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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 19:03

« (…) ce dont souffrent en premier lieu les enseignants, c'est du décalage entre ce que l'institution leur demande officiellement -à travers ces fameux textes statutaires de 1950- et la réalité de la société d'aujourd'hui, des élèves qui vous sont confiés. Il faut mettre fin à ce décalage. Cela va impliquer de la part des enseignants d'accepter de nouvelles manières de travailler. D'être davantage présents dans les établissements, en contrepartie de ce nouvel engagement ; d'avoir une rémunération augmentée et des conditions de travail différentes. Je voudrais dire combien pour moi il est insensé que dans nos établissements, les enseignants ne disposent pas de bureaux pour recevoir les élèves dont ils ont la responsabilité. »

 

Tel est, dans les vœux adressés par le président de la République aux personnels de l’éducation, le passage qui a le plus retenu l’attention des médias et des enseignants eux-mêmes. Sur certains forums spécialisés (voir par exemple ici), on spécule déjà sur ce que pourraient signifier ces « nouvelles manières de travailler » évoquées par le président. Il aurait l’intention, dit-on, de porter le service hebdomadaire des professeurs certifiés (secondaire) de 18 à 22 heures. Et effectivement, on voit mal comment on pourrait demander aux enseignants d’être « davantage présents dans les établissements » autrement qu’en augmentant leur service.

 

Que feront, que feraient les enseignants pendant les heures qu’on leur ajouterait ? Le président ne le dit pas explicitement : il parle bien de « diversification des parcours », d’« adaptation de la pédagogie à la diversité des élèves » et on devine qu’en insistant sur la différence abyssale entre les élèves de 1950 et ceux de 2012 il veut nous faire comprendre que ceux-ci ont besoin d’être suivis de beaucoup plus près que ceux-là. Mais pour trouver une formulation plus explicite de la pensée présidentielle sur ce point, il faut se reporter au projet de l’UMP pour les questions d’éducation, où on lit notamment : « pour développer l’accompagnement personnalisé de tous les élèves dans l’enseignement primaire et secondaire, nous souhaitons que  les enseignants soient plus présents dans l’établissement. Cette disponibilité accrue pourra être modulée entre cours, accompagnement et tutorat. »

 

Examinons ces trois modalités possibles d’augmentation de service. Même si les textes ne le précisent pas, le tutorat est un dispositif essentiellement destiné à des élèves qui sont en train de rater leur scolarité parce qu’ils ne respectent pas certaines règles essentielles (ponctualité, assiduité, respect de l’institution, etc). Il est assez peu fréquent dans l’enseignement général, sans doute parce que les enseignants l’assurent « sur la base du volontariat » -voir Bulletin officiel spécial n° 1 du 4 février 2010. J’ai un peu de mal à croire qu’il soit à l’avenir comptabilisé dans le service des enseignants et rétribué. De toute façon le tutorat ne peut être efficace que s’il reste largement informel : le professeur et l’élève doivent se choisir mutuellement, ce qui implique une relation de confiance qui se construit dans le temps long. J’ai accepté moi-même de devenir le tuteur d’un élève de terminale à la fin du mois de décembre, parce que c’est à ce moment-là seulement que la mise en place d’un tel cadre de travail est apparue comme utile.

L’accompagnement personnalisé (AP), à l’heure actuelle, est détesté des enseignants et donne très peu de résultats chez les élèves. Le ministère de l’Education diffuse sur son site des vidéos lénifiantes d’élèves heureux d’avoir pu se « remettre à niveau » au cours de stages animés durant les vacances par des enseignants de leur établissement. Mais au lycée, l’essentiel du dispositif consiste en deux heures hebdomadaires imposées à TOUS les élèves (les meilleurs comme les plus faibles). Les modalités de mise en application sont laissées à l’appréciation des chefs d’établissement, mais les contraintes posées par les textes officiels rendent de toute façon leur utilité pédagogique quasi-nulle : les heures d’AP sont le plus souvent dispensées à des demi-classes (soit, en seconde, une grosse quinzaine d’élèves), et elles sont ennuyeuses et creuses parce que les enseignants sont invités à s’en tenir à la méthodologie en laissant de côté les contenus disciplinaires. Evidemment, on peut penser qu’on consacrant plus de moyens à ce dispositif, on en améliorerait l’efficacité. Mais on peut aussi se demander quel sens il peut bien y avoir à étendre un dispositif bancal dans sa conception et, par ailleurs, totalement contradictoire avec les valeurs proclamées par M. Sarkozy, puisqu’il s’impose à tous les lycéens de tous les lycées de France, sans tenir aucun compte de leur diversité.

 

Reste donc la possibilité d’accroître le service des enseignants en leur demandant d’assurer davantage d’heures de cours. Cela cadrerait somme toute assez bien avec l’un des objectifs affichés par le président de la République dans son discours : « faire mieux avec les mêmes moyens ». Si en effet on se donne pour objectif de « revaloriser les enseignants » sans pour autant augmenter les moyens consacrés à l’Education nationale, cela signifie qu’il faut moins d’enseignants mieux payés, et qu’ils doivent travailler davantage. Dans cette perspective, le chiffre de 22 heures hebdomadaires, évoqué plus haut, ne paraît pas chimérique, même s’il correspond à une augmentation énorme (plus de 20 %) du service actuel des professeurs ; il permettrait de tenir au moins un quinquennat l’objectif de non-renouvellement d’un fonctionnaire sur deux.

 

A ce stade, certains lecteurs sont peut-être tentés de hausser les épaules, en pensant : « Et alors ? Je travaille beaucoup plus que 22 heures par semaine, alors pourquoi en font-ils un fromage ? Et en plus, je n’ai pas leurs vacances ! » Il est alors utile de rappeler que la charge de travail des enseignants a été définie en 1950 en se basant sur un calcul très simple : à une heure de classe correspondent 90 minutes de travail en dehors de la classe. Libre à chacun de trouver cette évaluation inexacte ou abusive : arrivé à ma neuvième année d’enseignement dans le secondaire, je peux attester qu’elle est plutôt en-deçà de la réalité. Mon cours de première ES sur « Croissance et économies-monde de la Révolution industrielle à nos jours » m’a pris au bas mot et à lui seul une trentaine d’heures de préparation. Un paquet de 24 dissertations de Terminale représente une cinquantaine de copies doubles, c'est-à-dire un petit livre de poche (avec une intrigue généralement médiocre). Sous la pression conjuguée des parents et de l’administration, la tenue d’un cahier de textes en ligne tend à devenir une obligation. Et caetera, et caetera. Donner 18 heures de cours par semaine revient donc à travailler 45 heures. Donner 22 heures de cours par semaine reviendrait à travailler 55 heures, dans des conditions dont le président reconnaît lui-même la difficulté : les jeunes de 2012 sont bien différents de ceux d’autrefois, savez-vous.

