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Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.

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T'es morte

« Je te tiens par les couilles, mon ptit gars. » C’est ce que je pense en regardant le visage bête et larmoyant d’Aziz Benhima pendant qu’il quitte la salle où s’est tenu son conseil de discipline, laissant les membres de cette instance délibérer sur son sort. Triste épilogue pour une carrière de justicier.


Il y a trois semaines, l’un des amis d’Aziz subit une déconvenue sentimentale (il se prend un râteau ou se fait plaquer, ce n’est pas clair). N’écoutant que sa sensibilité exacerbée au malheur d’autrui, notre héros publie aussi sec sur son compte Facebook un message adressé à la méchante : « Lundi, t’es morte. » Ce n’est sans doute qu’une blague stupide, nos djeunes  passent leur vie à s’accabler de menaces mutuelles destinées à ne jamais s’accomplir, et en plus Aziz vit dans la même cité que la jeune fille en question et la considère comme une bonne copine. Mais voilà, les paroles s’envolent, les écrits restent. Les amis virtuels d’Aziz prennent bonne note des intentions qu’il affiche ; et comme, le lundi, rien ne se passe, ils le pourrissent en ligne et au lycée sur le thème « Que de la gueule ».

Aziz connaît alors sans doute une forte poussée de testostérone : attendez un peu, ils vont voir. Mardi il se pointe au lycée l’esprit clair comme une lessive de légionnaires. Il s’aperçoit qu’il a mal lu son emploi du temps, et qu’il est venu une heure trop tôt. Il n’a pas le temps de rentrer chez lui, dehors il pleut, et il n’a pas envie d’aller en permanence. Il traîne dans le bahut en ruminant. Il croise l’un des CPE, qui le trouve plutôt calme et en profite pour le sermonner : arrête tes conneries, mets-toi au boulot, va bouquiner au CDI. Aziz acquiesce, mais il recommence à errer dans les couloirs, cherchant vaguement des potes. Suggestion du sheitan ou manque de chance, il finit par monter au cinquième où il rencontre la fille. « Hé, viens, faut qu’on parle. » Mais bizarrement, elle n’a pas très envie de parler avec celui qui l’a menacée de mort. D’où il se mêle de ses affaires, d’abord ? Et elle lui tourne le dos. Aziz lui donne alors un taquet sur la nuque. Elle y répond d’une gifle réflexe. Il relance d’une bonne grosse beigne, un direct de super-coq qui projette la victime au sol, où elle se cogne la tête et reste étendue en pleurs.

Un attroupement se produit instantanément, et Aziz se rend compte du caractère, hum hum, un peu inconsidéré de son comportement. Il était venu là pour une affaire d’honneur et il va se retrouver avec l’étiquette minable de cogneur de meuf ; en plus il risque d’avoir des ennuis avec l’administration si l’histoire s’ébruite. Il tente de se rattraper en passant la main autour des épaules de la jeune fille relevée et il lui dit de venir au calme ; d’après ce qu’il raconte après coup, son intention est alors de s’excuser et de l’emmener à l’infirmerie. Mais évidemment son geste est interprété bien différemment par les témoins qui ont l’impression d’assister à une sorte de kidnapping. Le crétin s’obstine pourtant et parvient à entraîner sa victime dans les escaliers. Il faut qu’une prof débarquée en catastrophe s’interpose physiquement pour qu’il finisse par lâcher l’affaire et disparaisse.


Pourtant il ne s’enfuit pas : quelques dizaines de minutes plus tard, un surveillant le retrouve alors qu’il continue d’errer dans le lycée, sans objectif définissable. Il est emmené sur le champ dans le bureau du proviseur. Là, il tient tête aux adultes qui l’entourent, en se présentant comme un justicier dont les bonnes intentions, certes, ont produit un bien piteux résultat. Il faut déployer beaucoup de pédagogie et dire des choses telles que « exclusion définitive », « dépôt de plainte immédiat » ou encore « convocation de votre mère », pour que Zorro descende de sa monture et réinterprète son aventure.  

Devant le Conseil de discipline Aziz se défend avec beaucoup plus d’habileté : il reconnaît que ce qu’il a fait est odieux et stupide ; il essaie d’expliquer qu’il a été pris dans un engrenage ; il est sevré d’écrans depuis trois semaines ; il a présenté des excuses écrites à l’établissement et à sa victime, avec qui il a tenté de rentrer en contact par des tiers pour demander pardon de vive voix. Surtout Aziz est accompagné de sa mère, une femme d’une grande dignité dont la honte et le chagrin ont une sincérité incontestable. Elle dit qu’Aziz a un frère handicapé et que cela peut expliquer qu’il soit souvent à fleur de peau, d’ailleurs il suit lui-même une psychothérapie. Elle nous prie de ne pas exclure son fils l’année de son bac. Elle pleure et du coup, il pleure lui aussi. C’est sous l’impression produite par ces larmes que s’ouvre la délibération.


