Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.
Les Roumains que j’ai rencontrés, et qui avaient séjourné récemment en France, résumaient leurs impressions de façon lapidaire : ils trouvaient qu’il y avait désormais chez nous trop de Noirs et d’Arabes. Les changements ethniques et culturels à l’œuvre au sein de la population française les avaient choqués, eux qui se figuraient que nous étions encore un pays blanc et de tradition catholique, et leur avaient gâché le plaisir de la visite. Ils n’avaient pas été agressés, ni insultés, ils avaient accompli sans problèmes le parcours touristique prévu ; mais ils avaient au fond trouvé les vieilles pierres moins intéressantes que ceux qui marchaient à leur ombre. Où donc étaient passés les indigènes ? –Une professeur de français à la retraite m’a parlé avec nostalgie d’un voyage à Cancale : la mer, les champs, le Mont, et une population d’autochtones sédentaires parlant une langue intelligible et plaisante : « c’est la France que nous avons appris à aimer », dit-elle avec un sourire d’excuse. Paris lui avait moins plu, et il est inutile de dire pourquoi.
Je ne savais pas très bien quoi répondre à mes interlocuteurs. D’un côté, la France ne peut pas ressembler à l’image merveilleuse et désuète qu’en ont cultivée en vase clos des francophiles étrangers à la Andrei Makine. Et puis les Noirs et les Arabes, très concrètement, ce sont mes élèves, mes collègues, mes voisins, il m’aurait paru déloyal et stupide de me plaindre de leur présence alors que, au quotidien, je la vis bien. Mais d’un autre côté, je dois avouer si je veux être honnête qu’à moi aussi il est arrivé bien souvent, devant mes classes, en lisant les prénoms des nouveau-nés dans le journal municipal, ou dans le bus comme un vulgaire Richard Millet, de penser « Putain, on est vraiment de moins en moins ».
Dans la ville moldave de Piatra Neamţ, j’ai rencontré Jean-Marc et Irina, un couple de retraités franco-roumain. Pendant qu’elle échangeait des nouvelles de la famille avec ma femme, lui m’a expliqué ce qui l’avait convaincu de venir passer ses vieux jours dans un pays dont il ne parle même pas la langue :
« Evidemment il y a la question de la pension. En France elle nous suffirait à peine pour vivre, alors qu’ici tu vois, j’ai pu m’acheter une maison avec jardin, je ne passe pas tout mon temps à calculer quand je fais les courses ou le plein, je peux même me permettre un petit extra de temps en temps. Les impôts sont dérisoires par rapport à ce qu’on me prenait là-bas. C’est tout de même une tranquillité d’esprit appréciable. Et puis j’en avais marre de Strasbourg. Je te jure, c’est en train de devenir un deuxième Marseille. Au début quand on s’est installés dans cette petite résidence, on y était bien, les gens étaient froids mais au moins ils ne nous emmerdaient pas, c’était propret et bien tenu. Mais en quinze-vingt ans, c’est devenu le Tiers-Monde, la casbah. Là des rapports avec nos voisins, tu peux croire qu’on en avait, mais c’était pas exactement ceux qu’on aurait voulus. Je pouvais plus aller faire mes courses sans tomber sur des bandes de petits cons qui venaient là uniquement pour faire chier le monde. Moi ils avaient dû me repérer, parce que je suis pas du genre à baisser la tête et que j’étais pratiquement le dernier Français du quartier. Là-bas, j’avais des insomnies, je dormais rarement plus de trois heures par nuit ; ici, je pourrais faire le tour du cadran si Irina mettait pas le réveil.
-Mais c’est tout de même un choix étonnant, de vous installer à l’autre bout de l’Europe à soixante ans passés. En plus vous ne connaissez personne en dehors de la famille d’Irina ici. Vous n’auriez pas préféré vous installer dans un village alsacien ?
-Oh, non. D’abord maintenant, des basanés, il y en a presque partout. Et puis c’est cher et les gens du coin sont aimables comme des portes de prison. Ici en Roumanie il y a des gens de toute sorte, des bons et des mauvais, des accueillants et des repoussoirs, mais au moins tu n’as pas la peur au ventre quand tu sors t’acheter des bretzels. Il y a bien les Tziganes, mais c’est gérable, et en plus j’ai l’impression que la plupart sont en France ou en Italie maintenant.
-Mais quand vous viviez à Strasbourg, Irina était elle aussi une immigrée ; et maintenant, c’est vous, Jean-Marc !
-Oh mais c’est pas pareil, commence Jean-Marc, avant qu’Irina, ayant terminé d’échanger les potins avec ma femme, ne s’immisce dans notre conversation :
-Oh, Ali, quand on vivait en Frrrance Marrrine Le Pen était notre hérrros ! Pourrrquoi vous ne l’avez pas élue ? Il n’y a qu’elle qui peut peut-êtrrre encorrre vous sorrrtirrr d’affairrre !