 

On comprend mieux dans ces conditions pourquoi le président en veut tellement au décret du 25 mai 1950, définissant le service des enseignants du secondaire : celui-ci comporte en effet un certain nombre de sauvegardes, dont je ne citerai que deux :

-Les services « sont diminués d'une heure pour les professeurs et chargés d'enseignement qui enseignent dans une classe dont l'effectif est compris entre trente-six et quarante élèves » (article 4).

-« Dans l'intérêt du service, tout professeur peut être tenu, sauf empêchement pour raison de santé, de faire, en sus de son maximum de service, une heure supplémentaire » et pas davantage (article 3).

Qu’il serait commode, qu’il serait pratique de faire sauter ces verrous archaïques…

 

Mais, dira-t-on peut-être, ce qui atteste de la pureté des intentions du président Sarkozy, c’est qu’il souhaite attribuer un bureau à chaque enseignant, afin qu’il puisse y accueillir ses élèves, leurs parents, ou encore y organiser de paisibles réunions de concertation pédagogique. J’apprécierais en effet beaucoup que l’on m’attribuât un bureau ; je le préférerais privatif, mais pour le bien de la Nation je serai prêt à me contenter d’une pièce partagée avec mes collègues d’histoire-géographie. Ce serait toujours mieux que la salle des professeurs des trois établissements que j’ai connus jusqu’à aujourd’hui, et qui se ressemblaient toutes : une petite soixantaine de mètres carrés, un encombrement maximal (boîtes aux lettres, photocopieuse, tables et chaises), quelques postes informatiques fonctionnant parfois, une imprimante fonctionnant rarement ; à quoi il faut ajouter, dans le cas de mon lycée actuel, une regrettable absence de chauffage et un carreau cassé depuis deux ans, qui n’a été obturé par un panneau de balsa qu’à l’occasion d’une visite officielle. Oui, oui, donnez-moi un bureau ! Seulement voilà, il y a 7.000 collèges et plus de 4.000 lycées en France, et près de 400.000 enseignants y travaillent encore. Même si l’on ne construit qu’un bureau pour cinq, voit-on bien les frais que cela va occasionner, qui pis est dans une période de pénurie exceptionnelle ? Vous savez, ma façon de vous respecter, c'est de vous dire ma part de vérité : vous êtes lucides, vous en avez beaucoup entendu et vous savez parfaitement faire la différence entre les discours convenus et les discours authentiques. Alors je crois que je ne suis pas prêt d’avoir un bureau à moi, avec un ordinateur connecté à Internet et tout.

 

Mon-bureau.jpg

Le bureau des professeurs d'histoire-géo : avant-projet 


Si nous essayons d’imaginer la condition enseignante telle que voudrait la façonner Nicolas Sarkozy, nous arrivons donc au tableau suivant : des personnels recrutés à bac + 5, payés 2000 euros bruts par mois en attendant que la « revalorisation » engagée produise tous ses effets (un jour), priés de commencer leur carrière sans avoir reçu de formation pédagogique, travaillant plus de cinquante heures par semaine, et cela devant des classes nombreuses (ou devant des effectifs plus réduits, mais dans le cadre de dispositifs inefficaces). Dans le discours du président, on entend à un moment donné ces mots terriblement justes : « Il n'est pas possible qu'un enseignant entre dans sa classe et que si peu d'enfants, d'élèves, se disent "j'ai envie un jour d'être comme lui" ». Mais si, président, c’est possible : avec vous, tout devient possible.

D'ailleurs ça m'est arrivé vendredi. Un élève de terminale, qui aime la matière mais hésite à s'inscrire en licence d'histoire après le bac, m'a avoué le fond de sa pensée : "J'ai peur de finir prof..."

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Published by Ali Devine - dans Au lycée
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3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 00:48

Deux innovations techniques notables dans les voeux présentés par M. Chatel cette année : 

-des sous-titres à l'attention des personnes sourdes et malcomprenantes, assez nombreuses au sein de l'Education nationale.

-une louable économie de moyens qui peut expliquer un grain d'image un peu rêche, et un léger décalage entre prononcé et texte des sous-titres.


Ceci étant, vive la République, vive la France.

 


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Published by Ali Devine - dans Instruction publique
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24 décembre 2011 6 24 /12 /décembre /2011 22:00

 

 

PS. Bientôt de retour.

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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 10:43

Quatrième dimanche avant Noël : début de l'avent catholique.

 

piero_madonnaparto.jpg

 

 

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Published by Ali Devine
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23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 22:46

Mon fils Louis est aux Acrochats (centre commercial de Thiais village) pour l'anniversaire d’un de ses copains. Douze invités, tous des garçons. Sur leur site Internet, les Acrochats se décrivent, dans une formule d’une laideur singulière, comme « un grand espace thématisé d’aventures, de jeux et de célébrations, climatisé et sécurisé, dédié aux enfants de 0 à 12 ans ».

