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10 mai 2012 4 10 /05 /mai /2012 18:00

Zoé est sortie avec Azdine ; c’est en tout cas ce qu’elle a confié à sa copine Léa. Les choses ont dû se passer vendredi dernier, où les deux moitiés du couple ont séché mon cours de 16 heures 30 (généralement peu fréquenté il est vrai). Sur le coup j’avais plutôt attribué l’absence d’Azdine à la richesse de sa vie sociale : il y a trois semaines, on l’a surpris en cours en train d’exhiber un poing américain, cet objet au caractère nettement extra-scolaire lui a été confisqué, et il a protesté car il en avait besoin le soir même. Du reste ce garçon aime bien ramener ses effets personnels en cours car je l’ai récemment chopé en train de battre les cartes qu’il aurait ensuite distribuées à ses voisins si je ne les lui avais confisquées. Toujours est-il, pour en revenir à notre point de départ, que Léa n’a pas su tenir sa langue et que les amours de Zoé sont tombées dans le domaine public. Du coup, à la fin de mon cours de lundi, un gros clash éclate entre les deux filles. Une meute de supporters vient se ranger aux côtés de Léa, Dounia en particulier semble à fond ddans et sa bouche rouge propulse dans l’espace diverses épithètes malsonnantes, les choses risquent soudain de tourner au lynchage. Je vire tout le monde sauf Zoé, que je garde dans ma classe pour la durée de la récréation. Elle pleure comme une madeleine. Je lui suggère d’aller à l’infirmerie pour y faire un somme ou de rentrer chez elle. Elle refuse : elle sait que son passage en première va se jouer à peu de choses et (même si elle ne fout rigoureusement rien) elle veut rester au lycée pour nous montrer que sa motivation est haute. Tout en continuant de pleurer, elle demande à parler à son amie Noémie. Je fais prudemment rentrer cette dernière : les lyncheurs sont encore nombreux à traîner dans le couloir, d’autres élèves s’ébattent, jouent, se poursuivent, crient, et un garçon antillais taillé comme un bufflon exige de rentrer dans ma classe où un camarade auwait dissimulé sa twousse. Noémie rejoint sa copine et tente de l’apaiser, mais faut pas pleurer pour ça, allez, laisse tomber je te dis, etc. Zoé tarit un peu. Peu après la sonnerie, j’ai le soulagement de voir arriver ma collègue d’anglais. Je l’informe en deux mots qu’il risque d’y avoir du sport dans son cours. Pourtant, quand je la croise une heure plus tard, elle me dit que tout s’est bien passé. Les élèves se sont bornés à s’envoyer des messages par SMS et Facebook avec les smartphones posés sur leurs genoux.

 

Quelques heures plus tard, il est temps d’aller déjeuner, et devant le bahut, une bagarre éclate. Zoé a appelé à la rescousse une copine « qui sait se battre » pour lui servir de garde du corps car Léa a la réputation d’être une furie de cité. Malheureusement la bodyguard n’a pas l’intention de se déplacer pour rien, elle fait du zèle et fout une trempe à Léa, qu’elle traîne jusque dans les buissons et qui sort du fight avec des griffures de panthère sur le visage. Pendant ce temps Zoé subit la fureur des autres élèves indignés par l’attentat. Elle aussi finit en sang et s’enfuit. Dans l’heure qui suit, elle commence à recevoir des messages inamicaux : « salope, on sait où t’habites, on va te faire la peau », etc. –Tandis que Zoé lèche ses plaies dans son coin, les autres participants et témoins de la bagarre vont se faire une bouffe. Surexcités, ils décident qu’ils ne peuvent décemment assister au cours de français qui ouvre normalement l’après-midi. Pour dissiper leur nervosité ils décident de se faire un petit plaisir. Selon certaines sources, de l’alcool aurait été bu ; mais la forte proportion de musulmans parmi les joyeux sécheurs contribue à fragiliser cette hypothèse. La consommation de quelques petits pétards halals n’est en revanche pas à exclure. Et puis le dernier jour, Nassim m’a demandé l’autorisation d’aller aux toilettes au beau milieu de mon cours car il venait de se salir les mains avec des charbons de chicha écrasés au fond de son sac (qui, fort heureusement, ne contenait aucune espèce de matériel scolaire). Bref, quand ces élèves reviennent au lycée en deuxième partie d’après-midi, ils sont pour la plupart dans un état proche de la Colombie. L’une d’eux gerbe copieusement et met la salle de classe dans un tel état que les agents d’entretien refusent de la nettoyer. Michel Fugain : « C’est comme un grand coup de soleil, un vent de folie (…) C’est la fêêête, la fêêête. »

 

