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17 octobre 2010 7 17 /10 /octobre /2010 17:03

Masochiste bénin, j’écoute assidûment les différentes stations du groupe radio France, en particulier France Inter dont les émissions matinales irritantes constituent un complément appréciable à la caféine. Tant d’impertinence… tant de différence… C’est aux grandes voix de cette radio que je dois d’avoir découvert, par réaction, ce qu’il pouvait y avoir d’honorable dans le conformisme et le respect des normes. Bon, passons. Ces derniers jours, à propos de la participation des lycéens au mouvement de protestation contre la réforme des retraites et du blocage de leurs établissements, les journalistes du service public de radiophonie ont fait de la belle ouvrage. Des différents reportages, chroniques et analyses entendus, il ressort que :

1) tout cela témoigne d’une belle solidarité intergénérationnelle.

2) ces manifestations, dans leur désordre apparent, sont l’occasion d’un premier engagement politique, elles revêtent pour ceux qui y prennent part un caractère quasiment iniatique.

3) il y a de la casse à cause d’éléments « incontrôlés » et extérieurs au mouvement.

4) la police elle est crès crès méchante ; à quel point de bestialité faut-il être rendu pour taper sur des jeunes qui ne font rien d’autre que revendiquer pacifiquement. La palme revient à un professeur de Montreuil qui, interviewé sur France Info à propos du manifestant blessé à l’œil par un tir de flash-ball, a déclaré : « quand un jeune place une poubelle entre lui et la police, c’est pour s’en protéger. »

Tout cela est très beau ; il y a des gentils et des méchants ; la réalité se laisse aisément déchiffrer. Le jeune manifestant aura bien mérité sa place aux côtés du sans-papier, de l’artiste-qui-dérange et de l’agriculteur biologique dans la galerie des héros positifs.

 

Ce que j’ai vu dans mon propre lycée, toutefois, ne concorde pas totalement avec ces analyses.

 

Jeudi en fin d’après-midi, des violences avaient été commises dans le lycée professionnel qui jouxte le nôtre. Théoriquement liées au mouvement de protestation contre la réforme des retraites, elles avaient eu pour fait saillant le caillassage de la salle des profs par un groupe d’inconnus. Une enseignante avait été légèrement blessée. La collègue qui me racontait cela ajouta que notre tour viendrait à coup sûr le lendemain. Je lui fis part de mon scepticisme : nos élèves me semblaient on ne peut moins politisés ; même dans ma terminale « économique et sociale », la plupart ignoraient ce qu’est un régime de retraite par répartition, ne pouvaient expliquer le sens du mot « pension » et pensaient que les quatre journées de grève auxquelles j’ai participé depuis le début de l’année étaient motivées par l’insatisfaction chronique des enseignants plutôt que par un motif précis. Entre l’immaturité totale des seconde et le désir des élèves plus âgés de préparer tranquillement leurs examens, il ne me paraissait pas y avoir beaucoup de place pour un mouvement contestataire. –Ma collègue me répondit que la seule émulation entre les deux établissements pourvoirait à l’énergie nécessaire ; du reste je verrais.

 

Et le lendemain, je vois.

 

Arrivé un peu avant huit heures du matin, je découvre que les portes du bâtiment principal ont été barrées par toutes sortes d’objets hétéroclites : bancs arrachés des gazons proches, poubelles, vieux cartons, etc. Deux à trois cents élèves observent ce spectacle avec un plaisir évident et une complète passivité. Tous ces spectateurs filment, prennent des photos, envoient des messages pour inviter leurs potes à profiter de ce divertissement matinal mais insolite et gratuit. Seul un petit groupe de motivés, quinze à vingt personnes tout au plus, s’emploie à consolider la barricade. Ils ont beaucoup de chance : c’est le jour de ramassage des encombrants, et des tables bancales, de vieux meubles, un matelas jauni vont rejoindre le reste du tas. Un caddie est salué par des bravos. Les activistes ont tous l’uniforme de la racaille : survêt’, écharpe ou keffieh tiré sur le nez, capuche ou casquette (ou les deux). Ce sont de grands garçons, costauds. D’après leurs habits et leurs silhouettes, je cherche à en identifier ne serait-ce qu’un, mais j’y renonce bientôt : ces gens ne sont pas du bahut, plusieurs élèves me le confirment sans hésiter. L’un d’eux me dit qu’un groupe Facebook a été lancé il y a deux ou trois jours, et que ce sont quelques-uns de ses membres sortis du virtuel que l’on voit à pied d’œuvre. Ils sont arrivés avant sept heures du matin, ce qui dénote une motivation réelle.