Ma femme observe le paradoxe qu'il y a à faire vingt minutes de voiture pour nous retrouver alors que nous sommes tous voisins ; cela, en plus, pour gagner un endroit bien conçu mais très impersonnel. -La fonctionnalité des voies rapides, du vaste parking, du centre commercial où l'on peut aller s'acheter des meubles Ikea pendant que les enfants font des galipettes ou jouent à casse-briques dans l'espace qui leur est dévolu, tout ça est à la fois apaisant et anxiogène ; parce que dans ce contexte, on est soi-même réduit à une fonction (automobiliste, client, parent fatigué). Par ailleurs, il y a beaucoup de monde : je suis sidéré de voir l'importance du trafic, et le taux de remplissage du parking, et l'occupation bruyante du grand bâtiment, alors que nous sommes un dimanche matin de la mi-janvier. L'un des ressorts, peut-être, de la surprenante floraison contemporaine de fictions et d'essais sur une fin du monde prochaine est le désir d'en finir avec la promiscuité forcée qui marque l'existence de la plupart d'entre nous. Il y a trop de gens. Mes voisins font du bruit, le métro est bondé, le collège dégorge d'une multitude d'enfants et d'adultes ; tout paraît surpeuplé, y compris mon esprit où j'aimerais que traînent moins de noms, moins de dossiers individuels. A la fin des Derniers jours du monde, de Dominique Noguez, le sort du narrateur m'a paru presque enviable : survivant isolé de catastrophes multiples à Saint-Benoît-sur-Loire, avec une grande bibliothèque et des provisions en quantité ; par un bel été. Je pense moi-même à des vacances indéfinies dans une maison du centre dépeuplé de la France, sans télé, sans connexion Internet, avec juste une petite radio, des livres, un clavier et des sentiers de randonnée ; et des meubles uniques, fabriqués par un menuisier du coin, des meubles bancals et beaux, pas des Leksviks made in the PRC. Un temps, un lieu où je ne sois assigné à rien de particulier, où je puisse de nouveau me sentir unique parmi des objets eux-mêmes prototypes. Et la solitude, pleine solitude. Utopie privée.  

 

Le béton, le plastique, l'acier, le verre dessinent des formes efficaces et rassurantes ; mais ce qui me fait rêver, et de plus en plus l'âge venant, c'est la gratuité de la nature, l'étang, le bosquet, un ciel de Flandre.

 

*   *   *   *   *

 

Visite au collège des Jeunes ambassadeurs de la Défenseure des enfants (si si, ça existe). Les élèves de la 5° G me font honneur en plaçant les intervenants devant les contradiction de leur discours politiquement correct ou en répondant de façon stupide à des questions pires.

 

« Si je fais un mètre cinquante, est-ce que je peux faire du basket ? » Oui, bien sûr, puisque « on a droit à l'éducation et aux loisirs », c'est l'un des douze droits de l'enfant. Mais -objecte le petit Michael- dans les clubs ils te disent que tu dois avoir une taille minimale. C'est une discrimination, répond sans ciller le Jeune ambassadeur, avant de redonner la parole à la salle pour vérifier que la leçon a été apprise : alors, puis-je faire du basket même si je suis de petite taille ? Oui, répond Mohamed Medi, mais y faut mettre des grandes chaussures.

 

« Est-ce qu'un enfant d'ouvrier peut-il être avocat ? » (Oui, peut-il ?) Réponses spontanées des élèves : « Et s'il a pas envie ? » « S'il est pas fort à l'école ? » « Et les études, elles sont chères. » « Et puis y va être mal vu. ‘Ouais, son père, il est ouvrier.’ » « Y peut choisir. » Reprise : bien sûr qu'il peut. C'est l'égalité des chances.

 

« Des parents peuvent-ils adopter un enfant qui n'est pas de la même couleur qu'eux ? » Oui pasque sinon c'est du racisme, y faut accepter les différences (je ne me souviens plus exactement s'il s'agit de la réponse des élèves ou de celle des Zambassadeurs ; je pense qu’on était arrivé sur cette question à un véritable consensus).

 

« Peut-on se moquer de moi parce que je suis homosexuel ? » « Un homosexuel, c'est quelqu'un qui a été rejeté par les femmes alors après il aime que les hommes. » « C'est pas bien, c'est sale. » « Y'a des pays où c'est la peine de mort. -Ouais, peut-être, je sais pas, après chacun a son opinion là-dessus » (dixit le Jeune ambassadeur, courageusement). Mohamed : « Mais si c'était leurs enfants qui étaient comme ça ? Ça les dégoûterait trop ». -Elvire : « Mais non, on les aimerait quand même. 

 

« Émilie peut-elle devenir plombier ou maçon ?

-Non, c'est une femme.

-Alors qu'est-ce qu'elle va faire ?

-Femme de ménage...

-Ah ah ah !

-Ou directrice !

-Alors toi ta femme elle va forcément être femme de ménage ou directrice ?

-Non, c'est une discrimination.

-Pourquoi ?

-Ben elle a pas fait exprès d'être une femme. »

 

Mais pour illustrer le thème des disciminations misosynes, les intervenants vont prendre un exemple... dans la communauté des gens du voyage.

 

*   *   *   *   *

 

Contrôle sur la Grande-Bretagne avec ma classe de quatrième (moyenne générale : 7,2/20).

Quel est le régime politique du Royaume-Uni ? « ils sont riche mais la politique est grave. » (Amine)

Autrefois, la Grande-Bretagne était un pays industriel. Et aujourd'hui ? « oui et aujourd'hui peut être. » (Amine)

En quoi l'économie britannique se distingue-t-elle de la française ? « Avec un train sous l'eau » (Slimane). « Déja en France il y a plus d'impôt quand France. » (Willy)

Qu'est-ce qu'un pays noir ? Est-ce une région riche ou pauvre ? « Un pays noir et d'un pays ou lon Travaille sans étre déclarer » (Samir). « C'est un pays ou il y a des noirs mais pas que est ce sont des pauvres. » (Manon)

Après un texte sur les émeutes de 2001 : Des évènements comme ceux de Bradford sont-ils possibles en France ? « N'en car il y a des policier partous. » (Samir) « Non, se n'est pas possible en France car la France n'est pas un pays qui font la guerre. » (Sabrina) « Non, car le racisme est interdit par la loi » (Salaheddine).

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Published by Ali Devine - dans Souvenirs - souvenirs
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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 23:07

« Aussitôt après [son baptême par Jean], l’Esprit pousse [Jésus] au désert. Et il demeura dans le désert quarante jours, tenté par Satan. Et il était avec les bêtes sauvages, et les anges le servaient. » (Marc, I, 12-13).