-Tu sais, reprend Jean-Pierre, Irina en France, elle est venue seule, elle a travaillé dur, elle n’a jamais rien demandé, on peut dire qu’elle a vraiment pas coûté cher à l’Etat français. Et elle n’a jamais causé d’ennuis à qui que ce soit. Et c’est pareil ici pour moi, je fais du bricolage, je jardine. Et je ne fraude sur rien –je dois être une des rares personnes de la ville dans ce cas, d’ailleurs. C’est pas exactement pareil que des familles de douze dont les gamins pissent sur ta porte et qui reçoivent de la CAF plus d’argent que j’en reçois de ma caisse de retraite après une vie à trimer. »
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Sur les Roms, j’ai entendu ceci, dans une autre maison roumaine :
« Ça me fait bien rire, vos problèmes avec les Tziganes. Voilà vingt ans que vous nous faites la morale sur nos mauvais traitements envers cette communauté ‘honteusement discriminée’. J’espère que vous voyez maintenant que les choses ne sont pas si simples. C’est vrai qu’ils sont souvent rejetés ici, qu’ils ont du mal à trouver des emplois normaux, même quand ils le souhaitent, ce qui n’est pas si fréquent. Mais la Constitution protège leurs droits culturels, ils ont des députés à l’Assemblée nationale, ils peuvent demander à ce que leurs enfants reçoivent un enseignement dans leur propre langue. Et globalement la police leur fout la paix quand ils marient leurs filles à douze ans, alors qu’elle mettrait toute la noce en prison si ça se passait chez les gadjés. Enfin si je voulais être de mauvaise foi je pourrais dire que nous les traitons presque mieux que vous ne traitez vos Maghrébins. Et puis tu as pu constater, si tu as traversé des quartiers ou des villages tziganes, que ça ne respire pas précisément la misère, chez eux. Je vais te raconter une anecdote personnelle. Un jour, j’étais dans le bus avec ma tante, aux alentours de Buzau, et je la vois qui se signe. Je lui demande pourquoi. Elle me répond que nous venons de passer devant une église, et elle me montre un bâtiment imposant un peu en retrait de la route : trois étages au moins entourés de galeries de bois sculpté et surtout une toiture invraisemblable, entre la pagode chinoise et les bulbes d’une cathédrale moscovite. Bon, en fait, c’était la maison d’un bulibasa local, du chef tribal d’une communauté de Tziganes. Tu sais d’où vient l’argent qui a permis de construire cette merveille ? Il vient du métro où la petite mendigote aux yeux magiques t’a soutiré quelques pièces jaunes. Il vient des parcmètres parisiens. Il vient du cuivre volé à la SNCF. Il vient du bois de Boulogne. Bien sûr, la situation de la piétaille est absolument horrible, ils sont personnellement très pauvres, analphabètes, ils bouffent ce qu’ils trouvent dans les poubelles des fast-foods et dorment sur le bas-côté des voies rapides, etc. Mais on ne devrait jamais oublier que leurs chefs, eux, se font construire des villas de trente pièces avec des robinets en or dans les salles de bains. Curieusement, c’est un aspect du problème dont vos médias ne parlent jamais, je me demande pourquoi. S’ils le faisaient il y aurait peut-être moins de nigauds pour voir le problème comme l’affrontement de gentils violonistes nomades et de méchants racistes. Très franchement, où est le scandale : dans l’évacuation des camps occupés sans droit ni titre par des migrants économiques ? ou dans la survivance en Europe d’une contre-société patriarcale et esclavagiste ? Et les mêmes nigauds, les grands amis du noble peuple rom persécuté, qui réclament… comment appelez-vous ça déjà ? ah, oui, des ‘villages d’insertion’, et la scolarisation immédiate des enfants, et un accès rapide à l’emploi… Rappelle-moi, vous avez combien de chômeurs déjà ? et combien de mal-logés ? et combien de gens qui dorment dans leur voiture ou sous une tente ? Mais bon, je m’emballe et je ne devrais pas. De mon point de vue, vous pouvez en prendre autant que vous voulez, des Tziganes, hein. On en a entre 500.000 et deux millions –le recensement n’est pas notre fort. Servez-vous ! »
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Rentré en France, je trouve la presse et la radio obnubilée par deux affaires : le procès des Pussy Riot et les émeutes à Amiens. Dans un cas, trois allumées profanent un lieu de culte et se mangent deux ans de camp de travail au terme d’un procès au cours duquel elles ont pu longuement s’exprimer et qui a d’ailleurs popularisé leur cause. Dans l’autre cas, plusieurs dizaines de voyous tirent au mortier et au fusil de chasse sur la police, incendient la grue d’un chantier de « rénovation urbaine » et une école de leur quartier, et s’en tirent pour la plupart sans la plus infime sanction, puisque cinq interpellations seulement ont eu lieu et que deux peines de prison avec sursis au total ont été prononcées. Là aussi, on peut poser la question : où est le scandale ?