Très rapidement, les barricadeurs ont l’intéressante idée de mettre le feu à leur œuvre. Il ne prend pas très bien, car la nuit a été assez humide ; mais on parvient à l’allumer et à le faire grandir en y ajoutant de belles feuilles blanches (je soupçonne quelques élèves d’avoir vidé leurs classeurs pour la bonne cause ; mais enfin je n’ai pas de preuve). Au bout d’un moment, la flambée atteint de belles proportions. Une rumeur parcourt l’assistance. Nous sommes nombreux à désapprouver. Mais personne ne bouge. Du reste, avec quoi éteindrions-nous le feu ? Il fallait intervenir quand il a été allumé, et cela aurait impliqué d’affronter une quinzaine de voyous experts en coup de tête – balayette. Alors on regarde les flammes monter, jusqu’à lécher le toit du préau.

Le brouhaha de la foule est fréquemment interrompu par l’explosion de gros pétards ou de feux d’artifice dont les couleurs s’éparpillent au sol.

Assez rapidement, les pompiers arrivent. Ils ont vraisemblablement été alertés par le proviseur, qui se trouve à l’intérieur du lycée barricadé (il y a un logement de fonction). Alors se produit un fait qui me stupéfie. Le groupe des pyromanes anonymes fait bloc devant la barricade pour empêcher les pompiers d’intervenir ; et une cinquantaine d’élèves, visages découverts et parmi lesquels je reconnais plusieurs de mes seconde, forment une chaîne dans le même but. Pour se donner du cœur, ils chantent ; mais comme ils ne connaissent aucun chant, aucun slogan, ils crient en rythme un truc qu’ils ont dû entendre au stade ou au concert. Ça fait : « Oh ! oh oh oh oh oh ! oh ! » Les pompiers (qui ne sont pourtant que quatre) ne se laissent pas démonter : ils se fraient un passage sans trop forcer, puis noient l’incendie en dix secondes. Les projections humides dispersent la foule. Ensuite, les pompiers démantèlent la barricade en éloignant du foyer les objets en bois, et ils répandent au sol le contenu des poubelles pour que ça ne puisse plus servir de combustible. Je regarde l’entrée de mon lieu de travail : des déchets qui jonchent le sol, quelques vieux meubles à moitié calcinés, une porte verrouillée et une grosse trace de suie sur le mur blanc. Non non, ça n’a rien d’un symbole. L’un des bloqueurs a tagué en grosses lettres noires : « NON A LA RETRAITE ». Un autre a ajouté, un peu plus loin : « NIK », mais il n’a pas eu le temps de finir, et du coup on ne sait pas ce qu’il nique, à moins que le verbe ne soit ici intransitif et à prendre dans un sens absolu. Enfin tout ça est compliqué.

 

Je reconnais là-bas un petit groupe d’enseignants ; ils se tiennent à distance, pour une raison qui m’échappe un peu : désir d’entre-soi, crainte de prendre un mauvais coup, marque symbolique de leur désaccord avec ce qui se passe ? J’essaie de parler un peu avec les élèves, mais nos conversations ne mènent pas très loin. La plupart se bornent à me demander confirmation de ce que le cours d’aujourd’hui est annulé et je leur réponds qu’on pourrait se retrouver là-bas, sous le grand arbre, pour une leçon à l’ancienne ; mais ils déclinent sous prétexte qu’il fait trop froid. D’autres viennent me voir pour bouffonner en surjouant devant leurs camarades le rôle du bon élève indigné par ces actes de vandalisme. Deux d’entre eux enfin, élèves de seconde, vont plus loin en se foutant ouvertement de ma gueule.

« Alors, Msieu, qu’est-ce que vous pensez de tout ça ?

-Bon, il faut distinguer deux choses. Le blocage me paraît déjà illégitime, mais c’est une tradition française, comme le camembert ou les chanteurs à texte, faut faire avec. L’incendie par contre, c’est de la folie pure.

