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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 17:07

Rentrée de janvier 2010

Les élèves de la classe de troisième en alternance sont eux aussi en grande forme en ce début janvier. Avant de me dire bonjour, bonne année ou la chair est triste hélas, ils constatent : « ça pue dans votre salle ! » Puis ils s’avachissent sur leurs chaises et entament avec l’enseignant des négociations serrées pasqu’y vont tout de même pas enlever leurs blousons par un froid pareil. Ali se fend d’un petit beat et Mamadou répète, toutes les vingt secondes environ, en détachant bien les syllabes : « Jmen - nuie - grave ». Puis, sous mon nez, ils entament une conversation : « C’est vrai qu’ya une nouvelle en SEGPA ? -Ouais. -Elle est de quelle origine ? - Reubeu, reubeu. » Quelques objets volent à travers la classe et deux d’entre eux (des stabilos vert et rose) manquent de m’atteindre. Cependant je rédige le rapport suivant :

Yahiaoui Naoual et Nezzal Ayoub. Insultes et jets de projectiles mutuels dans la classe. Se poursuivent l’un l’autre autour de la salle. Naoual se montre d’une vulgarité particulière (« Vas-y, ferme ta gueule » x 50) et refuse d’accomplir le moindre travail. Mise à la porte, elle disparaît jusqu’à la sonnerie. 

Naoual attire les taquineries de tous les garçons du groupe : elle est bête, pas trop laide, elle aime rire ; elle fonctionne simplement, en stimulus-réponse. Pour l’allumer aujourd’hui, ils répètent qu’elle vient d’une famille d’alcooliques. Puis, comme ça n’est pas tout à fait suffisant, ils lui jettent des choses et lui chapardent ses affaires. Une brève conversation en tête à tête, à la fin du cours, achève de me convaincre que c’est une pauvre fille. Du reste, je la retrouve deux heures plus tard traînant dans les couloirs et jacassant avec ses persécuteurs du matin. C’est comme ça chez eux. Les insultes et les coups, s’ils ne dépassent pas un certain niveau de gravité, marquent l’intérêt et l’affection plutôt que l’hostilité.

 

A la cantine, je cherche à m’isoler, mais M. Rosan me rejoint immédiatement (avec un sourire désarmant), suivi de M. Pasteur (sans). Le premier nous explique qu’il passera ses vacances d’été aux Etats-Unis. Le second s’emporte aussitôt : « Tu as vu qu’ils vont fouiller spécifiquement les passagers d’une dizaine de nationalités et pas les autres ? C’est totalement discriminatoire ! » Je n’ose pas dire que les Américains me paraissent bien fondés à éprouver plus de méfiance envers les Yéménites qu’envers les Finlandais ; étrangement, la vocation à l’attentat-suicide est plus répandue chez certains peuples. Je devrais affirmer mon point de vue et ne pas craindre les conflits à ce point. Un peu plus tard, Monsieur numéro 1 précise qu’il visitera San Francisco, et Monsieur numéro 2 part au quart de tour : « Ce qu’il y a de sympa, c’est que c’est la ville des libertés, alors que New York et Los Angeles, flics, républicains, bla, bla, bla. » 

M. Rosan me confirme que les élèves de 3° E sont très remontés contre ces gros bâtards de Charlemagne et de Jules Ferry, à cause de qui leur prodigieuse jeunesse se perd entre les quatre murs de l’école. « Ils m’ont même dit qu’ils regrettaient que ces gens soient morts, parce qu’ils aimeraient les taper. Et ils n’arrêtaient pas de les insulter. Charlemagne, fils de pute, etc. » J’éclate de rire, mais c’est un peu nerveux.

 

5 janvier.

« J’ai faim », dit Mamadou. A cela se résume son activité cérébrale. Il se balance sur sa chaise, parvenant presque à l’horizontale ; puis il croise les bras sur la table et y pose sa tête ; puis, n’ayant pas trouvé le sommeil, il se met à insulter les autres élèves (« pour rire »). Je le prie de sortir. Il n’y consent pas sans marchandage. Je l’encourage : « tu pourras t’allonger dans le couloir, si tu veux, personne ne te verra. » Une fois sorti, il rouvre la porte toutes les deux minutes pour demander à rentrer : sa chaise lui manque. Je finis par fermer à clé pour qu’il nous fiche la paix. Il ne s’avoue pas vaincu : il tambourine contre la porte, tente de forcer la poignée, puis il sort du bâtiment et, de l’escalier d’incendie, frappe à la fenêtre. Je l’ignore et tente de continuer mon cours. Mais ce n’est pas facile. Ali m’interpelle : « Madame ! » Puis, plutôt que de s’excuser, il justifie : « C’est parce que vous avez des manières de dame. Comment vous marchez. » Plus tard, il me fera part de l’impression que lui a laissé mon cours sur la deuxième guerre mondiale : « Hitler, il était trop fort. » -A la fin de l’heure, je leur passe un petit extrait du film De Nuremberg à Nuremberg. Ali me demande posément : « Monsieur, on peut pas regarder plutôt un film, euh… pornographique ? » (il a fait un effort pour employer un mot convenable, c’est déjà ça). Les images de la mobilisation, juste avant l’invasion de la Pologne, font ricaner mon sympathique élève. Voyant une femme qui donne un dernier baiser à son mari puis s‘effondre en larmes, il lance : « Naoual et Ayoub ! » -A la fin de l’heure, je rouvre la porte. Mamadou se précipite sur ses affaires et s’aperçoit qu’on lui en a prise certaines, tandis que son sac est rempli de saletés. Il barre la sortie de la salle aux autres garçons, veut les fouiller. On ne s’ennuie jamais en 3° E.

Ils ne veulent pas ôter leurs blousons parce qu’ils ne portent rien d’autre en dessous que des t-shirts. Ce matin, il faisait - 6°.

 

7 janvier.

J’ai les 3° E en première heure. Généralement, ils ne viennent pas ou ils dorment. De fait, je ne retrouve que les gentilles Sheryl et Jennifer dans la cour gelée. Mais quand nous arrivons devant la porte de la salle, je les entends gémir : « Putain, y sont tous là ! » Eh oui : Ali, Ayoub, Mamadou, Naoual, Gaétan et même, en guest star, Slimane. Je ne sais pas à quoi tient cette soudaine vague de présentéisme : le froid, peut être ? Dans la classe, les élèves n’enlèvent pas leurs manteaux. Posent leurs sacs sur leurs tables, en face d’eux. Ne sortent aucune affaire scolaire. Ne répondent pas aux questions que je leur pose. Ali parle à voix haute en même temps que moi et continue ses vannes idiotes à chaque image du film que je leur montre. J’essaie de dialoguer avec lui, mais je ne comprends pas ce qu’il dit : son élocution pénible, son vocabulaire et mon énervement empêchent toute discussion -dont il n’est du reste nullement demandeur. Je lui ordonne d’aller se calmer dans le couloir, et, une fois n’est pas coutume, je saisis sa réponse : « si c’est ça, je me casse. » Je lui réponds : « Chiche. » Il ramasse ses affaires, hésite un instant devant la porte (peut-être évalue-t-il les ennuis que cet épisode pourrait lui rapporter), puis s’en va. Ayoub, à qui je demande de prendre son cours, me répond avec agressivité qu’il n’a pas son cahier, et pas de feuille non plus : son « cartable », si on peut appeler ainsi un vague sac à dos, ne contient qu’un pantalon de jogging pour le cours de sport. Excédé, je me laisse aller à la vulgarité : « Finalement, t’as ramené que ta gueule pour dire des conneries ? -Comment vous me parlez ! » répond ma victime, tout surpris par cet écart. Je lui explique en substance qu’il ne fait rien pour mériter mon respect, mais lui pense évidemment y avoir un droit imprescriptible. Naoual, de son côté, tente avec bonne volonté de suivre le cours mais n’y parvient pas. Chaque fois qu’un personnage moustachu passe sur l’écran, elle me demande si c’est Hitler. Elle ne comprend pas que ce sont les Allemands qui bombardent Londres, et d’ailleurs elle n’a pas compris non plus qu’il s’agissait de Londres, alors que la voix off l’a dit une demie-douzaine de fois et que j’ai arrêté le film pour dissiper tout doute à ce sujet. Le plissement de ses yeux traduit un effort de concentration presque douloureux et malheureusement vain.

Gaétan est inhabituellement sage. Les images de lance-flammes, de villes anéanties, de stukas en piqué lui plaisent.

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15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 17:58

 

Fin 2009 – début 2010

La hiérarchie veut désormais que nous fassions écrire les apprenants de sixième, et que nous exercions en particulier leur capacité à raconter des faits historiques. Discipliné, j’obtempère ; humble et flemmard, je suis les suggestions du manuel en usage dans mon collège. A la fin du cours sur la civilisation grecque antique, je donne aux élèves la consigne suivante : « imaginez que vous avez assisté aux jeux d'Olympie. De retour chez vous, vous décrivez à votre famille (...) la fantastique victoire du lutteur Milon de Crotone. » Documents d'appui : un bas-relief et une notice biographique. C’est dans le manuel Belin, page 41.

La meilleure proposition est de Faouzi Belattar : « Aller Milon aller Milon Ouaaa souplesse vasi vasi Milon boum au Milon est tomber 1, 2 il s'est relever enfourchement 1, 2, 3 vainqueur Milon de Crotonne. » Je lui ai donné 1 point sur 3, avec le commentaire suivant : « Ça a le mérite d'être vivant. »  

Mme Loiseau, professeur principal de Faouzi, a rencontré la mère, à qui elle a fait des compliments : son fils est calme et studieux, ses résultats sont encourageants. Mme Belattar a écouté placidement, puis elle a informé ma collègue que Faouzi lui faisait deux fois par jour un rapport extrêmement détaillé sur tout ce qu’il avait pu voir et entendre au collège ; qu’elle prenait des notes et qu’ainsi, six semaines après la rentrée scolaire, elle savait déjà un certain nombre de choses. Ainsi Mme Heffelly, le professeur de français, donne parfois des consignes contradictoires ; c’est inacceptable de la part d’une enseignante qui devrait tout de même mieux connaître son métier. De toute façon, ce collège, ce n’est pas qu’elle se faisait des illusions, mais tout de même, etc, etc.

