Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.
11 février 2009.
Élèves de cinquième extrêmement pénibles en ce moment. Mon activité se réduit dans cette classe à une longue et bruyante confrontation avec un noyau dur de six à huit perturbateurs. Aucune espèce de travail n’est plus possible. On trouve là :
*Bradley Legrand, exclu par conseil de discipline de son précédent établissement. Il y était scolarisé avec son frère jumeau et ensemble, ils y foutaient un bordel pas croyable. La fratrie a été séparée. Bradley, pourtant, ne s’est pas amendé : au contraire, il a pris dès le premier jour la résolution de faire tout ce qui était en son pouvoir pour être exclu une nouvelle fois et pouvoir rejoindre son cher frangin. Il sèche, se promène dans les couloirs et donne de violents coups de pied dans les portes des salles de classe où enseignent les profs qu'il déteste le plus (dont votre serviteur). Il chaparde toutes les craies et s'en sert ensuite comme projectiles contre ses camarades, à moins qu'il ne les écrase symboliquement devant ma porte. Il se touche en plein cours, en fixant sa voisine, la jolie Natasha. Par esprit de contradiction plus que pour un autre motif, la direction a décidé qu'elle ne l'exclurait pas ; du coup, Bradley sait que quoi qu'il fasse, il ne risque rien de grave. En deux années d'enseignement, je n'ai réussi à l'intéresser qu'une seule fois, quand j'ai expliqué la légende de Romulus et Rémus.
*Tariq Bensaid, venu d'un internat dont le style de vie "ne lui convenait pas". En une semaine, ce nouveau venu a réussi à se faire haïr de tous ses nouveaux condisciples et de la majorité de ses enseignants : gras, insolent, bavard, paresseux, Tariq porte par ailleurs à un point paroxystique l'un des traits saillants de la mentalité locale, c'est à dire le refus absolu de reconnaître ses torts. Ah ! combien de fois j'ai eu envie de le tarter en l'entendant prononcer les mots "pourquoi c'est toujours moi ?"
*Samir Arroughi, qui, depuis un an et demi que je le connais, n'a jamais eu ni cahier, ni manuel scolaire, et qui vient parfois au collège sans un simple stylo. Pour tromper l’ennui Samir passe tout son temps tourné vers ses voisines de derrière, dans un oubli complet de ma personne.
*Issa Idrissa, venu (comme Bradley) d'un conseil de discipline. Ainsi que son nom le laisse supposer, il peut répéter indéfiniment la même phrase : "Pourquoi vous me punissez ? Pourquoi vous me punissez ? Pourquoi vous me punissez ? Pourquoi vous me punissez ?" etc. La vision de son visage idiot et de sa lippe molle me procure de bonnes montées d’adrénaline. Aujourd’hui, j’ai dû l’exclure parce qu’il dansait dans mon cours -« c’est juste un petit freestyle, msieu »-, qu’il sifflait dès que j’avais le dos tourné et qu’il ne travaillait évidemment pas du tout (je me demande même pourquoi j’écris ces derniers mots).
*Redouane Louifi, arrivé d'Algérie à 8 ans et qui, depuis son arrivée ici, n'a jamais réussi à retrouver une langue : on parle berbère à la maison, il a commencé l'école en arabe, avant de devoir s'adapter au français. Le psychologue du collège nous a expliqué un jour que cet enfant souffrait d'un véritable handicap cognitif. La langue structure l'activité mentale : pas de langue, pas d'apprentissage possible. Redouane erre dans un no man's land linguistique et intellectuel dont il ne sortira sans doute jamais. Le professeur de mathématiques Baptiste Malzieu m'a fait observer que, quand il prend sa leçon (ça lui arrive parfois), il recopie chaque lettre une à une comme si elle était un dessin sans signification particulière. De fait, il ne comprend rien à ce qu'il vient d'écrire. Les parents, de leur côté, ne semble pas avoir pris la mesure du problème : et d’ailleurs qu’est-ce que c’est, un orthophoniste ? Plutôt gentil au départ, Redouane semble tenté de tirer les conséquences de son échec scolaire et personnel en nous envoyant au diable pour rejoindre le clan des petits cons.
*Frédéric Costa. Bavardages, insolence, aucun travail, etc. J’ai dû lui confisquer son portable, qu’il consultait sous mon nez (il est assis au premier rang). Le dernier jour, Monsieur Malzieu l'a pris à part et a essayé -folle initiative- de s'adresser au sens des responsabilités de son interlocuteur : "Mais enfin, tu te rends compte que tu empêches les autres de travailler ? que tu compromets leur avenir, en plus du tien ? -Bah ouais, je sais" a répondu Frédéric. Puis il a éclaté de rire. Frédéric qui, pour justifier l'une de ses copies blanches, a écrit dans l'en-tête : "Je ne c'est pas, je n'été pa la".
