Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.
Une autre hypothèse que je formule, au sujet de l’importance du vote Marine Le Pen à Beuvry, est que celui-ci est également une conséquence d’évènements hyperlocaux et, en particulier, de la vie politique municipale.
En 1993 (excusez du flachebaque), la commune de Beuvry disparaît en tant que telle, absorbée par sa voisine de Béthune, pardon, fusionnée avec elle. Les deux villes sont gravement dans la dèche et pensent pouvoir s’en sortir en mutualisant leurs recettes fiscales et en supprimant toute espèce de limite administrative entre leurs territoires. Peu présents dans leurs communes respectives (l’un est président du Conseil régional, l’autre ministre ou secrétaire d’Etat dans les gouvernements du second mandat Mitterrand), les deux maires n’ont sans doute pas consacré suffisamment de temps à équilibrer leurs budgets. Beaucoup de spéculations courent alors sur le maire de Beuvry, Noël Josèphe : on se dit que la situation financière est encore pire qu’il ne l’avoue, ou que l’autre partie a des dossiers sur lui. Comment expliquer autrement qu’il accepte si facilement la disparition d’une commune dont il est maire depuis vingt-deux ans sans interruption ?
Les Beuvrygeois sont extrêmement mécontents de la fusion. Le sujet n’a pas été abordé lors des municipales de 1989 et l’équipe élue n’a reçu aucun mandat à ce sujet. Les habitants craignent une hausse sensible de la pression fiscale (la ville voisine est plus peuplée et plus endettée). Ils soupçonnent les Béthunois de vouloir disposer à leur guise du foncier de leur commune. Et puis il est possible que cette mobilisation civique, au sujet de laquelle un observateur malveillant pourrait être tenté de parler de « Clochemerle », ait aussi un ressort identitaire. Beuvry est rurale et populaire, Béthune est (ou a la réputation d’être) nettement plus bourgeoise. Les habitants de la première se sentant peu d’affinités avec ceux de la seconde ne souhaitent pas être confondus dans la même collectivité. Et puis ils veulent rester maîtres chez eux, pouvoir continuer de choisir leur premier magistrat, et que celui-ci soit –symboliquement au moins- proche d’eux. Enfin la personnalité du maire de Béthune, Jacques Mellick, sert de repoussoir. Son ambition et son clientélisme déplaisent ; sa moralité inspire des réserves, qui seront d’ailleurs amplement justifiées par la suite (voir ici ou là).
Mais les Beuvrygeois n’ont pas tout perdu. L’accord de fusion leur laisse la possibilité d’élire un maire délégué, doté de pouvoirs très limités mais gardant au moins celui de parler au nom de l’ensemble de ses administrés. Lors des municipales de 1995, pour la première fois depuis des décennies, c’est le candidat de droite qui est élu. C’est une personnalité médiocre (il est d’ailleurs rapidement évincé par une équipe d’indépendants) mais il s’est prononcé clairement en faveur de la défusion. S’ensuit une période confuse et tendue au terme de laquelle Beuvry recouvre son indépendance ; puis une autre, beaucoup plus tranquille, où la dette est apurée et où les esprits refroidissent peu à peu et oublient.
En 2008, le parti socialiste parvient à reconquérir la mairie. Pour la première fois la ville est dirigée par une femme, Nadine Lefebvre. Ces deux évènements, qu’on peut qualifier, à l’échelle locale, d’« historiques », occultent un détail troublant : quinze ans plus tôt, Mme Lefebvre était déjà conseillère municipale, et elle militait alors, en bon petit soldat, pour la fusion de Beuvry et Béthune. La commune est donc dirigée par une personne qui a naguère manifesté un désir explicite de la voir disparaître en tant qu’entité autonome. –Cependant la victoire de Mme Lefebvre, sa fidélité et sans doute son talent, ne tardent pas à être récompensés comme il se doit par le parti socialiste local, pour lequel la reconquête de la mairie est un symbole important. Elle devient vice-présidente de l’énorme communauté d’agglomération (59 communes, plus de 200.000 habitants) ; elle est élue au Conseil régional en 2011 ; en janvier dernier, la fédération locale du PS choisit la petite commune de Beuvry pour présenter ses vœux au département. Enfin on apprend que Nadine Lefebvre sera la suppléante du candidat socialiste aux prochaines élections législatives, avec de bonnes chances d’être élue puisque la circonscription opportunément redécoupée est un bastion de gauche, et des chances raisonnables de succéder au titulaire puisque celui-ci en est à son quatrième mandat et qu’il approche de 70 ans.