 

*     *     *     *    *

 

Hier, alors que je faisais mes courses au supermarché déjà plein de tout le fatras du Noël des marchands, je me suis immobilisé net et j’ai été parcouru par un frisson d’horreur. A ma droite, il y avait des chaussons en polaire portant des inscriptions telles que « C’est le pied » ; à ma gauche, des bougies parfumées à la mangue ou au pin des Landes ; et droit devant moi, posé à même le sol (le personnel n’avait sans doute pas eu le temps de le placer sur le bon rayonnage),

 

un calendrier de l’avent pour chat.

 

J’ai failli en oublier mes six rouleaux d’essuie-tout ultra-absorbants. Passé un bref instant de stupeur, je me suis souvenu que l’on m’attendait en caisse, et j’ai tourné les talons.


Mais une fois revenu chez moi, j’ai éprouvé le besoin de collecter sur Internet quelques informations supplémentaires sur cette sorte de produits. « Pourquoi tu perds ton temps à ça ? Tu le sais qu’il y a des cons, c’est pas la peine d’aller chercher des preuves sur Google ! » acerbement, m’a lancé, mon épouse. « Je m’ouvre aux gens dans leur altérité ! » me suis-je justifié. « Je veux savoir qui sont ceux qui achètent ce genre de choses, et qui sont ceux qui les fabriquent ; on me dit que la différence est une richesse, eh bien là, je peux te dire que j’ai mutatis mutandis l’impression d’avoir gagné à Euromillions. Je crois que je saisis beaucoup mieux le cheminement intellectuel qui peut mener certaines personnes à se mettre une ceinture d’explosifs autour du bide que celui qui en mène d’autres à acheter un calendrier de l’avent pour minou-minou. Et puis qu’en est-il des enjeux politiques ? Les candidats à la présidentielle ont-ils pris position sur le sujet ? Est-ce qu’on peut un peu arrêter avec ces histoires de centrales nucléaires pour s’attaquer aux vrais dossiers ? Chérie ? Tu es là ? Ou-ouh ? »

 

*     *     *     *     *

 

Vaste, en vérité, vaste et diversifiée est l’offre en matière de calendrier de l’avent pour animaux.

On notera tout d’abord avec intérêt les chiffres suivants :

Calendrier de l'avent chrétien

 

 

calendrier de l'avent pour animaux

Peut-être la disproportion peut-elle être expliquée par un biais technique quelconque ; mais c’est tout de même un rapport de 1 à 15…

 

C’est incontestablement la marque Gourmet qui formule la proposition la plus haut-de-gamme :


Gourmet.jpg

 

Terrine au bœuf, à l’agneau et aux petits légumes, noisettes au lapin sauce carottes, mousseline à la truite avec de savoureuses tomates (à accompagner de préférence d’un côte de provence rafraîchi). « C’est bien », dit à son maître le chat que l’on vient de nourrir de ces plats, « je suis content de toi ; à présent tourne-toi, que je te lacère le dos en signe de gratitude. »


Sur la page Internet de la marque Gourmet, les visiteurs sont invités à donner leur avis sur ce nouveau produit. On ne peut malheureusement pas voir ce qu’en pensent les autres. Je suppose que c’est réservé aux analystes de la maison-mère Purina. (Purina…). J’écris en ce qui me concerne le message suivant :

« Bonjour, Je dois vous indiquer mon profond mécontentement à l’égard de votre CALENDRIER DE L’AVENT. Mes chats ne l’ont pas aimé ; l’un d’eux a même rendu sa mousseline au saumon sur le tapis du séjour –un gabbeh de grand prix, ramené d’Iran par mon beau-père ! En outre nous avons trouvé deux phalanges humaines, ayant apparemment appartenu à un enfant de race noire, dans une boîte "double délice" poisson de l’océan sauce aux épinards. Vous avez, c’est le moins qu’on puisse dire, une conception bien à vous de ce qu’est un délice, et de ce qu’est un poisson ! Ces morceaux sont à l’évidence trop gros et trop durs pour la dentition d’un chat, à plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un persan chinchilla quasiment identique à celui qui illustre vos campagnes de publicité. Il va de soi que nous nous réservons, mes compagnons et moi-même, toute possibilité de poursuite judiciaire. Avec un profond sentiment de déception, AD.

PS Lorsque je parle de mes compagnons, je pense aussi à mon époux, avocat au barreau de Versailles et ami d’enfance de M. Frédéric Lefebvre, que nous connaissons comme un ami des chats et un secrétaire d’Etat chargé de la consommation. »

 

*     *     *     *     *

 

La marque Cosma propose quant à elle de « plonger votre chat dans l'esprit de Noël ! [Si l’esprit de Noël est trop loin de chez vous, un cours d’eau de profondeur moyenne peut toutefois suffire.] Derrière chacune des 24 fenêtres se cache une friandise surprise pour passer de délicieux moments en attendant Noël. Les Cosma snackies sont des friandises lyophilisées de qualité premium, composées à 100 % de viande ou de poisson. Naturelles, elles sont garanties sans conservateurs ni additifs artificiels. (…) Pendant l'Avent, faites plaisir à votre félin en lui offrant chaque jour une friandise savoureuse ! »

La même société a également pensé au bien-être des chiens, ces autres amis de l’homme : « L'Avent est l'un des plus beaux moments de l'année. (…) En cette période de joie, nous aimons nous faire plaisir et gâter les êtres qui nous sont chers. Rendez l'attente du Père Noël plus supportable en offrant chaque jour à votre compagnon une succulente friandise à mâcher.... »

Ce qui retient surtout l’attention dans la page présentant l’objet, c’est la description extrêmement détaillée des aliments matérialisant la communion interspécifique dans l’esprit de Noël : « des os à mâcher, aussi bons que sains, qui permettront à votre chien de se nettoyer les dents tout en se régalant ; des morceaux de panses riches en goût : saines et naturelles, ces friandises sont parfaites pour récompenser votre chien ; des morceaux de peau de tête pour mastiquer longtemps et prendre soin de ses dents avec plaisir ; des morceaux de cimier, idéal pour les petits gourmets qui aiment les friandises à mâcher et leur goût exceptionnel ; », etc, etc. « Les friandises à mâcher pour chien contenues dans ce calendrier ne contiennent ni colorants, ni conservateurs, ni arômes ou autres additifs artificiels. » Encore heureux ! Après avoir lu que les chiens les plus gâtés mangent du cimier et de la peau de tête, je crois que je ne pourrai plus jamais en embrasser un sur la bouche.