 

Les Vikings ont menacé Paris après avoir remonté la Seine. Sireen Tacita, 5° A : « Mais monsieur, ça existait déjà, la Seine, à l’époque ? –Mais euh… oui, pourquoi ? –Ils l’ont pas déplacée ? –Qui l’aurait déplacée ? –Je sais pas, moi. –Et pourquoi on l’aurait déplacée ? –Je sais pas. Elle a toujours été au même endroit ? –En tous cas, depuis des milliers et des milliers d’années. »

 

10 heures. Ma classe de 5e se met en rang. Un peu plus loin dans le couloir, je vois le début d’une bagarre. Deux grands garçons commencent à échanger des coups de poing et de pied ; ça cogne dur, même si la plupart des frappes manquent leur cible. Une quinzaine de camarades les entourent immédiatement, certains pour participer aux festivités, mais la plupart, je dois le dire, pour séparer les combattants. La masse de corps gesticulant et hurlant, avec son noyau de violence débridée, est impressionnante. Mme Lormont, un mètre soixante-dix, soixante kilos, tente valeureusement d’intervenir. Je vais lui prêter main forte. Je réussis à me faufiler dans la mêlée. Je m’adresse au plus énervé des deux garçons ; il est hors de lui et paraît encore désireux d’en découdre. Un copain le ceinture. Son ennemi, entouré par trois autres élèves qui essaient de le raisonner, finit par s’éloigner. De mon côté, je joue au sédatif, avec une voix calme et posée, je lui raconte l’histoire du petit lapin qui ne voulait pas passer en conseil de discipline. Je vois une brume de testostérone fumer de sa peau. Mais il reprend le contrôle de lui-même, me gratifie d’un ou deux mots, se met à la recherche de ses affaires qui ont disparu dans la mêlée.

Les deux belligérants font partie de la même classe. Quelques secondes après qu’on les a séparés, ils rentrent ensemble en cours de mathématiques. J’adresse un petit signe d’encouragement à l’enseignante, Mme Habibi. Appelle-moi au premier sang !

Un peu plus tard, Elisabeth Lormont m’apprend qu’elle a reparlé avec les protagonistes de cette algarade. « Pourquoi vous vous êtes battus ? –J’avais une nouvelle coupe, Mohamed y voulait la baptiser, moi je voulais pas. –C’est tout ? –Ouais, c’est tout. »

 

*   *   *   *   * 


Rentrée pétillante. Farah, qui paraissait soucieuse pendant le cours de huit heures, ne peut s’empêcher de me dire ce qu’elle a sur le cœur peu avant la sonnerie : « Monsieur, Michaël Jackson il est pas mort ! -Vas-y, vas-y copie ta leçon, parle même pas », la reprend Rokia qui n’a apparemment aucun goût pour la théorie du complot. Farah insiste pourtant : Emdjeille a simplement voulu échapper à ses créanciers ; elle l’a vu à la télévision ; « y’a que ses proches qui savent » conclut Daouda, de façon légèrement paradoxale. Quelqu’un répète deux ou trois fois : « Bientôt y’aura un Mohamed Jackson ! », sans que je comprenne très bien le sens de cette prédiction.

 

4° I. Samir casse sa chaise en sautillant dessus, sort en chercher une autre, et revient en blaguant : « Chuis allé la prendre chez Mme la Noire, là ». Cette description politiquement incorrecte de sa professeur de français fait rire la plupart de ses camarades. Moi-même, je ne relève pas. Il passe en commission disciplinaire bientôt et je me réserve quelques cartouches à éléphants. -J’ai mis zéro à sa dernière copie, intégralement pompée sur un autre élève de la classe. Malgré l’évidence de la triche, il proteste avec véhémence et une certaine grossièreté : « C’est un ouf c’prof-là ! C’est quoi son problème ? » Il voudrait que je le rémunère pour tout ce qu’il a écrit ; tricher, après tout, c’est du travail.

Mohamed quant à lui attend un moment de silence relatif pour lâcher un classique « Msieur, j’ai un gros mollard dans la gorge ». Je lui rappelle que lui aussi est convoqué en commission le lendemain, mais il s’emporte : il n’a pas reçu de courrier, il ne viendra pas, et sa famille non plus. Je lui explique le sens du mot « contumace », mais il grommelle sans m’écouter.

Assis au premier rang, Yassine ponctue la plupart de mes phrases de l’expression « comme en vrai. » Je n’y vois pas malice. Il vient simplement de se rendre compte qu’en histoire, on parle de choses réelles, de choses qui se sont vraiment passées à un moment donné. Cette prise de conscience donne à son visage une expression réjouie et presque soulagée. Il semble comprendre tout à coup ma raison d’exister. C’est sympathique.

 

Devoir à la maison sur la civilisation hellénistique. Il faut trouver le mot qui signifie : « Ville comprenant des hommes d’un grand nombre de pays différents. » Zanouba répond : « Paris ».

 

*   *   *   *   *

 

Devoir en classe sur le thème de l'éducation.

Pourquoi est-il important que l'école soit obligatoire ? Dragan : "Pour apprendre à lire et à ecrire car sa pourait servir : ex envoyer des courriers."

L'école est un service public. Qu'est-ce que cela veut dire ? Imane : "Sa veut dire que tout les enfant on le droit de partire."

Explique ce que sont l'enseignement primaire, l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur. Tu peux faire un schéma. Dans son travail, d'ailleurs très soigné, Mira a remplacé le « secondaire » par l'« inférieur ».

Qu'est-ce qu'une ZEP ? Donne une réponse complète. Mira : « Le mot 'ZEP' sinifie : zones d'éducation prioritaire. Notre école fait partie d'une ZEP car nous acueillons des endicapés. »

Texte sur la laïcité ; un professeur d'histoire-géo force la résistance de ses élèves musulmans qui ne veulent pas visiter Notre-Dame. Pourquoi le professeur voulait-il faire entrer ses élèves dans la cathédrale ? Imane : « car il etait cretien. »

A partir de cet exemple, explique le mot 'laïcité'. Imane : « laïcite c'est comme religieu. »

 

*   *   *   *   *


Dans la galette des rois, la fève représentait cette année un personnage de James Cameron’s Avatar.

 

Les trois commissions disciplinaires prévues en fin de journée (Samir, Mohamed et Fatima de 4° I) sont annulées : les parents ne se sont pas déplacés. D’après les élèves concernés, les courriers de convocation ne leur sont jamais parvenus. Le principal du collège : « pour ce genre de choses, on envoie des recommandés. Or, les destinataires vont rarement les chercher à la poste. Les recommandés, 9 fois sur 10, ce sont des mauvaises nouvelles : injonction de paiement, huissier, tribunal, etc. Donc, ils font les morts. Évidemment, ça ne facilite pas nos relations avec eux. Au secrétariat, on a une pile épaisse comme ça de recommandés avec accusé de réception qui nous sont revenus trois ou quatre semaines après l’expédition, faute d’avoir été réclamés. » J’ai fini mes cours à 14 h 30 ; je suis resté au collège jusqu’à 17 h 15, pour rien. 

 

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9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 13:52

 

 

Oui c'est mesquin.

 

Page Myspace de l'interprète.

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Published by Ali Devine
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6 octobre 2011 4 06 /10 /octobre /2011 22:28

Blocage, édition 2011, suite (et fin j'espère). Lire d'abord l'épisode précédent pour une meilleure compréhension.


Mercredi. Les enseignants ont prévu d’exercer leur droit de retrait jusqu’à midi, afin d’avoir le temps de se réunir et de prendre une décision commune sur la conduite à tenir. L’AG n’est prévue qu’à dix heures, mais j’arrive peu après huit. Même sans élève ni collègue, je veux être présent au lycée pour montrer que je n’ai pas l’intention d’abandonner ce territoire. C’est d’une puérilité totale, je le reconnais. De toute façon j’espère aussi trouver un peu de calme pour corriger des copies.

L’entrée habituelle est fermée. Aucune explication dans le panneau d’informations. Un grand type, un père sans doute, essaie de distinguer quelque chose à travers la grille de l’enceinte.

« Je peux vous renseigner monsieur ?

-Oui, en fait j’ai déposé ma fille il y a dix minutes, et maintenant je m’aperçois qu’elle n’a pas pu entrer… et elle n’est plus là… je me demande ce qu’elle fait… je l’ai vue partir, avec ses copines… peut-être qu’elle va entrer par une autre porte.

-Ah non, ce n’est pas possible. Il n’y a pas cours ce matin, la direction a dû vous envoyer un SMS pour vous prévenir. Vous n’avez rien reçu ?

-Ah non, rien du tout. La mère et moi on est divorcés, les informations arrivent toujours à la mauvaise personne. Pfff, qu’est-ce que je vais faire… Avec tout ce qui s’est passé ces derniers jours, j’ai pas vraiment envie de la laisser dans la nature…

-Vous savez, c’est triste à dire mais en ce moment elle est plus en sécurité en dehors du lycée que dedans. Vous ne pouvez pas essayer de la joindre par téléphone ? Ça marche généralement bien avec les ados.

-Ah pas avec la mienne. Quand elle voit que c’est moi qui appelle, elle met sur messagerie. »

 

On peut entrer par une autre voie, ultra-sécurisée. Je tente d’avancer vers mon lycée. Je suis arrêté par un vigile : « Eh, monsieur, vous ne pourrez pas entrer, c’est complètement bouclé ! » Je rebrousse chemin et je déambule au hasard. Il fait gris et un peu humide ; l’été indien est reparti aux Indes.  Je croise par hasard le proviseur et ses adjointes, qui pressent le pas vers une réunion où ils doivent rencontrer des huiles de la région Ile-de-France, de la mairie, de la sous-préfecture, du rectorat et du commissariat. Le ministre de l’intérieur, le président de la République, le GIGN et les forces spéciales de l’armée de terre se sont excusés. Ce sera pour la prochaine fois.

