Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.
Camille redouble, de Noémie Lvovsky, est un film charmant. C’est d’abord un conte brodant sur un fantasme universel (avoir la possibilité de revivre son passé tout en gardant les connaissances du présent, comme dans Retour vers le futur). En sortant de la séance, pas un seul spectateur ne peut à mon avis s’empêcher de rêver à ce qu’il ferait dans une pareille situation. C’est aussi une histoire drôle et touchante portée par une bande d’acteurs pour lesquels l’amour de la réalisatrice est tangible –Lvovsky campe d’ailleurs elle-même le personnage principal, qui reçoit au fil de l’intrigue beaucoup de caresses, de coups et de baisers. Camille redouble a déjà été vu par 600.000 spectateurs et je lui en souhaite beaucoup d’autres.
Ramenée à l’époque de son adolescence, au milieu des années 80, l’héroïne a évidemment bien du mal à convaincre qui que ce soit qu’elle vient de 2011. Au professeur de sciences tombé amoureux d’elle et qui lui demande en blaguant des nouvelles du futur, elle répond dans un sourire : « Le président des Etats-Unis est noir », prédiction accueillie avec l’incrédulité que l’on devine. Par ailleurs Camille se glisse avec délices et docilité dans sa nouvelle peau de lycéenne parce qu’elle y trouve une très grande liberté : pour s’éloigner du grand amour qui la fera souffrir dans l’âge mûr elle tente de multiplier les aventures sexuelles, elle boit comme un trou, sa bande de copines l’entraîne dans des bains de minuit clandestins à la piscine municipale ou des chahuts mémorables contre un prof de français pervers portant collier de barbe. Enfin, ce qui marque sans doute le mieux l’imaginaire progressiste de la réalisatrice est que son personnage est persuadé que le fait de vivre une seconde fois sa jeunesse, dans une période particulièrement cruciale –mort de sa mère, découverte de l’amour, conception d’un enfant- lui offre la possibilité de faire d’autres choix. Contrairement à Marty McFly, qui s’échine pendant deux heures à ne pas modifier le passé malgré l’élément nouveau qu’y représente son intrusion, Camille essaie de sauver ceux dont elle sait qu’ils vont mourir et de réécrire son histoire. Elle y parvient d’ailleurs dans une certaine mesure.
Le paradoxe de Camille redouble, film au bon fumet de gauche (il a été encensé par Le Monde, Télérama, Les Inrocks, Le Nouvel Obs, Libération), est qu’il est aussi savoureusement réactionnaire. Ce ne sont pas seulement la lassitude de la cinquantaine dépressive et la pulsion vitale de l’adolescence qui sont opposées dans un contraste facile ; les lieux où se déroulent les deux âges de la vie de Camille donnent aussi à réfléchir. Au lycée de naguère, les enseignants sont respectés voire aimés (courte scène où une jeune fille demande à sa prof d’anglais de l’adopter). Les élèves citent les classiques, un blondinet un peu frimeur compare Camille avec Mathilde de la Mole (Le rouge et le noir), d’autres préparent pour la fin d’année la représentation d’une pièce de Marivaux ; un autre encore se passionne pour la photo et tire de beaux portraits en noir et blanc. Quel contraste avec le temps présent du scénario, où la culture n’est présente qu’à travers les petits rôles que l’héroïne parvient à décrocher dans des films de série B et des bibliothèques poussiéreuses dont on flanque rageusement les livres dans des cartons de déménagement. Quel contraste aussi, serais-je tenté d’ajouter, avec ce que sont les lycées aujourd’hui... -Certes les parents de Camille forment un couple bien triste, enkysté dans le train-train et incapable d’un geste de tendresse ; c’est un mariage à l’ancienne, où l’ennui ne constitue pas un motif valable de séparation. Mais si grise que soit leur grisaille, elle paraît encore préférable à la situation de l’héroïne à l’âge adulte : quittée par son homme qui lui préfère une étudiante, pathétiquement accrochée à son appartement inconfortable comme au dernier vestige de la vie commune, elle est ivre du matin au soir. Enfin le sort réservé à la diversité m’a frappé : elle est pratiquement absente des deux parties du film, on ne distingue dans le lycée des eighties que quelques peaux foncées en arrière-plan fugace ; et deux acteurs au moins ont été « francisés », Samir Guesmi qui devient « Eric » (l’amoureux de Camille) et Riad Sattouf, metteur en scène irascible de la pièce de Marivaux, caricature de l’intello de terminale tel qu’on se le figurait à l’époque où les barbes étaient au menton des gauchistes plus que des musulmans rigoristes.
A la fin du film, l’héroïne réintègre son âge mûr ; et s’étant débarrassée du bourreau de son cœur (un garçon de son âge), elle vient frapper à la porte du professeur de sciences qui est tombé amoureux d’elle. Il est désormais septuagénaire, mais on s’en fiche. Il remet à sa visiteuse l’objet qu’elle lui avait confié, une cassette audio où est enregistrée la voix de ses parents ; puis ils s’embrassent -sur un canapé opportunément placé devant une grande bibliothèque. Il est très tentant de voir cette scène comme une allégorie de la transmission, et c’est pratiquement elle qui conclut le film. Du reste le professeur est un personnage assez sommairement ébauché, de sorte que Camille donne l’impression de choisir non simplement un homme au détriment d’un autre, mais le vieux contre le jeune, le savant contre l’amant, le père contre le pair.
Bref, le film peut très bien se voir comme un manifeste subtil du respect dû à notre passé, individuel et collectif, et du « c’était mieux avant ». C’était mieux avant non pas seulement parce que nous étions plus jeunes et que notre vie était devant nous ; c’était mieux aussi parce que, si contrastés que soient les souvenirs que nous a laissés cette époque, certains aspects de la vie sociale d’alors étaient plus satisfaisants, et leur évolution nous a laissé des regrets bien fondés. Nous sommes nombreux à être nostalgiques, je crois que nous serions assez peu à refuser une petite virée à l’époque de nos quinze ans. Mais extrapolons les changements en cours : qui, même en conservant son âge actuel, qui souhaiterait visiter la France de 2037 autrement qu’en scaphandre ?