*Amine Nasseri, qui est une sorte de synthèse de tout ce qui précède : bêtise, volonté de nuire, irresponsabilité, refus de travail, ignorance crasse. Avant le cours, il vient donner de grands coups de pied dans la porte de ma salle de classe (suivant en cela l’exemple de Bradley), et le comble est qu’il est trop lent pour s’enfuir avant que je ne l’aie vu ; mais plutôt que de s’excuser platement, il essaie de se disculper par des histoires dont l’absurdité offense mon intelligence et qu’il répète sans se lasser, avec une agressivité croissante : comment est-ce que j’ose l’accuser ? –Un peu plus tard, en cours, je m’aperçois qu’il ne sait placer ni les continents ni les océans sur un planisphère muet ; et qu’il n’a aucune intention de l’apprendre, car il est trop occupé à jouer avec son copain Frédéric. Et je te prends ta trousse puisque tu m’as volé mon feutre, hin hin hin, qu’est-ce que j’en ai à foutre de l’Europe et du Pacifique, franchement. Je le mets à la porte quelques minutes en espérant, contre toute vraisemblance, qu’il se calme ; mais une fois dehors, il profite de sa liberté pour aller mettre un peu d’ambiance chez mes collègues, ouvrant la porte de leurs salles de classe pour interpeller les élèves de façon amicale ou provocante. Je voudrais bien m’en débarrasser définitivement en l’excluant ; mais j’ai déjà atteint mon quota en virant Tariq, Samir et Idrissa. Alors… alors je le garde, pour l’empêcher au moins d’enquiquiner les autres enseignants. Mais une fois revenu dans ma classe, Amine se comporte encore plus mal : en plus d’être bruyant et dissipé, il conteste à présent toutes les remarques que je lui fais : « pourquoi toujours moi ? de toute façon, je m’en fous. » Il m’explique ensuite, à haute voix et devant le reste de la classe, qu’il va déménager au mois de mars (ou bien que ses parents vont l’inscrire dans un établissement privé, ce n’est pas très clair), et que ce sera très bien, car il en a assez de ces profs racistes et cruels qui le persécutent. –Je lui réponds que je ne connais aucune école dans le monde où on apprécie les élèves paresseux et insolents, et que ses problèmes risquent fort de déménager avec lui. Mais il ne semble pas comprendre un traître mot de ce que je lui dis.
J’ai décrit chacun de ces individus isolément. Qu’on essaie d’imaginer leurs interactions diverses dans une salle de 60 mètres carrés.
C’est dans cette classe paisible et studieuse qu’a été inscrit d’office un nouvel élève, exclu par conseil de discipline de son précédent établissement (comme Bradley et Issa ; ils vont pouvoir former un club). Il s’appelle Cyril et une collègue, méfiante malgré les dehors très doux du nouveau venu, l’a immédiatement rebaptisé Cyril Killer.
Je ne sais pas ce qui vaut à cette malheureuse classe d’avoir été choisie pour accueillir un emmerdeur de plus. Interrogé sur ce point, le principal-adjoint désigne d’un geste large le tableau rempli de fiches colorées qui occupe un mur de son bureau : « Et où voulez-vous que je le mette, Monsieur Devine ? C’est plein partout. » De fait, on peut constater à l’œil nu, sur ce synoptique, que le risque d’avoir des classes en sous-effectif a été conjuré : elles sont toutes à 24 élèves, ce qui est le maximum conventionnel dans un collège de ZEP. Encore faut-il préciser que la plupart des classes accueillent régulièrement des élèves de l’UPI, c'est-à-dire des jeunes affectés de différents handicaps cognitifs et intégrés pour une partie de leur emploi du temps dans des classes « normales ». C’est le cas de la cinquième G, où deux déficientes intellectuelles peuvent régulièrement profiter de la compagnie et de l’exemple d’une belle brochette de déficients éducatifs.
Le défouloir de Bradley, Amine, Issa, etc, était à l’origine une classe à projet. On devait y faire de l’histoire de l’art, donner aux élèves une culture classique par l’étude approfondie des civilisations et des oeuvres qu’elles ont produites, y exercer leur regard. Beaucoup de parents avaient inscrit leurs enfants dans cette classe afin que ceux-ci reçoivent un enseignement de qualité. Ça leur apprendra à faire confiance à l’école de la République.
Je me demande ce que deviendront ces adolescents. Frédéric s'orientera sans doute vers les métiers du bâtiment ou la mécanique auto, comme son grand frère ; Samir, qui n'est pas bête au fond et qui n'est pas méchant, réussira sans doute à trouver sa place quelque part. Mais pour les autres, franchement, les options me paraissent la marginalité, l'assistanat ou la délinquance. Et le jour viendra sans doute où ils diront amèrement : "l'État n'a rien fait pour nous", en oubliant les années de scolarité gratuite avec lesquelles ils se sont torchés.
