Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.
11 février 2009
M. Karimi, professeur certifié de musique, a accepté trois heures supplémentaires par semaine. Il donne donc 21 heures de cours. Comme l'éducation musicale représente une heure dans l'emploi du temps de chaque classe, il a 21 classes, c'est à dire environ 21 x 23 = 483 élèves. A la fin de l'année, il ne connaîtra pas le prénom de tous.
Étude de la période révolutionnaire avec mes élèves de 4° I. Théophile se porte volontaire pour lire le texte de la Marseillaise. Il rigole ; il ne sait pas s'il doit lire ou chanter. Je l'encourage à la chanter, et je lui donne l'exemple. Plusieurs élèves nous rejoignent, pendant que d'autres pouffent ou conservent un silence indécis (il n'y a pas de sifflets, c'est déjà ça). Je m'en veux de ne pas leur avoir demandé de se lever ; moi-même je suis resté courbé sur mon manuel, pour cacher ma gêne et mon émotion. L'an prochain, je me montrerai plus ferme.
J'essaie de me rattraper en leur donnant une explication totalement apologétique des paroles : c'est un peuple de frères, attaqué par les armées de rois cruels, qui défend sa liberté et celle du monde. Nous pouvons reprendre avec orgueil ce chant de nos ancêtres. Certains paraissent convaincus, d'autres moins ; d'autres encore ne m'ont pas écouté, comme d'habitude. A la fin de l'heure, je leur dis qu'ils doivent apprendre par coeur le premier couplet et le refrain. Housnia me répond qu'elle les sait déjà depuis longtemps. Mais Sonia, qui a déjà manifesté son dégoût pendant le cours, me le répète : "J'apprends pas ça, moi, msieu. C'est haram." Je me demande ce qu'on lui raconte chez elle. Elle est arrivée d'Algérie il y a cinq ans, je crois. Elle a été attentive à mes explications ; j'espère qu'elle y repensera, ou qu'au moins le désir d'avoir une bonne note lui fera surmonter ses réticences.
La fraîcheur et la jeunesse de quelques collègues me foutent un coup de vieux. Marine Bonner est jolie, gaie, fine, drôle. Quand j'en ai l'occasion, en salle des profs, je fais semblant de corriger des copies et je l'observe qui papote avec ses copines. C'est ravissant. En même temps, je me sens fatigué et lourd, et je suis jaloux.
16 février
Exaspération. Une dâââme à la radio défend la Princesse de Clèves contre le méchant Sarkozy qui prétend retirer cet ouvrage des concours de guichetier de la fonction publique et qui, ce faisant, l'outrage. Elle dit entre autres choses (je regrette de ne pas avoir noté ses termes exacts) que la lecture de ce genre d'ouvrage élève l'âme de ceux qui la font et qu'il est donc crucial que les futurs fonctionnaires passent par là. Peut-être s'agit-il de pure rhétorique ; cependant, elle est bien révélatrice du mépris que voile l'apparente générosité culturelle de cette femme. J'ai lu Mme de la Fayette et mon âme est élevée ; d'autres gens ne l'ont pas lue et leurs âmes sont noires ; lavons dans la culture l'âme de tous ceux qui prétendent servir l'État. C'est le pendant du tout-culturel : il faut mettre de la culture partout, et la culture peut servir à tout. Pitié, qu'on arrête, qu'on la laisse être ce qu'elle est -une activité rare et privée, n'ayant d'autre utilité qu'elle-même. Ce soir, cette nuit, des acteurs, des intellectuels, des universitaires se relaieront pendant quinze heures pour lire à haute voix le texte intégral de la Princesse de Clèves devant le Panthéon. Que les intelligents peuvent être ridicules en France.
