Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.
Monseigneur Barbarin à propos du mariage gay : « C’est une rupture de société. Après, ça a des quantités de conséquences qui sont innombrables. Après, ils vont vouloir faire des couples à trois ou à quatre. Après, un jour peut-être, l’interdiction de l’inceste tombera. »
Ça n’a pas tant gueulé que ça, en fait : les journalistes qui rapportaient la nouvelle tentaient de l’énoncer avec une intonation oscillant entre mépris et consternation, mais à part quelques échauffements ici et là sur le Ouèbe, on n’a sauf erreur de ma part pas eu le barnum dénonciatoire habituel. Il est vrai qu’au même moment une autre religion monothéiste soulevait du Caire à la place de la Concorde des questions un peu plus cruciales que celle du statut juridique des couples de même sexe.
Cependant j’ai eu la pénible impression que le calme relatif avec lequel ont été accueillis les propos de Mgr Barbarin correspond aussi, chez beaucoup de gens, à l’idée que finalement il n’est même plus nécessaire de répondre à ces outrances catholiques (de fins connaisseurs de l’Eglise les mettent sur le compte de préoccupations clientélistes : l’Eminence souhaiterait seulement ramener au bercail du bon dogme les chrétiens tentés par la tolérance).
Je ne me vois absolument pas comme un ultra, j’ai séché la messe de ce matin pour profiter des Journées du patrimoine avec Madame et les enfants ; mais je pense que Mgr Barbarin a raison.
Le mariage a longtemps été la cellule de base de la société. Il constituait le noyau dur de toute famille, le lieu où les enfants étaient conçus et éduqués, le cadre où se constituaient les patrimoines. C’était une institution patriarcale que la modernité individualiste ne pouvait que corroder et amoindrir. Aujourd’hui, le processus est très largement avancé : le mariage civil est devenu égalitaire et il est susceptible d’être dissous au gré des parties prenantes, il n’offre plus aux couples que des avantages matériels sans cesse décroissants, il ne concerne plus qu’une minorité de parents, et on lui a opposé avec le PACS un concurrent low fat qui a remporté un grand succès. A moins d’être fiscaliste ou anthropologue, il est extrêmement difficile de dire en quoi consiste aujourd’hui la spécificité de cette sorte d’union interpersonnelle. C’est quasiment une coquille vide, avec en plus la sale réputation d’institution bourgeoise. Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez cocasse dans le spectacle qu’offrent les progressistes quand ils ferraillent au nom de l’égalité en faveur de l’universalisation d’un mariage qu’ils méprisent cordialement par ailleurs.
Que certains homosexuels souhaitent s’approprier cette vieillerie, c’est à première vue assez touchant, on est ému de voir qu’il y a encore des gens pour y croire et on se dit que cet apport de sang neuf va revivifier le bazar. En réalité, en supprimant l’une des conditions d’éligibilité, on acte un nouveau progrès de l’individualisme et un n-ième affaiblissement d’une structure sociale dont la validité tenait en bonne partie aux contraintes qu’elle comportait. Il n’y a plus de norme où les personnes seraient invitées à se couler mais un contrat au cadre souple dont le contenu est défini par les signataires ; une sorte de concubinage officialisé. On peut être enchanté de cette évolution au nom des libertés individuelles ou la voir comme l’un des tristes symptômes de l’atomisation des sociétés occidentales. Là n’est pas la question.
La question est la suivante : du moment qu’à la demande d’une communauté revendiquant « l’égalité des droits » on révise les termes du contrat, quel argument pourra-t-on opposer à telle autre communauté quand elle demandera une révision ultérieure ? On estime à 20.000 environ le nombre de foyers polygames en France, et à 200.000 le nombre de personnes vivant au sein de ces foyers ; encore est-ce sans compter les nombreuses situations de polygynie ou de polyandrie de facto. Or tous les arguments utilisés pour justifier l’extension du droit au mariage aux couples homosexuels valent également pour les ménages polygames : actuellement stigmatisées et marginalisées, ces personnes ne font pourtant aucun mal à qui que ce soit et ne demandent qu’à régulariser leur situation au regard de la loi, afin d’élever leurs enfants dans les meilleures conditions et de mener –enfin !- une vie normale. Certes, la polygamie est aujourd’hui un délit en France, mais c’était aussi le cas de l’homosexualité jusqu’en 1982 (l’OMS la considérait encore comme une maladie mentale en 1991), et toutes les personnes sensées se réjouissent que cette inquisition légale ait cessé. N’est-il pas temps, comme on l’a beaucoup entendu ces derniers temps, que les mentalités changent ? Non, la polygamie n’est pas inégalitaire, car elle respecte la faculté des individus à faire des choix souverains (même mauvais) et peut aboutir à la constitution d’un ménage constitué d’un mari et de plusieurs co-épouses mais aussi d’une femme et de plusieurs co-époux. L’imagination progressiste peut même parfaitement concevoir une cellule matrimoniale à l’intérieur de laquelle plusieurs maris et plusieurs femmes entretiendraient des relations qu’il ne tiendrait qu’à eux de définir.