« Bon », dit le proviseur pour ouvrir les débats, « l’acte qu’a commis M. Benhima est grave, mais il semble avoir réfléchi, et le risque de récidive me paraît faible : apparemment ce jeune est bien encadré à la maison. » Les autres interventions vont dans le même sens. L’intendante Mme Maryami, féministe déclarée, explique qu’avant le Conseil elle ne voyait dans cette histoire qu’un cas de violence sexiste appelant une punition rapide et rigoureuse. Désormais elle est tentée de prendre en pitié un garçon bébête, impulsif et englué dans le souci de sa réputation. Par ailleurs, reprend le proviseur, Aziz Benhima n’a pas d’antécédent disciplinaire. Ce n’est certes pas l’élève modèle mais en général il se tient à carreau. On doit en tenir compte. –Je me tais. J’hésite. Je suis apparemment le seul à me souvenir qu’il y a deux ans, Aziz avait déjà proféré en plein cours des menaces de viol à l’encontre d’une camarade de classe dont les propos lui déplaisaient. On peut dire que c’était des paroles en l’air, mais je ne suis pas sûr que cette tendance à agir et parler sans réfléchir puisse être vraiment retenu comme circonstance atténuante ; au contraire. Est-ce qu’il faut que je rappelle cet épisode ? Si je le fais, il sera sans doute exclu ; sinon, on s’acheminera plutôt vers un sursis.

Finalement je ne dis rien, et comme prévu Aziz écope de l’avertissement solennel, attention, la prochaine fois, nous serons beaucoup plus expéditifs, etc ; il remercie avec effusion et promet tout ce qu’on veut. Je suis content pour Mme Benhima, mais je ne suis pas très fier de moi -de toute façon je n’aurais pas été très fier non plus si j’avais parlé. Le soir je raconte tout à ma femme, et je vois qu’elle fulmine. Je n’ose pas lui raconter la véritable fin de l’histoire, et j’invente un verdict plus sévère.

 

Trois jours plus tard, j’apprends qu’une élève de seconde a été battue devant nos grilles. Un garçon, qui ne semble pas scolarisé chez nous, et qui n’est peut-être pas scolarisé du tout, est venu avant les cours et l’a attrapée avant de la massacrer à coups de poings et de pieds. Il a particulièrement visé le ventre. Il semble qu’elle est enceinte, enfin qu’elle l’était.

 

Aziz n’est pas impliqué.

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M
<br /> Pas de doute : plus que jamais, ce lycée va à vau-l'eau...<br />
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A
<br /> <br /> C'est un point de vue relativement optimiste, car cela implique qu'il flotte encore.<br /> <br /> <br /> <br />
P
<br /> Dans des circonstances qui n'ont rien de rien à voir (une négo commerciale à bandes multiples et compliquée à souhait), on m'avait dit "si tu as raison tout seul, tu as tort quand même". Et c'est<br /> vrai.<br /> <br /> <br /> On ne peut être, seul, la justice d'un système. Mais, en même temps, si personne ne s'y met, il n'y aura pas de justice.<br /> <br /> <br /> Dur dilemme, j'imagine que celui que vous avez vécu.<br /> <br /> <br /> Merci de vous être remis à écrire sur votre blog. J'ai grâce à vous l'impression d'être en contact avec un monde qui m'est étranger et vous le décrivez avec grand talent.<br /> <br /> <br /> Apprendre qu'il me reste 23 ans de lecture, que de plaisir en perspective! <br />
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A
<br /> <br /> Vu le rabougrissement intellectuel qu'entraîne la fréquentation de mes seconde "Ignorance et papotis", je ne suis pas du tout sûr de pouvoir continuer à tenir ce blog jusqu'à la retraite ! Mais<br /> je vous remercie beaucoup pour vos encouragements. <br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> Et vous n'avez jamais pensé à changer de métier ?<br />
Répondre
A
<br /> <br /> Bah, vous savez... plus que 23 ans à tirer... et puis j'ai hâte de voir les lycéens de l'an 2036...<br /> <br /> <br /> <br />