17 février
Jeudi dernier, intense moment de réel. Au mur du réfectoire, une affiche proclame que "Fruits et légumes frais, la fraîch' attitude c'est 5 à 10 par jour !" L'image représente un grand black qui mordille la tranche de pastèque que lui tend sa copine. Il a un chou fleur dans la main droite, là où on s'attendrait plutôt à trouver un ballon de basket. On imagine le dialogue : "Tiens, Braïan, goûte-moi ce fruit déliciyeux et recommandé par le ministère. -Mmm, trop bon. Mais toi, 'agad un peu : j'ai pris c'légume paski m'a fait penser à toi. T'es mon chou, et t'es une fleur. -Oh, trop mignon ! On va baiser ?" Le sous-texte érotique de cette image de propagande maraîchère est raccord avec ce qui se passe dans la grande salle vidée de son mobilier : une quarantaine d'élèves de troisième ont été rassemblés là pour assister à une pièce de théâtre participative sur le thème "SIDA, MST, relations filles-garçons" (c'est l'intitulé involontairement sinistre et hilarant retenu par l'infirmière, organisatrice de la chose). On parle sodomie, sécrétion vaginale, capote dont il ne faut pas oublier de bien pincer le réservoir. Les élèves montent parfois sur la scène pour incarner un personnage ou répondre à des questions piège : "Alors ceux qui sont pas comme nous, ils sont anormaux ? -Ben non", répond Kader. "Alors les homosexuels, ils sont anormaux ? -Ben non", répond derechef Kader, en allant manifestement chercher ces mots tout au fond de sa gorge. "Aaaaah ! c'est bien d'oser dire ça devant tes copains" s'extasie le comédien qui est parvenu à faire tamponner son certificat de normalité. -A la fin, on distribue des porte-clefs contenant un préservatif. Quelques filles patientent pour poser des questions personnalisées. Je remercie les acteurs pour leur bel effort et je m'en vais.
Le poids des injonctions sanitaires et morales à l'école me semble grossir chaque année. Mange des légumes, évite les aliments trop salés, trop sucrés ou trop gras, fais de l'exercice, mets toujours une capote, ne sois pas raciste ni antisémite, respecte les filles et ceux qui ont une orientation sexuelle différente de la tienne, vote quand tu auras dix-huit ans, comporte-toi en citoyen responsable, mouche ton nez, aie confiance en l'État (c'est lui qui garantit ton identité), ne fume pas, ne te drogue pas, respecte le code de la route, accepte pour noble et indispensable le contenu des enseignements qui te sont dispensés, sois solidaire, ne dis pas de gros mots, etc, etc. Évidemment, on ne peut pas leur tenir le discours inverse, mais il me semble qu'on est désormais dans un excès qui s'apparente à de la propagande. Ce n'est plus seulement que nous enseignons : nous civilisons, nous sommes au service du Bien. Soit les élèves sont beaucoup plus pervers qu'il y a trente ans, et on estime qu'il faut les rééduquer en urgence ; soit le taux de moraline dans le grand corps de l'Éducation nationale a spectaculairement augmenté récemment. On ne considère plus les adolescents passant par nos classes comme des individus, en formation mais déjà partiellement autonomes et doués d'esprit critique ; les a-t-on, d'ailleurs, jamais considérés ainsi. -On les voit plutôt comme source et cible des dangers de la société moderne, et on est d'autant plus enclin à les définir comme tels qu'ils viennent de quartiers pauvres et de familles étrangères. La protection est toujours une forme de tutelle, l'aveu d'une condescendance. Il faut désamorcer toutes ces petites bombes. Dissuader ces kamikazes. L'explosion éventuelle de leur obésité ou de leur homophobie nous terrifie par avance. Alors, de notre mieux, nous les neutralisons.
Cyril (5e) peine sur un document. Il me demande :
"Msieu, ça veut dire quoi aïssé ?
-Aïssé ? Jamais entendu ce mot. Où est-ce que tu l'as lu ?
-Là."
Et je lis la phrase suivante :
"Cette voiture est destinée à une clientèle aisée."