-Oh la la ! Tout va partir en cendres !

-Ben, juste à côté de l’endroit où ils ont mis le feu, il y a les salles de chimie, avec du gaz et des produits toxiques.

-C’est clair, on va tous mourir, hin hin.

-Il n’y a qu’une chance sur 1000 que tout brûle. Mais si ça arrive, vous vous sentirez comment ? C’est un peu facile de compter sur l’arrivée des pompiers. Et puis quel rapport il y a entre la retraite à 60 ans et le fait de foutre le feu à une école ?

-Eh msieu, vous savez quoi ? Eh ben ceux qui ont fait ça, c’est des Noirs, à mon avis. »

Il faudrait que je leur dise « allez-y, brûlez tout, Sarko l’a bien mérité, c’bâtard. » Mais comme je leur dis autre chose, je suis un imbécile et un raciste. Je mets fin à la discussion en leur suggérant d’aller s’inscire au MJS ou au MRAP. Ils ont les prérequis.

(Et malheureusement, elle a raison : parmi les incendiaires, il y a proportionnellement beaucoup plus de Noirs que parmi nos élèves.)

 

Dix secondes après le départ des pompiers, le même groupe commence sous les encouragements de la foule à récupérer les objets éparpillés pour reconstituer la barricade. Puis, cohérents avec eux-mêmes, ils rallument leur feu. A la distance où je me trouve, j’ai l’impression qu’ils répandent du liquide à briquet sur le vieux matelas. Ça crachote et ça fume, puis ça prend. Il n’y a, de nouveau, aucune opposition de la part de qui que ce soit. Du coup, les voyous ont une autre idée. Ils commencent à balancer toute sorte de projectiles sur les portes vitrées de l’entrée et à y donner de puissants coups de pied. Je mets un moment à comprendre : pourquoi vouloir pénétrer dans un bâtiment qu’ils s’efforcent par ailleurs d’incendier ? Même si c’est pour le piller, ça ne me paraît pas très logique… mais non, en fait ! Ce qu’ils veulent, c’est que le feu se propage à l’intérieur, où la présence de nombreux objets inflammables offre de bien meilleures perspectives. Ils veulent que le lycée brûle. En voyant un jeune s’acharner à coup de pierres sur un angle de la porte qui paraît près de céder, je fais un pas en avant : c’est pas possible, tant pis s’ils me cassent la gueule, il faut faire quelque chose. Puis arrive un autre, dont on ne voit que les yeux : il fonce, et saute pied droit en avant à hauteur de la serrure. Je fais un pas en arrière. Je n’interviendrai pas. Un de ces jours, il faudra que j’aille m’acheter une plus grosse paire de couilles.  

Les soldats du feu reviennent donc, et de nouveau quelques dizaines de soldats de la retraite à 60 ans font rempart de leur corps ; et de nouveau, ce rempart se dissout dès que les pompiers déroulent leur lance. Une rumeur commence à gonfler : les flics arrivent ! Pendant les deux heures que j’ai passées au milieu d’eux, les élèves m’ont abreuvé du récit des atrocités policières qu’ils ont eu à subir eux-mêmes ou qu’on leur a racontées. La veille, Farid aurait été molesté par les keufs et emmené en garde à vue alors que bien évidemment, il n’avait rien fait. Gabriel me dit que s’ils interviennent, ça sera à coup sûr une véritable boucherie, lui-même a déjà été traîné au sol par des CRS comme un animal voué à l’abattage. Moussa m’affirme qu’il vient d’être gazé, là, devant les grilles du lycée ; il a pourtant l’œil bien clair et comme je le lui fais remarquer, il rit. –Pourtant, depuis mon arrivée sur place, je n’ai pas vu un seul policier jusqu’à ce qu’un élève à l’œil exercé me fasse remarquer deux hommes en uniforme qui observent la barricade à bonne distance, depuis la rue derrière la grille, et transmettent de temps à autre des informations dans leur talkie-walkie. Je doute que la police intervienne : la doctrine actuelle est plutôt d’éviter les provocations, et par ailleurs les circonstances ne me paraissent pas très favorables –les deux lycées sont posés au milieu d’un campus de plusieurs hectares où les cachettes sont très nombreuses. Je pense qu’ils vont attendre que les furieux se lassent ou qu’il se mette à pleuvoir.

