Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.
Bernard-Henri Lévy, Atlantico, 27 avril 2012 :
« Pour vous dire le fond de ma pensée, j’en ai un peu assez du lieu commun répandu dans les médias sur la colère, la désespérance, la détresse des électeurs FN. En quoi la diabolisation de l’IVG, par exemple, est-elle le signe d’une désespérance ? (…) Ce sont des gens qui savent, exactement, pour qui ils votent et pourquoi. Quand vous interrogez un stalinien hier, ou un frontiste aujourd'hui, le plus frappant est là : ce sont des gens archi branchés sur la politique, obsédés par les statistiques et par les chiffres, à l’affût des moindres informations, souvent délirantes bien sûr, mais qui vont dans le sens de leur folie. C’est un vote réfléchi. Ce n’est pas un vote d’exaspération ou de peur, c’est un vote absolument réfléchi. »
« Ce que je crois, moi, c’est que le bon angle d’attaque est de dire aux gens qui votent FN ou qui sont tentés de le faire : "votre voix ne sera pas entendue ; vos candidats ne bénéficieront, dans le cadre des prochaines législatives par exemple, d’aucune alliance ou report ; voter FN c’est comme voter communiste jusqu’à la fin des années 1970 – voter pour rien, geler sa voix, se mettre en marge du fonctionnement normal des institutions, compter pour du beurre". »
Mais, M. Lévy, ceux qui votent pour le Front national ont une longue habitude de ce que leur voix ne soit pas entendue. C’est ce qui se passe environ 360 jours par an, c'est-à-dire tout le temps à l’exception des dimanches électoraux. Là on se souvient un peu d’eux, certains analystes conviennent que ces personnes ont des vies difficiles, d’autres les engueulent, mais enfin on parle de leur cas, on les considère dans une certaine mesure ; eux, de l’autre côté de l’écran, sont bien contents du scandale qu’ils ont créé. Mais ensuite les choses reprennent leur cours habituel. Ils sont pauvres, invisibles, inaudibles. Sur cela, effectivement, on ne peut les empêcher de « réfléchir ».
La fortune personnelle de M. Bernard-Henri Lévy est estimée à un minimum de 150 millions d’euros. Il l’a acquise aux moyens d’activités telles que la revente de l’entreprise paternelle, la rédaction de livres et d’éditoriaux, la production d’œuvres cinématographiques de haut niveau. Son exposition médiatique doit équivaloir à celle de trois ou quatre millions d’ouvriers. Voilà une position excellente pour juger de l’authenticité des souffrances populaires.
Pierre Tévanian, Mediapart, 28 avril 2012 :
« Oui, les électeurs du FN sont des gens qui souffrent, et oui, leur souffrance doit être entendue. Elle doit, cela dit, être entendue pour ce qu’elle est. Car ce n’est pas du chômage, de la précarité, de la misère économique et sociale que souffrent ces électeurs –du moins pas tous (loin de là), et pas plus (bien au contraire) que les autres électorats ou que les abstentionnistes. (…)
Ils souffrent, ces électeurs, (…) à l’idée de perdre leurs privilèges de Français et de Blancs. Ils souffrent d’une maladie bien connue mais dont le nom, bizarrement, n’a pas été prononcé une seule fois par les représentants du PS ou de l’UMP lors de la soirée électorale du 22 avril : le racisme.
Ils jouent à se faire peur mais cette peur, comparée aux inquiétudes et aux souffrances des sans-papiers, immigrés, musulmans, "racailles" et autres "assistés", est un délicieux frisson. Ils souffrent d’un mal qui se nomme le racisme et qui se soigne très bien –à l’aide d’une once de probité intellectuelle, d’intégrité morale, de dignité humaine.
Il est temps de dire franchement aux électeurs lepénistes qu’on ne va rien faire pour calmer leur souffrance, bien au contraire. Il est temps de faire vivre enfin les principes de notre Constitution, de combattre enfin les discriminations, et de faire par conséquent cette promesse aux électeurs lepénistes : si c’est l’égalité qui vous fait souffrir, vos tourments ne font que commencer ! »
La prémisse de ce raisonnement est fausse. Le vote Marine Le Pen est d’autant plus important que l’on est bas dans l’échelle sociale. Il est de 29 % chez les ouvriers (la candidate FN arrive en tête dans cette catégorie socio-professionnelle) et de 9 % chez les CSP + (là elle n’est que quatrième, ex-aequo avec Jean-Luc Mélenchon). De l’électorat des cinq principaux candidats à l’élection présidentielle, celui de Marine Le Pen est sans aucun doute le plus pauvre et de loin. Je me demande à quoi tient le refus buté de prendre en compte ce fait simple –vous avez dit « probité intellectuelle » ? A mon avis, M. Tévanian fait ici preuve d’un classisme non moins méprisable que le racisme supposé des électeurs Front national. Encore le raciste reconnaît-il la réalité de la personne haïe ! le classiste ne fait pas cet effort à l’égard des prolos blancs de province.
