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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 16:21

 

La ville de Beuvry est une commune pauvre. J’ai même été surpris de découvrir à quel point elle l’était. Le revenu net déclaré moyen par foyer fiscal y est de 18.552 euros. Il est inférieur de plus de 20 % à la moyenne nationale (23.242 euros). Mais, surprise, il est aussi inférieur à celui de la plupart des communes « populaires » de la banlieue sud de Paris où je me suis installé depuis sept ans. On a des revenus nettement moindres à Beuvry qu’à Bagneux, Villejuif, Gentilly ou même à Vitry-sur-Seine (chiffres sur demande). On dira qu’en province, et a fortiori dans une commune encore partiellement rurale, la vie coûte beaucoup moins cher qu’en région parisienne ; mais il faut observer d’un autre côté que dans les localités banlieusardes (et communistes) citées plus haut, l’habitat social approche ou dépasse 50 % du parc, et de façon plus générale que les services rendus à la population sont beaucoup plus importants. Il n’y a par exemple aucune crèche publique à Beuvry, alors que Gentilly, avec une population deux fois plus importante et une démographie comparable, en a quatre.

Commune pauvre, Beuvry est toutefois dans la moyenne départementale. Les foyers du Pas-de-Calais déclarent des revenus annuels légèrement inférieurs à ceux de la Seine-Saint-Denis (18.927 euros contre 19.749).


56 % des ménages beuvrygeois ne sont pas imposables ; ceux-là gagnent moins de 10.000 euros par an. C’est notamment lié au fait que 15 % de la population active locale était au chômage lors de la dernière année pour laquelle je dispose de statistiques, c'est-à-dire 2008. Les quatre années écoulées depuis lors n’ayant pas été caractérisées par des records de croissance et de prospérité, on peut supposer que la proportion actuelle approche de 20 %. J’ai également découvert, au cours de mon enquête, une catégorie statistique dont j’ignorais l’existence, celle des « autres inactifs » : elle rassemble les adultes qui pourraient travailler mais ne le font pas. Il s’agit pour l’essentiel des rentiers, des femmes au foyer et des chômeurs ayant renoncé à chercher un emploi. Je ne sais pas s’il y a un seul rentier à Beuvry ; on y trouve sans aucun doute des femmes au foyer, mais pas plus qu’ailleurs (les familles ne sont pas particulièrement nombreuses). Je pense donc que beaucoup de Beuvrygeois sont au chômage depuis des lustres et ont été radiés de Pôle emploi, ou ont renoncé à s’y inscrire, car la proportion des « autres inactifs », avec 13,2 %, y est supérieure de 4 points à la moyenne nationale.


30 % des ménages de la commune sont considérés comme ouvriers. C’est en partie le résultat d’un biais statistique de l’INSEE, qui définit les ménages en fonction de la profession exercée par l’homme actif le plus âgé vivant en son sein. Mais cela donne en même temps un indice sur l’identité sociale de cette commune : dans beaucoup de familles, le père est ouvrier, la mère employée. Il est rare que les deux travaillent et plus encore qu’ils le fassent à temps plein. Beaucoup ont arrêté leurs études jeunes -30 % des Beuvrygeois seulement ont le bac ou mieux- mais ils sont nombreux à avoir décroché un diplôme de type CAP/BEP –c’est le cas d’un tiers des actifs. Ils disposent donc d’une compétence technique institutionnellement reconnue, mais en vivent mal ou n’en vivent pas. Sur les 1200 ouvriers environ vivant à Beuvry, un quart est au chômage. Les autres travaillent pour la plupart en dehors de la commune : il y a très peu d’emplois industriels à Beuvry (moins de 200), les usines sont plutôt à Béthune ou un peu plus loin.


J’ai aussi relevé avec intérêt qu’il ne reste en tout et pour tout que 20 agriculteurs à Beuvry, alors que la commune est très vaste (1.600 hectares) et qu’elle est encore en bonne partie couverte d’espaces agricoles. Je ne sais pas trop comment expliquer ce paradoxe, même en tenant compte du fait que beaucoup de terrains bientôt revendus et construits ne sont plus cultivés par leurs propriétaires. Toujours est-il que Beuvry apparaît dans les séries statistiques comme une commune ouvrière sans usines et comme un territoire agricole sans cultivateurs. 


