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29 avril 2012 7 29 /04 /avril /2012 17:55

Fin des années 40. Un vieil ouvrier polonais du Pas-de-Calais s’aperçoit que ses nombreuses années de travail ne lui donneront droit qu’à une pension famélique. Le rideau de fer lui interdit tout retour au pays. C’est assez ironique car, peu après son arrivée en France, la dureté des conditions de travail dans les mines du Nord et la médiocrité de la vie du coron l’avaient presque convaincu de repartir chez lui. Et à l’époque du Front populaire, il avait failli être renvoyé en Pologne, pour faire de la place aux autochtones. Mais à présent, il est coincé ici, et il doit trouver un moyen de nourrir ses vieux jours. Avec sa femme et sa fille, il quitte le bassin houiller, les fosses et les usines où il a trimé vingt ans, et il achète un grand terrain pour une bouchée de pain dans un patelin appelé Beuvry, encore en grande partie couvert de champs, de marais et de forêts. Il y construit une bâtisse imposante, plante des arbres, se fait un vaste potager qui lui rappelle sans doute le métier qu’il exerçait avant l’émigration –jardinier dans le domaine d’un hobereau. Il coule une retraite que je dirai plus volontiers paisible qu’heureuse, entre ses rangées de choux, sa bible en polonais (la seule langue qu’il ait jamais comprise malgré trente ans passés en France), une tendance certaine à la soûlographie et des disputes chroniques avec son épouse. A la mort de cette dernière, il accentue considérablement les doses d’Ecriture et de rhum, et ainsi préparé il ne tarde guère à rejoindre sa moitié. Leur fille hérite de la maison et du jardin. C’est ma grand-mère.

Cette Polonaise pur-sang s’est quant à elle parfaitement assimilée : elle parle le français et le patois chtimi, elle a décroché haut-la-main son certificat d’études et aurait poursuivi au-delà si on n’avait pas eu besoin de son aide à la maison, elle a épousé un bel indigène moustachu. Ils vivent de longues années ensemble dans la grande maison de Beuvry. C’est là que ma mère passe l’essentiel de son enfance et de sa jeunesse. C’est là, aussi, que se situent les premiers souvenirs de ma vie. Le cheval qui labourait le champ d’un paysan réfractaire à la PAC, le frêne dont les branches me menaient jusqu’au-dessus du monde, la vieille remise où les enfants ne devaient pas entrer, la table de la cuisine où on m’a recousu la cuisse quand je me la suis ouverte sur cinq centimètres, et tous les autres, et tous les autres.


En 1980, mes parents se sont à leur tour installés à Beuvry (dans le quartier de Gorre ; on prendra note au passage de l’existence dans notre pays d’un lieu appelé Beuvry Gorre). Ils avaient eux aussi fait construire une belle maison en briques dans un lotissement au milieu des champs. Ils venaient d’une tour de la banlieue lilloise et je pense qu’ils s’étaient lassés de leur vie suburbaine ; ce jeune couple avait envie d’un peu plus de place, d’un petit jardin, et d’une fenêtre donnant sur autre chose que vingt étages de vide et le vingtième étage d’une autre tour. Je crois que ma sœur et moi avons déterminé en bonne partie cette migration vers une commune encore rurale aux deux-tiers, mais proche d’une sous-préfecture (Béthune) qui avait la réputation d’être assez bourgeoise et plutôt animée. On voulait nous offrir de l’air pur, de la place pour jouer et des écoles correctes. J’ai vécu dans cette maison la fin de mon enfance, toute mon adolescence et le début de ma jeunesse : dix ans. Naturellement je m’y suis copieusement ennuyé. J’avais une grande chambre, peu d’amis, des passions confuses et il pleuvait.


Je me plaignais de vivre dans ce que je considérais comme un non-lieu. Mais sans le savoir j’aimais Beuvry. Malgré la multiplication des pavillons qui poussaient dans mon hameau comme des champignons de parpaings, on restait à la campagne, et les mottes de terre grasse des champs bien labourés, les haies de saules au bord des fossés faisaient un paysage qui me plaisait. Et puis j’avais déjà du goût pour le passé et j’en trouvais partout des traces discrètes qui me fascinaient. Sur le terrain que mon père avait acheté nu, il y avait une énorme auge en pierre où s’étaient abreuvé naguère je ne sais quels animaux de trait. Mes grands parents me remettaient de temps à autre les balles des deux guerres mondiales qu’ils trouvaient en bêchant leur jardin. Je voyais tous les jours, de la fenêtre de la voiture qui m’emmenait à l’école de Béthune, une chapelle néo-gothique perchée sur un tertre et couverte de ronces. Bref des gens avaient vécu là avant moi et je sentais la présence de ces disparus.



