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15 septembre 2011 4 15 /09 /septembre /2011 23:33

Tout en corrigeant mon premier paquet de copies de l'année, j'écoute d'une oreille distraite le débat organisé par France 2 avec les six candidats à la primaire socialiste. C'est le tour de Madame Aubry qui se montre, comme à son habitude, pugnace et rébarbative. Un agréable son métallique indique qu'elle a épuisé ses dix minutes de temps de parole. Disciplinée, elle termine sa phrase et se tait. Olivier Pujadas ponctue alors : "Vous avez entendu la cloche..." 

 

C'est là, in fine :

 


 
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11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 01:56

Je suis dans la salle de classe de mon fils aîné. La maîtresse nous présente son CP/CE1. Assis sur la chaise lilliputienne, je me sens régresser et je suis à deux doigts de lever le doigt pour demander, « excusez-moi mais on m’a dit que vous éleviez un phasme, il est où ? » Ma femme Ioana en revanche prend très sérieusement des notes et pose des questions sur les objectifs pédagogiques poursuivis.

L’institutrice (je déteste l’appellation de « professeur des écoles »), parlant de la cantine, donne cette précision : « S’il y a des enfants qui ne mangent pas de porc, il faudra nous faire un mot assez rapidement, que le personnel de restauration puisse s’organiser. » Puis elle passe à autre chose. Seule ma femme a toussoté. Je jette un coup d’œil sur la liste des élèves affichée au mur et je constate qu’un seul porte un prénom musulman.

Au bout d’une heure, tout semble être dit. Les parents se lèvent, étirent leurs crampes, papotent dans la salle de classe ; un attroupement s’est formé autour de la maîtresse, à qui chacun veut poser sa petite question privée. Je suis surpris de voir que Ioana rejoint la file d’attente.

« On y va ?

-Non, je veux lui demander d’où viennent les consignes, au sujet des repas sans porc. Est-ce que ça vient de la direction de l’établissement, de la municipalité, de l’inspection académique ?

-Qu’est-ce que ça peut bien faire ? Tu veux faire un esclandre dès la première semaine ? Viens, si on se dépêche je peux encore voir la fin de France-Japon. »

A contrecoeur, elle accepte que nous sortions. Mais je la sens bouillir et, dès que nous atteignons le porche de l’école, elle relance :

« Je suis désolé, mais ça s’appelle de la discrimination. On est dans une école laïque oui ou non ?

-Attends, la laïcité n’implique pas nécessairement la consommation de rillettes, que je sache…

-Mais tu ne comprends pas ! Ce n’est pas discriminatoire envers les musulmans, ça l’est envers tous les autres !

-Pourquoi ?

-La maîtresse a dit, je cite : ‘S’il y a des enfants qui ne mangent pas de porc’, etc. Mais les enfants des Singh, par exemple, sont végétariens tous les trois : est-ce qu’ils auront droit à un menu adapté ? Le petit Szafran, il ne peut pas manger de crevettes, entre autres choses : le jour où on en servira en garniture de l’avocat, est-ce qu’il aura un plat de remplacement ? La petite Dumercq, elle est allergique aux carottes : on l’a prévenue de donner un certificat ? Soit tu tiens compte de toutes les particularités et lubies alimentaires, soit tu ne tiens compte d’aucune. Mais si tu fais une exception au bénéfice des musulmans, on ne peut pas appeler ça autrement que : discrimination.

-Ecoute, ne monte pas sur tes grands chevaux… Je pense qu’à la cantoche les choses doivent se régler avec beaucoup de pragmatisme. Divya Singh, par exemple, je suppose qu’elle doit avoir du rab de petits pois ou de haricots verts. Ou bien qu’elle amène un tupperware de tofu.

-Tu vois ? Ses parents lui paient un repas et doivent en plus lui donner à manger. Alors que si elle s’appelait Aïcha elle trouverait tout ce qu’il lui faut à sa table. –Mais je vais te dire autre chose. Ce qui m’a le plus choquée, ce n’est pas la phrase de la maîtresse ; peut-être que c’est juste une maladresse de formulation, après tout. Ce qui m’a le plus choquée, c’est le fait que personne ne réagisse. Toi par exemple, pourquoi tu n’as rien dit ? »


Je ne réponds pas. Je suis gêné parce que je vois bien qu’elle a raison. Je crois en fait que ce que j’ai vécu pendant cinq années au collège m’a complètement mithridatisé. Là-bas, la cantine était un self où les convives avaient le choix entre deux assiettes, pour les entrées comme pour les plats. Les porcophobes pouvaient donc y déjeuner sans problème. Je trouvais ce système convenable. Ce qui me convenait moins, c’était le fait que, pour venir à bout de la méfiance semble-t-il épidermique de certains, on pose en évidence, parmi les saucisses de volaille, l’emballage attestant de leur caractère halal. Et ce qui me heurtait franchement, c’était le document qui avait été scotché entre les cuisines et le réfectoire, et qui portait ce tampon bien visible :

logo_acmif.jpg.gif

Deux semaines avant mon départ de l’établissement, j’ai eu la désagréable surprise de constater que nous n’avions plus le choix : le porc avait complètement disparu de nos assiettes, il n’y avait plus qu’une entrée et un plat également conformes aux exigences islamiques. Ce jour-là, je me suis donc contenté de quelques frites et, aussitôt assis à une table de la salle des professeurs, j’ai dit bien fort mon mécontentement. La seule réaction audible est venue d’un jeune collègue qui, m’ayant considéré avec un mépris manifeste, a répondu : « Et alors ? la majorité des élèves sont musulmans ! »

Mon repas rapidement terminé, je suis allé trouver l’intendant, et je lui ai expliqué que je trouvais la situation où il nous plaçait intolérable. Il m’a répondu : « Ah ouais, je vous comprends, moi aussi ça me fait chier leurs simagrées. Mais c’est compliqué et cher d’avoir deux menus tous les jours. Alors on a pensé que ça poserait moins de problèmes comme ça. » Je lui ai demandé si l’étape suivante consistait à prévoir des tables séparées selon la confession des convives. Il m’a répondu que je charriais. Pendant quelques jours, les choses sont revenues à la normale. Puis un nouveau repas halal a été servi. Je me suis demandé si je devais en faire une question de principe, demander un rendez-vous au principal, alerter le rectorat. Mais c’était la fin de l’année. J’ai lâché l’affaire et je suis allé prendre mes derniers repas au bistro. Je regrette d’avoir manqué de pugnacité.

 

*   *   *   *   *

 

Dans un autre ordre d’idées, j’ai été saisi par la couverture du numéro de Courrier international paru jeudi, et consacré au dixième anniversaire des attentats du 11 septembre :


Vers-la-paix.png 

Sous un lumineux éditorial de Philippe Thureau-Dangin intitulé « A la niche les populistes », une notule nous renseigne sur ce dessin de Une : « ‘Le Saint Coran’, calligraphie arabe, symbole porté à bout de bras par la statue de la Liberté. Dessin de Sean Mackaoui paru dans El Mundo, Madrid. » Peut-être suis-je un tantinet paranoïaque, mais mon interprétation de cette image est la suivante : il n’y aura de paix entre l’Islam et l’Occident que quand l’Occident sera devenu musulman. C’est tout à fait réjouissant. Je me demande où a fini le flambeau que brandissait Lady Liberty avant de se convertir.