Le lendemain, Zoé ne vient pas au lycée. Sa mère l’envoie chez le médecin, qui constate les ecchymoses et en fait un certificat. Zoé terminera son année très discrètement puis changera d’établissement. Elle est la deuxième à prendre la tangente. La première est Sofia, qui a 15 de moyenne générale, qui ne se bat pas, qui ne fume pas, qui aimerait étudier dans des conditions normales et qui ne fera pas sa première chez nous. Pauvre Sofia… J’ai failli aller la voir pour essayer de la convaincre de rester, mais j’y ai renoncé : que ferais-je si elle était ma fille ? Elle a parfaitement raison au fond d’essayer de se sauver. – En salle des profs, on rigole en se racontant ces histoires, même si elles cristallisent l’impression diffuse et tenace que notre établissement se déclasse à grande vitesse ; et on spécule : dans cette classe de furieux dont nous nous plaignons depuis le mois d’octobre, y aura-t-il enfin un symbolique conseil de discipline ? Je n’ai personnellement que très peu de sympathie pour Zoé (qui organise de véritables pique-niques à base de Doritos pendant mes cours) et pour Léa (qui trouve que je lui « prends la tête » parce que je lui demande de se taire quand je parle). Mais il est peu probable que des sanctions sérieuses soient prononcées. Mme Vaché, Conseillère Principale d’Education et à ce titre Haute Responsable du Maintien de l’Ordre et de la Discipline dans l’établissement, a été mise au courant de tous ces évènements. En signe de désapprobation, elle a hoché la tête de gauche à droite et retour.

 

Un peu plus tard la professeure principale, Mme Deluc, essaie de discuter des évènements avec les élèves de la classe. Catherine prend alors la parole en sa qualité de leader du groupe des « mignons-gentils-qui font jamais parler d’eux » pour dire que ça commence à bien faire tout ça, que ceux qui se battent entre eux ne sont pas de vrais amis et qu’elle en tout cas, avec ses copines, elle ne s’est jamais battue. Ce à quoi Aziz, protagoniste plutôt discret jusqu’à ce moment, répond carrément : « Ferme un peu ta gueule, toi, ou tu vas te retrouver au fond d’une cave ! »

 

Leur conseil de classe est dans un peu moins d’un mois. Ils sont une trentaine. Dans l’absolu il faudrait en flanquer trois ou quatre à la porte, en faire redoubler une petite dizaine et en réorienter autant vers le professionnel. Mais eux demandent tous à passer et beaucoup passeront dans une de nos premières, grâce à l’indulgence des commissions d’appel.

C’était les dernières nouvelles de la seconde européenne d’un lycée public pas si mal coté du département du Mal-de-Crâne.

 

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Published by Ali Devine - dans Au lycée
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commentaires

kobus van cleef 02/09/2012 19:02


j'ai bien ri


 


et au retour des vacances, ça fait du bien....

Suzanne 12/05/2012 23:07


J'ai pensé à l'ambiance de "Mon âme au diable", un polar amusant de Jean-Pierre Gattegno dont le héros est un professeur déphasé balancé dans un lycée qui ressemble à celui que vous décrivez...
mais je préfère vos chroniques.

Suzanne 12/05/2012 23:00


"Ils sont pour la plupart dans un état proche de la Colombie"


Ha ha ha ! Comment appelle-t-on cette figure de style ?


C'est terrible mais ce texte m'a fait beaucoup rire.

jb 11/05/2012 21:34


Enseignant au collège, je vois depuis deux ans, sous la pression des quotas du Politburo, passer au lycée général des tas d'élèves n'ayant ni le niveau ni la maturité pour y réaliser quoi que ce
soit de bon. Bon, on était déjà laxiste avant, mais aujourd'hui ça atteint des sommets inégalés. J'ai l'impression que nous allons à grande vitesse vers le lycée unique, une grande garderie pour
de futurs adultes.

utile baron 11/05/2012 17:33


Bonjour,


J'ai été prof d'histoire-géo sept ans dont cinq de TZR. J'ai fait tous les niveaux de la sixième au BTS (sauf la troisiéme). J'ai connu un collège du même acabit où les "élèves" réglaient leurs
problèmes par la violence et réfléchissaient seulement après. En fait, je ne sais pas pourquoi je dis cela, parce que même après, ils ne réfléchissaient pas plus.


cela serait trop long à raconter ici et je n'ai pas votre talent mais c'est ce pssage dans ce collège tout pourri qui m'a définitivement amené à quitter l'E.N. pPesque dix ans après, je n'arrive
toujours pas à comprendre comment l'Institution peut accepter cela.


Il semble aujourd'hui que cette violence ait franchi un nouveau palier. Les adultes seraient également visés, la mode étant de s'en prendre en particulier aux surveillants et au personnel
auxiliaire. Pas encore aux profs, mais bon, ça va venir.


Je ne regrette en rien d'avoir abandonné l'Education Nationale.


 


A bientôt.