 

Mais les rumeurs contradictoires continuent d’agiter la foule. Une jeune fille prend la parole : « Sur la vie de ma mère, y zarrivent de l’aut’ côté ! » Elle porte un t-shirt blanc sur lequel elle a tracé des slogans au marqueur, et tient à la main un fin bâton qui symbolise sa qualité d’organisatrice (ou de désorganisatrice). Les élèves se déplacent alors, lentement et en bloc, comme un bon troupeau qui change de pâturage. Quelques-uns se dispersent en disant « Venez, on va chercher des pierres. » En cinq minutes, il ne reste plus, devant l’entrée du lycée jonché de débris partiellement calcinés, qu’une vingtaine d’enseignants qui papotent, plus rigolards que consternés. Et c’est donc sans coup férir que les CRS occupent la place. Les informations de la jeune fille au bâton étaient fausses.

L’apparition des uniformes provoque un rugissement de la foule des jeunes, distante d’une centaine de mètres. Aussitôt, les « motivés » se portent aux avant-postes et commencent à balancer insultes et projectiles. De toute évidence, la recherche de matériaux pour le caillassage n’a pas été très productive : après une dizaine de cailloux lancés avec une certaine adresse mais à trop longue distance, arrive un chargeur de téléphone portable, puis c’est la rupture de stock. Les insurgés en sont réduits à faire des doigts et à balancer de gros « bâtards ! » L’un d’eux cache son visage derrière un masque de Scream. C’est Halloween avant l’heure, ou carnaval. Derrière ce petit groupe d’agités, j’ai du mal à voir ce que font les élèves : sont-ils solidaires des voyous, les désapprouvent-ils sans oser le dire, sont-ils simplement au spectacle ? –Les CRS se mettent en position d’assaut : un premier rang d’une dizaine d’hommes protégés par de hauts boucliers ; derrière eux, sur deux rangs, d’autres avancent penchés et matraques à la main pour pouvoir se détacher du groupe et intervenir aussi vite que nécessaire. Ça fait un peu penser à une tortue romaine. Ils se positionnent et une de mes collègues me tire par la manche : « Viens, on va se mettre à l’abri ; eux, quand ils chargent, c’est pas pour rire. » Mais j’ai envie de rester là pour observer la suite des évènements. Les CRS, oui ou non, sont-ils des nazis croisés de Huns ? Pour l’instant, ils ont juste l’air concentrés mais très calmes : une vanne inaudible provoque même quelques éclats de rire dans leurs rangs.

 

Pendant cinq bonnes minutes, rien ne se passe. Des projectiles de plus en rares terminent sous les rangers des agents. Quelques flics en civil se placent en retrait de leurs collègues et font leur marché :

« Alors, t’as choisi ? Lesquels on chope ?

-Ben, le mariolle avec son masque… et puis le petit, là, avec un haut vert pomme, il est bien bien chaud…

-Il est vraiment trop con de venir habillé comme ça.

-Ouais, autant venir avec ton nom et ton 06 imprimé sur ton sweat. »

Un CRS filme continuellement les émeutiers. C’est l’artiste de la compagnie.

 

Alors que je commence à me demander ce qu’ils attendent pour lancer la charge dévastatrice qu’on m’a promise, l’inattendu se produit : un petit groupe de policiers venu en toute discrétion par une allée latérale où les voyous n’avaient même pas pensé à poster une sentinelle, fonce en prenant tout le monde à revers. En vingt secondes, la panique vide le campus de 98 % de ses occupants. Je ne sais pas si les interpellations prévues ont pu avoir lieu. Deux CRS s’installent ensuite devant l’accès principal du campus, l’un d’eux tenant bien en évidence le canon de son flash-ball. La dissuasion semble bien marcher : il n’y a plus ni insulte, ni jet de pierres, ni provocation d’aucune sorte ; juste quelques dizaines d’élèves restés devant les grilles qui échangent leurs impressions en rigolant et s’occupent d’envoyer les images qu’ils ont prises à leurs contacts.