Jean-Luc Mélenchon sur son blog, billet du 28 avril :
« Le bon bourgeois et son plumitif peuvent décliner leurs couplets sur le "cri de colère", la "souffrance sociale" du malheureux lepéniste égaré par la douleur et donc incapable de se rendre compte qu’il soutient des racistes ! C’est le moyen de le réconforter avec des médicaments si agréables à administrer depuis les beaux quartiers : un bol de haine des arabes et des musulmans. (…)
J’ai résumé ma formule pour mettre un terme aux délires xénophobes et au soit-disant "devoir d’écoute" à l’égard des électeurs du Front National. Il n’y a rien à écouter de toutes leur sottises. Car il n’y a pas davantage de problème aujourd’hui avec les musulmans qu’hier avec les juifs [point Godwin : check]. Tous ces délires n’ont aucune consistance. Ce sont des constructions mentales pourries injectées dans le cerveau des plus faibles mentalement. Valider l’injection de ces bêtises ne rend service qu’à ceux qui en ont fait leur fond de commerce. »
Les électeurs du Front national sont « les plus faibles mentalement », leur cerveau est « pourri » par « l’injection » de « bêtises » et de « délires ». En revanche les électeurs du Front de gauche sont des übermenschen métis alterconscientisés –cf l’exorde du discours de Marseille : « Comme vous êtes émouvants ! Comme vous êtes grands ! Comme vous êtes beaux ! Et particulièrement ceux qui sont venus de la mer ».
Bienvenue dans un monde complexe.
Ces analyses, ces réactions (et on en trouverait d’autres, de Julien Dray à Rokhaya Diallo) sont à leur façon aussi détestables que celles d’un Nicolas Sarkozy. Tant que la gauche se servira de ce prisme pour interpréter le vote FN, celui-ci grandira.
Pour finir, j’aimerais donner la parole à Frank, électeur beuvrygeois :
« Salut. C’est moi le salaud.
Tu m’as vu cent mille fois mais tu ne me connais pas. C’est moi qui sort les palettes du camion, à l’arrière du supermarché où tu viens faire tes courses. C’est moi qui pue la friture en sortant de l’usine Mc Cain. C’est moi le fonctionnaire de catégorie C qui balaie les couloirs d’un collège et qui ne reçoit jamais le salut ni d’un élève ni d’un professeur (fonctionnaire de catégorie A). C’est moi le paysan qui produit ton lait, ton vin, le grain dont on fera ton pain et qui crève malgré tout. C’est moi le petit vieux qui traîne son cabas rempli des légumes à moitié pourris qu’on peut acheter pas cher à la fin du marché. C’est moi le chômeur que tu remarques encore moins que les autres, car je reste chez moi.
Je ne me souviens pas d’une seule fois où l’un de vous m’aurait adressé la parole gratuitement, sans rien attendre de moi en retour. Non, si vous me parlez, c’est juste pour me dire : « Vous pensez que vous pourrez me la réparer avant 18 heures ? » Nous sommes, dans le meilleur des cas, des fonctions de vos vies. Si vous pouviez nous remplacer par des esclaves ou des robots vous le feriez sans états d’âme –d’ailleurs vous avez déjà commencé à le faire. Ce sera pratique. Ni les esclaves ni les robots ne votent. Ou alors ils feront ce que vous leur aurez commandé. Ils seront raisonnables, ils seront modérés. Nous, on ne l’est pas. On vote ce qu’on veut. On est extrêmes.
Oui, j’ai voté Le Pen et c’était bon. Tu sais, ma mère m’a appris par cœur quand j’étais môme un passage de Victor Hugo. Je te le dis, toi aussi tu aimes Victor Hugo, non ? "Il y a un jour dans l'année où le gagne-pain, le journalier, le manœuvre, l'homme qui traîne des fardeaux, l'homme qui casse des pierres au bord des routes, juge le Sénat, prend dans sa main, durcie par le travail, les ministres, les représentants, le Président de la République, et dit : La puissance, c'est moi !" Oui, la puissance c’est moi. C’est dommage que ça ne soit qu’un jour par an mais c’est déjà ça. J’ai jugé le Président et tous les autres, jusqu’au dernier présentateur télé. Je ne leur ai trouvé aucune circonstance atténuante pour m’avoir ignoré et méprisé. -Ce que j’ai pu aimer vos gueules le soir des résultats ! Evidemment, j’aurais encore préféré les voir avec ma candidate au second tour. Mais je ne vais pas bouder mon plaisir. Cette grimace sur vos sales faces d’hommes bien payés, c’est moi qui l’y avais mise. Moi qui pour vous n’existe pas. Moi dont vous ne parlez que quand j’ai mal voté.
Toi, tu aimes bien les étrangers. Parfois j’ai envie de te faire des crises de jalousie comme une femme trompée : ces Africains qui débarquent, qu’est-ce qu’ils ont de plus que moi qui suis à tous égards ton frère ? Tu fais des pétitions pour eux, tu défends leurs droits avec l’énergie de l’indignation, tu protestes contre les injustices dont ils sont victimes : mais celles qui me frappent ne t’émeuvent pas du tout. Tu dis que nous avons besoin d’eux, qu’ils sont l’avenir du pays. Ils en ont de la chance ! Moi, je ne suis pas dans l’avenir de ton pays. Je ne suis même pas dans son présent.
Tu n’as pas voté Marine Le Pen. Tu te sens propre. Dans quelques jours le désagrément que je t'ai causé le soir du premier tour sera oublié. Je redeviendrai une fonction, un arrière-plan humain.
Salopard. »