Du reste la sélection d’articles effectuée par Courrier international nous indique à quel type de paix nous devons nous attendre. Dans Asharq Al-Awsat, M. Abderrahman Al-Rached commence ainsi son billet : « La chute des régimes égyptien et tunisien a levé le principal obstacle qui empêchait les islamistes d’arriver au pouvoir. » Puis il explique que les islamistes ne méritent pas leur mauvaise réputation. D’ailleurs l’un d’entre eux, M. Mohamed Al-Biltagy, « ancien parlementaire affilié au mouvement des Frères musulmans » explique dans un article du Wall Street Journal : « Lorsque nous serons à la table des négociations, nous pourrons discuter et dire pourquoi le peuple [égyptien] déteste le gouvernement américain. » Dans Al-Ittihad, M. Riyadh Niâssan Agha1 désigne les responsables de la brouille entre les Musulmans et les Occidentaux : ce sont les médias. « Ces dernières années, l’Occident s’en est pris de plus en plus à l’islam, l’assimilant avec le terrorisme. Beaucoup d’Occidentaux avaient spontanément attribué aux musulmans le meurtre de soixante-seize personnes en Norvège [en juillet 2011], avant de découvrir que l’auteur était un fondamentaliste chrétien. Cet évènement changera probablement la perception de ces généralités antimusulmanes que débitent les médias sans apporter la moindre preuve. Et ce crime a confirmé les soupçons de nombreux Occidentaux promusulmans et proarabes que notre monde est envahi de mensonges. » Au nombre des Occidentaux bien intentionnés, on comptera assurément Mme Lorraine Adams, qui commence ainsi son article sur les musulmans des Etats-Unis (The New Republic) : « Au cours de leur histoire, les Etats-Unis n’ont cessé de traîner les nouveaux arrivants dans la boue. » Dans les années 30, c’étaient les Juifs ; aujourd’hui ce sont les musulmans. Au nombre des persécutions endurées par la communauté en question, Ms Adams cite le cas d’un enfant d’origine pakistanaise qu’un de ses camarades de classe a appelé « Oussama ». -Pour conclure deux intellectuels flamandophones (Ian Buruma et Tom Lanoye) veulent bien nous indiquer ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. « Ceux qui prétendent que le modèle multiculturel a échoué ajutent généralement dans le même souffle que nous devons opter pour le modèle français : le sécularisme, les valeurs de la République, tout le monde citoyen. Mais, en fait, c’est aux Pays-Bas que la représentation politique des musulmans est la plus forte et en France qu’elle est la plus faible. Autrement dit, le modèle multiculturel néerlandais parvient mieux que la République française à faire cohabiter des personnes d’origine différente au sein de la même communauté politique. » (Vrij Nederland)


Les islamistes vont prendre le pouvoir dans les pays où le printemps arabe a chassé de vieilles dictatures, ils nous haïssent et sont bien fondés à le faire puisque nous passons notre temps à les diffamer en leur faisant endosser des attentats qu’ils n’ont pas commis, à persécuter leurs coreligionnaires établis sur notre sol et à essayer de leur arracher leur culture. Voilà ce que j’ai compris du dossier de Courrier international.


Ce dossier est intitulé « Vers la réconciliation ».

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8 septembre 2011 4 08 /09 /septembre /2011 20:35

Ma mère, qui y vit encore, me dit : "La ville est en train de mourir... Les magasins ferment les uns après les autres ; au marché, les gens se promènent, regardent la marchandise, essaient un blouson, et repartent sans rien acheter. Dans les supermarchés, il y a de plus en plus de clients qui viennent avec une calculette pour être sûr de ne pas dépenser un centime de trop -et je ne te parle pas d'enseignes de luxe, mais de Lidl ou ED..."

La mairie essaie de changer l'image de la ville en misant sur l'art et les jolies choses ; d'ailleurs Béthune est cette année "capitale régionale de la culture". Elle accueille des concerts, de Grandes Fêtes, des installations de plasticiens qui "questionnent notre perception de la lumière" ou "échafaud[ent] une mythologie mémorielle vertigineuse".

 

Récemment, la ville s'est donnée une nouvelle devise. C'est : "Béthune, moi j'y crois !" 

 

Pour voir ces photos en grand format et avoir l'explication de certaines d'entre elles, cliquez ici. Je vous conseille de le faire car les fonctions d'édition d'image d'Overblog sont décevantes.

 

1. Soir gris

 

 

2. La crise de la consommation

 

 

3. - 50 % sur l'enfant

 

 

4. Merci merci merci merci merci

 

 

5.-Confiserie-a-vendre.JPG

 

 

6.-Articles-funeraires-et-bronzage.JPG

 

 

7.-Ancienne-justice-de-paix.JPG

 

 

8. Ancienne caserne de pompiers

 

 

9.-Patrons-sur-mesure.JPG

 

 

10.-A-l-Epoque.JPG

 

 

11.-La-salle-du-bistro.JPG

 

 

12.-La-grosse-bulle.JPG

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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 17:47

Il fait beau, le soleil brille, je ne vois pas un nuage dans le ciel. Je sue. J’ai refermé la porte en soupirant « eeeh putain ». Je suis angoissé. C’est la prérentrée.

 

La convocation expédiée dans les derniers jours du mois de juin, et soigneusement conservée depuis, indiquait nettement que la traditionnelle réunion se tiendrait dans l’amphithéâtre Poincaré. Notre lycée n’occupe qu’une petite portion d’un vaste campus ; et le lieu de rendez-vous se trouve hors de mon territoire, dans une zone dont l’espèce endémique est l’universitaire scientifique velu. Bon, me dis-je, ce n’est pas grave : le brouhaha produit par les collègues échangeant leurs impressions de vacances et réactivant la machine à potins me guidera à coup sûr vers l’endroit. Mais voilà, je suis en retard. En retard à la première réunion de l’année ! « Grande feignasse de fonctionnaire / t’es vraiment payé à rien faire./ Mais attends un peu que Sarko / te mette un bon coup de rabot. » Je ne trouve qu’une collègue tout aussi désorientée que moi.

Où sont les autres ? J’écarte au prix d’un certain effort mental l’idée d’une grève spontanée et définitive –quelqu’un m’aurait prévenu, je pense. La collègue et moi entrons timidement dans les locaux étrangers. Dans le hall, sept ou huit tablées d’inoccupés en t-shirts assortis attendent que l’on vienne s’intéresser à leur offre de mutuelle étudiante. On les questionne. Ils ne savent pas. Ils ne sont pas d’ici. « Vous servez à rien, retournez dans votre putain de pays ! » pensè-je alors. Mais l’un d’eux nous gratifie d’un geste vague : tfaçon, dans c’bâtiment, y’a qu’un amphi, par lô. Nous nous y rendons donc, par lô.

Arrivé au local indiqué, je jette un coup d’œil par la vitre. Deux cent personnes assises dans la salle, une dizaine à la tribune, ça pourrait être ça. Mais j’observe que l’on projette à l’écran un Powerpoint impeccable portant des expressions telles que « taux de réussite aux concours ». J’informe alors ma camarade, trop petite pour regarder comme moi (elle est prof de français) : « c’est pas les nôtres. » D’ailleurs l’amphithéâtre s’appelle Blaise Pascal, c’est pas le même mec non plus. Il faut chercher ailleurs. Notre retard commence à devenir blâmable. Nous nous concertons. Notre première décision consiste à miser sur la fraternité en sollicitant des renseignements des passants. Un trio d’étudiants hirsute nasille de labyrinthiques à-droite à-gauche. Puis une secrétaire paie de sa personne en nous menant jusqu’au seuil du local recherché. Hourra ! -Mais, en fait, non ! et même COUP DE TONNERRE ! Il n’y a personne dedans !

 

J’explique à ma collègue que sans doute, les participants à la réunion sont passés en bloc dans une dimension parallèle, une sorte de mutation interacadémique dans l’hyperespace. Peut-être d’ailleurs est-ce un moyen utilisé par Luc Châtel pour réduire plus rapidement les effectifs enseignants. A présent, nous ne sommes plus que deux pour un lycée de 600 élèves, sans compter les filières avec des sigles que tu comprends même pas qu’est-ce que ça veut dire ! –La collègue me dit qu’en fait ils sont sans doute ailleurs, et qu’on ferait bien d’aller se renseigner au lycée, elle y a vu des gens. J’ai envie de lui répondre que ce sont peut-être des zombies, mais je décide de lui donner sa chance. Les femmes aiment bien qu’on leur montre qu’on les prend au sérieux.

Chemin faisant, elle m’explique qu’elle n'est venue que pour la forme, car elle se trouve en fait en congé de formation pour pouvoir terminer sa thèse. Mais celle-ci, commencée depuis dix ans, est très mal engagée. Elle a du mal à nommer les raisons qui la poussent à vouloir finir : elle n’espère plus de carrière à l’Université, et évalue sévèrement son travail. Il lui reste un mois et demi pour boucler, après quoi il faudra préparer la soutenance. Elle vit des jours difficile, dort mal, est hantée par son corpus. Elle voit venir le terme de l’aventure comme une catastrophe inéluctable. Il y a cinq ans, j’ai vécu une situation assez proche, je lui en parle et un certain courant de sympathie passe entre nous. Mais je ne connais pas son nom, ni elle le mien, et nous n’osons pas nous le demander mutuellement car nous sommes collègues depuis déjà un an. Ainsi se tarit bêtement le courant de sympathie (« Courant de sympathie / Petite source tarie / Vraiment, quelle misère / Je vais reprendre une bière. »)

Au lycée, nous nous renseignons auprès d’un zombie de sexe féminin (la concierge). Interrompue au beau milieu d’une conversation avec l’un de ses frères en zombitude, elle affiche une expression hagarde et tient des propos décevants : elle était à la réunion il n’y a pas un quart d’heure, mais elle ne saurait pas nous dire le nom du lieu où elle se tient, et pour ce qui est de nous expliquer comment nous y rendre, ralala, c’est compliqué. Je m’aperçois alors qu’une feuille A3 a été scotchée sur la vitre de la loge, face imprimée vers l’intérieur. Je contourne alors mon interlocutrice et, sur le seuil de son antre je lis (corps 72 gras) : « LA REUNION DE RENTREE INITIALEMENT PREVUE EN AMPHI POINCARE AURA FINALEMENT LIEU EN AMPHI CONDORCET ». L’écran d’ordinateur montre une partie de démineur (niveau avancé). Dans Walking dead, de Robert Kirkman et Charlie Adlard, les morts vivants sont rarement tués avec des armes à feu ; pour économiser les munitions, les humains sains se servent généralement d’instruments tels que le marteau, la hache, ou dans le cas de la belle Michonne, d’un sabre de samouraï. Allez, à Condorcet.