Je retourne devant l’entrée du bâtiment. Un gros ventilateur purge le rez-de-chaussée de ses fumées. L’un des gardiens, un vieux monsieur d’origine africaine, contemple en hochant la tête et les pieds dans l’ordure le tableau désolant qu’offre notre préau. « Mais qu’est-ce qu’ils veulent… qu’est-ce qu’ils veulent… » C’est lui qui, avec d’autres, va devoir nettoyer toute cette merde.

J’échange quelques mots avec un collègue, professeur de mathématiques, et avec l’une des CPE.

« Je me demande vraiment pourquoi ils font ça.

-Ben, ils veulent protester contre la réforme des retraites…

-Ha ! ha ! ha !

-Casser pour casser, je trouve qu’ils feraient mieux d’aller dans le centre ville. Là, au moins, il y a des magasins.

-Bon, la journée est encore jeune, on ne sait pas ce qui peut encore se produire.

-Ce qui est désolant, c’est que ça revient rituellement, ce genre de choses. En 2008, on avait déjà eu quelque chose de très semblable. Je ne sais même plus quel était le prétexte.

-Je pense que dans cette foule, il y en avait pas mal qui avaient des comptes à régler avec le lycée. Soit parce qu’ils n’ont pas pu y rentrer, soit parce qu’ils y sont rentrés et que ça s’est mal passé.

-Oui, bon, sans doute. Mais l’immense majorité de ceux qui étaient ici ce matin voulaient juste s’amuser. Vous les avez vus, prendre des photos et des films ? Ce soir, ils mettront à jour leur profil Facebook ou leurs skyblogs avec de belles images.

-Sans compter qu’ils gagnent un jour et demi de week-end.

-Ah bon ?

-Le lycée ferme jusqu’à lundi. »

Le proviseur nous explique que, si les policiers ont mis tant de temps à intervenir, c’est parce qu’il a dû attendre l’accord de l’académie et de la préfecture avant de les appeler. Les CRS repassent lentement, casque dessanglé, devant le petit groupe bavard des enseignants. Nous sommes plusieurs à les saluer d’un fort et très sincère « Merci, messieurs ! » Je repars chez moi, assez content au fond de voir sauter trois heures de cours.

Sur le trottoir, je trouve le bâton de commandement de la bloqueuse en chef.

 

Bien sûr, tout ce que je viens de rapporter ne concerne qu’un seul lycée de banlieue parisienne, et rien ne dit que les choses suivent un cours comparable intra-muros ou en province. Mais avoir observé cette situation particulière, c’est tout de même mieux que de n’avoir rien vu de ses propres yeux et de rendre compte des faits après qu’ils ont été filtrés par on ne sait combien d’intermédiaires, ce qui est le cas de la majorité des journalistes et de la totalité des éditorialistes écrivant sur le sujet. A la lumière de ces évènements, et pour reprendre les quelques points énoncés dans l’introduction de ce billet, je suis désormais tenté de penser que

1) "solidarité intergénérationnelle"... c'est à voir. Les rapports avec les adultes de beaucoup de lycéens oscillent entre indifférence nombriliste et hostilité narquoise.

2) on ne peut aucunement présenter ces évènements chaotiques comme une « entrée en politique » de la jeunesse. Ils sont même tout le contraire du politique, selon moi : goût de la violence, destruction ludique du bien commun (ou acceptation de cette destruction par d’autres, ce qui revient au même), refus du dialogue, énergie sporadique mise au service de rien. C’est du nihilisme festiviste pur et simple. Si vraiment c’est ainsi qu’une partie de la jeunesse s’éveille à l’action civique, il y a de quoi se faire des cheveux blancs, et les perdre.

3) la distinction scrupuleuse entre lycéens-en-colère et racailles prédatrices, observée par tous les médias, est bien aimable pour les premiers. Evidemment, il serait absurde de présenter tout adolescent comme un voyou en puissance ou en action. Mais on ne parlerait pas du tout des velléités protestataires de l’un, s’il n’y avait pas la violence de l’autre. Les racailles sont à la fois le lumpenprolétariat absolument apolitique et la minorité agissante, celle qui ose faire le sale boulot.

