Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.
Reportage en vérité admirable dans sa volonté de ne pas comprendre.
Quelques observations d'abord sur ce qu'il nous montre.
Premier point : le CPE qui est parvenu à ramener l'ordre et la discipline dans cette zone de non-droit est très impressionnant par son charisme -même si on ne peut s'empêcher d'observer qu'il ne parvient pas à convaincre un élève un peu farceur d'ôter sa casquette en rentrant dans les locaux. C'est également un pur génie de la pédagogie. Punir les élèves dès le premier manquement ! Alterner sévérité et dialogue ! Inscrire les termes "respect" et "politesse" dans le règlement intérieur ! Voilà assurément des recettes auxquelles ses collègues de Seine-Saint-Denis et des quartiers nord de Marseille n'avaient pas pensé, et qui mériteraient d'être généralisées au nom de l'innovation et de la mise en commun des bonnes pratiques.
Second point : pour améliorer les résultats, il a été nécessaire de diversifier le recrutement en attirant des élèves des classes moyennes et de reconstruire intégralement les bâtiments. Ces coûts ne sont pas négligeables : le pauvre petit Pierre risque de se faire bolosser jusqu'à ce que ses parents, de guerre lasse, décident enfin de l'inscrire dans le privé ; quant aux nouveaux locaux, ils sont absolument superbes, et ils peuvent l'être car le Conseil général y a tout de même investi 13 millions d'euros (dont 130.000, 1 % culturel oblige, pour une indispensable oeuvre d'art, L'horloge chromatique ou les couleurs du temps, de Carole Rivalin et Franck Bragigand, exposée dans le hall du collège).
Il y a, d'après les seuls chiffres que j'aie pu trouver (le site de l'académie de Nantes donne extrêmement peu d'informations concrètes, et celui de l'établissement est une coquille vide bien qu'il soit indirectement financé par l'Union européenne), il y a donc deux classes de troisième au collège Sophie-Germain, pour un total de 29 élèves. Si le taux de passage en seconde générale est passé de 40 à 60 %, cela signifie que 17 ou 18 élèves en ont bénéficié l'an dernier au lieu de 11 ou 12 autrefois. Je sais que tout ne peut pas se ramener à des questions de coût et de bénéfice, mais ne peut-on au moins s'interroger sur la déontologie de journalistes présentant cette statistique comme la preuve d'un admirable succès ? On peut par ailleurs se demander si le nombre plus important d'élèves "sauvés" (le passage en seconde pro ou en CAP étant ici considéré comme un échec honteux) n'est pas dû, tout simplement, à la mixité que l'on a voulu introduire dans l'établissement : ceux qui, naguère, réussissaient ailleurs, réussissent désormais à Sophie-Germain ; les autres continuent de se planter dans des proportions inchangées.
Cette hypothèse est corroborée par un fait que les journalistes de France 2 passent totalement sous silence, en raisons d'investigations insuffisantes (un quart d'heure de navigation sur Internet leur aurait pourtant suffi), de biais idéologiques (les termes "mixité", "République" et "diversité" ayant été insérés dans le reportage, leur job était fini) ou de contraintes matérielles (l'établissement choisi se trouve à proximité d'une gare TGV : on débarque du train de Paris, on a 6 heures pour engranger des images, et on fait le montage dans le train du retour). Le fait occulté est le suivant : le collège en question se trouve au coeur d'un vieux quartier de HLM et de friches ferroviaires (Malakoff - Pré Gauchet) qui, depuis l'an 2000, fait l'objet d'une opération de réhabilitation dite "Grand projet de ville" pour un montant global de 268 millions d'euros. Mon propos n'est évidemment pas de décrire dans le détail cette opération lourde et sans doute nécessaire. Disons simplement qu'elle a entièrement transformé l'identité du quartier : diminution de la part de l'habitat social au bénéfice de logements en locatif libre ou en accession à la propriété, énormes travaux de désenclavement, politique volontariste d'implantation sur le site d'équipements, de services publics et d'activités économiques, etc. Peut-être cette métamorphose à un quart de milliard a-t-elle aussi eu un certain impact sur la composition de la population, ses conditions de vie, et en définitive la trajectoire scolaire de ses enfants ?
Par ailleurs les journalistes ne mentionnent pas non plus le fait que le collège Sophie-Germain est classé "Ambition réussite". A ce titre il bénéficie d'un taux d'encadrement exceptionnel (le nombre moyen d'élèves par classe est normalement inférieur à 20) ainsi que d'une sollicitude particulière, non seulement du Ministère, mais aussi des collectivités locales qui sont amenées à se pencher sur son cas. J'invite les lecteurs à jeter un coup d'oeil sur le document suivant, qui détaille les sommes versées à l'établissement par la Ville de Nantes dans le cadre du "Contrat éducatif local". 3.600 euros pour une action "d'appropriation d'un territoire nouveau par ses habitants" (qui va concerner 20 élèves), 1.500 euros pour un atelier capoeira, destiné à "développer le respect de l'autre et la mixité" (et qui va concerner 15 élèves), etc. On notera avec intérêt que le CEL accorde des sommes très largement inférieures aux collèges nantais ne bénéficiant d'aucun label discriminant (Aristide-Briand, qui scolarise trois fois plus d'élèves, touche royalement 1.400 euros).
En définitive, il est assez clair que si la situation de ce collège s'est (un peu) améliorée, ce n'est absolument pas parce que M. le CPE contrôle les carnets de correspondance à l'entrée ; ce n'est pas vraiment parce que le département de Loire-Atlantique a financé rubis sur l'ongle des locaux tout nouveaux tout beaux (avec des cuiseurs solaires sur le toit !) ; ce n'est même pas parce que Pierre a été jeté dans la gueule du loup. Ce reportage, d'une durée assez rare de plus de 4 minutes, et diffusé dans un journal télévisé suivi par 4,8 millions de spectateurs en moyenne, est donc très incomplet voire franchement malhonnête.
Je prie par ailleurs les lecteurs éventuels de ce billet de se souvenir des faits et des chiffres produits ici la prochaine fois qu'un zozo quelconque se plaindra de l'absence de volontarisme de l'Etat face au désolant problème des ghettos scolaires. Boulanger nantais, garagiste de Guéméné-Penfao, employé de bureau lavallois, patron de PME à Chalon-sur-Saône, nous avons tous un peu payé pour le bien-être et la réussite des collégiens de Sophie-Germain ; même si, c'est vrai, nous avons beaucoup moins payé que Pierre.