Je finis par me diriger vers les locaux de la grande école qui nous loge sur son campus. Le hall, qui serait suffisamment vaste pour qu’on y assemble un Airbus, est vide à l’exception de deux passionnés qui paraissent bûcher sur un problème de géométrie compliqué et d’un étudiant assoupi. Je me tasse dans un coin. J’ai du mal à ne pas imiter le dormeur. Je tente d’échapper à la torpeur en préparant les cours que, peut-être, j’aurai cette après-midi ; mais c’est si peu probable que j’ai du mal à prendre la chose au sérieux.

 

Deux heures passent dans l’ennui ; ça m’apprendra la vanité des beaux gestes. A dix heures, je me rends enfin à la réunion. La salle est déjà pleine comme un œuf. Les enseignants des deux lycées bloqués sont réunis, avec les CPE, les laborantins, enfin tout le monde est là. Le proviseur revenu de son brainstorming avec les huiles ouvre les débats par un bref compte-rendu. Un nouvel élève a été identifié comme incendiaire –on a retrouvé dans son sac un jerrican contenant encore un peu de white spirit. Convoqué avec ses parents dans le bureau du chef d’établissement, il a avoué et a prétendu ne pas connaître les autres émeutiers : c’était des éléments extérieurs qu’il n’avait jamais rencontrés auparavant mais avec qui il s’est d’emblée très bien entendu. Interrogé aussi sur les motifs de son acte, il a répondu :

 

qu’il voulait se défouler.

 

Des mesures ont été prises pour sécuriser l’ensemble des bâtiments : présence de vigiles, de maîtres-chiens, d’une équipe mobile de sécurité dépêchée par le rectorat, voitures de la bac en ronde autour de nos grilles et photographiant tout groupe de plus de trois personnes. On me dit que nous bénéficions du plan vigipirate rouge renforcé. Or le niveau rouge consiste déjà à « prendre les mesures nécessaires pour prévenir le risque avéré d’un ou plusieurs attentats graves, (…) et [à] mettre en place les moyens de secours et de riposte appropriés, en acceptant les contraintes imposées à l’activité sociale et économique. » Le renforcement permet en outre le filtrage systématique des entrées et la fouille des entrants, ainsi que l’interdiction de stationnement à proximité des locaux. Quelle gloire pour nos voyous ! Ils ont beau n’être qu’une trentaine d’ados déstructurés en mal de défoulement, les voilà traités à l’égal d’al-Qaida. –Le proviseur nous explique aussi que, dès que le retour au calme le permettra, on travaillera pour empêcher les intrusions et mieux protéger les biens : une clôture sera édifiée autour de l’un des deux lycées, le préau de l’autre sera transformé en hall fermé, on posera des vitres blindées là où il n’y en a pas encore, les deux principales entrées deviendront des sas permettant d’empêcher toute tentative d’infiltration ; enfin une carte de lycéen nominative sera établie, dont seuls les porteurs pourront accéder à nos locaux. J’avais entendu parler de la mobilité des fonctionnaires mais je ne pensais pas être reversé aussi vite dans l’administration pénitentiaire. Cette liste de mesures est d’autant plus impressionnante que le proviseur reconnaît volontiers qu’elles n’empêcheront pas un groupe d’individus déterminés de venir casser. Tout juste peut-on leur compliquer la tâche.

 

Pendant que le proviseur répond aux questions de la salle, je fais connaissance avec un de mes voisins, enseignant dans l’autre établissement.

« Alors comme ça vos élèves n’ont même pas de carnet de liaison ?

-Les seconde en ont un. Mais pas les autres, c’est vrai.

-Mais comment ça se fait ? C’est la première fois que j’entends parler d’un bahut où rien ne permet d’identifier les élèves. Et puis comment vous faites quand vous devez les punir ?

-Ecoute, jusqu’à la fin des années 90, il n’y avait rigoureusement aucun problème avec les élèves, alors on ne voyait pas à quoi ça aurait pu nous servir. Au pire, on avait parfois deux mecs qui se bagarraient, on leur foutait une baffe, deux heures de colle et ils en revenaient réconciliés. Et encore, c’était très rare. Et puis quand les choses ont commencé à se gâter, il a été question de donner un carnet aux élèves, mais beaucoup d’enseignants étaient contre. Et c’était aussi le cas de la direction qui voulait éviter de se compliquer la tâche et continuer de fonctionner à l’ancienne. Ils disaient qu’il fallait responsabiliser les élèves et que ce n’était pas en les fliquant qu’on allait y réussir. Quand il a commencé à y avoir de gros, gros soucis, c’est devenu une revendication que nos représentants ont formulée rituellement, à chaque CA.

-Et vous n’avez obtenu satisfaction que partiellement.

-Et c’est tout récent, ça date de deux trois ans, grand maximum… »

En une grosse dizaine d’années, on est passé d’un contexte tellement tranquille qu’on pouvait faire de l’angélisme à peu de frais, aux scènes de guérilla urbaine. Le plus frappant est qu’à bien des égards, l’établissement où je travaille reste agréable : il y a d’excellents élèves, de bonnes classes, une majorité de jeunes polis et studieux. Mais je me demande bien à quoi ressemblera 2020 chez nous.

 

Au bout d’une heure, le proviseur finit par repartir pour nous laisser débattre entre nous. Commence alors un échange confus, à forte dimension cathartique. Un adulte compréhensif essaie de nous expliquer que la jeunesse a le droit de se sentir agressée par les projets de refonte du calendrier scolaire, et qu’elle réagit avec les moyens qui sont les siens ; il est hué par la salle et doit se taire et se rasseoir devant une hostilité qui menace de tourner à l’agression physique.  Chez nous, l’année se termine de facto vers le 10 juin… Quelqu’un se plaint amèrement de ce que la relation fusionnelle de nos élèves avec les écrans de leurs smartphones les empêche pratiquement, désormais, d’avoir de vrais échanges avec nous ; voici 2.000 corps fonctionnant avec, en réseau, un seul cerveau parcouru en vase clos d’informations futiles, de musiques et de rumeurs. L’un de nous prévient que la journée du lendemain est annoncée par les émeutiers comme « l’apocalypse » : les agents de la BAC ayant manqué de respect à certains d’entre eux, il y aura vengeance en grand.

Une voix : « Regardez dans la rue, y’a des capuches ! » On se précipite pour voir. Mais en fait, ce sont deux grands blacks qui discutent paisiblement sur le trottoir.

Il faut prendre une décision. Deux options existent. La première consiste à prolonger d’une demie-journée au moins l’exercice du droit de retrait et à organiser une expédition en direction du rectorat pour exiger qu’il nous accorde séance tenante les moyens qui nous manquent, entre autres quelques postes supplémentaires d’assistants d’éducation. Les syndiqués du SNES, qui dirigent la réunion, essaient d’orienter le vote en ce sens. Nous venons d’être martyrisés et notre rapport de force avec la tutelle académique ne sera jamais meilleur. Une enseignante s’écrie : « Eh bien oui, nous avons peur ! On est des pétochards, assumons-le ! » Mais quelques réticences s’expriment à mi-voix. Le recteur risque de contester la légitimité du retrait, car l’établissement est désormais surveillé comme un QHS ; nous deviendrions de ce fait des grévistes non-rémunérés. Par ailleurs, cesser le travail, c’est donner satisfaction aux voyous : ils auront obtenu exactement ce qu’ils attendaient, et il n’est pas très honorable de se plier aux injonctions d’une petite bande de fachos à casquettes. Si des troubles surviennent, c’est à notre chef d’établissement de les constater, et non à nous de les anticiper. Aussi la deuxième option mise au vote consiste-t-elle à reprendre le travail dès la fin de l’AG et à voir ce qui se passe –au moindre incident, on débraiera.

Le désordre et les prises de parole intempestives obligent à reporter plusieurs fois le moment du vote. Quand celui-ci a lieu, la reprise du travail remporte à ma grande surprise une nette majorité.

 

Les partisans de la grève sont très déçus. Ils trouvent que nous avons manqué de courage, que nous nous sommes laissés manipuler par le proviseur. Les gens des deux lycées s’accusent mutuellement d’avoir plombé le mouvement. Bref ça se termine dans une certaine aigreur. Du coup personne ne pense plus aux casseurs. Moi je suis content, car je voulais depuis le début qu'on soit ferme face à eux, que l'on fasse front. Bien sûr on risquait de prendre des coups, mais ça valait d'après moi beaucoup mieux que la honte de leur avoir cédé.

 

 


J’assure mes deux heures de cours de l’après-midi dans le plus grand calme. Et hier après-midi, une élève m’envoie un message pour me prévenir que :


« L’apocalypse n’a pas eu lieu. »

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Published by Ali Devine - dans Au lycée
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4 octobre 2011 2 04 /10 /octobre /2011 00:06

J'arrête un instant la publication de mes souvenirs d'ancien combattant pour vous dire deux mots du blocage qui a lieu en ce moment même dans mon lycée.

 

Lundi. J’annonce à mes élèves que je ferai grève le lendemain. Une gamine de première me répond posément : « Ah oui, et il y aura un blocage, aussi. » Je suis surpris, de son affirmation d’abord, de son ton catégorique ensuite. Sans doute une petite provocation. Peut-être un frère aîné a-t-il participé aux évènements de l’an dernier. Je passe, il faut faire cours.

Du reste, quand je reviens au lycée, mercredi, rien ne s’est passé ni ne se passe. Tant mieux, je pourrai peut-être cette année couvrir un peu plus de la moitié du programme.