 

Croquettes-pour-chiens.png

 

*     *     *     *     *

 

C’est la société Trixie qui dispose sans doute de l’offre la plus riche en matière de calendrier de l’avent pour animaux : elle propose en effet des articles pour chats, pour chiens et pour rongeurs. Ce dernier article, sans doute victime de son succès (9 variétés de friandises différentes, tout de même), n’est plus disponible : « stock épuisé », indique tristement le site wanimo.com. Mais les mecs, qu’est-ce que vous attendez pour en refaire ? Qu’est-ce que je vais dire à mon hamster ?


Trixie

 

Si les produits de Trixie obtiennent un si vif succès, c’est aussi parce qu’ils peuvent compter sur certains journalistes pour leur offrir de belles plages de publi-information. Ainsi Marilyne Clarac, dans Femme actuelle du 10 novembre :

« Les enfants patientent sagement jusqu’au jour de Noël grâce à leur calendrier de l’Avent. Le concept s’étend désormais aux animaux de compagnie.

Si vous avez un chien, un chat ou un petit rongeur à la maison, n’oubliez pas de lui acheter son petit calendrier de l’Avent. (…) Parmi les subtilités on a déniché des friandises vitaminées à l’herbe à chat pour les petits miaous et des bonbons au chocolat ou encore des crispinos light fourrées au yaourt pour les toutous. Bien entendu leur composition répond précisément aux besoins de nos amis à quatre pattes.

Attention, devant le succès de ces produits pour chiens et chats, des ruptures de stock sont déjà en prévision. (…) Pas de doute, votre animal comprendra vite que chaque jour il aura droit à un petit cadeau. Il faudra juste lui expliquer que tout s’arrête une fois que le Père Noël est passé. Bref difficile de résister aux folies de Noël ! »

Mesdames et messieurs : Marilyne Clarac.


J’envoie à tout hasard un mail à la rédaction de Femme actuelle :

« Chère Marilyne,

Mon chien est extrêmement buté (vous savez comment sont les carlins) et j’ai peur de ne pas avoir en moi la force de conviction nécessaire pour lui faire comprendre le 25 décembre que voilà, c’est fini, y’a plus de bonbons dans la boi-boîte. Je crains même pour l’intégrité de mes tapis –dont un gabbeh équitable, tissé à Kandahar par des jeunes filles arrachées à la barbarie talibane. Ce qui m’amène à vous poser la question suivante : avez-vous des projets pour le réveillon ?

Ensemble, nous serions plus forts pour gérer au mieux la déception prévisible de mon petit ami à quatre pattes. Par ailleurs je souhaiterais vivement vous rencontrer pour échanger des vues sur le thème du crispino light, vous fourrer de yaourt et vous présenter à mon ami François Pignon. Bien amicalement,

Wouf wouf. »

Femme actuelle, numéro un de la presse féminine en France, hebdomadaire diffusé en moyenne, durant l’année 2010, à 936.553 exemplaires.


Afin que la montée des plaisirs de l’avent se termine en véritable apothéose, Trixie propose également une « boîte surprise de Noël » pour chat ou chien. « Tout ce que nous pouvons vous dire c'est que votre chat va se régaler mais aussi s'amuser... Mais chuuuuut... vous n'en saurez pas plus. »


Pour apaiser ma frustration, j’ai poursuivi ma recherche, et je suis tombé sur les commentaires laissés (toujours sur le site wanimo.com) par les acheteurs de cet article. On peut toujours soupçonner, évidemment, une manipulation orchestrée par le fabricant ; mais les avis rédigés ont selon moi la saveur de l’authenticité, et on peut parler d’un réel enthousiasme collectif. « disnay38 », propriétaire à Chateauroux de ce qu’elle qualifie de « chien moyen », écrit ainsi :

« Quand je le suis connecté à Wanimo pour commandé les croquettes pour mes chiens,j'ai été surprise de voir le calendrier de l'avent pour chiens,j'en ai commandé 1 pour chaque chien.Quand j'ai ouvert le 1er,mais 2 chiens était curieux de savoir ce qui se trouvait à l'interieur,ils ont couté les friandises et en raffole,dès que je prend un calendrier pour le montré à mes amis,les chiens sont tout fou et font les beau,je trouve cette idée très bien pour nos toutous et les friandises sont très appétissantes. »

Les autres clients ne sont pas moins satisfaits :

« exelent produit;mes trois bébés sont vraiment heureux;mais attention aux caloris » (figuette, du Tarn) ;

« je suis heureuse pour mon caniche damour ai aussi un calendrier comme les enfants votre est vraiment genial quand je lui ai montrer elle en été toute folle j'ai hate d'etre au premier decembre pour voir ca » (biquette, de Picardie).

 

Pauvres gens. En les lisant, je suis partagé entre la honte, la pitié et le mépris. Je suis sur le point de laisser tomber en haussant les épaules ; après tout, si ça leur fait du bien… Mais c’est ma méchanceté foncière qui finit, contre tout esprit de Noël, par reprendre le dessus, et je laisse à mon tour un message, sous le pseudonyme de « gabbeh94 » :

« oui cé vrai que cé un bon produit, moi l’an ternier jan ai doné pendant un mois a mon chien et il avais bien meyeur gout au repas du réveyon, on avais meme gardé une parti des croketes pour la garniturre, sérieusemant cété trop bon. Juste un conseil : il fauprendre un chien de taille moyene come la dame de chateauroux, les petit ya rien a mangé et les gran cé dificile de les tuer. »

Non, moi non plus ça ne me fait pas rire au fond ; le cœur n’y est plus ; ils m’ont attristé.