Beaucoup des souvenirs que j’ai gardés de cette période de ma vie sont politiques. Le tout premier est celui de mes parents sautant de joie devant la télévision familiale où venait de s’afficher le visage de François Mitterrand. J’avais sept ans et je ne comprenais pas trop, avec la logique de mon âge je me disais que quelqu’un venait certainement de leur faire un magnifique cadeau. Dans les années qui ont suivi, j’ai vu sur leurs visages que ce cadeau comportait une certaine dose de poison. Mon père, en particulier, s’aigrissait et commentait les informations du soir en des termes de plus en plus violents. Désormais Mitterrand et les socialistes le dégoûtaient. Au début je l’écoutais seulement, mais avec l’arrivée de l’adolescence j’ai évidemment commencé à manifester mon désaccord, à argumenter, puis à me disputer avec lui de façon systématique. Gavé de bonnes paroles et de bonnes pensées par une gauche morale omniprésente dans l’espace médiatique restreint auquel j’avais accès, effaré par la montée soudaine du Front national (qui semblait n’avoir émergé du néant que pour se substituer aux monstres de mon enfance terminée), je remplissais la salle à manger familiale de mes convictions toutes fraîches : droits de l’homme, tolérance, solidarité, antiracisme, plus jamais ça, Julien Dray et Harlem Désir auraient été fiers de moi. Mon pauvre père, quand j’y repense : il passait la semaine sur les routes ou dans des deux étoiles du département de la Somme, et quand il revenait de sa semaine de représentant, il trouvait à sa table un commissaire politique dont l’arrogance et la violence verbale étaient inversement proportionnelles à l’épaisseur de son vécu…


Mais je m’éloigne du sujet. Au fil des ans, la friche où mes parents avaient fait construire leur maison s’était transformée en un petit lotissement à la population hétéroclite. Trois pavillons crépissés moches avaient accueilli d’authentiques familles de prolos et malgré mes idées généreuses leur arrivée m’avait troublé : ils avaient un accent déplaisant, ils mettaient des poupées en tricot sur l’appui de leurs fenêtres, ils passaient des week-ends entiers à triturer le moteur de leur Fuego, enfin je me demandais sans le formuler pourquoi ces personnes si différentes étaient venues vivre chez nous (dans le même temps je me serais fait hacher menu plutôt que de reconnaître la moindre restriction aux droits des migrants africains –mais il est vrai qu’à cette époque, je n’avais jamais rencontré un seul Africain). Une quatrième maison accueillait un étrange et sombre individu. Affublé d’un nom polonais imprononçable qu’il francisa un beau jour en un banal « Jacquet », il ne faisait aucun mystère de sa sympathie pour le Front national et paraissait s’attacher à en incarner au plus près la caricature médiatique. C’était un ancien militaire qui repassait l’uniforme dès que l’occasion se présentait, et je le soupçonnais bien sûr d’avoir torturé en Algérie (il était trop jeune pour avoir collaboré). Il était extrêmement agressif et recourait volontiers à la violence physique pour aplanir les petits conflits de voisinage ; mais la plupart du temps il se cloîtrait dans une maison qu’il avait au fil des ans transformée en bunker, avec une clôture d’une hauteur démesurée surmontée d’un gyrophare qui ne s’éteignait que quand l’unique accès avait été hermétiquement refermé. Il séquestrait là-dedans une femme apparemment soumise et un gamin de mon âge dont je ne connaissais que le surnom, vociféré chaque fois qu’il faisait trois pas hors de chez lui : « COCO ! » Je regardais souvent de ma fenêtre la maison des Jacquet, et je me disais que la vie devait y ressembler à celle que mènent les personnages de Shining dans l’hôtel Overlook. Bref, c’était une famille lepéniste typique. Grâce à eux et à quelques autres personnages ejusdem farinae, la validité des catégories où je rangeais les personnes devenait incontestable.