 

Nous finissons par trouver. L’endroit est plein comme un œuf, il n’y a plus une place assise. Comment diable ont-ils trouvé ? Les larges baies vitrées, et la densité de son occupation, ont fait de la salle une étuve. Je retourne dans le vestibule, que j’avais traversé en hâte, et je me rends compte que celui-ci est relativement frais, ombragé, et surtout que des haut-parleurs me permettent d’entendre les propos tenus à la tribune avec une perfection presque excessive : non seulement l’intervenant principal, mais aussi les chuchotis de ses voisins. La pièce comporte un bar, que je trouve malheureusement vide. Je m’assois dans un confortable fauteuil. La voix nasillarde et subtilement arrogante du proviseur explique que tout va bien : les résultats au bac ont été bons, tous les postes sont pourvus, on va nous fournir des armes blanches pour les zombies, etc. J’ouvre mon bloc-note à tout hasard., mais mon attention est immédiatement divertie par les dessins. Mon fils aîné a représenté l’antrènement d’une équipe de superhéros, le cadet, une abstraction en forme de gribouillis circulaire. Dire qu’ils vont rentrer eux aussi ! Si jeunes ! Ils me manquent. Je les ai quittés il y a soixante-quinze minutes.

Je suis seul à côté d’une foule. J’entends des gens que je ne vois pas, que je n’écoute pas. Je suis excité, très mal à l’aise et déjà un peu fatigué. Au-dessus de moi, sur une plaque de marbre, une citation gravée du grand homme dont l’amphi a pris le nom :

« La nature n'a marqué aucun terme au développement des facultés humaines ; la perfectibilité de l'homme est réellement infinie. »

 

*   *   *   *   *

 

Plus tard dans la journée. Réunion de l’équipe pédagogique de la classe de seconde où j’enseignerai l’histoire-géographie. La professeure principale répond à nos questions.

 

« Et le fait que ce soit une classe européenne, ça veut dire que les élèves seront meilleurs ? Ils ont été sélectionnés ?

-Ecoute, si je regarde la liste d’appel comme ça… Abdelmoumni, Ashraf, Ben Omar, Bokolo, Çakmak… A priori c’est la même chose que d’habitude.

-Ho, ho, ho !

-Ah oui, ça s’appelle du racisme primaire mais j’assume. Vous voulez que je vous montre le dessous des cartes, au sujet de cette classe d’élite ?

-Ça devient intéressant, là.

-La direction a lancé cette idée d’avoir une classe européenne pour redorer le blason du lycée. Bon. Très rapidement, ils se sont aperçus qu’il n’y avait pas assez de candidats pour faire une classe complète –loin de là, même. Donc ils ont regardé vite fait le dossier des élèves, ils en ont convoqué certains, ils leur ont fait passer un entretien oral de cinq minutes dans le bureau du proviseur, et à la fin de l’entretien, ils leur ont dit : ‘Congratioulècheunze ! Yourine !’

-Remarque, ils recrutent les contractuels un peu de la même façon, alors…

-Sinon ce qui est bien aussi dans cette classe, je sais pas si vous l’avez remarqué en regardant vos emplois du temps, c’est que c’est une classe où il y a un projet artistique. De la danse, avec un vrai chorégraphe parisien, trois sorties au théâtre planifiées, enfin quelque chose de vraiment bien. Tout est payé par le département.

-Et tous les élèves y participent ?

-Non.

-Alors combien ?

-Un.

-Hein ?

-Un.

-Tu veux dire qu’un seul des 35 élèves de la classe participe à ce machin ?

-Dis donc, qu’est-ce que t’as fait pendant les vacances ? Je te trouve un peu lent.

-Non mais attends, ils font deux heures d’histoire-géo en anglais chaque semaine, ça me paraît amplement suffisant comme fanfreluches pédago-modernes. Ce putain de cours de danse occupe deux heures en plein milieu de l’après-midi du mardi ! Et à cause de lui, 34 élèves sur 35 vont avoir un trou de deux heures dans leur emploi du temps !

-Et les cours vont se terminer à 18 h 30, alors qu’ils reprennent le lendemain à 8 h.

-Et ils passent quarante heures par semaine au bahut.

-C’est absolument n’importe quoi. Qui a eu l’idée de génie de monter ce truc ?

-Alors écoute, je sais pas si je peux dénoncer…

-Allez, vas-y, balance !

-Bon, c’est la CPE, Mme Vaché. Elle avait déjà monté un atelier l’an dernier, ça s’était pas trop mal passé. Alors elle a voulu reconduire ça en faisant les choses en grand. Elle a monté un dossier blindé et elle a obtenu tout ce qu’elle voulait. De ce point de vue, elle a vraiment fait un super-boulot. C’est après qu’elle a merdé. Elle s’est dit : ‘On va proposer ça aux élèves de la classe européenne ; comme c’est des bons petits, ils vont se précipiter.’ Moi j’ai essayé de lui expliquer qu’il valait mieux faire ça dans une autre seconde, et en y inscrivant tous les élèves de gré ou de force. Elle m’a pas écouté, vous voyez le résultat.

-Et on peut pas faire machine arrière ?

-Ah non, l’argent est versé, les contrats signés, donc c’est plié. Mais le bon côté des choses c’est que c’est un projet ouvert, vous pouvez tous vous y investir si vous voulez.

-Attends collègue, je te respecte mais tu veux qu’on te frappe ? »

 

*   *   *   *   *

 

Au soir. La poste m’a livré le roman acheté : Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson. Quatrième de couverture :

 

« Assez tôt, j’ai compris que je n’allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m’installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie.

J’ai acquis une isba en bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal.

Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j’ai tâché d’être heureux.

Je crois y être parvenu.

Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à la vie. »

 

Je sens mon âme chavirer en lisant ces lignes. Puis elle se rétablit, retrouve hélas son aplomb. Le problème de ma vie, c’est une trop bonne flottaison.

 

 

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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 17:38

Dans un établissement voisin de celui où j'exerce, un facétieux anonyme a fait parvenir cette lettre à tous ses collègues en usurpant l'identité du proviseur. J'ai ajouté mon grain de sel en modifiant tous les noms propres.

 

A bientôt pour quelques nouvelles de la rentrée.

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5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 15:46

11 février 2009

M. Karimi, professeur certifié de musique, a accepté trois heures supplémentaires par semaine. Il donne donc 21 heures de cours. Comme l'éducation musicale représente une heure dans l'emploi du temps de chaque classe, il a 21 classes, c'est à dire environ 21 x 23 = 483 élèves. A la fin de l'année, il ne connaîtra pas le prénom de tous.

 

Étude de la période révolutionnaire avec mes élèves de 4° I. Théophile se porte volontaire pour lire le texte de la Marseillaise. Il rigole ; il ne sait pas s'il doit lire ou chanter. Je l'encourage à la chanter, et je lui donne l'exemple. Plusieurs élèves nous rejoignent, pendant que d'autres pouffent ou conservent un silence indécis (il n'y a pas de sifflets, c'est déjà ça). Je m'en veux de ne pas leur avoir demandé de se lever ; moi-même je suis resté courbé sur mon manuel, pour cacher ma gêne et mon émotion. L'an prochain, je me montrerai plus ferme.