Vendredi. Onze heures. Je suis avec mes seconde, un peu au-dessus de la mêlée dans une salle du cinquième étage dont les fenêtres donnent vers l’extérieur, et non sur notre cour. J’entends, assez loin me semble-t-il, des cris, des bruits de pétards et des sirènes. Mouvements de foule dans le couloir : il semble que plusieurs classes sortent en masse. Quelqu’un frappe à la porte vitrée et crie « y’a le feu, y’a le feu ! » Nullement inquiets mais désireux d’abréger le cours au maximum, mes élèves pleurnichent pour que je les libère. Je hausse un peu la voix et je leur dis qu’il ne reste que cinq minutes et qu’on doit finir la correction de l’exercice. A la sonnerie, n’ayant reçu aucune consigne, je les laisse et ils s’en vont sans hâte apparente.

J’attends ma classe suivante. Dix minutes après la sonnerie, elle n'est toujours pas là. En revanche, un autre groupe traîne dans le couloir et commence à s’impatienter. Un de mes anciens élèves est mandaté par ses camarades pour négocier avec moi.

« Monsieur, vous pourriez nous ouvrir la porte de la salle ? Le prof est parti et toutes nos affaires sont à l’intérieur. On aimerait bien s’en aller, nous aussi.

-Votre prof est parti ? Et pourquoi ?

-Quelqu’un est venu lui dire que des voitures brûlaient. Alors il est allé mettre la sienne à l’abri. Vous voulez bien nous ouvrir ? De toute façon, il est onze heures vingt, je crois pas qu’il va revenir maintenant. »

Après avoir un peu hésité, je leur ouvre la porte. Si je ne leur donne pas satisfaction ils risquent de poireauter longtemps, de s’agiter et de finir par faire des bêtises. Ils récupèrent leurs sacs et disparaissent. Je m’apprête à leur emboîter le pas quand je m’aperçois que je ne suis pas seul au cinquième étage : une collègue prof d’anglais s’est enfermée dans une petite salle avec… les élèves que je suis censé accueillir depuis une vingtaine de minutes. Ils sont tous surpris de me voir apparaître dans l’encadrement de la porte.

« Oh, msieu Devine ! Vous êtes là ? Franchement on croyait qu’on était les seuls. Alors qu’est-ce qui se passe ?

-Je n’en sais rien, je n’ai pas quitté le cinquième étage. Et vous, qu’est-ce que vous faites là ?

-Une surveillante est passée et nous a dit que la consigne était de garder les élèves coûte que coûte, pour éviter la chienlit. Alors j’ai fermé la porte à clé. Mais là je suis content que tu sois venu prendre la relève, parce que ça commençait à devenir n’importe quoi. »

Est-ce qu’il faut renvoyer les élèves ou les séquestrer ? Apparemment, nous n’avons pas tous reçu les mêmes instructions. Dans le doute, je décide d’essayer de faire un cours normal. Ça ne va pas être facile : certains sont collés aux fenêtres et se déboîtent le cou pour voir quelque chose de la marche du monde, d’autres écument les réseaux sociaux sur leurs smartphones et glanent des nouvelles, même les filles les plus sages discutent avec autant d’animation que si Anders Behring Breivik venait de débarquer. Je les fais passer dans ma salle. Une (courte) gueulante, un peu d’humour, les élèves acceptent de se remettre au travail, même si les fenêtres et les écrans les attirent magnétiquement. Je reprends une élève qui surfe sous mon nez : « Ça va Zoé ? Y’a du réseau ? –Ouais ouais, ça va », répond-elle en toute décontraction (je l’envoie dans le couloir en gardant son téléphone). Finalement, on réussit à faire à peu près ce que j’avais prévu, ça se passe presque mieux que d’habitude, une certaine légèreté flotte dans l’air.

Alors qu’ils sont en train de ranger leurs cartables et que je devrais être en train de remplir le cahier de textes que je n’ai pas, une surveillante se présente et nous annonce que les cours sont annulés pour l’après-midi. Des violences ont eu lieu ; le proviseur a décidé que pour protéger les personnes et les biens, il valait mieux les renvoyer tous à la maison. Les élèves sont évidemment ravis, ils vont pouvoir profiter du soleil anormal de ce septembre finissant. Moi-même, je suis agacé que les emmerdeurs aient encore une fois obtenu satisfaction, d’autant que je ne sais même pas quel est cette fois-ci le prétexte qu’ils invoquent ; mais je l’avoue, je suis aussi content de pouvoir partir plus tôt en week-end chez ma mère, et d’éviter les bouchons de la fin d’après-midi.

Avant de quitter l’établissement, je vais aux nouvelles en salle des profs, mais la plupart des collègues que j’y croise paraissent ne pas en savoir beaucoup plus long que moi. On parle de départs de feu et de jets de pierre ; c’est quasiment la routine, puisque des évènements analogues ont eu lieu en 2008 et 2010.


Dimanche soir, en rentrant chez moi, je trouve un courrier d’une collègue syndicaliste, résumant les évènements du vendredi. Dès huit heures une troupe de jeunes cagoulés aurait fait irruption dans le hall de notre lycée, avant de battre en retraite devant la présence inattendue d’une dizaine d’adultes. Quelques gros pétards ont été lâchés. Deux heures plus tard, un blocage a pris forme dans le lycée technologique voisin du nôtre. Quelques-uns de nos élèves ont vite rejoint cette terre promise. Des jeunes se sont mis à courir sur les voitures garées devant l’établissement ; des rassemblements, un peu menaçants, un peu attentistes, se sont formés devant les deux lycées voisins. Une voiture a bientôt été incendiée et a longtemps brûlé sans que personne n’intervienne. Les pompiers ont fini par arriver, accompagnés de policiers portant casques et boucliers. Des surveillants sont passés dans les salles de classe, encore peuplées d’élèves, pour donner la consigne de ne pas bouger et de « fermer les fenêtres et les rideaux », ce qui a provoqué quelques poussées de panique, une ou deux crises de nerf vraies ou feintes. Une heure plus tard, contrordre : rentrez chez vous.

En réponse à ce courriel descriptif, un collègue émet l’hypothèse que ce mouvement est directement lié à notre propre journée de grève. Observant notre arrêt de travail, certains jeunes ont dû se dire qu'eux aussi avaient bien le droit de chômer, et tant qu'ils y étaient de se payer un petit carnaval d'automne. Du reste j’ai vu pendant le week-end à la télévision que des troubles similaires ont éclaté un peu partout en France. Une rumeur sur l’éventuelle réduction de la durée des vacances d’été est le prétexte risible de tout ce bazar. SMS et profils Facebook chauffent à blanc ; un on-dit récurrent promet l’« apocalypse » pour mercredi 5. Depuis quelques années, les mouvements de protestation des enseignants sont de plus en plus parasités par de prétendus lycéens en colère, dont l’action consiste essentiellement à casser. Si cette évolution se confirme, nos centrales syndicales risquent à terme de se retrouver dans la même situation que les étudiants, qui ne peuvent plus organiser de manifestations sans avoir la quasi-certitude qu'ils se feront massivement bolosser par des éléments extérieurs.


Après avoir lu ces nouvelles à mon bureau, je vais prendre le frais sur mon balcon. Octobre chaud comme juin prolonge la floraison ; même à onze heures du soir, l’air est d’une douceur étonnante. Des pétards explosent un peu partout, loin, puis plus près ; j’entends aussi dans la nuit des cris aigus, des rires, et des passages rapides de sirènes. Il règne une atmosphère de vacances et de catastrophe.


Lorsque j’arrive au lycée ce lundi, les collègues sont déjà en grande conversation. -On espère que personne n’a eu l’imprudence de garer son véhicule à proximité. -Unetelle travaille ce matin dans les bâtiments préfabriqués qui se trouvent un peu à l’écart : que doit-elle faire si les bloqueurs approchent ? -Quelles sont, au juste, les revendications de ces lascars, peut-on seulement discuter avec eux ? Ces aimables bavardages pédagogiques matinaux sont interrompus par un évènement très rare : une visite de notre proviseur, qui provoque instantanément un silence impressionnant. Il nous fournit quelques-unes des informations qui nous manquaient. Tout a commencé, vendredi, par le caillassage en règle de son bureau et de son secrétariat. Vitres brisées, personnel évacué en urgence, etc. Il appelle le commissariat afin que la police constate les dégâts. Le véhicule envoyé est bien entendu caillassé à son tour. En repartant sous une pluie de cailloux, les flics appellent des renforts. Mais le temps que ceux-ci se montrent, les voyous s’enhardissent, et incendient leur première voiture. Craignant que les très nombreuses automobiles stationnées sur le campus ne fournissent les combustibles nécessaires pour un immense feu de joie, le proviseur fait réquisitionner les pompiers par sa hiérarchie. Mais l’intervention tarde beaucoup, en raison de la multitude des autorisations à rassembler, et aussi du fait que les pompiers refusent d’intervenir s’ils ne bénéficient pas d’une protection policière. Quand ils arrivent, bien plus tard, c’est entre deux rangs de CRS qu’ils sortent leur matériel. Ensuite les choses évoluent comme nous le savons tous : bandes mobiles, menaces formulées ou implicites, poubelles enflammées et jetées sur nos portes comme des torches, etc.

Un seul émeutier a pour l’instant été confondu : c’est hélas un des nôtres, bon élève de classe préparatoire. Il a avoué avoir jeté une bouteille de white spirit et un briquet par la vitre brisée d’une voiture. Il a été remis à la police et sera traduit en conseil de discipline ; destin plié par la pulsion nihiliste d’un instant. Les images de vidéosurveillance devraient permettre d’en choper quelques autres car, pour une raison qui nous échappe, la plupart des émeutiers ont agi à visage découvert.


Je parviens à assurer sans problèmes mes deux heures de cours de la matinée. Au début de chacune, je prends un quart d’heure pour expliquer aux élèves que ces désordres sont absurdes, scandaleux, et qu’ils ne peuvent leur apporter que du mal. Ils m’écoutent et paraissent d’accord, mais je sens tout de même une distance ironique chez beaucoup. Dans un éclair, je crois comprendre ce qui fait à leurs yeux la légitimité de ces violences. Nous les instruisons, souvent contre leur gré ; nous leur enseignons des matières dont ils ne voient vraiment pas l’utilité ; nous les clouons à leurs devoirs les après-midi ensoleillés et les soirs pleins d’adrénaline ; nous les punissons, attisons leur mauvaise conscience, nous assombrissons leurs rapports avec leurs parents. Mais une ou deux semaines dans l’année, le bloquage leur donne l’occasion de bien se foutre de notre gueule. C’est ainsi que j’interprète certains sourires.


