle. Un jour, j’étais dans le bus avec ma tante, aux alentours de Buzau, et je la vois qui se signe. Je lui demande pourquoi. Elle me répond que nous venons de passer devant une église, et elle me montre un bâtiment imposant un peu en retrait de la route : trois étages au moins entourés de galeries de bois sculpté et surtout une toiture invraisemblable, entre la pagode chinoise et les bulbes d’une cathédrale moscovite. Bon, en fait, c’était la maison d’un bulibasa local, du chef tribal d’une communauté de Tziganes. Tu sais d’où vient l’argent qui a permis de construire cette merveille ? Il vient du métro où la petite mendigote aux yeux magiques t’a soutiré quelques pièces jaunes. Il vient des parcmètres parisiens. Il vient du cuivre volé à la SNCF. Il vient du bois de Boulogne. Bien sûr, la situation de la piétaille est absolument horrible, ils sont personnellement très pauvres, analphabètes, ils bouffent ce qu’ils trouvent dans les poubelles des fast-foods et dorment sur le bas-côté des voies rapides, etc. Mais on ne devrait jamais oublier que leurs chefs, eux, se font construire des villas de trente pièces avec des robinets en or dans les salles de bains. Curieusement, c’est un aspect du problème dont vos médias ne parlent jamais, je me demande pourquoi. S’ils le faisaient il y aurait peut-être moins de nigauds pour voir le problème comme l’affrontement de gentils violonistes nomades et de méchants racistes. Très franchement, où est le scandale : dans l’évacuation des camps occupés sans droit ni titre par des migrants économiques ? ou dans la survivance en Europe d’une contre-société patriarcale et esclavagiste ? Et les mêmes nigauds, les grands amis du noble peuple rom persécuté, qui réclament… comment appelez-vous ça déjà ? ah, oui, des ‘villages d’insertion’, et la scolarisation immédiate des enfants, et un accès rapide à l’emploi… Rappelle-moi, vous avez combien de chômeurs déjà ? et combien de mal-logés ? et combien de gens qui dorment dans leur voiture ou sous une tente ? Mais bon, je m’emballe et je ne devrais pas. De mon point de vue, vous pouvez en prendre autant que vous voulez, des Tziganes, hein. On en a entre 500.000 et deux millions –le recensement n’est pas notre fort. Servez-vous ! »

 

*   *   *   *   *

 

Rentré en France, je trouve la presse et la radio obnubilée par deux affaires : le procès des Pussy Riot et les émeutes à Amiens. Dans un cas, trois allumées profanent un lieu de culte et se mangent deux ans de camp de travail au terme d’un procès au cours duquel elles ont pu longuement s’exprimer et qui a d’ailleurs popularisé leur cause. Dans l’autre cas, plusieurs dizaines de voyous tirent au mortier et au fusil de chasse sur la police, incendient la grue d’un chantier de « rénovation urbaine » et une école de leur quartier, et s’en tirent pour la plupart sans la plus infime sanction, puisque cinq interpellations seulement ont eu lieu et que deux peines de prison avec sursis au total ont été prononcées. Là aussi, on peut poser la question : où est le scandale ?

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Published by Ali Devine
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commentaires

Aristide 10/09/2012 14:54


Très intéressant.


Et pour appuyer les dires de votre dernier interlocuteur : http://www.valeursactuelles.com/actualit%C3%A9s/soci%C3%A9t%C3%A9/roms-l%E2%80%99emprise-mafieuse20120828.htm


Comme quoi il y a parfois des journalistes qui font leur métier. Mais il est vrai que c'est l'exception plutôt que la règle.

Ali Devine 13/09/2012 22:30



Article effectivement très original. Mais il n'y a que Valeurs actuelles qui peut se permettre de publier ce genre d'analyse. Même le Figaro n'oserait pas.



Philip Marlowe 09/09/2012 18:47


À l'auteur du blog : si vous pouviez corriger vers la fin entrave en entravent et mettre le mot "avant" avant "la guerre civile", je vous en serais extrêmement reconnaissant.

Ali Devine 09/09/2012 19:19



Désolé, je n'ai pas la possibilité de modifier les commentaires laissés par mes visiteurs. Mais ces deux lapsus clavieri n'empêchent pas qu'on vous comprenne et, en ce qui me concerne du
moins, qu'on approuve pleinement votre dernier paragraphe.



Philip Marlowe 09/09/2012 18:38


Pour parler d'Amiens, quand les événements se sont produits, une enseignante de cette ville, une amie était en vacances près de chez moi, et le moins que je puisse dire, c'est que ça l'avait
choquée. Elle est institutrice dans une école des quartiers nord d'Amiens. L'école qui a été incendiée c'est l'école Voltaire, qui venait d'être entièrement rénovée aux normes écologiques.


Dans ce quartier, il arrive que des automobilistes soient arrêtés au feu rouge par des bandes, qu'il leur soit intimé l'ordre de descendre de leur véhicule, qui est incendié sur place sans autre
forme de procès.


Le samedi, il y a souvent des mariages, avec le drapeau algérien brandi dans des limousines blanches, très longues, celles qu'on ne voit que dans la presse people, les portes ouvertes sur des
individus armés de fusils à pompe. Ce n'est pas le drapeau algérien qui me choque le plus.


D'après ma copine institutrice, les individus qui sèment ce chaos sont une minorité, mais jamais réellement inquiétés. S'il y a une réelle volonté politique de faire cesser ce genre d'exactions,
elle a là matière à s'employer visiblement. Ces gens pourrissent littéralement la vie du reste de la population dans laquelle ils sont. Grâce aux caillassages des bus, certains quartiers ne sont
plus desservis, ce qui oblige certains à faire des kilomètres chargés de leurs courses. Il y a des phénomènes similaires qui entrave l'action des personnels de santé, ou la distribution du
courrier.


La gauche, pourquoi pas, l'angélisme non merci. Il serait bon d'essayer de corriger ce genre de déviances l'apparition de la guerre civile.