4) je voudrais réaffirmer ici ma gratitude envers les forces de police et mon admiration pour leur professionnalisme parfait. Au cours de leur intervention, je n’ai constaté aucun acte de violence, pas même une simple taloche (que beaucoup de bloqueurs auraient pourtant amplement méritée). Ils ont fait ce que, par frousse et désorganisation, les adultes présents sur les lieux n’ont même pas essayé : ils ont défendu les bâtiments d’une école de la République et ramené le calme. Ils ont exercé de façon impeccable et sans aucun excès la procuration de recours à la force que nous leur avions confiée.

Ah oui, et 5) : il n’y a pas de manipulation politique de la jeunesse. La jeunesse se manipule très bien toute seule.

 

Oui, je force le trait : il y a assurément beaucoup de jeunes sympathiques et raisonnables, de manifestants que les "débordements" consternent. Mais, ayant déjà perdu 300 euros de salaire en faisant grève contre la réforme Woerth, je me sens en droit d'affirmer que le mouvement ne doit surtout pas compter sur cette sorte de soutien.

Dans l’édition locale du Parisien, les évènements qui font l’objet de ce billet ont été résumés en une ligne et demie, dans le cadre d’un article général sur les « incidents en marge des manifestations. »

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Published by Devine - dans Au lycée
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commentaires

Carine 18/10/2010 19:54



"L’un des bloqueurs a tagué en grosses lettres noires : « NON A LA
RETRAITE »"


Il a tout compris, ce bloqueur-là!



Ali Devine 06/11/2010 18:04



C'était sans doute un mot d'esprit, fondé sur la polysémie du mot "retraite". Il voulait dire qu'il ne reculerait pas, ou, en langage contemporain : "on lôche rin !" 



Robert Marchenoir 18/10/2010 19:15


"Après une dizaine de cailloux lancés avec une certaine adresse mais à trop longue distance, arrive un chargeur de téléphone portable." Gosses de riches.


Ali Devine 06/11/2010 18:02



Je ne suis pas certain que le lanceur ait été le propriétaire de l'objet... Du reste, après la dispersion des "manifestants", j'ai retrouvé dans les buissons un sac à dos qui ne contenait plus
qu'un hideux bonnet péruvien. Le reste, à mon avis, a servi de combustible ou de projectile.



Rincevent 18/10/2010 13:11


Déjà deux ans qu'Au collège s'est arrêté. Heureusement, la qualité du texte ne s'en ressent pas (et malheureusement, l'intelligence de certains jeunes ne s'améliore pas).


zelda 17/10/2010 22:21


Ceux qui pensent n'agissent pas, et ceux qui agissent ne pensent pas ?
Dommage (quelque part) qu'ils ne se causent plus.

Sinon, franchement ravie que mon blog préféré revive.

Joli clash samedi (sur canal) entre Alain Minc dans votre rôle de réac gourmet, et Xavier Mathieu dans le rôle de l'inculte qui casse tout. Vraiment très intéressante argumentation frontale de
Mathieu, Minc bégayant en réponse : "Vous n'êtes même pas Trotsky" (= même pas peur), avec un peu de bave au coin de la bouche, malgré tout.


Ali Devine 06/11/2010 18:00



"Réac gourmet", moi ! Où allez-vous chercher que je sois gourmet ?


Agir, d'accord, mais pour faire quoi ? Ce qu'il y a de plus parfaitement réactionnaire en moi, c'est sans doute que j'ai une claire conscience de ce que je n'aime pas dans le monde où je vis,
mais que je n'ai absolument aucune idée de ce par quoi on pourrait bien remplacer cela (et par ailleurs je ne crois pas qu'une substitution soit possible : la réalité contemporaine, si
déplaisante qu'elle soit, a quelque chose de fatal et rien n'agira sur elle que le temps qui passe et des forces historiques incontrôlables.) Mes références, mes affections sont clairement
datées, je l'avoue. Je ne crois pas à la puissance du politique, et je ne souhaite pas servir celle du marché. Je place mon bonheur dans l'intime, et mon espoir dans
l'au-delà.   



Ln2 17/10/2010 21:33


Heureusement, que mon agrégateur de flux s'est souvenu de vous.
Bienvenu et à nouveau merci pour cette prose.. quoiqu'un peu déprimante..