Vers une heure et demie, alors que je suis en train de travailler dans une salle surchauffée et tranquille, une énorme rumeur arrive du parvis. Deux ou trois cent élèves y sont rassemblés, discutant entre eux, indécis. Au sein de cette foule, une quinzaine de bloqueurs évaluent la situation : ils sondent la sympathie de leurs voisins en lançant des cris de ralliement qui sont plutôt bien repris ; ils inspectent en même temps du regard le hall du lycée, en essayant de compter les adultes et d’anticiper leur réaction. Entre eux et nous, une vitre blindée et un no man’s land d’une quinzaine de mètres. De notre côté, personne ne prend la moindre décision non plus ; on attend, je ne sais pas quoi d’ailleurs (l’apparition de sainte police ?), mais on attend. J’en ai un peu marre et je sors avec un ou deux collègues. Beaucoup d’élèves me demandent : qu’est-ce qu’on fait ? On peut rentrer ? On n’est pas avec eux. Je suis obligé de leur répondre que ce ne sera pas pour tout de suite.

Tout à coup, une demie-douzaine de garçons se décident et poussent une grosse poubelle devant l’accès principal. Je m’oppose à eux et, surprise, tous lâchent instantanément l’affaire, sauf un motivé qui insiste. Nous sommes de force égale. Je me dis que le premier qui recevra du renfort gagnera. C’est alors que plusieurs collègues sortent du lycée… pour me tirer en arrière et me mettre à l’abri des coups. Les bloqueurs réunis replacent immédiatement la poubelle devant notre porte.

En salle des profs, où nous nous sommes repliés pour discuter de la conduite à tenir, je demande pourquoi nous ne tentons rien alors que nous sommes au bas mot trois fois plus nombreux que les fauteurs de troubles. C’est parce que dans le feu de l’action ils peuvent être violents. Et les trois cars de CRS stationnés au coin de la rue depuis le début de la matinée, pourquoi ne sont-ils pas intervenus ? C’est pour éviter que les choses ne dégénèrent en bataille rangée. Alors on ne peut rien faire ? –Avant que cette question ait pu recevoir une réponse, un bruit effrayant monte du hall. Les voyous ont incendié la poubelle et l’ont poussée à l’intérieur ; puis, tant qu'ils y étaient, ils ont envoyé une volée de pierres dans les vitres les plus proches. Puis ils sont partis. Le proviseur ordonne l’évacuation des locaux. Je décide de lui désobéir et je reste dans le hall, avec les agents qui terminent d'éteindre le feu et balaient les débris. Pendant ce temps, les enseignants rejoignent par une voie discrète leurs collègues du lycée technologique : ensemble, ils décident d’exercer leur droit de retrait jusqu’au lendemain midi, et de convoquer une AG pour décider de la suite. La nouvelle de l’annulation des cours se répand rapidement parmi les élèves ; les curieux, les espions et les courageux restés jusqu’au bout se dispersent dans la chaleur de trois heures. 


J’ai honte. J’ai honte. Quelle défaite.

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29 septembre 2011 4 29 /09 /septembre /2011 10:41

Les élèves évoqués dans ce billet faisaient partie de la troisième en alternance dont j'avais accepté d'être le professeur d'histoire-géographie. Dans cette classe, cours adaptés et stages en milieu professionnel alternent régulièrement. C'est à mon sens un excellent dispositif. Il n'a qu'un défaut : destiné à des jeunes aux capacités scolaires faibles, mais dégourdis et travailleurs, il accueille une forte majorité de branleurs tout-terrain et de racailles qu'on ne sait où caser en attendant leurs seize ans. Laissez-moi vous présenter l'un d'eux.

 

Fin octobre 2009

A la récréation, Amar Bacha m’aborde entre deux bâtiments et me lance : « Alors c’était bien hier au Bois de Boulogne ? » et sa fine plaisanterie le fait hurler de rire.

Lundi, c’est vrai, j’ai manqué les cours. Je veillais mon père mourant à l’hôpital de Béthune.

Je décide de ne pas courir après l’imbécile et de l’exclure plutôt de mon cours, dès que celui commencera, soit dix minutes plus tard. Je préfère en effet différer le traitement de l’affaire, de peur d’être violent. Je vais prendre un café. En salle des profs, personne ne remarque mon trouble. Soit je domine parfaitement l’expression de mes sentiments, soit personne ne me prête la moindre attention.

Sonnerie. Je vais prendre ma classe. Il n’y a aucun élève dans le rang. Ils sont disséminés partout, vivant leur vie d’adolescents ascolaires. C’est donc absolument seul que je remontre vers ma salle. Je me sens bête comme un berger qui a perdu tout son troupeau dans la montagne, et qui sait que les brebis se moquent de lui. Mais moi, j’espère que le loup va les bouffer.

Le loup n’a pas faim : Joao traînasse devant la porte, les filles remontent des toilettes, Slobodan termine ses mondanités (wesh bien ou quoi, t’as vu le match) et nous rejoint enfin. Je m’assois à mon bureau et je rédige un billet d’exclusion aussi détaillé que possible. Amar entre en retard et, sentant le vent du boulet, s’approche de mon bureau : « qu’est-ce que vous écrivez là monsieur ? C’est pour moi ? Mais pourquoi vous m’excluez ? Qu’est-ce que j’ai fait ? » A chaque fois, je suis stupéfait par la sincérité que dans ces moments-là ils réussissent à mettre dans leur voix. Ce sont de véritables artistes de la dénégation ; s’il y avait une discipline intitulée disculpation mensongère, les moyennes de nos collèges remonteraient en fusée. Un ou deux autres élèves, alléchés par la perspective d’un incident rigolo, s’approchent du bureau (ils aiment rigoler). Je les repousse, termine la paperasse, et j’envoie Amar chez le principal adjoint, avec la déléguée de classe. Il grommelle en passant le seuil qu’il n’a rien fait, et que je le punis pour rien.

La déléguée de classe, Mlle Houbarik Zineb, m’a demandé avant de partir si le principal adjoint c’était « l’Arabe, là ».

Après leur départ, Souley Issoufou me demande ce que j’ai contre lui. Je lui ai en effet demandé d’ôter son blouson et sa chapka, de débarrasser sa table où il laisse traîner son sac, j’ai vérifié le contenu du sac en question et constaté qu’il était quasiment vide, puis je lui ai demandé de cesser de chantonner et de bavarder. Il voudrait bien que je l’exclue, lui aussi. Il ne vient que pour pointer. Il sait que s’il séchait trop, on lui chercherait des poux dans la tête. Alors il vient, mais il ne faut pas lui demander en plus de se comporter comme un élève.

 

Zineb revient dix minutes plus tard avec un surveillant qui m’explique qu’il va garder ma classe et que M. Choukrani me prie de le rejoindre dans son bureau. Assis tête basse face au principal adjoint, mon insulteur fait nettement moins le mariolle. D’emblée ce garçon m’a déplu. Son vilain menton en galoche de consanguin, ses vêtements moches, son insolence qui te salit. Je me réjouis par avance de ce qu’il va prendre. -Et en effet, il se fait laver la tête au gant de crin. Il a la très mauvaise idée de hausser le ton et de tenir des propos confus qui peuvent être compris comme des menaces ; il jure aussi, de façon absurde : « sur la tombe de ma sœur j’ai pas dit ça ! » Pauvre fille morte et parjurée. M. Choukrani l’écrase. Les mots tombent sur la tête d’Amar Bacha comme des gifles bien appuyées. « Voyou », dix fois, vingt fois. Le chef dit qu’il ne se laissera pas intimider par un caïd de 15 ans, d’autant qu’il connaît certainement mieux la rue que lui ; il ajoute que les personnes dans son genre n’ont pas leur place dans notre collège (mais où, alors ? n’ai-je pu m’empêcher de penser. Car il a dit aussi que s’il fallait mettre la moitié des élèves à la porte pour pouvoir travailler sereinement, il le ferait.)

Exclusion jusqu’aux vacances. On a eu ta mère au téléphone, elle vient cette après-midi à 15 h 30. Ah jcrois pas, elle m’a dit qu’elle avait un truc urgent à faire à Bobigny. Elle m’a même dit de l’accompagner. Elle viendra. Mais. Elle viendra. Et ton père ? Tes parents vivent ensemble ? Oui. On peut le joindre à son travail ? Il a pas de travail. Il a un portable ? Oui. Son numéro ? Je le sais pas. Ça va te revenir. Jvous dis que jconnais pas son 06. Tu vas faire un effort de mémoire. Mais. Ou alors on demande à ta mère de prévenir ton père que leur enfant est un voyou et qu’ils doivent venir d’urgence au collège ? 06 euh… Il me semble qu’il pleure. J’aimerais bien qu’il pleure, qu’il ait de la peine. Sa sœur est morte, son père est au chômage, sa mère doit se traîner à la préfecture pour résoudre de pauvres problèmes administratifs, il porte des vêtements qui ont sans doute déjà été portés par trois frères aînés. Mais je m’en fous. Finalement, M. Choukrani est un meilleur éducateur que moi : dans l’esprit de ce jeune homme, il s’efforce par une violence contrôlée d’instiller l’idée qu’insulter un adulte qui ne vous a rien fait est un acte lourd de conséquences pénibles. Sous mes yeux, il est en train de bricoler un instinct moral pour ce garçon, comme un chirurgien réparerait au bistouri une tare physique.

