Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 octobre 2011 2 04 /10 /octobre /2011 00:06

J'arrête un instant la publication de mes souvenirs d'ancien combattant pour vous dire deux mots du blocage qui a lieu en ce moment même dans mon lycée.

 

Lundi. J’annonce à mes élèves que je ferai grève le lendemain. Une gamine de première me répond posément : « Ah oui, et il y aura un blocage, aussi. » Je suis surpris, de son affirmation d’abord, de son ton catégorique ensuite. Sans doute une petite provocation. Peut-être un frère aîné a-t-il participé aux évènements de l’an dernier. Je passe, il faut faire cours.

Du reste, quand je reviens au lycée, mercredi, rien ne s’est passé ni ne se passe. Tant mieux, je pourrai peut-être cette année couvrir un peu plus de la moitié du programme.


Vendredi. Onze heures. Je suis avec mes seconde, un peu au-dessus de la mêlée dans une salle du cinquième étage dont les fenêtres donnent vers l’extérieur, et non sur notre cour. J’entends, assez loin me semble-t-il, des cris, des bruits de pétards et des sirènes. Mouvements de foule dans le couloir : il semble que plusieurs classes sortent en masse. Quelqu’un frappe à la porte vitrée et crie « y’a le feu, y’a le feu ! » Nullement inquiets mais désireux d’abréger le cours au maximum, mes élèves pleurnichent pour que je les libère. Je hausse un peu la voix et je leur dis qu’il ne reste que cinq minutes et qu’on doit finir la correction de l’exercice. A la sonnerie, n’ayant reçu aucune consigne, je les laisse et ils s’en vont sans hâte apparente.

J’attends ma classe suivante. Dix minutes après la sonnerie, elle n'est toujours pas là. En revanche, un autre groupe traîne dans le couloir et commence à s’impatienter. Un de mes anciens élèves est mandaté par ses camarades pour négocier avec moi.

« Monsieur, vous pourriez nous ouvrir la porte de la salle ? Le prof est parti et toutes nos affaires sont à l’intérieur. On aimerait bien s’en aller, nous aussi.

-Votre prof est parti ? Et pourquoi ?

-Quelqu’un est venu lui dire que des voitures brûlaient. Alors il est allé mettre la sienne à l’abri. Vous voulez bien nous ouvrir ? De toute façon, il est onze heures vingt, je crois pas qu’il va revenir maintenant. »

Après avoir un peu hésité, je leur ouvre la porte. Si je ne leur donne pas satisfaction ils risquent de poireauter longtemps, de s’agiter et de finir par faire des bêtises. Ils récupèrent leurs sacs et disparaissent. Je m’apprête à leur emboîter le pas quand je m’aperçois que je ne suis pas seul au cinquième étage : une collègue prof d’anglais s’est enfermée dans une petite salle avec… les élèves que je suis censé accueillir depuis une vingtaine de minutes. Ils sont tous surpris de me voir apparaître dans l’encadrement de la porte.

« Oh, msieu Devine ! Vous êtes là ? Franchement on croyait qu’on était les seuls. Alors qu’est-ce qui se passe ?

-Je n’en sais rien, je n’ai pas quitté le cinquième étage. Et vous, qu’est-ce que vous faites là ?

-Une surveillante est passée et nous a dit que la consigne était de garder les élèves coûte que coûte, pour éviter la chienlit. Alors j’ai fermé la porte à clé. Mais là je suis content que tu sois venu prendre la relève, parce que ça commençait à devenir n’importe quoi. »

Est-ce qu’il faut renvoyer les élèves ou les séquestrer ? Apparemment, nous n’avons pas tous reçu les mêmes instructions. Dans le doute, je décide d’essayer de faire un cours normal. Ça ne va pas être facile : certains sont collés aux fenêtres et se déboîtent le cou pour voir quelque chose de la marche du monde, d’autres écument les réseaux sociaux sur leurs smartphones et glanent des nouvelles, même les filles les plus sages discutent avec autant d’animation que si Anders Behring Breivik venait de débarquer. Je les fais passer dans ma salle. Une (courte) gueulante, un peu d’humour, les élèves acceptent de se remettre au travail, même si les fenêtres et les écrans les attirent magnétiquement. Je reprends une élève qui surfe sous mon nez : « Ça va Zoé ? Y’a du réseau ? –Ouais ouais, ça va », répond-elle en toute décontraction (je l’envoie dans le couloir en gardant son téléphone). Finalement, on réussit à faire à peu près ce que j’avais prévu, ça se passe presque mieux que d’habitude, une certaine légèreté flotte dans l’air.