 

*     *     *     *     *

 

Allez, juste un dernier histoire de boucler le dossier. La société Chadog propose elle aussi un calendrier de l’avent pour chien, présenté de la façon suivante sur le site « Le meilleur pour nos compagnons » : « Vous allez acheter les calendriers de l'avent pour vos enfants et votre chien sera là à attendre le sien, alors pourquoi pas lui en acheter un aussi car les chiens ont aussi droit au calendrier de l'Avent. 24 petites friandises à savourer chaque jour pour patienter jusqu'à Noël ! »

C’est dit. Ils ont le droit. Après le droit canon, le droit canin. Qui sont les maîtres ?

 

*      *     *     *     *

 

Le Carême du Noël orthodoxe a commencé depuis deux jours. Seigneur, prends pitié de ceux qui n’ont qu’un chien à aimer. Prends aussi pitié de moi, accorde-moi l’esprit de compassion. Et à nous tous, accorde le don de la sobriété.

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10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 14:55

Fin janvier – début février 2010

 

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    Yasmine (6e) s'embrouille dans son contrôle car elle confond les lettres b et d.

 

Cours sur l'égalité avec les 5° G. Je me propose d'expliquer l'action compensatrice de l'État à travers deux exemples classiques, les ZEP et la progressivité de l'impôt. En pédagogue moderne j'incarne mon propos et dessine deux silhouettes au tableau. Voici Charles, de Neuilly ; et Kévin, de Staincy. Les élèves demandent aussitôt que je change le nom du second : ils préfèreraient Mamadou. Je leur accorde cela. Puis, pour être cohérent, je noircis la tête du personnage, et je lui fais de petites tresses. Ils s'écrient aussitôt, faussement scandalisés : "haaan !" Je leur demande s'ils connaissent beaucoup de Mamadous blancs. Ils conviennent que non mais ajoutent que les tresses, tout de même, c'est abusé. Je rase donc le crâne de mon banlieusard type et les voilà contents. Puis j'explique (c'est la consigne, telle que je l'ai comprise) que chez les parents de Charles, il y a une grande bibliothèque, mais pas chez Mamadou, et que le premier a donc de bien meilleures chances de réussir à l'école que le second ; il faut donc mettre en place un rattrapage, une compensation. Julia, la sage et studieuse Julia, intervient alors avec une virulence inhabituelle : "Y'a des bibliothèques publiques, tout de même !" J'approuve au fond cet argument de bon sens, et d'ailleurs plusieurs élèves manifestent eux aussi leur accord. Bien qu'ils soient les bénéficiaires directs de la "compensation", elle ne leur paraît au fond pas si équitable. Pour faire mon devoir de fonctionnaire respectant la lettre et l'esprit des programmes, j'explique sans conviction que tout de même, grâce au classement de son établissement en ZEP, Mamadou a de meilleures chances de réussite dans ses études. Alors Zakaria, l'un des bons élèves de la classe, tape sur l'épaule de son voisin Daouda, cancre patenté (et fort sympathique au demeurant) ; et en éclatant de rire, il lui dit : "Tu vois ? Faut pas te décourager."

La progressivité de l'impôt et les dégrèvements dont bénéficient les familles les convainquent un peu plus. Ce n'est pas toujours le cas ; je me souviens que l'an dernier, des élèves avaient bruyamment manifesté leur indignation face à un système qui peut vous reprendre jusqu'à la moitié de vos revenus.

 

A la fin du cours, les deux compères Zakaria et Daouda, accompagnés de Lamine et d’Hicham, viennent me trouver fièrement : "Monsieur, nous on va à la mosquée !" Ils ne me le disent pas par provocation mais parce que c'est une chose importante pour eux, et qu'ils souhaitent me la faire partager ; en fait, ce qui leur ferait vraiment plaisir, c'est que je me convertisse et que je les accompagne. Mais un peu surpris, je me contente de leur répondre : « Eh bien euh, priez bien. –Merci monsieur ! Bonne journée monsieur ! » lancent-ils joyeusement en sortant.

 

*   *   *   *   *

 

A 8 heures, Mohamed Medi (5° G) est devant la salle des profs, prêt à purger son heure de colle. Mais il veut d’abord me faire lire un mot écrit par sa mère.

 

« Bonjour Monsieur

Jai apris que Mon fils a été mis a la Porte Parceque sa voisine lui a jeté sa colle partere est quand il vous a dit que elle lui avait jeter vous l’avez mi a la Porte et l’autre Jour elle s’est retourné pour l’insulté et lui osi l’a insulter de façe de rats et vous s’avez mis un mot a mon fils, J’en ai marre.

il faut que sa serete

je souhaite une reponse » (ces deux dernières phrases d’une autre écriture plus malhabile.)

 

Mais bien volontiers.

 

« Madame,

1) Votre fils est isolé à une table individuelle, sans voisin ni à droite, ni à gauche, ni devant, ni derrière. S’il se chamaille avec d’autres élèves, c’est qu’il le veut bien.

2) Votre fils a une fâcheuse tendance à ‘emprunter’ à d’autres élèves le matériel qui lui manque. C’est l’origine de bien des conflits.

3) Je connais depuis un an et demi l’élève avec qui Mohamed s’est disputé. Elle ne m’a jamais posé le moindre problème. Si elle est sortie de ses gonds et a eu des propos déplacés à l’égard de votre fils, je pense que c’est parce qu’elle avait été poussée à bout.

4) Mes relations avec votre fils seraient meilleures s’il appliquait plus rapidement les consignes élémentaires : enlever son blouson tout de suite après l’entrée en classe, sortir ses affaires de son sac, noter son cours dès que je l’écris au tableau, etc.

5) Moi aussi, j’en ai marre.

     Bien à vous,

          DEVINE. »

 

*   *   *   *   *

 

J’accompagne deux classes de sixième au cinéma, pour y voir L’argent de la vieille, de Comencini. Il y a mes charmants petits 6° G, mais aussi, malheureusement, la 6° C, qui contient une bonne proportion de mini-wesh et de racailles en herbe. A l’aller déjà, je m’accroche avec un élève portant le nom extraordinaire et prédestinant de Faïtous Deng, qui danse sur les trottoirs et chahute au lieu d’avancer.