 

Je rejoins mes élèves content. En mon absence, le surveillant a fait de son mieux, mais je retrouve une craie écrasée au sol et des boulettes autour de mon bureau. Il paraît soulagé de me passer la main. Pourtant ils ne sont plus que huit, et le principal perturbateur est désormais hors-jeu. Mais ces huit ont la mauvaise volonté de 8.000. Zineb me demande quel stage elle pourrait faire pour devenir présidente de la République. Puis elle chante à mi-voix. Rachel tient trois de ses propres cheveux entre le pouce et l’index, et elle joue avec, les examine dans un rayon de soleil, les agite comme un drapeau. Mes reproches la font hennir de rire. Elle a 16 ans. Svetlana me demande à sortir, car elle a ses règles. Souley remet sa chapka. Je leur explique le Front populaire. Ce qui les frappe, c’est que Léon Blum porte le même nom que l’acteur Orlando Bloom. J’avais choisi ce sujet en me disant : le peuple, les pauvres, la grève, lutter contre les privilégiés, conquérir et défendre ses droits, les congés payés, etc. Mais ils s’en cognent puissamment. Ils veulent juste que ça sonne.

 

A la fin de l’heure, Amar vient me porter une « lettre d’excuse » que je ne parviens malheureusement pas à retrouver, et c’est très dommage, car elle constitue un petit chef-d’œuvre du genre « auto-disculpation avec fautes d’orthographe ». Il en ressort qu’Amar regrette certes de m’avoir manqué de respect, mais qu’à la maison, il est tyrannisé par un grand frère qui l’oblige à coucher sur un canapé dur comme du béton et qui n’hésite pas à le réveiller à quatre heures du matin pour lui ordonner de faire à manger ; et qu’en plus, il vit au sixième et que c’est toujours lui qui monte les courses (il écrit : « les cours », j’ai mis du temps à comprendre, tout comme la raison pour laquelle il ne prend pas l’ascenseur). Bref, sa vie est dure, et je suis bien rosse de l’endurcir encore avec mes exigences. Quand « j’ai rien fait » ne marche plus, il reste « mais j’ai des excuses ». Les excuses fleurissent chez nous comme les pavots dans les vallées afghanes. A la fin de sa lettre, Amar se compare au « petit Poucet », ce qui témoigne d’une culture classique largement supérieure à la plupart de ses pairs, et d’une imagination certaine. De nouveau, je regrette l’absence de loup, encore que M. Choukrani fasse un loup convaincant.

Après ce cours éprouvant, j’ai les 5° G, ma classe préférée. Ils bavardent, ce ne sont pas des génies, mais on s’entend bien, tout simplement. Mon rapport avec eux ne se limite pas à de la gestion disciplinaire, comme avec la plupart des autres. Avec eux je me repose, je peux parfois ôter le masque de dureté ou d’impassibilité. Je fais mon métier. Parce qu’ils m’aiment bien ou parce que je les intéresse, je leur apprends un truc de temps à autre. A la fin de l’heure, ils s’attardent volontiers dans ma classe, s’emparent des marqueurs et des craies, et ils écrivent au tableau « Bonne appetit monsieur Devine » ou –ce qui me touche immensément- « Merci ». On est là, me semble-t-il, dans la normalité du rapport prof-élève, mais cette normalité est devenue exceptionnelle.

Ils me rappellent le temps de ma propre scolarité.

 

Le surlendemain de l’incident, Amar vient à ma rencontre. Il n’est pas censé se trouver là, devant la porte de ma salle, mais je préfère ne pas rentrer immédiatement en conflit avec lui. « Eh msieu, vous avez lu ma lettre ? Vous avez compris pourquoi jsuis comme ça ? -Mais Amar, tout le monde a ses problèmes. OK, t’as pas une vie facile. Mais pourquoi c’est moi qui devrais payer pour ça ? Je ne t’ai rien fait, moi ! » Cette réponse paraît le laisser perplexe. Si je ne sers pas à ça, à quoi est-ce que je sers, au juste ?

Dans un coin de ma tête, une petite voix : « et toi, tu es bien sûr que tu ne fais pas payer tes problèmes aux élèves ? »

Dans cette classe, à chaque cours, comme un running gag (qui me fait de moins en moins rire) : « Pourquoi on est encore obligés d’aller à l’école ? C’est nul, l’école ! On s’ennuie ! On veut sortir ! » Puis, selon un biais où je reconnais l’empreinte fidèle des médias contemporains, les révoltés antiscolaires cherchent à désigner un coupable. Ce sont Charlemagne et Jules Ferry qui sont régulièrement couverts de reproches, voire d’insultes. Le retournement de l’image d’Epinal, naguère glorieuse, aujourd’hui infamante, des inventeurs de l’Ecole, me fascine.

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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 19:13

Début octobre 2009

   Catherine me demande de l’accompagner à un rendez-vous avec le père de Lamine Konaté, élève de 5° G. Au cours d’un entretien téléphonique houleux, il l’a accusée d’avoir frappé son fils ; et pour faire bonne mesure, de ne pas du tout s’être occupé de lui l’an dernier, quand elle était son professeur principal. Il ne l’a pas formulé explicitement, mais il paraît convaincu que la cause de toutes ces fautes professionnelles est le racisme. Catherine a rétorqué en menaçant de porter plainte pour diffamation. J’arrive un peu en retard dans le bureau du principal, où se trouvent les protagonistes de l’affaire, plus Emilie Rossignol, actuelle professeur principal de Lamine. M. Konaté porte barbiche et calot de pèlerin. Je pressens une conversation difficile, et elle l’est en effet.

 

   Navarre. –Ecoutez, monsieur, soyons sérieux… ces accusations contre Mme Loiseau, ça ne tient pas debout… pas une seule seconde…

   Konaté. –Oh, mais tu ne me dis pas comme ça que moi je ne suis pas sérieux, hein, c’est un manque de respect, ça. Moi je suis qu’un ouvrier, je ne sais pas lire, je parle mal le français, mais toi si tu devais parler dans la langue de mon pays…

   Moi. –Monsieur, ici, on est en France. Dans votre pays, je ne sais pas, mais ici, chez nous, la langue officielle, c’est le français. Alors parlez en français ou taisez-vous.

   Navarre. –Oui, bon, Monsieur Devine, l’essentiel c’est qu’on se comprenne…

   Konaté. –Oh, mais tu m’interromps pas, s’il te plaît, tu respectes. Vous êtes là tous les quatre, c’est quoi ça ? On dirait des juges. Moi, j’élève bien Lamine, chaque fois qu’il fait une bêtise je le frappe…

   Navarre. –C’est pas forcément la bonne solution…

   Konaté. –Tu m’interromps pas, s’il te plaît, moi j’ai pas interrompu toi quand t’as parlé. Moi je te dis pas comment tu dois élever tes enfants. J’élève bien Lamine, alors je dis que personne d’autre il a le droit de le frapper, c’est que moi. Je frappe Lamine chaaaque fois que lui fait une bêtise. Et alors toi, madame, t’as pas le droit de frapper mon fils, c’est quoi ta réaction si ton fils il rentre à la maison et il te dit il s’est fait frapper par la prof ?

   Loiseau. –Mais Monsieur, pour la centième fois, je n’ai pas frappé votre fils et je n’ai jamais frappé personne.

   Moi. –C’est quoi d’ailleurs, les preuves ? Si Mme Loiseau a frappé Lamine, il a dû vous montrer les traces des coups. Le médecin vous a donné une ITT ?

   Konaté. –Eeeh, Monsieur, tu sais très bien que sur une peau noire les coups ça laisse pas de trace. Mais non ça laisse pas de trace, les coups. Et puis, les copains de Lamine ils m’ont dit : oui el hadj, c’est vrai, Mme Loiseau elle a tapé ton fils, et pas qu’une fois, hein.

   Navarre. –Mais Monsieur, les élèves qui vous ont dit ça, ce sont tous des gibiers de p… des gamins qui sont tout le temps punis, parce qu’ils bavardent en cours, qu’ils chahutent, qu’ils se battent, qu’ils sèchent les cours. Comment vous pouvez les croire, eux, et pas nous ?

   Konaté. –Ils sont ce qu’ils sont mais comme on dit, la vérité elle sort de la bouche des enfants.

   Navarre. –Eh ben elle doit être propre.

   Moi. –Mais moi, Monsieur, j’ai travaillé avec Mme Loiseau pendant trois ans, j’étais avec elle dans sa salle de classe, on avait en face de nous des élèves très indisciplinés, des quatrième qui posaient vraiment de gros problèmes, ils étaient très pénibles, ils ne travaillaient pas et ils n’avaient pas de respect non plus pour le travail des autres, pourtant je n’ai jamais, jamais vu Mme Loiseau…

   Konaté. –Eeeeh, c’est pas la peine de terminer, je sais qu’est-ce que c’est tu vas me dire. Parce qu’elle elle travaille avec toi, alors tu vas la défendre, c’est obligé, mais moi quand sur le chantier il y en a un qui fait une connerie, je le défends ! tous on le défend ! Mais ça empêche que la connerie, il l’a fait.

   Moi. –C’est intéressant, ce que vous dites. Si je comprends bien, vous croyez les camarades de classe de Lamine quand ils le soutiennent contre un de ces profs ; mais moi, quand je soutiens ma collègue, je ne suis plus crédible parce que j’agis seulement par solidarité professionnelle ? Ça me paraît pas très logique.

   Konaté. –La vérité elle sort de la bouche des enfants, je te dis. Et moi, Lamine, je lui ai pas appris à mentir. Moi je dis : si un diable il arrive devant moi, quand même je lui dis la vérité en face. Moi j’ai pas peur de rien, seulement Allah. –Et en plus, toi, avant, quand tu devais t’occuper de mon fils, t’as rien fait. Alors mon fils il a pas des bonnes notes mais si on s’occupe pas de lui, c’est sa faute ?

   Loiseau. –Mais Monsieur, je me suis occupé de mon mieux de votre enfant ! Je l’ai inscrit à l’aide aux devoirs et je lui ai pris un rendez-vous avec la conseillère d’orientation – psychologue pour qu’elle évalue ses difficultés et qu’elle essaie de trouver leur origine. J’ai rencontré votre épouse plusieurs fois, je l’ai même aidée à justifier certaines absences de Lamine. 

   Konaté. –Mais elle comprend rien, ma femme, elle comprend pas le français, c’est pas à elle qu’il faut parler.