Dernière particularité sociale de la commune : les « cadres et professions intellectuelles supérieures » se comptent à peine 300 sur 9.000 habitants, soit 3,6 % des adultes (à l’échelle nationale, le chiffre est de 8,4 %). Les élites supposées sont donc peu présentes dans ce bled. Elles l’évitent, le fuient, l’ignorent, enfin elles préfèrent résider ailleurs malgré les belles opportunités foncières existant sur place. Par exemple elles sont proportionnellement plus nombreuses à Béthune, la métropole locale. Si les statistiques de l’INSEE n’existaient pas, on pourrait du reste tirer quelques conclusions intuitives en observant la vie culturelle béthunoise. Le théâtre municipal a proposé cette saison Bianca Li et Carolyn Carlson, Sophia Aram et Jamel Debbouze, Vincent Delerm et Dominique A ; c’est à se demander si le programmateur n’est pas un ancien de France Inter ou de Télérama. Capitale régionale de la culture en 2011, la ville de Béthune a beaucoup misé sur les arts dans ce qu’ils ont de plus contemporain. Ainsi a-t-on pu  voir plusieurs belles expositions dans un ancien bâtiment de la Banque de France, aménagé à grands frais pour devenir « un foyer offrant au visiteur-spectateur-habitant-de-passage la capacité de se confronter à des propositions artistiques qui découvrent le sens ou le non-sens des situations urbaines ». Enfin, même les jours sans concerts ni expos, il reste à Béthune sa superbe grand-place piétonisée, au milieu de laquelle le beffroi bâti au XIVe siècle par les bourgeois de la ville ombrage leurs lointains héritiers assis aux terrasses des cafés, et réjouit leurs oreilles d’un carillon mélodieux et ponctuel. C’est beaucoup mieux qu’à Beuvry, où le summum du fun est sans doute l’élection des mini-miss (vainqueur 2012 dans la catégorie 6-7 ans : Alizée Delville. Toutes nos félicitations Alizée).

 

Pour en finir avec l’analyse statistique, il faut dire que la population beuvrygeoise présente une stabilité remarquable. Il y a cinq ans, 94 % des habitants vivaient soit dans le même logement, soit dans un autre logement de la même commune, soit dans une autre commune du Pas-de-Calais. En novembre dernier, les Coupet-Delvalle ont célébré leurs noces de diamant : ils sont tous deux nés à Beuvry, s’y sont mariés en 1951, et y ont toujours résidé. En février, Madame Julia Van der Camp, doyenne de la commune, a fêté ses 102 ans : elle a toujours vécu dans la même rue ! Bref, ces gens sont plutôt sédentaires. 0,4 % seulement des habitants vivaient hors de France métropolitaine il y a cinq ans. Il y a extrêmement peu d’immigrés et la plupart sont des retraités. C’est du reste une caractéristique générale de ce coin de France. Béthune, ville de taille médiocre (25.000 habitants) est au coeur d’une agglomération quinze fois plus peuplée où les immigrés sont un peu plus de 5.000, soit 1,5 % du total seulement. Il n’y a pas une seule mosquée sur ce territoire, même si un chantier vient d’être lancé à Béthune. Dans les rues, dans les conseils municipaux, la diversité est rare. C’est en plein aujourd’hui un morceau bien conservé de la France d’avant.


En regardant, dans le bulletin municipal de Beuvry, les photos des enfants, et en les comparant aux visages que je vois tous les jours dans le lycée où je travaille, je suis traversé par la pensée qu’il s’agit de deux pays différents.

 

Enfants-de-Beuvry-1.jpg

 

Enfants-de-Beuvry-3.jpg

 

Enfants-de-Beuvry-4.jpg

 

Enfants-de-Beuvry-5.jpg

 

Mamans-de-Beuvry.jpg


Pour résumer, Beuvry est une ville de Blancs pauvres, majoritairement ouvriers et employés, durement touchés par le chômage. L’homogénéité sociale et ethnique de la commune est certaine, ce qui est le résultat logique de la stabilité du peuplement. Les Beuvrygeois sont très peu exposés, dans leur expérience quotidienne, aux conséquences diverses du fait migratoire contemporain. Ils peuvent passer des semaines, des mois sans croiser un Noir ou une femme portant le foulard. La misère paraît donc expliquer leur vote bien davantage que le refus d’un étranger qui n’est pas là. Mais le poids de la vie quotidienne ne détermine évidemment pas à lui seul nos choix électoraux. Le citoyen de base, tout crasseux que soient ses ongles, se projette au moment où il vote, il se souvient qu’il appartient à un pays plus vaste que le cadre exigu de son train-train ; il manifeste de l’empathie pour ses compatriotes, quand bien même ceux-ci vivent à 800 kilomètres ; il manifeste en cela une imagination politique nettement supérieure à celle de bien des analystes de plateau, qui semblent quant à eux n’avoir aucune idée concrète de ce qui se passe dans les petits patelins paumés comme le mien.