J'essaie de me rattraper en leur donnant une explication totalement apologétique des paroles : c'est un peuple de frères, attaqué par les armées de rois cruels, qui défend sa liberté et celle du monde. Nous pouvons reprendre avec orgueil ce chant de nos ancêtres. Certains paraissent convaincus, d'autres moins ; d'autres encore ne m'ont pas écouté, comme d'habitude. A la fin de l'heure, je leur dis qu'ils doivent apprendre par coeur le premier couplet et le refrain. Housnia me répond qu'elle les sait déjà depuis longtemps. Mais Sonia, qui a déjà manifesté son dégoût pendant le cours, me le répète : "J'apprends pas ça, moi, msieu. C'est haram." Je me demande ce qu'on lui raconte chez elle. Elle est arrivée d'Algérie il y a cinq ans, je crois. Elle a été attentive à mes explications ; j'espère qu'elle y repensera, ou qu'au moins le désir d'avoir une bonne note lui fera surmonter ses réticences.

 

La fraîcheur et la jeunesse de quelques collègues me foutent un coup de vieux. Marine Bonner est jolie, gaie, fine, drôle. Quand j'en ai l'occasion, en salle des profs, je fais semblant de corriger des copies et je l'observe qui papote avec ses copines. C'est ravissant. En même temps, je me sens fatigué et lourd, et je suis jaloux.

 

16 février

Exaspération. Une dâââme à la radio défend la Princesse de Clèves contre le méchant Sarkozy qui prétend retirer cet ouvrage des concours de guichetier de la fonction publique et qui, ce faisant, l'outrage. Elle dit entre autres choses (je regrette de ne pas avoir noté ses termes exacts) que la lecture de ce genre d'ouvrage élève l'âme de ceux qui la font et qu'il est donc crucial que les futurs fonctionnaires passent par là. Peut-être s'agit-il de pure rhétorique ; cependant, elle est bien révélatrice du mépris que voile l'apparente générosité culturelle de cette femme. J'ai lu Mme de la Fayette et mon âme est élevée ; d'autres gens ne l'ont pas lue et leurs âmes sont noires ; lavons dans la culture l'âme de tous ceux qui prétendent servir l'État. C'est le pendant du tout-culturel : il faut mettre de la culture partout, et la culture peut servir à tout. Pitié, qu'on arrête, qu'on la laisse être ce qu'elle est -une activité rare et privée, n'ayant d'autre utilité qu'elle-même. Ce soir, cette nuit, des acteurs, des intellectuels, des universitaires se relaieront pendant quinze heures pour lire à haute voix le texte intégral de la Princesse de Clèves devant le Panthéon. Que les intelligents peuvent être ridicules en France.

 

17 février

Jeudi dernier, intense moment de réel. Au mur du réfectoire, une affiche proclame que "Fruits et légumes frais, la fraîch' attitude c'est 5 à 10 par jour !" L'image représente un grand black qui mordille la tranche de pastèque que lui tend sa copine. Il a un chou fleur dans la main droite, là où on s'attendrait plutôt à trouver un ballon de basket. On imagine le dialogue : "Tiens, Braïan, goûte-moi ce fruit déliciyeux et recommandé par le ministère. -Mmm, trop bon. Mais toi, 'agad un peu : j'ai pris c'légume paski m'a fait penser à toi. T'es mon chou, et t'es une fleur. -Oh, trop mignon ! On va baiser ?" Le sous-texte érotique de cette image de propagande maraîchère est raccord avec ce qui se passe dans la grande salle vidée de son mobilier : une quarantaine d'élèves de troisième ont été rassemblés là pour assister à une pièce de théâtre participative sur le thème "SIDA, MST, relations filles-garçons" (c'est l'intitulé involontairement sinistre et hilarant retenu par l'infirmière, organisatrice de la chose). On parle sodomie, sécrétion vaginale, capote dont il ne faut pas oublier de bien pincer le réservoir. Les élèves montent parfois sur la scène pour incarner un personnage ou répondre à des questions piège : "Alors ceux qui sont pas comme nous, ils sont anormaux ? -Ben non", répond Kader. "Alors les homosexuels, ils sont anormaux ? -Ben non", répond derechef Kader, en allant manifestement chercher ces mots tout au fond de sa gorge. "Aaaaah ! c'est bien d'oser dire ça devant tes copains" s'extasie le comédien qui est parvenu à faire tamponner son certificat de normalité. -A la fin, on distribue des porte-clefs contenant un préservatif. Quelques filles patientent pour poser des questions personnalisées. Je remercie les acteurs pour leur bel effort et je m'en vais.

Le poids des injonctions sanitaires et morales à l'école me semble grossir chaque année. Mange des légumes, évite les aliments trop salés, trop sucrés ou trop gras, fais de l'exercice, mets toujours une capote, ne sois pas raciste ni antisémite, respecte les filles et ceux qui ont une orientation sexuelle différente de la tienne, vote quand tu auras dix-huit ans, comporte-toi en citoyen responsable, mouche ton nez, aie confiance en l'État (c'est lui qui garantit ton identité), ne fume pas, ne te drogue pas, respecte le code de la route, accepte pour noble et indispensable le contenu des enseignements qui te sont dispensés, sois solidaire, ne dis pas de gros mots, etc, etc. Évidemment, on ne peut pas leur tenir le discours inverse, mais il me semble qu'on est désormais dans un excès qui s'apparente à de la propagande. Ce n'est plus seulement que nous enseignons : nous civilisons, nous sommes au service du Bien. Soit les élèves sont beaucoup plus pervers qu'il y a trente ans, et on estime qu'il faut les rééduquer en urgence ; soit le taux de moraline dans le grand corps de l'Éducation nationale a spectaculairement augmenté récemment. On ne considère plus les adolescents passant par nos classes comme des individus, en formation mais déjà partiellement autonomes et doués d'esprit critique ; les a-t-on, d'ailleurs, jamais considérés ainsi. -On les voit plutôt comme source et cible des dangers de la société moderne, et on est d'autant plus enclin à les définir comme tels qu'ils viennent de quartiers pauvres et de familles étrangères. La protection est toujours une forme de tutelle, l'aveu d'une condescendance. Il faut désamorcer toutes ces petites bombes. Dissuader ces kamikazes. L'explosion éventuelle de leur obésité ou de leur homophobie nous terrifie par avance. Alors, de notre mieux, nous les neutralisons.

 

Cyril (5e) peine sur un document. Il me demande :

"Msieu, ça veut dire quoi aïssé ?

-Aïssé ? Jamais entendu ce mot. Où est-ce que tu l'as lu ?

-Là."

Et je lis la phrase suivante :

"Cette voiture est destinée à une clientèle aisée."

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29 novembre 2010 1 29 /11 /novembre /2010 00:42

Mais qui peut donc être responsable de cet "acte de malveillance" ?  

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Des athées militants ? Des chauvins occidentaux ? Des assyrochaldéens trop orgueilleux pour accepter notre aumône ?

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Published by Devine
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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 22:30

Il y a vingt ans que j'ai quitté le Nord. J'ai vécu depuis dans des endroits merveilleux. J'ai eu ma chambre dans une maison edwardienne de Dun Laoghaire, banlieue sud de Dublin, et cette chambre était froide et humide et je la partageais avec une fille qui ne m'aimait plus -mais je n'avais que trois pas à faire pour arriver au pub, à la jetée sur la mer d'Irlande ou au bus qui m'emmenait en Ulster et dans le Donegal. J'ai logé via di Santo Spirito, dans l'Oltrarno, et marchant dans les rues de Florence je me sentais pardonné de mes petitesses comme un pécheur par le Christ. Quelques mois j'ai été accueilli dans un studio au cinquième étage de la rue du Val-de-Grâce ; amoureux de nouveau, de nouveau étudiant, je passais mon temps entre notre lit, le clavier de mon ordinateur et la fenêtre d'où j'observais le contraste étonnant de la coupole majestueuse avec la vie quotidienne des Parisiens. J'étais alors, parfaitement heureux.  

Et pourtant, il n'y a que là-bas que j'éprouve ce sentiment étrange, réconfortant et vaguement régressif, d'être chez moi. C'est évidemment parce que toute ma famille vit entre Bruxelles et le Pas-de-Calais, que j'y ai passé toute mon enfance et mon adolescence ; mais il y a plus que ces attaches avec une mère ou une soeur bien aimées, avec les premières années de ma vie. C'est en effet comme si les murs, le ciel, le peuple étaient de ma famille. J'ai peu d'affinités avec les individus, malgré la gentillesse désarmante de beaucoup d'entre eux. Je ne suis pas des plus doués pour les exercices sociaux et je dois souvent passer pour fier, comme on dit là-haut. Mais pris dans leur masse j'aime ces gens, et je me sens lié à eux (ce qui m'est d'autant plus facile qu'il n'y a encore là-bas pratiquement aucune diversité visible : les trois quarts des enfants sont blonds). 