   Loiseau. –Je suis désolée, mais moi je me suis très bien entendu avec elle.

   Navarre. –En plus, si mes informations sont bonnes, elle fait partie des parents qui ont suivi le projet Mallette pédagogique, et elle a bénéficié dans ce cadre de cours de français, d’alphabétisation et d’informatique. C’est une dame qui veut s’intégrer, quoi.

   Konaté. –Monsieur, moi je te répète qu’est-ce que j’ai à dire : mon fils il m’a dit il a été tapé par son prof, et ça, je laisse pas faire, ça. Et vous là, vous quatre, vous m’entourez là, comme si j’étais je sais pas quoi, mais c’est pas comme ça il doit faire un professeur. Moi même si un diable il est là, devant moi, je dis quand même la vérité. Un prof touche pas à mes enfants, c’est tout.

 

   Sur ces entrefaites, M. Choukrani entre. Il a eu une dure journée, à gérer toutes sortes de problèmes déplaisants. Sa fatigue et son exaspération sont visibles. Ce sont les éclats de voix qui l’ont attiré. Nous avons tenté de dialoguer avec M. Konaté. Lui applique d’emblée une stratégie qui lui est personnelle. Quand des racailles endurcies sortent blêmes et muettes de son bureau, on dit au collège qu’elles se sont bien fait choukraner. J’admire ce bulldozer d’homme.

 

   Choukrani. –Monsieur, bonjour, Farouk Choukrani, principal adjoint de ce collège. Je m’assois pour être à la même hauteur que vous. J’ai un peu entendu ce qui se disait dans cette conversation et je vais vous dire les choses franchement et directement. Hier soir, j’ai reçu sur mon téléphone personnel un appel d’une enseignante. Il était dix heures du soir, quand on s’est parlé, M. Konaté. Dix heures du soir, et l’enseignante, c’était Mme Loiseau, et elle était très, très atteinte par sa conversation avec vous, elle était à la fois scandalisée et démoralisée. Elle avait entendu des choses qu’un professeur ne devrait jamais entendre de la bouche d’un parent.

   Konaté. –Eh alors, on n’a plus le droit de se plaindre quand son enfant il est maltraité ? C’est quoi ce collège ?

   Choukrani. –Monsieur, ne m’interrompez pas, écoutez-moi. Un peu de respect.

   Konaté. –Et toi, tu en as du respect ? Tout à l’heure je t’ai vu que tu criais sur des élèves dans les couloirs comme si c’était des chiens, tu respectais eux ?

   Choukrani. –Monsieur, encore une fois, vous allez m’écouter.

   Konaté. –Non, je t’écoute pas. T’es pire qu’un flic.

   Choukrani. –Eh bien moi, je vais quand même vous dire les choses, Monsieur, et même si vous ne les écoutez pas vous allez les entendre. Ce rapport, là (il le brandit), il contient largement de quoi motiver une plainte pour diffamation. Si vous n’étiez pas là ce soir, j’irais au commissariat avec Mme Loiseau pour déposer une main courante.

   Konaté. –Tu vois ? Flic tu es, flic. Je t’écoute pas.

   Choukrani. –Non, Monsieur. Je suis un fonctionnaire comme les policiers et je n’en ai pas honte, loin de là. Mais moi, je travaille dans cet établissement, comme Mme Loiseau, au service des enfants. C’est un métier difficile et on n’a pas besoin que des gens viennent nous mettre des bâtons dans les roues avec des accusations calomnieuses. Alors vous allez vous excuser auprès de cette enseignante et on va oublier tout ça, d’accord.

   Konaté. –Non. D’abord je te parle même pas à toi, flic.

   Navarre (se lève à moitié de sa chaise). –Monsieur, vous allez vous calmer ou on va vous mettre à la porte de ce bureau.   

   Konaté. –Laisse-moi terminer qu’est-ce que j’ai à dire. Voilà, j’ai entendu Mme Loiseau, et je retire ce que j’ai dit, peut-être elle a pas tapé Lamine, peut-être c’est vrai ce qu’elle dit.

   Loiseau. –Aaah, enfin ! Serrons-nous la main.

   Konaté. –Mais à toi (il désigne M. Choukrani), je veux pas parler. Tu ne respectes pas moi, tu respectes personne. Je veux plus jamais te voir.

 

   Finalement, notre principal-adjoint a catalysé toute la rancœur du plaignant, qui du coup veut bien oublier ses griefs à notre égard. M. Konaté avait besoin d’incriminer et de détester quelqu’un, et M. Choukrani s’est proposé avec enthousiaste pour ce rôle. Malgré tout, ils finiront par se retrouver dans le bureau d’à côté, pour finir le dialogue « d’homme à homme ». M. Choukrani paraît avoir in fine remporté la victoire aux points, après un ultime corps à corps : « je l’ai fait asseoir en face de moi, sans table ni rien entre nous, et il n’y avait que dix centimètres entre nos visages. »  

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25 septembre 2011 7 25 /09 /septembre /2011 18:42

Je vais terminer de vider mes fonds de tiroirs, de publier ici les notes que j’avais prises pendant ma dernière année au collège. Ces notes concernent une période assez courte, de septembre 2009 à février 2010. Certaines portent, non sur mon métier lui-même, mais sur des sujets que j’estime liés.

Je n’ai pas édulcoré, je n’ai pratiquement rien retranché de ce journal. J’ai juste biffé quelques passages relatifs à ma famille, et une ou deux phrases qui révélaient trop crûment l’intimité de mes rapports avec les collègues. En revanche j’ai gardé des phrases dont la relecture m’a fait honte, mais qui expriment de façon exacte mes sentiments et mes pensées d’alors.

Il y aura douze épisodes.

 

Septembre 2009.

Entendu dans le bus : « Tu sais, les responsables de la crise, les banquiers, là, on devrait les tuer. On devrait pouvoir leur dire : 'ce qui se passe, c'est par ta faute, pas question que les autres morflent pour toi.' Et on les tue. » -A la caisse du supermarché : « Mais faut pas être si pressé monsieur. On est toujours pressé dans la vie, mais personne n'est jamais pressé pour mourir, alors qu'on y passera tous, qu'on finira tous exactement de la même façon." -L'humeur du pays me paraît un peu dépressive.

 

Une histoire entendue par Ioana dans un stage de « formation au dialogue interculturel » (ou quelque chose d’approchant, je n’ai pas retenu l’intitulé exact). -Dans l’une des petites classes d’une école primaire, deux enfants portent le même nom et se disent frères ; mais tandis que l’un est bien habillé, propre, et a toujours dans son cartable les affaires demandées, l’autre porte des loques, ne sent pas bon et son cartable est vide –quand il en a un. Un jour, la maîtresse les retient dans sa classe au moment de la récréation et, pour en avoir le cœur net, leur demande la raison de cette inégalité. Alors le petit pouilleux répond fort clairement : « C’est parce que lui, c’est le fils de la nouvelle. » Papa avait en effet pris une nouvelle épouse, sans se donner la peine, comme on le voit parfois, de répudier la précédente ni de la renvoyer au pays : il vivait paisiblement bigame, en abritant sous le même toit ses deux femmes et ses deux filiations. Mais il ne se retenait pas de marquer sa préférence pour la plus jeune et pour le fruit de ses amours avec elle. Entre une vieille vache de quarante ans déformée par les grossesses et le travail domestique, et un tendron tout juste expédié du bled...

Lors de ma première année au collège, j’avais été impressionné par le nombre d’élèves qui n’avaient plus leur père. Avec ce qui me restait de compassion socialiste, je me disais alors que ces hommes avaient été emportés avant l’âge par la rudesse de leur existence ; je pensais aussi que certains des prétendus orphelins me servaient sans doute pour m'attendrir le même mensonge qu’Antoine Doisnel. C’est l’infirmière qui m’avait détrompé : elle travaillait depuis longtemps en banlieue, en était elle-même issue, et avait le regret de m’apprendre que tous ces hommes morts alors que leurs enfants entraient à peine dans l’adolescence étaient bien souvent des messieurs qui s’étaient remariés avec une jeunesse une fois leur première épouse usagée. Ils approchaient bien souvent et dépassaient parfois la soixantaine quand naissaient leurs derniers enfants. L’avenir de ces derniers était bien incertain, mais les patriarches de HLM ne paraissaient pas s’en préoccuper outre-mesure. Ils avaient fait bonne figure jusqu’au bout, avaient engendré une ribambelle de petits musulmans ; pour le reste, inch’Allah.  

 

Nouvelles de trois anciens élèves : Nourredine Basso est en prison pour une raison inconnue ; Jean-Paul Nivôse aussi, pour une tentative de braquage à La Rochelle ; Vincent Mayeur a séquestré une vieille dame et, comme elle refusait de lui donner le code de sa carte bancaire, il lui a coupé un doigt. Il est en détention préventive.

Toujours aucun ancien à l’ENA.

 

En sortant de la cantine, je repère un garçon qui en frappe un autre. La victime rit ; ils jouent. Mais ce genre de jeu dégénère souvent et je m’approche.

   « Non mais ça va ? Tout se passe bien ? On peut participer ?

   La victime. -Y m’bolosse, msieu. (hilare) Punissez-le.

   Moi, au cogneur. -Comment tu t’appelles ?

   Le cogneur. -Albert Camus.

   Moi. -Comment ?

   Le cogneur. -Camus Albert.

   Moi. -Tu te fous de ma… tu te moques de moi ? Ton carnet.

   Camus Albert. -J’l’ai pas. »

En réalité, je connais le nom du garçon, qui est une véritable célébrité locale. Il s’appelle Lewis Petite et c’est un cancre du genre « ingérable-rigolo ». Un peu dingue, aussi. On m’a dit qu’en cours, il change régulièrement de voix, et que quand on lui adresse la parole, on ne sait jamais laquelle va vous répondre. 

