Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.
Je suis dans la salle de classe de mon fils aîné. La maîtresse nous présente son CP/CE1. Assis sur la chaise lilliputienne, je me sens régresser et je suis à deux doigts de lever le doigt pour demander, « excusez-moi mais on m’a dit que vous éleviez un phasme, il est où ? » Ma femme Ioana en revanche prend très sérieusement des notes et pose des questions sur les objectifs pédagogiques poursuivis.
L’institutrice (je déteste l’appellation de « professeur des écoles »), parlant de la cantine, donne cette précision : « S’il y a des enfants qui ne mangent pas de porc, il faudra nous faire un mot assez rapidement, que le personnel de restauration puisse s’organiser. » Puis elle passe à autre chose. Seule ma femme a toussoté. Je jette un coup d’œil sur la liste des élèves affichée au mur et je constate qu’un seul porte un prénom musulman.
Au bout d’une heure, tout semble être dit. Les parents se lèvent, étirent leurs crampes, papotent dans la salle de classe ; un attroupement s’est formé autour de la maîtresse, à qui chacun veut poser sa petite question privée. Je suis surpris de voir que Ioana rejoint la file d’attente.
« On y va ?
-Non, je veux lui demander d’où viennent les consignes, au sujet des repas sans porc. Est-ce que ça vient de la direction de l’établissement, de la municipalité, de l’inspection académique ?
-Qu’est-ce que ça peut bien faire ? Tu veux faire un esclandre dès la première semaine ? Viens, si on se dépêche je peux encore voir la fin de France-Japon. »
A contrecoeur, elle accepte que nous sortions. Mais je la sens bouillir et, dès que nous atteignons le porche de l’école, elle relance :
« Je suis désolé, mais ça s’appelle de la discrimination. On est dans une école laïque oui ou non ?
-Attends, la laïcité n’implique pas nécessairement la consommation de rillettes, que je sache…
-Mais tu ne comprends pas ! Ce n’est pas discriminatoire envers les musulmans, ça l’est envers tous les autres !
-Pourquoi ?
-La maîtresse a dit, je cite : ‘S’il y a des enfants qui ne mangent pas de porc’, etc. Mais les enfants des Singh, par exemple, sont végétariens tous les trois : est-ce qu’ils auront droit à un menu adapté ? Le petit Szafran, il ne peut pas manger de crevettes, entre autres choses : le jour où on en servira en garniture de l’avocat, est-ce qu’il aura un plat de remplacement ? La petite Dumercq, elle est allergique aux carottes : on l’a prévenue de donner un certificat ? Soit tu tiens compte de toutes les particularités et lubies alimentaires, soit tu ne tiens compte d’aucune. Mais si tu fais une exception au bénéfice des musulmans, on ne peut pas appeler ça autrement que : discrimination.
-Ecoute, ne monte pas sur tes grands chevaux… Je pense qu’à la cantoche les choses doivent se régler avec beaucoup de pragmatisme. Divya Singh, par exemple, je suppose qu’elle doit avoir du rab de petits pois ou de haricots verts. Ou bien qu’elle amène un tupperware de tofu.
-Tu vois ? Ses parents lui paient un repas et doivent en plus lui donner à manger. Alors que si elle s’appelait Aïcha elle trouverait tout ce qu’il lui faut à sa table. –Mais je vais te dire autre chose. Ce qui m’a le plus choquée, ce n’est pas la phrase de la maîtresse ; peut-être que c’est juste une maladresse de formulation, après tout. Ce qui m’a le plus choquée, c’est le fait que personne ne réagisse. Toi par exemple, pourquoi tu n’as rien dit ? »
Je ne réponds pas. Je suis gêné parce que je vois bien qu’elle a raison. Je crois en fait que ce que j’ai vécu pendant cinq années au collège m’a complètement mithridatisé. Là-bas, la cantine était un self où les convives avaient le choix entre deux assiettes, pour les entrées comme pour les plats. Les porcophobes pouvaient donc y déjeuner sans problème. Je trouvais ce système convenable. Ce qui me convenait moins, c’était le fait que, pour venir à bout de la méfiance semble-t-il épidermique de certains, on pose en évidence, parmi les saucisses de volaille, l’emballage attestant de leur caractère halal. Et ce qui me heurtait franchement, c’était le document qui avait été scotché entre les cuisines et le réfectoire, et qui portait ce tampon bien visible :

Deux semaines avant mon départ de l’établissement, j’ai eu la désagréable surprise de constater que nous n’avions plus le choix : le porc avait complètement disparu de nos assiettes, il n’y avait plus qu’une entrée et un plat également conformes aux exigences islamiques. Ce jour-là, je me suis donc contenté de quelques frites et, aussitôt assis à une table de la salle des professeurs, j’ai dit bien fort mon mécontentement. La seule réaction audible est venue d’un jeune collègue qui, m’ayant considéré avec un mépris manifeste, a répondu : « Et alors ? la majorité des élèves sont musulmans ! »
Mon repas rapidement terminé, je suis allé trouver l’intendant, et je lui ai expliqué que je trouvais la situation où il nous plaçait intolérable. Il m’a répondu : « Ah ouais, je vous comprends, moi aussi ça me fait chier leurs simagrées. Mais c’est compliqué et cher d’avoir deux menus tous les jours. Alors on a pensé que ça poserait moins de problèmes comme ça. » Je lui ai demandé si l’étape suivante consistait à prévoir des tables séparées selon la confession des convives. Il m’a répondu que je charriais. Pendant quelques jours, les choses sont revenues à la normale. Puis un nouveau repas halal a été servi. Je me suis demandé si je devais en faire une question de principe, demander un rendez-vous au principal, alerter le rectorat. Mais c’était la fin de l’année. J’ai lâché l’affaire et je suis allé prendre mes derniers repas au bistro. Je regrette d’avoir manqué de pugnacité.