Le carillon du beffroi de Béthune. Les pavés. La triple carmélite. La baraque à frites et à fricandelles de la place de la République. La foire à jeunes gens. La puissante odeur de fécule de pomme de terre qui accueille ceux qui viennent par le Beau marais. Le collège George Sand, aussi laid et apparemment vétuste qu'à l'époque où j'y étais élève. Les fenêtres dont l'appui intérieur est décoré d'objets posés là comme pour une modeste exposition. Les voitures tunées. La grisaille qui explose parfois en gros nuages cotonneux offrant capricieusement leurs trois minutes de lumière coupante. Le stade où j'excellais au triple saut (tout jeu de mot serait facile). Les boulangeries où l'on trouve des congolais, des palets de dame et du platzek. Le cinéma fermé depuis vingt ans.

C'est là que mon père est mort, aussi ; j'étais à ses côtés.

 

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23 novembre 2010 2 23 /11 /novembre /2010 14:04

 

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Leila est élève en troisième. Elle travaille d’arrache-pied pour décrocher son brevet avec mention très bien ; elle espère aussi que l’excellence de son dossier lui permettra d’obtenir une dérogation pour s’inscrire dans un bon lycée. En maternelle grande section déjà, la maîtresse avait remarqué son désir d’apprendre, son caractère volontaire, et l’avait encouragée en lui donnant de petits exercices d’écriture et de déchiffrement ; sur ses deniers personnels, elle lui avait même acheté en fin d’année un petit volume de devoirs de vacances dont Leila avait fait tous les exercices pendant la première quinzaine de juillet. La petite fille avait donc brillé dès le CP, où elle était très rapidement devenue, entre autres choses, une excellente lectrice. Du reste, elle avait eu tout le temps qu’elle pouvait souhaiter pour cultiver ce goût : ses institutrices successives consacraient la majeure partie de leurs efforts à essayer de remettre sur les bons rails des élèves moins bien partis, et Leila passait bien deux heures par jour avec un ou deux camarades dans le coin lecture de sa salle de classe. Il y avait du bruit mais elle s’absorbait totalement dans ses lectures. Ainsi elle apprit bien des choses et accrut encore son avance par rapport aux autres. Sa mère passait beaucoup de temps à son travail mais trouvait toujours quelques minutes le soir pour jeter un coup d’œil aux devoirs, signer les cahiers où s’étalaient (selon les orientations pédagogiques du maître) des 10/10 ou des avis de compétence acquise. Elle était légitimement fière de la réussite de sa fille, la première de la classe.

Leila n’aima pas beaucoup le collège. Elle n’avait plus la possibilité de s’isoler dans un coin lecture ; il lui fallait subir les leçons horriblement lentes et trop simples, le temps perdu quand elle avait terminé en trois minutes un exercice pour lequel l’enseignant avait avec prudence alloué un quart d’heure, les chahuts occasionnels qui la dégoûtaient, le bruit constant. Elle se sentait assez isolée : elle avait quelques copines mais dans l’univers du collège elle avait parfois quasiment l’impression d’être une passagère clandestine, une intruse. En sixième, son professeur principal avait dit à sa mère que l’idéal serait de pouvoir faire avec elle de la pédagogie différenciée, mais que le contexte s’y prêtait assez peu : les enseignants étaient beaucoup trop occupés à maintenir l’ordre dans leurs classes pour pouvoir mettre la chose en œuvre. On lui tint périodiquement un discours analogue : pour nourrir sa jeune intelligence, elle ne devait pas vraiment compter sur l’école, mais plutôt sur ses lectures personnelles. Et puis il fallait qu’elle aille au cinéma, au musée. Leila finissait par se demander à quoi pouvaient bien servir les trente heures par semaine qu’elle passait au bahut ; mais comme elle était respectueuse, elle n’avoua jamais ses doutes, et comme elle avait toujours le vif désir d’être la meilleure en tout, elle fournit le travail nécessaire pour maintenir son rang.

A présent elle est un peu agacée parce que l’épreuve du brevet blanc est interrompue. Quelqu’un a fait péter une boule puante, l’air de la salle d’examen est suffocant, et les élèves en rajoutent pour se ruer vers les portes de sortie. Elle a envoyé des dossiers à Henri IV et à Louis-le-Grand, qui réservent un quota aux banlieusards comme elle, et elle espère que l’un d’eux sera retenu, mais elle a entendu dire que la concurrence est telle qu’il fallait une solide recommandation pour être pris. A défaut elle serait satisfaite par une place dans un internat d’excellence, ou même dans n’importe quel bon lycée général, en dehors de la zone à laquelle l’attache la carte scolaire. Elle sera contente de toute façon si on l’autorise enfin à fausser compagnie à ces crétins qui crient ; elle aurait l’impression d’enlever des boulets de ses pieds.

 

Hamza rigole bien. Le spectacle de la classe, totalement silencieuse il y a un instant, et devenue un foutoir total, lui plaît. Il aime voir ses voisins courir vers les fenêtres ouvertes à deux battants malgré le froid de décembre, ou se précipiter dans le couloir en beuglant comme si on en voulait à leur vie. Il aime les chaises renversées, les trousses et les copies tombées par terre. Mais ce qu’il préfère, c’est tout de même le spectacle du surveillant (un prof) qui gesticule et s’égosille sans obtenir aucun résultat.

Hamza n’a jamais aimé l’école. On pourrait l’expliquer de toute sorte de façon. Son père était sévère mais souvent absent ; du coup, sa mère, ses frères et ses sœurs exerçaient sur lui une autorité intermittente qui ne l’avait pas préparé aux contraintes de l’école. Il avait du mal à se tenir assis, à se concentrer sur ce qui disait la maîtresse, à ne pas couper la parole aux autres, à ranger le contenu de sa case ou de son cartable. Il ne parvenait pas non plus à comprendre l’utilité foncière de ce qu’on cherchait à lui apprendre. Il avait appris à lire sans grande difficulté, parce qu’il n’était pas plus bête qu’un autre. Mais très vite il s’était lassé de cet exercice : l’écrit ne faisait pas partie de sa vie, et il ne voyait pas de raison de l’y introduire. Il préférait largement un match avec ses copains. Il n’apprit pas ce qu’on lui demandait d’apprendre, ni tables de multiplication, ni poésies, ni leçons d’histoire, et tira finalement assez peu de profit de son passage à l’école primaire. On proposa plusieurs fois qu’il redouble mais il pleurnicha qu’il ne voulait pas quitter ses camarades, alors sa famille demanda et obtint qu’on le fît passer, en prenant naturellement des engagements très nets sur les progrès à accomplir. La mère dit à chaque fois qu’elle en parlerait au père, le père envoya un bel assortiment de taloches. Puis il disparut. Au vieil homme cette méthode paraissait bonne car c’était ainsi que l’avait élevé son propre père. Du reste il ne voyait pas comment procéder autrement.

En sixième, Hamza impressionna d’emblée tous ses professeurs par son inaptitude totale à faire l’élève. Il n’avait jamais ses affaires, n’écoutait pas les leçons qu’il perturbait souvent en interpellant les autres, se déplaçait dans la classe pour des motifs privés (vas-y, rends-moi ma casquette, bâtard). Quand on lui demandait de lire un texte à voix haute, il refusait tout net ; quand on lui demandait de lire à voix basse, il se mettait à dessiner ou à bavarder. Une longue et puissante engueulade lui en imposait encore un peu au début, mais par la suite il se blasa et fit face avec dureté à ces adultes qui lui criaient dessus ; et de quel droit, d’abord ? Il ne faisait rien de mal. Les enseignants demandèrent qu’il redouble sa sixième, dans un geste où entraient à la fois un sentiment de dignité professionnelle, un désir chimérique (et reconnu comme tel) d’aider l’enfant à s’en sortir, et un vague désir de vengeance. La hiérarchie les appuya et Hamza redoubla effectivement. Il se sentit humilié et, d’une totale indifférence, ses sentiments à l’égard de l’école commencèrent à se teinter d’une vive hostilité. Celle-ci ne fit que s’accroître au fil des ans et des classes. Il comprenait de moins en moins ce que racontaient les profs. Il ne comprenait pas non plus ce qu’on lui voulait à la fin : pourquoi ne le laissait-on pas tranquille ? Il voyait assez bien comment s’occuper et disposer de lui-même. Au cours de son année de cinquième, il eut une commission disciplinaire, et fut placé sous fiche de suivi. Les choses se tassèrent. Pendant l’année de quatrième, on le cita devant un conseil de discipline (le cran au-dessus) où il récolta une exclusion définitive avec sursis. Il voyait bien les inconvénients qu’il y aurait à être viré : son père avait plusieurs fois menacé de le renvoyer au bled, et le bled, c’était bien pour les vacances d’été, mais sinon… Et puis ce collège, après tout, c’était chez lui. Il s’était donc tenu à peu près à carreau, attendant tout simplement que les choses se passent.