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22 septembre 2011 4 22 /09 /septembre /2011 14:43

Au printemps, un coup de marteau sur la vitre protégeant l'oeuvre offre une publicité inespérée au Piss Christ, à l'artiste Andres Serrano et à son galeriste français Yvon Lambert.


piss-christ-1-.jpg

 

Interviewé par Paris Match dans son édition du 2 mai 2011, l'artiste nous en dit plus sur ses intentions et sur lui-même. On lit notamment : 

 

Comprenez-vous que “Piss Christ” puisse choquer ?
Oui et non. (...) Ceux qui critiquent “Piss Christ” en ont simplement entendu parler en des termes qui ne donnent pas envie d’y adhérer. Il faut faire ­l’effort de comprendre l’artiste. Récemment j’ai été invité par la Yale Divinity School. Mes interlocuteurs étaient ­religieux et tous trouvaient l’œuvre très belle.

Avez-vous songé à vous excuser ?
Pas le moins du monde.

Mais, quand vous avez créé “Piss Christ”, vous vous doutiez bien qu’il choquerait…
Absolument pas. (...) Je suis un artiste religieux et je le revendique. (...) à New York, dans mon loft, je vis au milieu de meubles religieux.

C’est vrai, chez vous on se croirait dans une cathédrale…
Il y a vingt ans, je suis devenu collectionneur. Je n’achète que des pièces françaises, espagnoles, italiennes et anglaises. Il y a un mois, j’ai déniché chez Christie’s une très belle madone italienne du XIVe siècle. Les murs de mon salon sont tapissés de pierre de taille en calcaire que j’ai fait venir de Jérusalem. J’ai au-dessus de mon canapé un immense crucifix français, à côté duquel trônent une chaise d’évêque anglaise du XVIIe siècle et une statue de Christ du XVe siècle qui vient d’Avignon. Même mon chien dalmatien s’appelle Luther ! 


*   *   *   *   *

 

Dans Libération du 16 juillet, les chroniqueurs Gérard Lefort et Mathieu Lindon consacraient à Jésus et à ses apôtres un article intitulé "Tous en Cène". Annoncé en première page du quotidien et rangé dans sa rubrique culturelle, ce texte à tonalité humoristique contenait par exemple le passage suivant :


La vie, certes, n’a pas toujours été facile pour Jésus. Les tentations se sont abattues sur lui par centaines, souvent suscitées par sa bande. «Vous vous rappelez le soir où Jean-Baptiste a déboulé avec ses treize putes topless ? Et le jour où Pierre a voulu qu’on multiplie son gramme de coke ? Et quand Luc a voulu qu’on se prenne tous les auto-stoppeurs en short bavarois moulant ?» Et le soir de la Cène ? Tout le monde était peinard et l’autre, comme d’hab, casse l’ambiance pour foutre sa merde. On s’amusait, on racontait des blagues, et voilà qu’à juste bouffer du pain et boire du vin, on part dans des délires d’acide, comme quoi son sang, son corps, il n’y en a encore que pour lui. Que celui qui n’a jamais été agacé par ce genre de rabat-joie jette la première miche à Judas.


Une chronologie jointe en annexe commençait ainsi :

 

0. Alors que ce chiffre n’existait même pas, on l’invente pour mieux fêter l’anniversaire de la personne à qui, de l’avis général, ce mot «zéro» semblait convenir le mieux.

12. Il a 12 ans. Il est encore puceau et il adore se promener dans la campagne, gambadant nu au milieu des gazelles et des ruisseaux du désert.

14. Il se fait choper au Shopi en bas de chez lui en train de voler des Ray-Ban. Ses parents étouffent l’affaire à grands frais.


Etc, etc (Elèves de sixième qui lisez ces lignes, rappelez-vous ce que vous a enseigné votre professeur d'histoire-géographie : dans aucune chronologie il n'existe d'année zéro ; l'année choisie comme origine d'une nouvelle ère est toujours désignée par le numéro 1.)

 

*   *   *   *   *

 

Dans le Courrier international du 15 septembre, page 61, une publicité (image cliquable) :


Jesus-et-Bouddha.png

 

*   *   *   *   *

 

Du 8 au 17 décembre, au théâtre du Rond-Point, Golgota picnic, pièce écrite et mise en scène par l'Espagnol Rodrigo Garcia.


Golgota-picnic.png

 

Présentation de la pièce sur le site du théâtre :

 

Partout sur le sol, des hamburgers. Jésus est passé par là, il a multiplié les pains. Le Christ, qu’on appelle ici « el puto diablo », finira par voir sa plaie ultime de crucifié remplie de billets de banque. Plasticien, orchestrateur d’images chocs et de tableaux vivants aux provocations assumées, Rodrigo García interroge le monde et ses modèles, bouscule le cours de l’Histoire et de ses mythes. Toutes mesures dépassées, il fait du Messie et de ses acolytes une proie idéale. Machine de guerre lancée contre un monde d’hyperconsommation bovine, Golgota picnic met en scène une crucifixion tragique et trash. L’artiste démontre avec toutes ses armes que l’iconographie chrétienne est pour lui l’image même de la « terreur et de la barbarie ».

Dans cette épopée drôle, décalée, débordante, Jésus devient la cible, lui qui « multiplia la nourriture pour le peuple au lieu de travailler avec lui ». (...) Rodrigo García et sa bande de fous furieux espagnols déchiffrent les évangiles à la machette. Ils font tomber des murs d’angoisses et de culpabilités héritées. Performeurs, danseurs, vociférateurs, anges chutés du ciel ou provocateurs enragés, ils s’attaquent aux peurs de deux mille ans de christianisme.


Dans le dossier de presse pourtant, le pianiste Marino Formenti, qui accompagne le spectacle, déclare innocemment :


Pour moi, c'est un texte extraordinaire, et tout à fait autre chose qu'un spetacle blasphématoire ! J'y vois une déclaration d'amour passionnée au Christ, par un homme qui n'est pas croyant au sens dogmatique. Cela peut-être perturbant pour certains catholiques que la figure du Christ soit interprétée avec une telle liberté, mais la provocation n'est aucunement le but premier ! 

 

*   *   *   *   *

 

Vous vous souvenez de l'affaire des caricatures de Mahomet ? Le président de la République d'alors avait appelé chacun "au plus grand esprit de responsabilité, de respect et de mesure pour éviter tout ce qui peut blesser les convictions d'autrui". Le directeur de France Soir avait été limogé le lendemain de la publication dans son journal des dessins en question. Le groupe Carrefour avait, pour exprimer sa solidarité envers la communauté musulmane, cessé dans les pays où elle était majoritaire de commercialiser les produits d'origine danoise. Un député UMP, M. Jean-Marc Roubaud, avait déposé une proposition de loi "visant à interdire les propos et les actes injurieux contre toutes les religions." 

Je suis chrétien. Et je suis favorable à une liberté d'expression presque illimitée. Il doit être permis de plonger un crucifix dans l'urine ou de faire sortir des billets de banque des plaies d'un Christ de théâtre. Mais je voudrais tout de même que ces artistes, ces intellectuels comprennent l'ampleur de leur veulerie. Où est la transgression dans l'insulte faite aux doux, dans la déférence muette aux violents ?

 

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18 septembre 2011 7 18 /09 /septembre /2011 22:30

Une blanche, une black

 

-Le cadavre était dans le coffre de la Bentley.

En fouillant, j’en ai même trouvé un deuxième enroulé dans un plaid de voyage. Deux filles, une Blanche, une Black, avec des piercings sur les seins et la chatte. Traces de strangulation, et arrière du crâne défoncé avec un objet contondant.

-Genre batte de base-ball.

Direction, la morgue. Autopsie, relevé d’empreintes ADN, si on en trouve. La Bentley appartient au ministre des Finances. Il n’avait pas déclaré le vol. Nous avons été convoqués à Bercy le mardi suivant. Quand j’ai vu qu’il nous faisait servir des alcools, et qu’il m’offrait un cigare.

-J’ai compris que l’enquête allait s’arrêter là.

Il m’a d’abord demandé des nouvelles de ma femme, alors qu’il ne m’avait jamais vu auparavant, et que je suis de surcroît homosexuel. Pour changer de conversation, il a fait compliment à ma collègue de ses mollets bronzés. Elle lui a souri comme une grosse pute, et j’ai même cru qu’elle allait sortir un bout de langue pour lui signaler qu’elle était prête à passer sous son bureau.

-Il s’est levé.

Il est allé si loin au fond de la pièce, que même en nous brisant les vertèbres du cou, nous aurions eu le plus grand mal à le voir en entier.

-Je les ai tuées toutes les deux.

Il est revenu s’asseoir. Puis il a appelé un appariteur qui nous a reconduits jusqu’au parking. J’ai l’habitude de tuer dans l’exercice de ma profession, je comprenais qu’il n’ait pas pu résister à la tentation. Mais il avait dû en croquer pas mal pour s’offrir une Bentley. J’ai appelé la PJ. Je leur ai dit de la faire nettoyer avant de la lui ramener d’ici la fin de l’après-midi. De retour Quai des Orfèvres, j’ai passé toutes les pièces du dossier au broyeur. Désormais cette affaire ne nous concernait plus, la DGSE la classerait secret défense.

-Soirée tranquille.

Mon mec absent pour affaires. Dîner seul. Télé. Branlette, sommeil. Sommeil, branlette. Réveillé par le téléphone à cinq heures. La Bentley lui avait bien été rendue la veille au soir. On avait même fait le plein d’essence. Mais on venait de la retrouver avenue de Reuilly, bourrée jusqu’à la gueule de cadavres déglingués comme des poupées flinguées par des pisseuses en colère qui mériteraient une bonne raclée.

-Douze corps, des femmes.

-Faites-les brûler discrètement au Père-Lachaise, et qu’il ait sa Bentley nickel pour midi.

Les hétéros sont tous un peu pervers à force d’être des homos refoulés. Les vagins sont de bien mauvaises fréquentations, les pauvres types qui couchent avec eux finissent un jour ou l’autre par mal tourner.

 

Régis Jauffret, Microfictions, Gallimard, 2007 ; Le livre de poche, 2008, p. 935-936.

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