Le maire de Beuvry, alors, s’appelait Noël Josèphe. Il l’était de toute éternité et j’ai mis un certain temps à comprendre que cette fonction était élective, qu’on pouvait changer de maire autrement que par la mort ou l’abdication du titulaire. M. Josèphe avait une superbe chevelure blanche. Il souriait tout le temps. C’était un ancien pupille de la nation, pendant la guerre il s’était illustré par de très beaux faits de résistance, il était passé par une Ecole normale supérieure. Socialiste de toujours, il avait aussi été élu député, et était devenu le premier président élu de la région. Bref il en imposait sacrément. Mais il n’était pas fier, comme on dit là-haut. Quand on le rencontrait dans la commune (ce qui arrivait de moins en moins souvent en raison des hautes responsabilités auxquelles il avait été appelé par ailleurs), il faisait la bise aux dames, caressait la tête des enfants dans un geste de bénédiction laïque, il s’intéressait et on pouvait lui demander un service, il ne le refusait presque jamais. Il gérait sa ville en patriarche plus qu’en maire. Malgré son prestige et son odeur de sainteté, mon père ne l’aimait pas. Il n’était pas parvenu à intégrer la famille du patriarche et n’en éprouvait d’ailleurs aucune envie. Il émettait des doutes sacrilèges sur l’intégrité du personnage. C’était un mécontent.


En 1991, j’ai eu mon bac, et je suis parti faire mes études, d’abord à Lille, puis à Paris. Je quittais Beuvry pour la ville et je me disais que j’allais enfin respirer un peu. De fait, depuis vingt ans, je n’ai plus vécu ailleurs que dans de grandes agglomérations, j’y ai appris et changé. Mais je me rends de mieux en mieux compte de l’importance décisive que Beuvry a eu dans la formation de ce que je suis. Je n’ai d’ailleurs pas coupé les ponts : ma grand-mère vit encore là-bas, non plus dans la maison devenue trop grande et vendue mais dans un appartement du centre-bourg. Quand j’y retourne, je regarde les choses qui évoluent, et plus encore celles qui demeurent identiques.


Dimanche dernier à Beuvry, Marine Le Pen est arrivée en tête des candidats à l’élection présidentielle, avec plus de 30 % des suffrages exprimés. Le Front national avait déjà réalisé de beaux scores les fois précédentes : 19 % en 2002, 17,6 % en 2007. Ce qui est surtout impressionnant, c’est l’augmentation du nombre de votes pour les Le Pen : 801 voix, puis 904 voix, puis 1534 voix. Ce résultat ne m’a pas choqué, ni attristé, ni rien de ce genre, mais il m’a surpris. Depuis une semaine j’épluche des tableaux statistiques, des coupures de presse, je discute avec ma famille du Pas-de-Calais pour leur demander ce qu’ils en pensent. Dans l’article suivant, j’essaierai de résumer ce que j’ai trouvé. 

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Published by Ali Devine
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commentaires

une beuvrygeoise 08/12/2013 21:08

Je me souvient de votre intérogation sur le score FN à Beuvry en 2012. Avec ce qui se passe en ce moment dans les listes municipales et les retourneurs de veste , si une liste FN se présente, ils
feront de gros dégats le gens en ont plus que marre de la cuisine politique locale.

Ali Devine 10/12/2013 08:53



Bonjour beuvrygeoise, je ne suis pas dans le Pas-de-Calais en ce moment, je ne sais pas de quoi vous parlez. Est-ce que vous pourriez me renseigner ?



Denis DEREGNAUCOURT 24/03/2013 09:10


Je lis votre blog je trouve des points interessant comme lier immigration et problèmes c'est se faire aussitôt insulter de facisme.


 


JE suis celui qui a milité souvent seul sur le terrain pour le FN quia l'époque avait des valeurs.


Aujourd'hui ce n'est qu'un souflé , on y retrouve en interne ce qui a déclencher les magouilles, communautarisme, retournement de veste... pareil au système UMPS non républicain.


MArine au pouvoir rien ne changera pour nous autres !!!


 


je félicite le dernier commentaire qui a certement lu mon intervention dans la presse entres les deux tours des présidentielles 2012.


J'avais dit que le vote FN est un ras le bol généralisé et que le score de Beuvry n'est pas une adhésion à Marine mais un mécontentement envers le système féodal local.