Peut-être les 1534 personnes qui ont voté pour Marine Le Pen à Beuvry ont-ils été choqués par les meurtres de Mohamed Merah. Dans une ville nommée Toulouse, un Arabe tue des enfants juifs. Evènement horrible et surtout bien étrange quand on ne connaît soi-même ni un seul Arabe, ni un seul Juif.


Peut-être ont-ils été comme moi ulcérés par le discours prononcé à Marseille par Jean-Luc Mélenchon à la fin de sa campagne et largement repris par les télévisions. Il a dit : « Notre chance, c’est le métissage », et les Beuvrygeois (si désespérément blancs et qui conservent à peine le souvenir de leurs arrière-grands-parents polonais) ont dû se sentir bien malchanceux ou plus probablement méprisés comme de pauvres tarés. Il a dit : « Il n’y a pas d’avenir pour la France sans les Arabes », et les Beuvrygeois ont dû comprendre que de toute évidence il était beaucoup moins difficile d’imaginer l’avenir sans eux. Il a dit : « Marseille est la plus française des villes de notre République », et les Beuvrygeois se sont une fois de plus retrouvés tout en bas de la hiérarchie. Discriminés sur la base de leur généalogie. Trop endogames. Pas intéressants pour deux sous.


Peut-être sont-ils tombés par hasard, dans un talk-show, sur une personne bien intentionnée regrettant la faible représentation des minorités visibles dans les lieux de pouvoir et les principaux médias. Leur esprit a pu alors être traversé par la pensée qu’il n’est décidément pas facile d’appartenir à une minorité invisible, celle des prolos blancs de province. Selon une étude menée par le CSA, les ouvriers représentent aujourd’hui 1 % des personnes apparues dans l’ensemble des programmes diffusés à la télévision ; cette proportion monte à 3 % dans les documentaires, mais elle descend à 0 pour les héros de fiction. Selon une autre étude, menée cette fois par l’Observatoire des inégalités, moins de 5 % des conseillers municipaux sont des ouvriers ; dans les conseils généraux et régionaux, on est en dessous de 1 % ; quant à nos 920 parlementaires, absolument aucun n’a connu au cours de sa vie les joies de l’atelier, de l’échafaudage ou de la chaîne de montage. Bref, disons les choses, nos sept millions de cols bleus n’existent tout simplement pas.


En votant Marine Le Pen, ces personnes ont voulu dire différentes choses ; mon hypothèse est que, de toutes ces choses, la principale pourrait se résumer ainsi :

 

 


« On est toujours là et on vous emmerde. »

 

(A suivre

 

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Published by Ali Devine
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commentaires

Denis DEREGNAUCOURT 24/03/2013 09:32


Toujours moi l'EX militant FN à Beuvry


La ville de Beuvry a une mentalité de Chouans !!!


il ya d'énormes calomnies venant de la majorité actualité avec une oppositions élue passive et des groupes d'opposants cherchant d'abord à faire une liste que de défendre les habitants de la
commune.


A peine une de mes opérations chirurgicales terminées j'ai décidé de contacter le FN qui avait à l'époque des militanst ayant le foi et non pas la gamelles pour me soutenir a donner une claque
contre le système local.


LEs Beuvrygeois ont compris qu'il fallait se servir de ce machin politique pour donner une trempes sévères à la féodalité locale.


Le soir du premeir tour derrière moi se trouver des flics en civils visant à m'escorter en cas de prise violentes à mon encontre.


Mais dans certains me faisaient le sourire pour dire " on a réussi à dire que nous en avons marre à notre manière ".


MA mission accompli localement et ayant vu de gros problèmes au sein du FN dont petit à petit font durface dans les médias à cause des démissions régulières dans la PME FN,RBM


J'ai claqué la porte de manière furieuse car je n'aime pas que l'on manipule les personnes .


 


Les photos attention sur le bulletin municipal il y a un copyright là dessus .N'ayant pas de valeur si l'on est membre du sytème " nadine " .


Votre analyse de la commune est juste


 


RONIN

Lucette 09/05/2012 13:26


Bonjour.


Avec une abstention massive la municipalité aurait pu s'en sortir en dissant que c'est normal, c'était les vacances scolaires, le dégout des élections etc... le vote Mélenchon, on aurait dit rien
de grave, c'est un vote à gauche tout va bien. non je suis convaincue que le vote FN était le plus efficace pour dire à la municipalité d'arrêter de mépriser les habitants .