* * * * *
Dans un autre ordre d’idées, j’ai été saisi par la couverture du numéro de Courrier international paru jeudi, et consacré au dixième anniversaire des attentats du 11 septembre :
Sous un lumineux éditorial de Philippe Thureau-Dangin intitulé « A la niche les populistes », une notule nous renseigne sur ce dessin de Une : « ‘Le Saint Coran’, calligraphie arabe, symbole porté à bout de bras par la statue de la Liberté. Dessin de Sean Mackaoui paru dans El Mundo, Madrid. » Peut-être suis-je un tantinet paranoïaque, mais mon interprétation de cette image est la suivante : il n’y aura de paix entre l’Islam et l’Occident que quand l’Occident sera devenu musulman. C’est tout à fait réjouissant. Je me demande où a fini le flambeau que brandissait Lady Liberty avant de se convertir.
Du reste la sélection d’articles effectuée par Courrier international nous indique à quel type de paix nous devons nous attendre. Dans Asharq Al-Awsat, M. Abderrahman Al-Rached commence ainsi son billet : « La chute des régimes égyptien et tunisien a levé le principal obstacle qui empêchait les islamistes d’arriver au pouvoir. » Puis il explique que les islamistes ne méritent pas leur mauvaise réputation. D’ailleurs l’un d’entre eux, M. Mohamed Al-Biltagy, « ancien parlementaire affilié au mouvement des Frères musulmans » explique dans un article du Wall Street Journal : « Lorsque nous serons à la table des négociations, nous pourrons discuter et dire pourquoi le peuple [égyptien] déteste le gouvernement américain. » Dans Al-Ittihad, M. Riyadh Niâssan Agha1 désigne les responsables de la brouille entre les Musulmans et les Occidentaux : ce sont les médias. « Ces dernières années, l’Occident s’en est pris de plus en plus à l’islam, l’assimilant avec le terrorisme. Beaucoup d’Occidentaux avaient spontanément attribué aux musulmans le meurtre de soixante-seize personnes en Norvège [en juillet 2011], avant de découvrir que l’auteur était un fondamentaliste chrétien. Cet évènement changera probablement la perception de ces généralités antimusulmanes que débitent les médias sans apporter la moindre preuve. Et ce crime a confirmé les soupçons de nombreux Occidentaux promusulmans et proarabes que notre monde est envahi de mensonges. » Au nombre des Occidentaux bien intentionnés, on comptera assurément Mme Lorraine Adams, qui commence ainsi son article sur les musulmans des Etats-Unis (The New Republic) : « Au cours de leur histoire, les Etats-Unis n’ont cessé de traîner les nouveaux arrivants dans la boue. » Dans les années 30, c’étaient les Juifs ; aujourd’hui ce sont les musulmans. Au nombre des persécutions endurées par la communauté en question, Ms Adams cite le cas d’un enfant d’origine pakistanaise qu’un de ses camarades de classe a appelé « Oussama ». -Pour conclure deux intellectuels flamandophones (Ian Buruma et Tom Lanoye) veulent bien nous indiquer ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. « Ceux qui prétendent que le modèle multiculturel a échoué ajutent généralement dans le même souffle que nous devons opter pour le modèle français : le sécularisme, les valeurs de la République, tout le monde citoyen. Mais, en fait, c’est aux Pays-Bas que la représentation politique des musulmans est la plus forte et en France qu’elle est la plus faible. Autrement dit, le modèle multiculturel néerlandais parvient mieux que la République française à faire cohabiter des personnes d’origine différente au sein de la même communauté politique. » (Vrij Nederland)
Les islamistes vont prendre le pouvoir dans les pays où le printemps arabe a chassé de vieilles dictatures, ils nous haïssent et sont bien fondés à le faire puisque nous passons notre temps à les diffamer en leur faisant endosser des attentats qu’ils n’ont pas commis, à persécuter leurs coreligionnaires établis sur notre sol et à essayer de leur arracher leur culture. Voilà ce que j’ai compris du dossier de Courrier international.
Ce dossier est intitulé « Vers la réconciliation ».