On voit d’ailleurs que les obstacles à une dépénalisation de la polygamie sont déjà tombés dans le discours de certains défenseurs du mariage homosexuel. Ainsi le célèbre Authueil, après s’être bien moqué du cardinal rétrograde et de ses propos manifestement insanes, lui donne raison en plein (même si évidemment, c’est au nom de la défense bien moderne des familles recomposées) : « l'idée du mariage à trois, » écrit-il sur son blog, « envisagée d'un point de vue fiscal, ou de pur droit matrimonial n'est pas idiote. Aujourd'hui, quand on divorce, on garde des liens juridiques avec son ancien conjoint, pour la garde des enfants, le versement de pensions, la non révocabilité de certaines donations. On peut très bien aller un peu plus loin et permettre de conserver d'autres liens, avec des "mariages" à la carte, à géométrie variable. » Certes, mais au cas où une pareille évolution juridique serait actée, pourquoi serait-elle réservée aux divorcés, enfin aux divorcés-restés-un-peu-mariés si j’ai bien suivi la logique du raisonnement ? Pourquoi la « géométrie [désormais] variable » du mariage empêcherait-elle qu’on en contracte plusieurs sans en avoir préalablement rompu aucun ?
En réalité, s’il y a deux poids deux mesures, c’est sans doute pour des raisons banalement sociales et raciales. Les polygames sont bien souvent des étrangers pauvres, musulmans, vivant dans la périphérie des grandes villes. Les élites qui préparent et font la loi, du journaliste d’opinion au sénateur, n’en connaissent guère et en ont une représentation plutôt effrayante ; alors qu’il y a presque toujours dans leur entourage proche un homosexuel ou, mieux, un couple de personnes du même sexe pour désamorcer leurs préjugés et leur offrir l’image de la normalité-ou-presque. Pourtant, la légalisation de la polygamie représenterait une innovation bien moindre que la rupture du monopole hétérosexuel sur le mariage, puisqu’elle reviendrait à dépénaliser une situation de fait, à permettre à des familles déjà constituées de sortir de la clandestinité qui leur est imposée, alors que le mariage gay et l’octroi dans la foulée du droit à l’adoption a toutes les chances de favoriser la diffusion d’un modèle familial aujourd’hui marginal. Pour comparaison, l’ADFH (association des familles homoparentales) estime « le nombre d’enfants résidant avec un couple de même sexe dans une fourchette de 24.000 à 40.000 », alors qu’il y en a au moins 100.000 dans les familles polygames. Si la préoccupation des législateurs est de prendre les choses « telles qu’elles sont », comme on l’entend souvent chez les personnes qui se piquent de pragmatisme, comment expliquer l’ordre des priorités législatives autrement que par un tropisme de bons bourgeois blancs ?
Soit le débat parlementaire sur l’ouverture du mariage aux couples homosexuels sera suivi de près par un autre, sur l’ouverture du mariage à un nombre de partenaires supérieurs à deux ; auquel cas le mariage ne voudra absolument plus rien dire –il sera, en tous cas, radicalement différent de celui que vivait encore la génération de nos parents ; ce qu’un observateur clairvoyant a qualifié un peu plus haut de « rupture de société ». Soit la loi gay friendly qui sera votée au printemps 2013 clora le ban, et on sera en présence d’une discrimination manifeste.
Le seul point sur lequel je suis en désaccord avec Mgr Barbarin, c’est qu’il paraît vraiment peiné que les législateurs s’apprêtent à modifier le droit du mariage civil d’une façon qui l’éloignera radicalement du mariage religieux. Pour l’Eglise, ce pourrait être au contraire une excellente nouvelle. Quand le passage devant M. le maire (ou devant un vague adjoint bredouillant des articles du Code) sera devenu une formalité dépourvue du moindre sens, le passage devant M. le curé redeviendra par contraste la seule façon de consacrer dignement l’union de deux personnes dans l'amour. Et l’Eglise récupérera sur le plan symbolique ce qu’elle a perdu depuis deux cents ans sur le plan légal : un monopole de légitimité.