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19 octobre 2010 2 19 /10 /octobre /2010 11:52

Lundi : rebelote. Peu avant huit heures du matin, une cinquantaine de jeunes juchés sur une simili-barricade barre l’accès au bâtiment principal du lycée. Mais, divine surprise ! Cette fois-ci, les bloqueurs semblent être de nos élèves, ils agissent à visage découvert, et font l’effort de paraître concernés par la réforme des retraites. Il n’y a pas de départs de feu ni d’actes de vandalisme. Je note deux pancartes : « Jeunes dans la galère / Vieux dans la misère / On en veux pa dcet société la » (orthographe d’origine) et « 60 ans / Faut tle dir’ en quelle langue ». Les manifestants ont aussi un mégaphone, sans doute fourni par le MJS, les anars ou SOS-racisme, dont je remarque quelques autocollants. Une cinquantaine de voix (presque exclusivement féminines) scande des slogans inaudibles d’où émergent les mots « résistance » et « révolution », plus l’ultra-classique « Sarkozy, si tu savais... » Tout n’est pas perdu ; certaines choses ont pu être transmises. Après ce qui s’est passé vendredi, je me sens presque réconforté par ce spectacle beaucoup plus traditionnel.

Il y a de nouveau beaucoup plus de spectateurs que d’acteurs. Je vais d’un groupe à l’autre, pour faire mon marché dans la foire aux rumeurs, et puis j’aimerais bien récupérer l’adresse mail de mes terminale pour leur envoyer le cours par e-mail. Ceux que je parviens à trouver ont l’air de trouver l’initiative excellente -« Mais msieu, on devrait faire ça tout le temps ! » Nous échafaudons ensemble une utopie pédagogique : on ne se verrait qu’une ou deux heures par semaine, pour expliquer quelques points difficiles, faire de la méthodologie et remettre à niveau les retardataires ; ça ferait d’énormes économies de transport et d’entretien des locaux, et en plus on ne risquerait pas de choper la crève à faire le pied de grue devant un bâtiment inaccessible.

Les élèves s’expriment beaucoup plus volontiers que vendredi au sujet de la « grève ».

 

« Mais je veux travailler moi. La retraite c’est important, mais avant il faut avoir un travail, et si on rate le bac ça risque de pas trop le faire. »

 

« Et msieu, msieu, moi les keufs y m’ont trop mal parlé, y voulait même me serrer, vous savez pourquoi ? Mes potes et moi on mettait des cailloux sur la route devant le lycée, et les mecs y zarrivent et y commencent à s’énerver comme quoi on a pas le droit ! D’où on a pas le droit ? Truc de ouf ! »

 

« Y’a des tracts ? C’est bien, je vais enfin comprendre pourquoi on fait ça. »

 

« Voyez, moi je l’avoue sans problème, je fais partie de ceux qui sont arrivés tôt ce matin pour refaire une barricade. Et je m’étais dit qu’on pouvait récupérer des grosses planches en bois à Franprix, comment ça s’appelle, y mettent les marchandises dessus même ? Ouais, des palettes. On commence à prendre une palette et là y’a un mec de la BAC, on l’avait pas vu, il sort de sa voiture et y m’fait une clé de bras comme si j’étais une terroriste ou je sais pas quoi. ‘Tu peux pas faire ça !’, y m’criait dessus ! ‘Rentre chez toi !’ Mais sérieusement, y s’croient tout permis. »

 

« Eh mais msieu, c’est normal qu’il y ait plus de filles. Nous, nos mères, elle nous ont parlé, pour qu’on comprenne comment ça se passe. La mienne elle était secrétaire dans le privé, chaque fois qu’elle est tombée enceinte, elle s’est fait virer, ils changeaient juste un peu le nom du poste et puis ‘oh ben désolé, mais vous vous ne convenez plus.’ A la fin elle en a eu marre et elle a passé les concours pour travailler dans le public, mais au final il lui manque quand même plein d’années de cotisations. J’vais pas dire qu’elle m’a encouragé à manifester, elle sait bien qu’il y a des casseurs et tout, mais enfin bon, j’suis sûre qu’elle me désapprouve pas d’être ici. »