Peut-être certains Beuvrygeois sont-ils flattés par l’ascension fulgurante de leur mairesse ; peut-être se disent-ils que, partout où elle siègera, elle défendra leurs intérêts. D’autres cependant sont sans doute agacés par le fait qu’elle ne se concentre pas entièrement sur sa commune. Quant à la venue de 400 caciques socialistes dans une salle municipale en janvier, elle a produit l’impression fâcheuse que Mme Lefebvre était cooptée par une (rose) mafia.
On l’a vu en rappelant un passé politique récent, les habitants de ma commune sont bien fondés à éprouver à l’égard de leurs élus une certaine méfiance. Un fait passé quasi-inaperçu malgré son caractère fortement scandaleux pourrait accroître cette tendance. Depuis le mois de septembre 2011, la ville de Beuvry (et les localités environnantes) n’a plus de député. Son élue, Mme Odette Duriez (PS), est devenue sénatrice ; le suppléant, M. Philippe Kemel, n’a pas joué son rôle –soit parce que la période restant à couvrir était trop courte, soit parce qu’il est parvenu récemment à être investi ailleurs. Et donc les 130.000 habitants de la onzième circonscription du Pas-de-Calais n’ont pas de député. Quand je l’ai découverte la chose me paraissait à peine croyable, et j’ai écrit à Mme Duriez pour en avoir le cœur net. Elle m’a froidement confirmé la carence, m’assurant toutefois qu’elle « continuait à travailler ». Cette précision ne m’a pas complètement rasséréné. J’ai noté avec intérêt que cette parlementaire, peu de temps après avoir laissé tomber ses mandants comme de vieilles chaussettes, et s’être installée dans son confortable fauteuil du Palais du Luxembourg, a adopté la proposition de loi donnant aux étrangers le droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales. Elle en a même conçu une telle fierté qu’elle a publié un billet sur son blog : « Ce texte s’inscrit dans le long chemin de la construction de notre démocratie. (…) Cette citoyenneté de résidence renforcera le pacte républicain et le lien social entre tous ceux qui vivent sur notre sol. (…) Une République qui rassemble, sûre d’elle-même, fidèle à ses valeurs et à sa tradition d’ouverture et d’accueil. » Po po po… Cynisme et foutage de gueule ou oubli pur et simple des citoyens français autochtones ? J’avoue pencher pour la deuxième hypothèse. Comme j’ai essayé de le montrer dans mon précédent billet, les Beuvrygeois et leurs pareils sont éminemment oubliables.
Bah pourtint vue comme cha Odette elle a l'air braf'.
Mais bon. On peut supposer que nombre des habitants de la commune ne lisent pas les journaux et suivent d’un œil très distrait l’actualité politique de leur circonscription. Ce qu’ils ne peuvent ignorer en revanche, c’est la politique menée depuis 2008 par la nouvelle maire de Beuvry. Lors du premier discours prononcé après sa victoire, Mme Lefebvre avait eu les mots suivants : « Le programme que nous allons mettre en oeuvre a pour slogan "il faut que ça bouge, il faut que ça change !" » En quoi a consisté le changement ? On peut, je pense, distinguer trois axes. Le premier est une gestion plutôt rigoureuse du budget municipal. C’est louable, même si l’explosion récente du chiffre des subventions accordées à la commune est sans doute directement corrélée à son changement de couleur politique. –Deuxième point : en bonne socialiste, Madame le maire fait du social. Un seul exemple : le bâtiment de l’ancien commissariat, fermé depuis des années, a été transformé en une « Maison pour tous » accueillant notamment le service municipal des sports et des festivités (à se demander si Madame le maire n’aurait pas lu Philippe Muray). Il faudrait évidemment beaucoup de mauvaise foi pour reprocher à Nadine Lefebvre une diminution de la présence policière qui est largement antérieure à son arrivée au pouvoir et qui de toute façon n’a pas été décidée au niveau municipal. Mais il est aussi difficile de ne pas rapprocher la chose d’un fait divers survenu trois semaines avant le premier tour : le démantèlement, dans un quartier de Beuvry, d’un réseau de trafiquants de drogue chez qui on a saisi des armes, du cash, 25 kilos de cannabis. Eh oui, il n’y a pas qu’à Marseille ou à Clichy-sous-Bois…