Nous, professeurs, sommes unanimes : il est devenu impossible d’enseigner quoi que ce soit dans cette classe ; on n’y fait plus rien d'autre que du gardiennage. Les bons élèves, ceux qui veulent travailler -et il y en a !-, ceux-là perdent leur temps : ils n'entendent pas nos explications, ne comprennent plus des leçons dont l'exposé a été interrompu cinquante fois par des cris d'animaux, des sifflements, des débuts de bagarre, des échanges d'insultes, etc. Kateb : "j'ai pas compris, msieu." On revient sur un point difficile du cours, mais il faut aussitôt s'interrompre : Tariq a reçu une boulette sur la nuque et il s'est levé pour trouver le coupable en braillant des obscénités. Désolé, Kateb. Tu ne comprendras jamais. Plusieurs élèves intelligents et autrefois raisonnables se laissent aussi gagner par cette mentalité déplorable : si ce sont les voyous les plus forts, il faut se faire voyou ! Hier, j'ai demandé à Sonia, Yasmine, Enzo et Lionore de venir me voir à la fin du cours, et je leur ai dit en substance : "j'ai de l'estime pour vous, alors je ne vais pas vous engueuler, mais vous dire simplement les choses comme je les pense. Vous vous laissez aller. C'est très dommage. Ne gâchez pas votre talent. Et je n'ai pas peur d'ajouter que j'ai besoin de vous pour faire mon cours. Je compte sur vous." Les trois filles paraissaient réceptives à ce discours, mais Enzo ricanait : je crois qu'il a trop d'hormones dans le sang pour faire autre chose.
Par ailleurs, dans ces classes surpeuplées, on manque de tout. M. Malzieu m'a raconté que, dans une de ses classes, le nombre d'élèves est ponctuellement monté jusqu'à 28 ; dans sa petite salle, il n'y avait pas assez de tables ni de chaises. Des élèves ont été envoyés en éclaireurs dans les salles voisines et ont ramassé deux ou trois meubles de bric et de broc ; à la fin, tout le monde était assis, même si certains devaient travailler à deux sur une table individuelle. Un bon élève a remarqué : "Ouah, msieu, même au bled c'est pas comme ça !" C'est peut-être exagéré, mais c'est ainsi qu'ils perçoivent leur bahut : un petit morceau de tiers-monde. Et franchement, on ne peut pas leur donner entièrement tort. Un grand nombre de manuels partent en lambeaux, au sens propre du terme ; ils sont vieux, sont passés entre beaucoup de mains dont celles de petits vandales : dans l'exemplaire que j'ai gardé pour moi, la marge a été découpée au cutter, et on ne peut plus lire la numérotation des pages. Mais, même si tous les élèves étaient soigneux, l'usure aurait fait son oeuvre. Ceux qui ont hérité d'un livre en bon état le gardent jalousement ; s'ils avaient l'imprudence de le déposer dans l'armoire du fond de la classe, comme ils en ont la permission, il ne fait aucun doute qu'on le leur "emprunterait" à titre définitif. -Des salles de classe ne sont plus nettoyées et font peine à voir, car les agents ATOS sont peu nombreux et, si l'un d'eux tombe malade, il n'est pas remplacé. -Les toilettes de l'établissement sont si sales, si vétustes que certains élèves se retiennent toute la journée : à cinq heures de l'après-midi, on les voit se tortiller sur leur chaise, ils n'en peuvent plus mais ils préfèreraient exploser plutôt que d'aller dans ce cloaque. Elles devraient être refaites l'an prochain. Il n'y a qu'à tenir jusque là.
Etc, etc, etc. Le phénomène n'est pas propre au collège Félix-Djerzinski : les conversations que j'ai eues lors de mon stage de la semaine dernière m'ont convaincu qu'un établissement sur deux vit dans une situation de pénurie. On m'a parlé d'un bahut où les erreurs de l'intendant avaient entraîné la coupure du téléphone et de la connexion Internet pendant plusieurs semaines ; d'un autre où la principale-adjointe nouvellement arrivée a voulu supprimer les frais inutiles en commençant par les séjours linguistiques et les sorties pédagogiques, parce que "c'est du tourisme". Nous avons ri en constatant que les photocopies posaient le même problème partout : on ne nous en accorde qu'un quota limité, et quand il est atteint, il faut se débrouiller autrement -bien souvent en ponctionnant en secret le compte d'un collègue qui a imprudemment révélé son code. Pour pouvoir travailler, nous en venons à nous voler les uns les autres.