Ce qui énerve le plus les habitants oui il y a tout ce que vous avez vu le mensonge sur la promesse de crèche , la construction de logements alors qu'il y a déjà beaucoup de de
personnes qui ne peient pas d'impot à BEUVRY , l'utilisation d'une salle municipale pour le bénéfice d'un parti politique , la fermeture de la piscine malgrès les promesses de la réparer ou
d' en reconstruire une , le mensonge sur le prix de reconstruction d' une piscine , la mauvaise gestion des inondations et les rues salles , les emplois municipaux à la pelle les emplois
jeunes aux enfants des amis , le centre aéré mal organisé , la base nautique remise en route dans un bras mort de canal polué en obligeant les enfants à y faire du canoé , la construction de
cuves de stockage d'eau qui peuvent cacher des forage de l'eau sous BEUVRY à l' insu des habitants ....... vous pensez qu' il n' y a pas de quoi être en colere? mais la liste des
problemes est encore plus longue!


 

Lucette 07/05/2012 10:31


Ali , j'ai reçu un mail pour me dire d'aller voir votre blog.


Je partage totalement l'avis précédent du beuvrygeoi! Le prelier tour à BEUVRY c'est un vote de sanction contre la municipalité! venez vivre à beuvry et vous comprendrez! le 2e tour 60% oui
justement, les beuvrygeois ont toujours voté PS et ne voulaient pas de SArko comme président ils ont utilisé le premier tour pour donner un avertissement à madame LEFEBVRE qui est complètement
sourde aux demande des beuvrygeois. Les réunions publiques ont disparu et ceux qui osent encore s'aventurer en mairie pour se faire entendre sont largement mal vus. La seule solution pour les
beuvrygeois était d'utiliser le premier tour des présidentielles pour dire à Nadine d'arrêter de prendre ses électeurs pour des pigeons. Il faut connaitre la situation de la commune depuis 4 ans
pour comprendre. Ali, venez dans les rues de beuvry, à la sortie des écoles pour discuter avec les beuvrygeois de vive voix, vous ne serez pas déçu. les beuvrygeois ne sont pas Lepenistes et
encore moins racistes. Il ont envoyé le seul message qu'ils pouvaient à madame le maire par cette élection au premier tour. Et comme ils ne sont pas fous, ils ont voté pour leurs convictions au
second.


Lucette (un pseudonyme, car à Beuvry la liberté d'expression ne veut plus dire grand chose)

Ali Devine 07/05/2012 21:40



Bonjour Lucette, merci beaucoup pour votre message. Oui, je suis sûr que les considérations locales et la gestion de la ville par Mme Lefebvre expliquent en partie l'importance du vote FN à
Beuvry (voir mon article n° 3). Mais je pense que la protestation aurait pu prendre d'autres formes (abstention massive, vote Mélenchon, etc) et que le vote Le Pen a une signification
supplémentaire.


En fait, puisque vous êtes beuvrygeoise, j'aurais bien aimé vous demander ce qui vous déplaît tant dans la gestion actuelle de la ville. J'ai fait un certain nombre de suppositions mais je ne
sais pas ce qui énerve le plus les habitants. L'absence de crèche, la construction de logements sociaux, la venue des "éléphants" du PS local en janvier, la fermeture de la piscine, la mauvaise
gestion des inondations récentes, le clientélisme hérité de l'époque de Noël Josèphe ? Ou bien tout cela ensemble ou encore autre chose ? 


N'hésitez pas à parler de l'article autour de vous.



Un Beuvrygeois parmi tant d'autres 06/05/2012 15:20

Votre analyse sur la raison du vote FN à Beuvry est parfaitement cohérente... Pour quelqu'un qui n'habite pas Beuvry ! Je ne valide pas le vote FN dans ma commune, mais l'explication est très
logique et très locale, très très politique locale ! C'est un vote de sanction contre la municipalité majorité et opposition mise dans un même panier par des Beuvrygeois dégoûtés.

Ali Devine 07/05/2012 01:00



Oui, enfin le candidat socialiste obtient quand même 59 % des voix au second tour... Je ne nie pas du tout que la situation politique locale ait eu un impact sur le vote des Beuvrygeois (voir mon
article suivant), mais à mon avis le facteur social a été crucial. 



Sofiya 02/05/2012 13:32


Je vais bien merci! Vous avez mon courriel, envoyez moi un mail je me ferait un plaisir de vous envoyer des photos de la ferme ainsi qu'un petit guide du routard de notre composition, peut tre
cela vous donnera t il envie de venir nous voir en famille...


J'attends votre courriel.

Ali Devine 03/05/2012 11:01



Vous êtes décidément une tentatrice. Je vous écris.