Alors qu’ils sont en train de ranger leurs cartables et que je devrais être en train de remplir le cahier de textes que je n’ai pas, une surveillante se présente et nous annonce que les cours sont annulés pour l’après-midi. Des violences ont eu lieu ; le proviseur a décidé que pour protéger les personnes et les biens, il valait mieux les renvoyer tous à la maison. Les élèves sont évidemment ravis, ils vont pouvoir profiter du soleil anormal de ce septembre finissant. Moi-même, je suis agacé que les emmerdeurs aient encore une fois obtenu satisfaction, d’autant que je ne sais même pas quel est cette fois-ci le prétexte qu’ils invoquent ; mais je l’avoue, je suis aussi content de pouvoir partir plus tôt en week-end chez ma mère, et d’éviter les bouchons de la fin d’après-midi.

Avant de quitter l’établissement, je vais aux nouvelles en salle des profs, mais la plupart des collègues que j’y croise paraissent ne pas en savoir beaucoup plus long que moi. On parle de départs de feu et de jets de pierre ; c’est quasiment la routine, puisque des évènements analogues ont eu lieu en 2008 et 2010.


Dimanche soir, en rentrant chez moi, je trouve un courrier d’une collègue syndicaliste, résumant les évènements du vendredi. Dès huit heures une troupe de jeunes cagoulés aurait fait irruption dans le hall de notre lycée, avant de battre en retraite devant la présence inattendue d’une dizaine d’adultes. Quelques gros pétards ont été lâchés. Deux heures plus tard, un blocage a pris forme dans le lycée technologique voisin du nôtre. Quelques-uns de nos élèves ont vite rejoint cette terre promise. Des jeunes se sont mis à courir sur les voitures garées devant l’établissement ; des rassemblements, un peu menaçants, un peu attentistes, se sont formés devant les deux lycées voisins. Une voiture a bientôt été incendiée et a longtemps brûlé sans que personne n’intervienne. Les pompiers ont fini par arriver, accompagnés de policiers portant casques et boucliers. Des surveillants sont passés dans les salles de classe, encore peuplées d’élèves, pour donner la consigne de ne pas bouger et de « fermer les fenêtres et les rideaux », ce qui a provoqué quelques poussées de panique, une ou deux crises de nerf vraies ou feintes. Une heure plus tard, contrordre : rentrez chez vous.

En réponse à ce courriel descriptif, un collègue émet l’hypothèse que ce mouvement est directement lié à notre propre journée de grève. Observant notre arrêt de travail, certains jeunes ont dû se dire qu'eux aussi avaient bien le droit de chômer, et tant qu'ils y étaient de se payer un petit carnaval d'automne. Du reste j’ai vu pendant le week-end à la télévision que des troubles similaires ont éclaté un peu partout en France. Une rumeur sur l’éventuelle réduction de la durée des vacances d’été est le prétexte risible de tout ce bazar. SMS et profils Facebook chauffent à blanc ; un on-dit récurrent promet l’« apocalypse » pour mercredi 5. Depuis quelques années, les mouvements de protestation des enseignants sont de plus en plus parasités par de prétendus lycéens en colère, dont l’action consiste essentiellement à casser. Si cette évolution se confirme, nos centrales syndicales risquent à terme de se retrouver dans la même situation que les étudiants, qui ne peuvent plus organiser de manifestations sans avoir la quasi-certitude qu'ils se feront massivement bolosser par des éléments extérieurs.