Nous faisons le trajet à pied. Il pleuvine. Cette portion du nord de Saint-Denis est d’une laideur indicible, et les lambeaux d’utopie communiste qu’on peut encore voir çà et là ne font que mettre en relief cette accablante tristesse visuelle –fresques murales commémorant la victoire sur le fascisme ou citations lyriques composées en mosaïque multicolore à l’entrée des installations sportives, bref un triomphalisme d'époque que démentent de façon grandiose les petits bistros minables, épiceries ethniques, entrepôts dont on ne parvient pas à déterminer s’ils sont désaffectés ou seulement en voie de l’être, barres et tours où des gens vivent, trottoirs défoncés, une crasse répugnante dans tous les recoins ; tout vieux, sale, moche sous un ciel à pleurer. Les gens qui passent en traînant leur cabas ont tous l’air d’être les rescapés d’une catastrophe – et les plus tristes du lot, ce sont les vieux Blancs, qui s’écartent avec crainte à l’approche de nos élèves. Mais où diable sommes-nous ? En France ? On dirait plutôt une démocratie populaire en 1990. Près d’un terrain de foot, une ambitieuse peinture murale illustrant ad nauseam la doxa de la bonne gauche d’aujourd’hui (diversité, solidarité, loisirs) a été partiellement masquée par de gros tags sans-gêne, dont l’un bouffe à moitié la calligraphie du mot « fraternité ». Il faudrait réunir une sorte de tribunal historique pour définir des responsabilités et vouer à l’exécration des générations à venir tous ceux qui ont contribué à l’élaboration de cet échec urbanistique et humain absolu.

Le film est en VOSTF, ce qui dissuade les trois quarts des élèves au moins de suivre. Les choses se présentaient de toute façon assez mal : peu avant notre arrivée, Céline m'a demandé si j'avais vu "La folle soirée de l'étrange", sur TF1, et ma réponse ("je n'ai pas de télévision") avait comme toujours provoqué des cris d'incompréhension et presque de scandale. Je m’assois à côté de Zanouba et je propose de lui lire les sous-titres, ce qu’elle accepte sans faire de manières. C’est une drôle d’expérience que de me pencher sur l’oreille de cette petite fille de onze ans pour lui souffler les dialogues du film, en essayant d’imiter l’intonation des personnages : jusqu’à présent, je ne m’étais livré à ce genre d’exercice qu’avec mon fils, et encore, très rarement. Je suis payé de mes efforts : elle suit, comprend l’intrigue, paraît même s’y intéresser dans une certaine mesure. En revanche les trois cocottes du rang de devant donnent des signes d’impatience de plus en plus évidents. Seuls les gags visuels et les gros mots font un peu rire : le mot "coglioni", en particulier, est immédiatement compris. Au bout d'une heure environ, Faouzi vient me trouver : "Monsieur, j'ai perdu une dent, je saigne !" C'est une molaire.

Le générique de fin est accueilli par des cris de soulagement. 

Sur le chemin du retour, les dénommés Faitous Deng, Ayman Hadji et Youssef Messaoudène se font remarquer. Devant l'étal d'un marchand de montres du marché de Saint-Denis, ils s'amusent à mimer un vol à la tire ; ils se moquent d'une mendiante prostrée ; ils chapardent le bonnet d'un autre élève ; ils prennent tous les prétextes pour lambiner. Je leur dis de rejoindre leur professeur de français, M. Auzas, qui marche loin devant nous, avec la tranquille insouciance d'un prophète menant son peuple en Terre promise. Je leur aboie dessus, et ils me répondent que je ne dois pas leur parler comme à des chiens ; je les pousse dans le dos, et indignés, ils me disent que si je continue ils porteront plainte.     

Quand je rends compte de tout cela à mon collègue, il hoche la tête en me disant : "je n'aime pas du tout ça." A cela se limitera l'expression de sa réprobation. Je crois qu'il est de gauche.

Ils m'ont fait rire, tout de même, ces trois imbéciles. Dans une sinistre avenue de Saint-Denis, Ayman avise, entre un fast-food halal et le chantier du tram, un vieux bâtiment en brique, encore élégant malgré la couche de suie qui le couvre. Il dit à Youssef : "Ouah, rgarde un peu ! On dirait comme à Paris ! Aux Champs-Elysées, mon frère !"

 

Au cinéma, Imane et Yasmine m'ont dit : "Msieu, vous comme prof, vous êtes le mieux !" Je devrais savoir ce que vaut ce genre de déclaration ; pourtant je suis touché et je savoure. Telle est ma fragilité.

 

*   *   *   *   *

 

Conversations à la cantine : "Quoi ? Machin a encore un petit frère qui arrive l'an prochain ? Mais c'est pas possible ! J'en ai déjà eu trois de cette famille, ils sont tous sur le même modèle. Y'a des mères, au bout d'un moment, on devrait leur faire comprendre que la ligature des trompes est peut-être une solution ! Ou l'hystérectomie !"

 

Albert raconte que des élèves sont venus le voir, tout fiers, à la fin d'un cours : "Monsieur, nous avons un crâne !" Heureusement, c'était seulement celui d'un chien.    

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4 novembre 2011 5 04 /11 /novembre /2011 00:03

 

Mi-janvier 2010, toujours.


Devoirs communs, cinquième. Etude d'un texte sur l’immigration clandestine en Afrique du Sud. Beaucoup d'élèves ne comprenant pratiquement rien aux documents ni aux questions posées, tentent de répondre en piochant un peu au hasard dans les mots mis à leur disposition. On récolte assez de perles pour s'en faire un triple rang. Que d'huîtres ! Que d'huîtres.


Qu’est-ce qu’un immigré clandestin ?

« Une personne qui vient d’un autre pays, et qui demande de l’argent. » (Lamine Konaté)

« C’est quel’ qun qui vie de façon illégale. » (Lassana Mba)

« toute l'afrique. » (Jonathan Moravia)

« Un immigré clandestin est un pays qui fuit la pauvreté et l'instabilité de leur pays. » (Djo Pinto)

« Quelqu'un qui quitte son pays pour s'y installer et pour vendre, qui n'a pas l'identité française. » (Un ou une certaine Kodia)

 

Dans quelles conditions travaillent les clandestins ?

