Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.
Notre sortie à Paris s'est bien passée. C'était au mois de mars mais j'en garderai deux souvenirs. Un bon : quand nous avons traversé le pont des Arts, une élève a murmuré "j'avoue, c'est beau". Et quand je leur ai expliqué pour quel motif les grilles du garde-fou étaient couvertes de cadenas, j'ai senti que beaucoup d'élèves prenaient dans l'instant la décision qu'eux aussi viendraient ici le jour de leurs fiançailles. -Le mauvais souvenir : je n'ai pas réussi à empêcher Azdine, Aziz et Bobby de cracher sur la quasi-totalité de notre parcours, soit tout de même plusieurs kilomètres. J'ai essayé la persuasion, les menaces, l'appel à une dignité minimale. Mais ils semblaient tout bonnement incapables d'avaler leur salive. On aurait pu les suivre à la trace, sur plusieurs kilomètres, comme une énorme limace transgénique. Arrivés sur le parvis de Beaubourg, les trois joyeux glavioteurs ont eu une brève altercation ; Bobby paraissait très remonté, il informait Azdine, d'un ton inamical, qu'il allait prendre sa mère, la retourner et qu'elle aimerait ça. Mais Noémie avait un sachet de bonbons et une distribution de crocodiles Haribo a rapidement soldé le discord.
Madame Leduc, professeur principal des apprenants hypersialorrhéiques, nous emmenait au centre Pompidou voir une exposition intitulée "Danser sa vie. Art et danse de 1900 à nos jours". Cette seconde, en effet, n'est pas seulement européenne : elle comporte aussi un projet artistique et plus précisément chorégraphique, qui a mené cette petite élite scolaire à des spectacles et à des rencontres avec des gens de l'art. Hélas ! depuis quelque temps, le projet a un peu tourné en eau de boudin. La chorégraphe avec qui la classe travaillait s'est plainte que les élèves ne l'écoutaient pas avec l'attention et le respect requis, et l'une d'elles a rétorqué aussi sec que pour s'énerver ainsi la dame avait à l'évidence un problème hormonal -de fait, elle attendait un heureux évènement. L'insultée a bien évidemment envoyé chier nos pauvres seconde et les a gravement diffamés auprès de ses collègues ; du coup, plus de spectacles, plus de rencontres, galère, galère, galère. Notre virée à Paris a pour but de compenser dans une certaine mesure. Nous retrouvons donc nos jeunes héros, apaisés, heureux même comme des veaux que l'on mène à l'herbage, dans le grand hall du Centre National d'Art et de Culture. -Tandis que nous attendons nos tickets, je remarque une classe de CM1, manifestement issue d'un milieu encore plus sensible que le nôtre : les élèves meublent l'attente par des concours de balayettes. La seule accompagnatrice qui paraît leur inspirer un peu de respect est une mère d'élève discrètement voilée. Ils vont voir la même chose que nous. Ca va être un massacre, me dis-je en regardant ma montre.
Au dernier étage, les élèves se dispersent, avec à la main le petit questionnaire qu'a préparé Mme Leduc. Ils ne comprennent pas les questions ; ils viennent me demander de leur souffler les réponses mais ils ne les comprennent pas non plus. Il y a là des figurines de Rodin, des chronophotographies d'Eadweard Muybridge, une projection de L'après-midi d'un faune, de beaux tableaux abstraits ; je regrette un peu d'être venu avec eux. Certains essaient de s'accrocher, mordillent leur crayon en déchiffrant les cartels, mais même s'ils parviennent à prélever un mot par ci, un nom par là, leur incompréhension reste entière, un véritable champ de force les sépare malgré eux de ce qu'ils voient et lisent. De toute façon la plupart continue comme toujours de s'occuper exclusivement de leurs affaires d'adolescents. Bavardage, rigolade, ragots, ego. Je n'essaie même pas de les rappeler à l'ordre. De leur part on ne devait pas s'attendre à autre chose, et de toute façon il y a beaucoup de scolaires qui font plus de chambard que nos seconde. Ayant accompagné de très nombreuses sorties je m'y suis habitué, mais l'ambiance de ce lieu pourrait paraître étrange à un néophyte : le bruit est pénible voire assourdissant par endroits, certaines pièces sont inaccessibles à cause des classes qui se sont assises devant elles et écoutent distraitement leur conférencier, on ne peut rester plus de quelques instants devant une vitrine sans être bousculé. Il est difficile de voir ; quant à sentir...
Passées les cinq premières salles les oeuvres exposées deviennent difficiles, et même les plus persévérants finissent par décrocher. Nous glissons de plus en plus vite vers la fin de l'exposition, comme si son sol était en pente. Bien, me dis-je ; il commence à faire faim. Il ne nous reste, pour finir en beauté, que quelques performances. Des toiles d'Yves Klein ouvrent la section, avec un film documentant ses Anthropométries de l'époque bleue.
Je sors. Les seconde ont bien ri. Sur le parvis toutefois, une de mes élèves préférées, Myriam, résume ainsi ses impressions : "Je me sens violée mentalement. Encore si j'avais été prévenue, mais là ils m'ont eue par surprise, je m'y attendais pas du tout. C'est censé être de l'art ces trucs-là ? C'est du..." Elle aussi cherche ses mots. Puis elle en trouve un, parfait : "... cannibalisme !"