Après avoir lu ces nouvelles à mon bureau, je vais prendre le frais sur mon balcon. Octobre chaud comme juin prolonge la floraison ; même à onze heures du soir, l’air est d’une douceur étonnante. Des pétards explosent un peu partout, loin, puis plus près ; j’entends aussi dans la nuit des cris aigus, des rires, et des passages rapides de sirènes. Il règne une atmosphère de vacances et de catastrophe.


Lorsque j’arrive au lycée ce lundi, les collègues sont déjà en grande conversation. -On espère que personne n’a eu l’imprudence de garer son véhicule à proximité. -Unetelle travaille ce matin dans les bâtiments préfabriqués qui se trouvent un peu à l’écart : que doit-elle faire si les bloqueurs approchent ? -Quelles sont, au juste, les revendications de ces lascars, peut-on seulement discuter avec eux ? Ces aimables bavardages pédagogiques matinaux sont interrompus par un évènement très rare : une visite de notre proviseur, qui provoque instantanément un silence impressionnant. Il nous fournit quelques-unes des informations qui nous manquaient. Tout a commencé, vendredi, par le caillassage en règle de son bureau et de son secrétariat. Vitres brisées, personnel évacué en urgence, etc. Il appelle le commissariat afin que la police constate les dégâts. Le véhicule envoyé est bien entendu caillassé à son tour. En repartant sous une pluie de cailloux, les flics appellent des renforts. Mais le temps que ceux-ci se montrent, les voyous s’enhardissent, et incendient leur première voiture. Craignant que les très nombreuses automobiles stationnées sur le campus ne fournissent les combustibles nécessaires pour un immense feu de joie, le proviseur fait réquisitionner les pompiers par sa hiérarchie. Mais l’intervention tarde beaucoup, en raison de la multitude des autorisations à rassembler, et aussi du fait que les pompiers refusent d’intervenir s’ils ne bénéficient pas d’une protection policière. Quand ils arrivent, bien plus tard, c’est entre deux rangs de CRS qu’ils sortent leur matériel. Ensuite les choses évoluent comme nous le savons tous : bandes mobiles, menaces formulées ou implicites, poubelles enflammées et jetées sur nos portes comme des torches, etc.

Un seul émeutier a pour l’instant été confondu : c’est hélas un des nôtres, bon élève de classe préparatoire. Il a avoué avoir jeté une bouteille de white spirit et un briquet par la vitre brisée d’une voiture. Il a été remis à la police et sera traduit en conseil de discipline ; destin plié par la pulsion nihiliste d’un instant. Les images de vidéosurveillance devraient permettre d’en choper quelques autres car, pour une raison qui nous échappe, la plupart des émeutiers ont agi à visage découvert.


Je parviens à assurer sans problèmes mes deux heures de cours de la matinée. Au début de chacune, je prends un quart d’heure pour expliquer aux élèves que ces désordres sont absurdes, scandaleux, et qu’ils ne peuvent leur apporter que du mal. Ils m’écoutent et paraissent d’accord, mais je sens tout de même une distance ironique chez beaucoup. Dans un éclair, je crois comprendre ce qui fait à leurs yeux la légitimité de ces violences. Nous les instruisons, souvent contre leur gré ; nous leur enseignons des matières dont ils ne voient vraiment pas l’utilité ; nous les clouons à leurs devoirs les après-midi ensoleillés et les soirs pleins d’adrénaline ; nous les punissons, attisons leur mauvaise conscience, nous assombrissons leurs rapports avec leurs parents. Mais une ou deux semaines dans l’année, le bloquage leur donne l’occasion de bien se foutre de notre gueule. C’est ainsi que j’interprète certains sourires.