Pour le second tour où dans la salla JEan MArie Leclerq des personnes ont clamé leur joie de la victoire de François Hollande.


loin de contredirer la démocratie , j'ai dit au journaliste qui n' apas mis une ligne cette reflexion:


" Cette victoire me fait penser à la pièce tragique la guerre de Troie n'aura pas lieu de Jean Giraudoux "


Encore une fois j'ai vu juste.


MAis la plupart des habitants me voient comme un handicapé et non l'individu qui réfléchit et sait agir.


Il faut savoir qu'avec les " flamboyants politiques " c'est souvent la déception assurée


 


RONIN


 

Lucette 07/05/2012 10:53


Vous voyez ALI la différence entre votre blog et BEUVRY : c'est que sur votre blog le dialogue est possible et que vous répondez aux personnes qui ne sont pas du même avis que vous avec beaucoup
de respect. Ce dialogue à disparu à BEUVRY  et c'est pour cela que les beuvrygeois ont manifesté leur mécontentement . sur les 30% de vote FN il y a peut être 15% de vote vraiment pour
marine mais il y a aussi 15% de vote pour crier le mécontement contre la municipalité.

Jean M. 03/05/2012 19:55


Grands dieux, quel avalanche d'articles ! Je viens de lire les parties 2 et 3, merci à vous. Je suis de moins en moins certain que les propos critiques et non dogmatiquement "gôchistes" choquent
toujours beaucoup nos collègues. Je souhaiterais poursuivre notre conversation sur la politique et Fdesouche sans pour autant surcharger vos commentaires : pourriez-vous m'envoyer un
courriel ?


Cordialement,

Ali Devine 04/05/2012 06:36



Voilà qui est fait.



Jean M. 02/05/2012 11:20


Cela m'intéresserait de vous lire à ce sujet. Mes amis me soupçonnent (le mot est choisi à dessein) d'une évolution similaire. Vous me permettrez toutefois de penser que la lecture
quasi-quotidienne de Fdesouche n'est pas un acte de "modération" : j'y vois plutot de l'autosuggestion dans la mesure où c'est un filtre grossier qui évacue la dimension statistique des faits. Je
suis d'ailleurs surpris, car je vous lis depuis vos années ZEP et ce sont la modération et l'esprit critique que j'apprécie chez vous. Ou alors j'ai mal lu le site dont nous parlons ? 

Ali Devine 03/05/2012 11:46



Concernant Fdesouche, il faut distinguer deux choses (ce que les administrateurs du site eux-mêmes font très clairement). Les commentaires sont pour la plupart répugnants de racisme et de bêtise
crasses. Le site en revanche est un excellent agrégateur de flux. Au moment où j’écris ces lignes, on peut en page d’accueil visionner des programmes de France 2, Direct 8 et Canal +, voir des
couvertures récentes de Libération et L’Humanité, lire un article de Rue 89. Tous médias bien connus pour leurs tendances crypto-fascistes. Evidemment la sélection est opérée sur la base de biais
contestables (quel biais ne l’est pas ?) Ce qui est en revanche incontestable, c’est la réalité des faits produits par Fdesouche. Or il y a dix ans seulement j’aurais préféré mourir que de
lâcher cette petite phrase : « C’est vrai. » Il y avait alors dans mon esprit un Ignacio Ramonet, un Serge July, un curé du politiquement correct pour me l’interdire
catégoriquement. Disons qu’aujourd’hui je compense.


 


Si vous voulez le savoir, je résumerai mon opinion personnelle au sujet des thématiques abordées par Fdesouche de la façon suivante : « Peut-être l’immigration est-elle sous certains
rapports une chance pour la société qui l’accueille ; mais il faudrait être complètement fou pour ne pas reconnaître qu’elle pose aussi de nombreux et graves problèmes. Quant à ceux qui sont
nés de cette immigration (mes élèves, entre autres), ils ne vont évidemment pas repartir. Ce sont nos frères et sœurs dans la République. Traitons-les comme tels –ni plus, ni moins. » Je
pense en ce qui me concerne que c’est une position modérée. Mais vous noterez que la simple coexistence des termes « immigration » et « problèmes » au sein de la même phrase
me vaudrait sans doute d’être catégorisé nauséabond d’extrême-droite par toute la gauche morale et sans doute aussi par une bonne partie de mes collègues.