 

« Vendredi, on avait réussi à monter sur le toit du gymnase pour bien tout voir. Au bout d’un moment, y’a un keuf qui commence à nous crier d’en bas : ‘descendez de là tout de suite !’ Y devait croire qu’on allait leur jeter des cailloux. Mais si on était descendu par la cage d’escalier, y nous auraient chopé en bas, je pense. Du coup, on s’est accrochés aux tuyaux pour descendre par le côté. Comment on s’est marré en repartant ! »

 

Une collègue : « en 2008, c’était un peu la situation inverse : on s’était enfermés dans les bâtiments pour empêcher les ‘grévistes’ d’entrer et de tout casser. Mais ils connaissaient les lieux, et puis ils avaient sans doute des alliés dans la place ; du coup, ils ont pu passer par une fenêtre du rez-de-chaussée. Ça aurait pu très mal tourner, mais on a réussi à les avoir par la flatterie : on leur a fait des compliments sur leur sens des responsabilités, sur le fait que jusqu’à présent on n’avait constaté aucune dégradation. Du coup, ils se surveillaient les uns les autres, ils se disaient : ‘On déconne pas ! On déconne pas !’ Quand ils sont ressortis, ils n’avaient touché à rien. T’imagines le ‘ouf’ de soulagement. »

 

Au bout d’une heure, tout le monde commence à s’enquiquiner et les spéculations vont bon train sur la décision que va prendre la direction : réouverture cette après-midi ? ou mercredi ? ou fermeture jusqu’aux vacances de Toussaint ? Le proviseur est de nouveau enfermé à l’intérieur des bâtiments, et doit être en train de se concerter avec sa hiérarchie ; quant à l’adjointe, elle ne sait absolument pas quoi nous dire et délivre selon ses interlocuteurs des informations totalement contradictoires. Elle voudrait évidemment un retour à la normalité aussi rapide que possible, mais craint que chaque tentative de reprise des cours ne se solde par des désordres. Pour l’instant, les policiers ne manifestent aucune intention d’intervenir (à part deux observateurs infiltrés, quadragénaires habilement camouflés dans des fringues de djeunz). Tant que c’est juste un blocage…

Devant l’autre lycée, en revanche, les choses ont l’air de tourner vinaigre. Il y a des cris. J’entends dire qu’un petit groupe recommence à jouer avec les allumettes et essaie d’enfoncer une porte. Le temps que je me rende sur place, les CRS sont là : ils sont parvenus Dieu sait comment à entrer dans le bâtiment bloqué, et après avoir forcé la barricade de l’intérieur ils repoussent les élèves sur une centaine de mètres (pas en chargeant, juste en avançant au pas). Ils ont l’air plus nerveux que vendredi. Plusieurs tiennent des bombes lacrymo. Quand ils s’immobilisent, une cinquantaine de mètres les séparent des voyous qui, comme la dernière fois, leur lancent des cailloux sans jamais faire mouche. Comme vendredi, l’immense majorité des lycéens se tient en retrait et apprécie (comme moi, du reste) la représentation en live d’un spectacle classique qu’ils n’avaient vu qu’à la télé, Affrontement entre jeunes et forces de l’ordre. Je me demande si finalement, la suspension des cours n’est pas l’occasion d’une expérience d’éducation par les pairs : les émeutiers montrent aux enfants de la petite bourgeoisie pavillonnaire ce dont ils sont capables, en leur laissant la possibilité de mettre la main à la pâte si le cœur leur en dit.

Alors que je suis absorbé dans une conversation avec une de mes élèves, un grand garçon en survêt’ vient très gentiment me prendre par l’épaule : « venez msieu, faut pas rester là, vous allez vous prendre un caillou. » J’échange un sourire avec ce protecteur inattendu. Une minute plus tôt, j’aurais juré le voir lancer quelque chose en direction des CRS.