Vers une heure et demie, alors que je suis en train de travailler dans une salle surchauffée et tranquille, une énorme rumeur arrive du parvis. Deux ou trois cent élèves y sont rassemblés, discutant entre eux, indécis. Au sein de cette foule, une quinzaine de bloqueurs évaluent la situation : ils sondent la sympathie de leurs voisins en lançant des cris de ralliement qui sont plutôt bien repris ; ils inspectent en même temps du regard le hall du lycée, en essayant de compter les adultes et d’anticiper leur réaction. Entre eux et nous, une vitre blindée et un no man’s land d’une quinzaine de mètres. De notre côté, personne ne prend la moindre décision non plus ; on attend, je ne sais pas quoi d’ailleurs (l’apparition de sainte police ?), mais on attend. J’en ai un peu marre et je sors avec un ou deux collègues. Beaucoup d’élèves me demandent : qu’est-ce qu’on fait ? On peut rentrer ? On n’est pas avec eux. Je suis obligé de leur répondre que ce ne sera pas pour tout de suite.

Tout à coup, une demie-douzaine de garçons se décident et poussent une grosse poubelle devant l’accès principal. Je m’oppose à eux et, surprise, tous lâchent instantanément l’affaire, sauf un motivé qui insiste. Nous sommes de force égale. Je me dis que le premier qui recevra du renfort gagnera. C’est alors que plusieurs collègues sortent du lycée… pour me tirer en arrière et me mettre à l’abri des coups. Les bloqueurs réunis replacent immédiatement la poubelle devant notre porte.

En salle des profs, où nous nous sommes repliés pour discuter de la conduite à tenir, je demande pourquoi nous ne tentons rien alors que nous sommes au bas mot trois fois plus nombreux que les fauteurs de troubles. C’est parce que dans le feu de l’action ils peuvent être violents. Et les trois cars de CRS stationnés au coin de la rue depuis le début de la matinée, pourquoi ne sont-ils pas intervenus ? C’est pour éviter que les choses ne dégénèrent en bataille rangée. Alors on ne peut rien faire ? –Avant que cette question ait pu recevoir une réponse, un bruit effrayant monte du hall. Les voyous ont incendié la poubelle et l’ont poussée à l’intérieur ; puis, tant qu'ils y étaient, ils ont envoyé une volée de pierres dans les vitres les plus proches. Puis ils sont partis. Le proviseur ordonne l’évacuation des locaux. Je décide de lui désobéir et je reste dans le hall, avec les agents qui terminent d'éteindre le feu et balaient les débris. Pendant ce temps, les enseignants rejoignent par une voie discrète leurs collègues du lycée technologique : ensemble, ils décident d’exercer leur droit de retrait jusqu’au lendemain midi, et de convoquer une AG pour décider de la suite. La nouvelle de l’annulation des cours se répand rapidement parmi les élèves ; les curieux, les espions et les courageux restés jusqu’au bout se dispersent dans la chaleur de trois heures. 


J’ai honte. J’ai honte. Quelle défaite.

Partager cet article

Repost 0
Published by Ali Devine - dans Au lycée
commenter cet article

commentaires

Before 04/10/2011 15:22



Bonjour,


de nouveau, vous lire est un plaisir.


Mais malheureusement, il semble que le lycée ne vaut pas mieux que le collège. Tout cela est bien décourageant, vu de l'extérieur, alors j'ai du mal à comprendre comment vous résistez, vous et
vos collègues à l'abattement.


Rassurez-nous : tout n'est pas si noir ? Il y a bien quelques perles qui permettent de ne pas totalement perdre pieds ?


 



Ali Devine 06/10/2011 23:42



Ou, bien sûr, il y a aussi de bons moments. Mais l'an prochain je prends un mi-temps (j'ai pensé un moment à une année sabbatique, mais c'est financièrement difficile à assumer). Je suis très
sceptique sur mes capacités à continuer d'exercer ce métier à moyen terme. Cela ne tient pas seulement ni même principalement à ses "mauvais côtés", d'ailleurs, mais tout simplement au constat
que ce n'était pas ce que je voulais faire au début ; que je prends un certain plaisir à enseigner mais que ce plaisir est très cher payé ; enfin que je suis un enseignant correct, plutôt
apprécié de ses élèves et pas mal noté par sa hiérarchie, mais que je n'ai plus vraiment de marge de progression, par manque de méthode et de désir. Voilà docteur, je laisse l'argent sur la table
basse en sortant comme d'habitude ?