Dernier point : Madame le maire est une bâtisseuse. Le dernier plan local d’urbanisme marque clairement, en dehors de deux grands quartiers laissés aux bois et aux champs, l’intention de densifier le bâti autour du centre historique. Il y a plusieurs raisons à cela. Après des années de stagnation démographique, l’équipe municipale souhaite passer le cap des 10.000 habitants, pour des raisons qui ne sont d’ailleurs pas explicitées (image de la commune ? volonté d’accroissement des rentrées fiscales ?) –Par ailleurs, il manque à l’heure actuelle 200 logements sociaux environ à Beuvry pour atteindre le minimum légal de 20 % du parc. La commune a dû payer l’an dernier une amende de 15.000 euros et, même si ce n’est pas énorme par rapport à son budget global, il y a là quelque chose d’assez vexant pour une élue socialiste, qui plus est vice-présidente chargée des questions d’habitat au sein de la communauté d’agglomération. Les programmes immobiliers se multiplient donc à Beuvry, qui comportent tous une part de HLM. Bien sûr cet activisme s’explique aussi par des considérations sociales. Mais il n’est pas tourné vers les habitants de la commune eux-mêmes. Ceux-ci sont en effet pour les deux tiers propriétaires de leurs maisons : c’est l’un des effets de la stabilité du peuplement, du fait que bien des familles vivent ici depuis trois générations au moins. Si la municipalité veut construire des logements, c’est pour qu’ils profitent à des gens venus d’ailleurs, comme le reconnaît assez franchement l’adjointe à l’urbanisme dans le dernier numéro du journal municipal : "Développer la ville de manière équilibrée c'est aussi offrir à tous la possibilité de vivre à Beuvry. Ainsi dans chacun de ces projets est intégrée une part de logements locatifs qui permettra aux jeunes et moins jeunes n'ayant pas la possibilité d'acquérir leur logement de s'installer à Beuvry."
Bien sûr, il est extrêmement peu probable que les logements sociaux ainsi créés soient attribués à des Africains salafistes polygames –il n’y en a pas dans la région. Mais peut-être les Beuvrygeois n’ont-ils tout simplement pas envie que leur mairie consacre ses efforts à résoudre les problèmes de logement des gens de l’extérieur ?
Pour conclure, chers lecteurs, un petit jeu de rôle. Vous êtes un ouvrier au chômage, vivant à Beuvry, votre femme est employée à temps partiel, vos revenus sont très faibles. Vous vivotez en rendant de petits services payés au black et en cultivant votre potager. La faiblesse de votre qualification et la situation économique générale vous laissent peu d’espoir pour les mois, voire les années à venir. Vous occupez comme vous le pouvez vos loisirs. Vous regardez beaucoup la télévision et vous vous êtes fait la réflexion que vous n’y voyiez pratiquement pas d’ouvrier comme vous ; vous devez être une sorte d’anomalie, prolo dans un monde de gens portant cravate. Votre désoeuvrement est tel que vous êtes allé une fois assister à un conseil municipal mais là encore vous vous êtes senti mal à l’aise, car la grande majorité des élus vous ont paru bien éloignés de ce que vous êtes. Vous allez parfois au bistro ou à la pêche avec les copains et ils râlent continuellement. Ils se plaignent qu’on n’est pas assez durs avec les Arabes de la télévision. Ils se plaignent qu’ils ont encore vu un gugusse, candidat à la présidentielle, qui leur a expliqué qu’on est tous des métis (ce que n’est aucune des personnes de votre connaissance). Ils se plaignent que la mairie n’en fait pas assez pour eux, qu’elle a consacré des centaines de milliers d’euros à retaper de vieilles pierres alors que la plupart d’entre vous vivent avec moins de mille euros par mois. Ils se plaignent qu’il y a maintenant des dealers dans le quartier du Ballon. Il n’y a plus de député pour vous représenter à l’Assemblée nationale, et la maire a bien l’air de vouloir, elle aussi, prendre la tangente, même si on voit sa photo dans chaque numéro du bulletin municipal. En vélo vous êtes allé voir les appartements qu’on est en train de faire construire en face de l’hôpital. Ben c’est mieux que chez vous. Mais ce sera pour d’autres gens.
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