D’ailleurs il est sûr que personne ne l’a vu écraser la boule puante sous son talon.

 

On dira que ces deux personnages sont des caricatures et ce n’est pas faux. Mais il se trouve que j’ai rencontré de très nombreuses fois ces caricatures, incarnées. Enfin, surtout en ce qui concerne Hamza.

 

Leila.

Hamza.

En toute logique, c’est au second que la République française a décidé de consacrer du temps, des efforts et des sous.

La mère de Leila touche comme toutes les autres des aides telles que la PAJE, les allocations familiales ou l’allocation de rentrée scolaire pour l’aider dans l’accomplissement de ses responsabilités parentales. Par ailleurs la scolarité de Leila est gratuite depuis l’âge de trois ans ; et elle pourra bénéficier, si sa famille remplit un certain nombre de conditions, d’une petite bourse. C’est un effort qu’il ne faut jamais oublier et que je ne manquais pas de rappeler à mes élèves quand ils se plaignaient de l’injustice de l’Etat à leur égard, en y ajoutant de menues broutilles telles que la médecine gratuite ou les HLM. Mais enfin quelle gratification recevra Leila pour le mérite de son parcours ? De bonnes notes, des félicitations trimestrielles ; si elle est scolarisée dans un établissement où une direction fascistoïde a rétabli la tradition de la remise des prix en fin d’année, Leila pourra éventuellement recevoir un beau livre. Avant la classe de première, au lycée donc, aucun dispositif particulier ne lui aura permis d’éprouver ses qualités intellectuelles et scolaires, qui sont au contraire méticuleusement compressées par le système. Ah oui, bien sûr, à terme, elle peut espérer un bon métier et une bonne rémunération. Cet espoir, toutefois, doit être formulé avec beaucoup de prudence. Jusqu’à l’âge de quinze ans en effet, Leila aura été entravée par l’hétérogénéité de son milieu scolaire, c'est-à-dire par le voisinage forcé de Hamza et de ses pareils. Elle est certes parvenue à un niveau honorable grâce à ses efforts solitaires, mais il est très largement inférieur à celui qu’elle aurait pu atteindre et que d’autres, par la fréquentation d’écoles plus tranquilles et plus homogènes, ont atteint. Leila sentira constamment les effets de son retard initial à l’égard de ceux-ci : au lycée d’abord, dans ses études supérieures ensuite, dans les concours qu’elle passera, et finalement sur le marché du travail. Pour parvenir aux places que son mérite lui destine, elle devra fournir une double quantité de travail, compter sur une intelligence exceptionnelle ou consentir à l’humiliation d’un recrutement sur quota diversitaire. Sans doute pensera-t-elle un jour que la société française n’a pas été très équitable à son égard ; et malgré l’abondance de bienfaits dont j’ai parlé un peu plus haut, il sera difficile de lui donner tort.

Hamza, en revanche, n’a -quoi qu’il puisse croire par ailleurs- vraiment pas à se plaindre du service public de l’éducation. Concentrons-nous sur ses seules années de collège. Les enseignants lui consacrent beaucoup plus de temps et d’énergie qu’aux autres élèves, parce qu’il pose constamment problème, à la fois du point de vue pédagogique et du point de vue disciplinaire. Le professeur principal de Hamza, le CPE référent, le principal-adjoint ont également payé de leur personne, sous la forme notamment d’entretiens entre quatre–z-yeux ou avec la famille (et c’est particulièrement regrettable dans le cas des deux derniers car le cœur du métier de CPE est l’animation de la vie scolaire et non la gestion des têtes-à-claques, qui occupe pourtant 90 % de son agenda ; quant au principal-adjoint, il a vraiment d’autres chats à fouetter). Le conseiller d’orientation – psychologue, l’assistante sociale ont certainement examiné eux aussi le dossier du jeune homme. L’infirmière s’étant demandée s’il n’y aurait pas un problème de dyslexie derrière tout cela, on s’est décarcassé pour lui obtenir un rendez-vous (gratuit) chez un orthophoniste. Pour sanctionner ses bêtises, on lui a donné de nombreuses heures de colle gérées par des assistants d’éducation (autrefois appelés pions) ; on l’a ensuite envoyé en inclusion où il a bénéficié de la surveillance et de l’aide individuelles d’un adulte (généralement un contractuel recruté dans ce but précis) ; puis il a goûté du module relais, où des enseignants ont tenté de lui remettre le pied à l’étrier grâce à un programme personnalisé, dans des conditions proches de celles d’un cours particulier ; puis il a été exclu quelques jours de l’établissement et la municipalité l’a pris en charge dans une structure spécialement dédiée aux vilains petits canards dans son genre, structure où on a essayé de le faire travailler sur lui-même. Il est passé plusieurs fois par toutes les étapes de ce parcours balisé comme un jeu de l’oie. Au bout du compte, s’il parvient à l’équivalent de la soixante-deuxième case, c'est-à-dire l’exclusion définitive de l’établissement, c’est à nous qu’il appartiendra de lui trouver un nouveau bahut. Il y a également tout un hors-champ extra-scolaire dont je ne dis pas un mot mais qui a également son coût : aide associative aux familles, suivi assuré par un éducateur dans le cas très probable où Hamza complète ses brillantes performances au collège par quelques exploits accomplis en dehors de celui-ci, etc.

 

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Le moment est peut-être venu de rappeler les deux paragraphes de l’article 7 de la loi du 11 juillet 1975, dite loi Haby, restée fameuse pour avoir institué le collège unique :

« Dans les écoles et les collèges, des aménagements particuliers et des actions de soutien sont prévus au profit des élèves qui éprouvent des difficultés. Lorsque celles-ci sont graves et permanentes, les élèves reçoivent un enseignement adapté.

Par ailleurs, des activités d’approfondissement dans les disciplines de l’enseignement commun des collèges sont offertes aux élèves qui peuvent en tirer bénéfice. »

J’ai très bien vu la traduction matérielle du premier point. Pour le second, en revanche, cinq années d’enseignement en collège ne m’ont pas suffi à découvrir une seule des « activités d’approfondissement » promises aux brillants sujets. Bien sûr, il y a des classes à option ; mais outre que ce n’est pas ce que demande la loi, l’exemple de la cinquième G (voir mon billet précédent) permet de voir ce qu’elles deviennent souvent.

 

J’ai très bien connu une Leila, dont j’ai eu l’honneur d’être le professeur d’histoire-géographie en sixième, le professeur principal l’année suivante, et le parrain l’année d’après, dans le cadre du dispositif Télémaque (une fondation privée dont l’objet est de faciliter le parcours des méritocrates pur jus). Sa cinquième était une classe difficile, sa quatrième, une classe pire ; et le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’a pas préparé le brevet dans de très bonnes conditions. Elle a pourtant maintenu sa moyenne générale à 18/20 jusqu’à la fin et a décroché son brevet avec les honneurs. Surtout, l’appui de Télémaque lui a permis d’obtenir une place en seconde à Louis-le-Grand. Ce résultat est peut-être le plus grand succès que j’aie obtenu en cinq ans de travail au collège (même si au fond, je n’y suis pas pour grand-chose). Quand j’ai appris que son dossier était accepté, je me souviens d’avoir immédiatement pensé : « elle est sauvée ». Mais en même temps j’étais troublé par le fait qu’il ait fallu recourir à la bienveillance du privé pour parvenir à ce résultat ; et je ne pouvais m’empêcher de penser à des élèves presque aussi méritants et qui, parce qu’ils ne bénéficiaient d’aucun appui institutionnel, n’avaient pas obtenu ce qu’ils voulaient. Il y a eu des larmes difficiles à sécher au moment où les décisions d’affectation au lycée ont été connues.