Tout à coup, grand mouvement de panique : plusieurs petites bagarres éclatent simultanément chez les jeunes, quelques-uns se retrouvent à terre, les autres s’enfuient à toute jambe. Obnubilés par leur face-à-face avec les CRS, les émeutiers n’ont pas remarqué les policiers en civil qui se sont glissés parmi eux et qui cueillent les meneurs avec, somme toute, une grande facilité. Je vois un adolescent se faire menotter ; on lui couvre aussitôt la tête d’un tissu blanc, pour une raison que j’ignore.

Comme vendredi, tout a été réglé en dix minutes.

 

Rentré chez moi pour le déjeuner, je reviens en début d’après-midi. Le bâtiment est accessible, mais il n’y a pas plus d’une trentaine d’élèves sur les 700 que compte théoriquement le lycée. Certains sont absents parce qu’ils font grève, d’autres, beaucoup plus nombreux, sont rentrés chez eux pour ne pas courir le risque de passer toute la journée « enfermé dehors ». On ne sait pas trop quoi faire des courageux qui sont restés ou revenus : si on leur fait cours, on créera un décalage avec le reste de leur classe ; si on se borne à leur faire faire quelques exercices ou à leur montrer une vidéo, ils auront l’impression bien fondée de s’être déplacés pour pas grand-chose. Percevant notre hésitation, ils disparaissent les uns après les autres ; à 14 h 30, il n’y en a plus un seul.

Electricité et chauffage ont été coupés dans une grande partie des bâtiments et le lycée est désert, obscur et glacial. La nouvelle finit par tomber : le lycée sera fermé mardi. A leur tour, les profs repartent chez eux.

 

Ce matin, cris et rires, bruits de pétards en provenance du collège voisin de mon domicile ; le principal a fini par prendre lui aussi la décision de fermer.

 

Plus d’essence, des émeutes, les écoles qui ferment les unes après les autres, les radios qui remplacent leurs programmes habituels par de la musique. On dirait le début d’un film d’anticipation. A la fin le héros est l’un des seuls survivants, il erre sur la terre à la recherche de nourriture pour lui et les siens.

Je vais faire les courses.  

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Published by Devine - dans Au lycée
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Majeur 23/10/2010 00:47



Bonjour,


Ce jeune sportif en survêt était il noir ou arabe? Vous a-t-il accordé sa protection parce que vous êtes noir ou arabe?  


Ne serait ce pas alors le réflexe de solidarité raciale, ou ethno-culturelle? Bien que la différence de culture entre eux et
vous...Mais je parle d'une solidarité tripale, (quoique avec un "b", ça marche aussi).


Vous ne semblez pas connaitre cet individu. Vous ne précisez pas s'il a courtoisement invité les autres professeurs à garer leurs
miches.       


 Je ne vous fais pas le reproche d’être noir ou arabe, personne n’est parfait. Mais ça interroge quelque part.


Sinon  je vous découvre. Et si vous ne m’étrillez pas je reviendrai faire un tour.



Ali Devine 06/11/2010 16:53



Bonjour,


Le jeune homme était noir, moi je suis français de souche et même blond à la peau pâle (Ali n'est qu'un pseudonyme). J'étais le seul professeur présent sur le "champ de bataille". Je crois que ça
ne lui déplaisait pas, à cet élève, de se friter avec les CRS (ou les gendarmes mobiles, j'ai du mal à faire la différence entre les deux), mais qu'il n'avait pas du tout l'intention de s'en
prendre à d'autres adultes, et à plus forte raison pas aux professeurs. Dans mon lycée, à de rares exceptions près, les élèves respectent les adultes... enfin je ne suis là que depuis deux mois,
hein, je découvre, mais mon impression dominante jusqu'à présent est tout à fait rassurante.


Sinon, n'hésitez pas à revenir, j'aime la diversité (dans mon lectorat ).