Quant à Hamza, peut-être échouera-t-il in fine dans un de ces ERS dont on entend beaucoup parler en ce moment. Il faut être bien conscient de tout ce qui a précédé l’arrivée des élèves dans ce type de structure : elle ne représente pas une deuxième chance, mais au minimum une quarante-troisième, et à ce stade une personne douée d’un minimum de décence, même adolescente et banlieusarde, n’a plus qu’à fermer sa gueule et à sourire gentiment aux messieurs-dames. J’ai été frappé par l’ambiguïté des réactions politiques et médiatiques aux incidents qui ont touché deux établissements de ce type. Il fallait tendre la main à ces jeunes, on ne pouvait les abandonner ; l’éthique républicaine nous imposait de consentir encore quelques efforts en leur faveur à travers ces ERS où le taux d’encadrement est supérieur à un adulte pour un élève. La réaction de rejet massif des autres élèves, des enseignants et des parents témoignaient d’un égoïsme frileux qui n’était pas à leur honneur. Interrogés par la radio ou la télévision, les jeunes de banlieue ne manquaient d’ailleurs pas de s’engouffrer dans la brèche : le fond du problème est qu’ils avaient été victimes d’insultes racistes, et qu’ils étaient prêts à accepter beaucoup de choses mais pas ça. On sentait certains éditorialistes prêts à dégainer sur le thème de la France moisie ; un des premiers comptes-rendus publié sur Rue89 s’intitulait « Rats (cailles ?) des villes chez rats (cistes ?) des champs ». Rien ne justifie bien sûr d’éventuelles provocations racistes, mais je pose la question : à quoi s’attend-on quand on installe un petit groupe de jeunes certifiés ascolaires et violents à côté d’une communauté paisible, qui n’est en rien responsable des problèmes des premiers, à qui l’on n’a à aucun moment demandé son avis et que l’on somme pour tout argumentaire de se montrer tolérante et solidaire ? Et en plus, « c’est nous qui paye », comme on aurait dit naguère.

Je sais que poser ce genre de question expose à l’accusation de populisme mais pourquoi M. le ministre de l’Education nationale ne montre-t-il pas l’exemple en ouvrant un ERS dans l’un des collèges de la bonne ville de Chaumont (Haute-Marne), dont il est le maire et qui lui servira sans doute de base de repli si la droite perd le pouvoir en 2012 ? –Monsieur Luc Châtel, issu d’une famille d’industriel et fils d’un amiral, a effectué ses études secondaires au lycée Saint-Louis-de-Gonzague (Paris XVIe), tenu par des pères jésuites. C’est ce que nous apprend Wikipedia. La même source ajoute, au sujet de l’établissement en question, qu’il « bénéficie d'une réputation d'établissement huppé, favorisant la reproduction sociale de la haute bourgeoisie parisienne à en croire les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot (Sociologie de la bourgeoise, La Découverte, 2003). » Si les riches ont droit à l’entre-soi, pourquoi les gueux de Craon sont-ils tenus à la solidarité, à la diversité et au mélange social ?

 

Mais que fera-t-on d’eux, si on ferme les ERS ? demande l’âme compassionnelle avec des sanglots dans la voix. Je ne sais pas. Ce que je sais, c'est que je veux des sous pour Leila, et la paix pour les élèves de Craon.

 

 

 

 

PS : les deux images qui illustrent cet article sont l'oeuvre du génialissime Police du monde parodique, dont les blogs sucessifs ont été hacké ou fermé sans explication. A mon très grand regret.

Ceux qui ne connaissent pas peuvent jeter un coup d'oeil sur une partie de sa production, qu'un admirateur prévoyant a mis en lieu sûr. C'est là.

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22 novembre 2010 1 22 /11 /novembre /2010 22:53

11 février 2009.

Élèves de cinquième extrêmement pénibles en ce moment. Mon activité se réduit dans cette classe à une longue et bruyante confrontation avec un noyau dur de six à huit perturbateurs. Aucune espèce de travail n’est plus possible. On trouve là :

 

     *Bradley Legrand, exclu par conseil de discipline de son précédent établissement. Il y était scolarisé avec son frère jumeau et ensemble, ils y foutaient un bordel pas croyable. La fratrie a été séparée. Bradley, pourtant, ne s’est pas amendé : au contraire, il a pris dès le premier jour la résolution de faire tout ce qui était en son pouvoir pour être exclu une nouvelle fois et pouvoir rejoindre son cher frangin. Il sèche, se promène dans les couloirs et donne de violents coups de pied dans les portes des salles de classe où enseignent les profs qu'il déteste le plus (dont votre serviteur). Il chaparde toutes les craies et s'en sert ensuite comme projectiles contre ses camarades, à moins qu'il ne les écrase symboliquement devant ma porte. Il se touche en plein cours, en fixant sa voisine, la jolie Natasha. Par esprit de contradiction plus que pour un autre motif, la direction a décidé qu'elle ne l'exclurait pas ; du coup, Bradley sait que quoi qu'il fasse, il ne risque rien de grave. En deux années d'enseignement, je n'ai réussi à l'intéresser qu'une seule fois, quand j'ai expliqué la légende de Romulus et Rémus.

 

     *Tariq Bensaid, venu d'un internat dont le style de vie "ne lui convenait pas". En une semaine, ce nouveau venu a réussi à se faire haïr de tous ses nouveaux condisciples et de la majorité de ses enseignants : gras, insolent, bavard, paresseux, Tariq porte par ailleurs à un point paroxystique l'un des traits saillants de la mentalité locale, c'est à dire le refus absolu de reconnaître ses torts. Ah ! combien de fois j'ai eu envie de le tarter en l'entendant prononcer les mots "pourquoi c'est toujours moi ?"

 

     *Samir Arroughi, qui, depuis un an et demi que je le connais, n'a jamais eu ni cahier, ni manuel scolaire, et qui vient parfois au collège sans un simple stylo. Pour tromper l’ennui Samir passe tout son temps tourné vers ses voisines de derrière, dans un oubli complet de ma personne.

 

     *Issa Idrissa, venu (comme Bradley) d'un conseil de discipline. Ainsi que son nom le laisse supposer, il peut répéter indéfiniment la même phrase : "Pourquoi vous me punissez ? Pourquoi vous me punissez ? Pourquoi vous me punissez ? Pourquoi vous me punissez ?" etc. La vision de son visage idiot et de sa lippe molle me procure de bonnes montées d’adrénaline. Aujourd’hui, j’ai dû l’exclure parce qu’il dansait dans mon cours -« c’est juste un petit freestyle, msieu »-, qu’il sifflait dès que j’avais le dos tourné et qu’il ne travaillait évidemment pas du tout (je me demande même pourquoi j’écris ces derniers mots).

 

     *Redouane Louifi, arrivé d'Algérie à 8 ans et qui, depuis son arrivée ici, n'a jamais réussi à retrouver une langue : on parle berbère à la maison, il a commencé l'école en arabe, avant de devoir s'adapter au français. Le psychologue du collège nous a expliqué un jour que cet enfant souffrait d'un véritable handicap cognitif. La langue structure l'activité mentale : pas de langue, pas d'apprentissage possible. Redouane erre dans un no man's land linguistique et intellectuel dont il ne sortira sans doute jamais. Le professeur de mathématiques Baptiste Malzieu m'a fait observer que, quand il prend sa leçon (ça lui arrive parfois), il recopie chaque lettre une à une comme si elle était un dessin sans signification particulière. De fait, il ne comprend rien à ce qu'il vient d'écrire. Les parents, de leur côté, ne semble pas avoir pris la mesure du problème : et d’ailleurs qu’est-ce que c’est, un orthophoniste ? Plutôt gentil au départ, Redouane semble tenté de tirer les conséquences de son échec scolaire et personnel en nous envoyant au diable pour rejoindre le clan des petits cons.  

 

     *Frédéric Costa. Bavardages, insolence, aucun travail, etc. J’ai dû lui confisquer son portable, qu’il consultait sous mon nez (il est assis au premier rang). Le dernier jour, Monsieur Malzieu l'a pris à part et a essayé -folle initiative- de s'adresser au sens des responsabilités de son interlocuteur : "Mais enfin, tu te rends compte que tu empêches les autres de travailler ? que tu compromets leur avenir, en plus du tien ? -Bah ouais, je sais" a répondu Frédéric. Puis il a éclaté de rire. Frédéric qui, pour justifier l'une de ses copies blanches, a écrit dans l'en-tête : "Je ne c'est pas, je n'été pa la".

 

     *Amine Nasseri, qui est une sorte de synthèse de tout ce qui précède : bêtise, volonté de nuire, irresponsabilité, refus de travail, ignorance crasse. Avant le cours, il vient donner de grands coups de pied dans la porte de ma salle de classe (suivant en cela l’exemple de Bradley), et le comble est qu’il est trop lent pour s’enfuir avant que je ne l’aie vu ; mais plutôt que de s’excuser platement, il essaie de se disculper par des histoires dont l’absurdité offense mon intelligence et qu’il répète sans se lasser, avec une agressivité croissante : comment est-ce que j’ose l’accuser ? –Un peu plus tard, en cours, je m’aperçois qu’il ne sait placer ni les continents ni les océans sur un planisphère muet ; et qu’il n’a aucune intention de l’apprendre, car il est trop occupé à jouer avec son copain Frédéric. Et je te prends ta trousse puisque tu m’as volé mon feutre, hin hin hin, qu’est-ce que j’en ai à foutre de l’Europe et du Pacifique, franchement. Je le mets à la porte quelques minutes en espérant, contre toute vraisemblance, qu’il se calme ; mais une fois dehors, il profite de sa liberté pour aller mettre un peu d’ambiance chez mes collègues, ouvrant la porte de leurs salles de classe pour interpeller les élèves de façon amicale ou provocante. Je voudrais bien m’en débarrasser définitivement en l’excluant ; mais j’ai déjà atteint mon quota en virant Tariq, Samir et Idrissa. Alors… alors je le garde, pour l’empêcher au moins d’enquiquiner les autres enseignants. Mais une fois revenu dans ma classe, Amine se comporte encore plus mal : en plus d’être bruyant et dissipé, il conteste à présent toutes les remarques que je lui fais : « pourquoi toujours moi ? de toute façon, je m’en fous. » Il m’explique ensuite, à haute voix et devant le reste de la classe, qu’il va déménager au mois de mars (ou bien que ses parents vont l’inscrire dans un établissement privé, ce n’est pas très clair), et que ce sera très bien, car il en a assez de ces profs racistes et cruels qui le persécutent. –Je lui réponds que je ne connais aucune école dans le monde où on apprécie les élèves paresseux et insolents, et que ses problèmes risquent fort de déménager avec lui. Mais il ne semble pas comprendre un traître mot de ce que je lui dis.

 

J’ai décrit chacun de ces individus isolément. Qu’on essaie d’imaginer leurs interactions diverses dans une salle de 60 mètres carrés.

C’est dans cette classe paisible et studieuse qu’a été inscrit d’office un nouvel élève, exclu par conseil de discipline de son précédent établissement (comme Bradley et Issa ; ils vont pouvoir former un club). Il s’appelle Cyril et une collègue, méfiante malgré les dehors très doux du nouveau venu, l’a immédiatement rebaptisé Cyril Killer.

Je ne sais pas ce qui vaut à cette malheureuse classe d’avoir été choisie pour accueillir un emmerdeur de plus. Interrogé sur ce point, le principal-adjoint désigne d’un geste large le tableau rempli de fiches colorées qui occupe un mur de son bureau : « Et où voulez-vous que je le mette, Monsieur Devine ? C’est plein partout. » De fait, on peut constater à l’œil nu, sur ce synoptique, que le risque d’avoir des classes en sous-effectif a été conjuré : elles sont toutes à 24 élèves, ce qui est le maximum conventionnel dans un collège de ZEP. Encore faut-il préciser que la plupart des classes accueillent régulièrement des élèves de l’UPI, c'est-à-dire des jeunes affectés de différents handicaps cognitifs et intégrés pour une partie de leur emploi du temps dans des classes « normales ». C’est le cas de la cinquième G, où deux déficientes intellectuelles peuvent régulièrement profiter de la compagnie et de l’exemple d’une belle brochette de déficients éducatifs.

Le défouloir de Bradley, Amine, Issa, etc, était à l’origine une classe à projet. On devait y faire de l’histoire de l’art, donner aux élèves une culture classique par l’étude approfondie des civilisations et des oeuvres qu’elles ont produites, y exercer leur regard. Beaucoup de parents avaient inscrit leurs enfants dans cette classe afin que ceux-ci reçoivent un enseignement de qualité. Ça leur apprendra à faire confiance à l’école de la République.

 

Je me demande ce que deviendront ces adolescents. Frédéric s'orientera sans doute vers les métiers du bâtiment ou la mécanique auto, comme son grand frère ; Samir, qui n'est pas bête au fond et qui n'est pas méchant, réussira sans doute à trouver sa place quelque part. Mais pour les autres, franchement, les options me paraissent la marginalité, l'assistanat ou la délinquance. Et le jour viendra sans doute où ils diront amèrement : "l'État n'a rien fait pour nous", en oubliant les années de scolarité gratuite avec lesquelles ils se sont torchés.

Nous, professeurs, sommes unanimes : il est devenu impossible d’enseigner quoi que ce soit dans cette classe ; on n’y fait plus rien d'autre que du gardiennage. Les bons élèves, ceux qui veulent travailler -et il y en a !-, ceux-là perdent leur temps : ils n'entendent pas nos explications, ne comprennent plus des leçons dont l'exposé a été interrompu cinquante fois par des cris d'animaux, des sifflements, des débuts de bagarre, des échanges d'insultes, etc. Kateb : "j'ai pas compris, msieu." On revient sur un point difficile du cours, mais il faut aussitôt s'interrompre : Tariq a reçu une boulette sur la nuque et il s'est levé pour trouver le coupable en braillant des obscénités. Désolé, Kateb. Tu ne comprendras jamais. Plusieurs élèves intelligents et autrefois raisonnables se laissent aussi gagner par cette mentalité déplorable : si ce sont les voyous les plus forts, il faut se faire voyou ! Hier, j'ai demandé à Sonia, Yasmine, Enzo et Lionore de venir me voir à la fin du cours, et je leur ai dit en substance : "j'ai de l'estime pour vous, alors je ne vais pas vous engueuler, mais vous dire simplement les choses comme je les pense. Vous vous laissez aller. C'est très dommage. Ne gâchez pas votre talent. Et je n'ai pas peur d'ajouter que j'ai besoin de vous pour faire mon cours. Je compte sur vous." Les trois filles paraissaient réceptives à ce discours, mais Enzo ricanait : je crois qu'il a trop d'hormones dans le sang pour faire autre chose.

 

Par ailleurs, dans ces classes surpeuplées, on manque de tout. M. Malzieu m'a raconté que, dans une de ses classes, le nombre d'élèves est ponctuellement monté jusqu'à 28 ; dans sa petite salle, il n'y avait pas assez de tables ni de chaises. Des élèves ont été envoyés en éclaireurs dans les salles voisines et ont ramassé deux ou trois meubles de bric et de broc ; à la fin, tout le monde était assis, même si certains devaient travailler à deux sur une table individuelle. Un bon élève a remarqué : "Ouah, msieu, même au bled c'est pas comme ça !" C'est peut-être exagéré, mais c'est ainsi qu'ils perçoivent leur bahut : un petit morceau de tiers-monde. Et franchement, on ne peut pas leur donner entièrement tort. Un grand nombre de manuels partent en lambeaux, au sens propre du terme ; ils sont vieux, sont passés entre beaucoup de mains dont celles de petits vandales : dans l'exemplaire que j'ai gardé pour moi, la marge a été découpée au cutter, et on ne peut plus lire la numérotation des pages. Mais, même si tous les élèves étaient soigneux, l'usure aurait fait son oeuvre. Ceux qui ont hérité d'un livre en bon état le gardent jalousement ; s'ils avaient l'imprudence de le déposer dans l'armoire du fond de la classe, comme ils en ont la permission, il ne fait aucun doute qu'on le leur "emprunterait" à titre définitif. -Des salles de classe ne sont plus nettoyées et font peine à voir, car les agents ATOS sont peu nombreux et, si l'un d'eux tombe malade, il n'est pas remplacé. -Les toilettes de l'établissement sont si sales, si vétustes que certains élèves se retiennent toute la journée : à cinq heures de l'après-midi, on les voit se tortiller sur leur chaise, ils n'en peuvent plus mais ils préfèreraient exploser plutôt que d'aller dans ce cloaque. Elles devraient être refaites l'an prochain. Il n'y a qu'à tenir jusque là.

Etc, etc, etc. Le phénomène n'est pas propre au collège Félix-Djerzinski : les conversations que j'ai eues lors de mon stage de la semaine dernière m'ont convaincu qu'un établissement sur deux vit dans une situation de pénurie. On m'a parlé d'un bahut où les erreurs de l'intendant avaient entraîné la coupure du téléphone et de la connexion Internet pendant plusieurs semaines ; d'un autre où la principale-adjointe nouvellement arrivée a voulu supprimer les frais inutiles en commençant par les séjours linguistiques et les sorties pédagogiques, parce que "c'est du tourisme". Nous avons ri en constatant que les photocopies posaient le même problème partout : on ne nous en accorde qu'un quota limité, et quand il est atteint, il faut se débrouiller autrement -bien souvent en ponctionnant en secret le compte d'un collègue qui a imprudemment révélé son code. Pour pouvoir travailler, nous en venons à nous voler les uns les autres. 

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