« Les clandestins travaillent dans des conditions appréciée et exploitée. » (Djo)

 

Quels sont les autres problèmes rencontrés en Afrique ? 

« sécheresse et les moyens de contraceptions. » (Marilyne Lafleur)

« Il y a la contraception, la pauvreté et la faim. » (Lassana)

« Il y a : le manque des papiers, les enfants meurts de grave maladie, tros pauve pour acheter de la nourriture, beaucoups d'enfants sont malade. » (Oumarou Diawara)

 

Pouvez-vous citer une richesse ou un atout de l’Afrique ?

« Ils est facille pour eux de renvoyer les clandestins. » (Elisabeth Dulit)

« Elle s’est ouverte vers l’extérieur pour accueillir les autres un atout car il y a beaucoup de clandestin et immigrés. » (Brian Samak)

« En Afrique les gens sont généreux » (Mouhtarou Coulibaly)

« L'adout, cest que en afrique il font beaucoup d'enfants alors quen france il n'ent font pas beaucoup. » (Oumarou)

« L'Afrique à beaucoup de soleil si il aurait de l'eau Il pourrais faire pousser des légumes... » (Loana de Azevedo)

« Ils se reproduit très vite et ils acceptent un travail quelque soit le salaire. Ils ont de l'or et de l'ivoire. » (Marilyne Lafleur) 

 

*   *   *   *   *

 

Toutes les élites de France paraissent dégoûtées par le refus de la Conférence des Grandes écoles d’accueillir au sein desdites 30 % d’élèves boursiers. Richard Descoings parle d’une attitude antisociale ; le président des Jeunes socialistes, d’un scandale ; Alain Minc et François Pinault sont outrés. De mon côté, je n’aime pas du tout cette idée de préaffectation des postes. Il me semble que l’on ne devrait pas attribuer le titre d’énarque, de normalien ou de polytechnicien comme un logement en HLM.

Si le bon plaisir sarkozien impose cette mesure, il est douteux qu’on élargisse l’effectif des Grandes écoles : la création du quota « méritocrate banlieusard » réduira donc le nombre de postes accessibles par le concours normal ; et pour prendre un exemple que je connais bien, celui du concours A/L de Normale Sup, il n’y aura plus 75 places à prendre pour tous les khâgneux de France, mais 50 places normales et 25 places « boursières ». Les héritiers, ceux qui sont nés dans une bibliothèque, qui ont poursuivi leurs études dans les meilleurs établissements de centre-ville, qui ont intégré les meilleures prépas, les fils d’universitaires, de ministres ou de grands patrons, les fils de Minc ou de Pinault, eux n’auront pas grand-chose à craindre de cette modification des méthodes de recrutement : leur capital culturel leur permet d’arriver aux premières places des concours. En revanche, les rejetons des classes moyennes, ceux qui ont dû suer la grosse goutte pour acquérir un savoir et des compétences que leur entourage familial ne pouvait pas leur léguer, seront gravement pénalisés par l’arrivée massive des méritants estampillés. Moi, fils d’un représentant et d’une institutrice, j’avoue avoir intégré l’ENS en un rang fort médiocre ; si l’esprit de justice de M. Descoings s’était appliqué l’année de ma réussite au concours, j’aurais été recalé -et ç’aurait été le cas de beaucoup d’élèves ayant un profil similaire au mien.

A terme, on risque de voir les Grandes écoles ressembler de plus en plus, par leur recrutement, aux gouvernements récents : leurs effectifs comprendront une belle cohorte de fils et fille de, une bonne proportion de représentants de la diversité élus produits de l’année, et un nombre sans cesse décroissant de ce groupe social qui est le socle de la population française, c’est-à-dire les classes moyennes. Il y a quelque chose de vraiment exécrable dans cette façon dont le grand bourgeois donne la main à la petite beurette par-dessus la tête des trois quarts de la population, dont les aspirations à la plus élémentaire équité passent désormais pour un conservatisme coupable. C’est une détestable façon de rompre sans retour avec notre vieux et toujours efficace modèle d’intégration, celui qui s’accomplit en trois ou quatre générations : l’aïeul était manœuvre, le grand-père s’est mis à son compte, le père a intégré le cadre A de la fonction publique, le fils est cadre supérieur (tout le problème étant que ce fils pleinement intégré à la société française n’est plus perçu comme « divers », et que sa réussite individuelle n’est donc comptabilisée nulle part comme un succès du modèle français). C'est l'ascenseur social que réclament désormais à l'unisson le privilégié à principes et le défavorisé revendicatif : on entre dans la cabine, on appuie sur un bouton, l’ascenseur monte pour vous, on est arrivé.

Encore cette mesure ne concernera-t-elle qu’une petite minorité ; car quand quelques centaines de méritocrates, authentiques ou non, auront intégré les Grandes écoles, des centaines de milliers de frères, de cousins et de voisins resteront cloués à la médiocrité de leurs cités moches. Ils y resteront d’autant plus sûrement que l’outil qui aurait pu leur permettre d’effectuer un authentique progrès culturel et social, l’école, a été cassé par ceux-là même qui parlent aujourd’hui de quotas. Je pense aux élèves brillants que j’ai (ou que j’ai eu) dans mes classes : Habiba, Maïssa, Yasmine, Célina, Kévin, Fatimata, Léa ; Sarah, Aysun, Rosalineda, Asli, etc. L’éducation nationale devrait leur permettre de devenir des candidats crédibles aux différents concours d’entrée aux grandes écoles ; mais sauf miracle, ils ne le seront évidemment pas parce qu’ils auront passé leurs quatre années de collège dans des classes surchargées de petits cancres bruyants, où leur intelligence aura toujours été bridée, et où ils n’auront connu aucune autre émulation que celle que peut leur fournir un certain goût de l’excellence. Merci, collège unique ; merci, pédagogie moderne. In fine, on fera à ces jeunes l’aumône d’une place réservée, d’une admission sur quota. Y a-t-il plus élégante insulte que cette intention charitable ? 

 

*   *   *   *   *

 

En sixième, on parle de la notion d’identité ; on évoque donc les questions de nationalité. Karim me demande comment il se fait que lui, il n’ait jamais rencontré de vrai Français. Désignant une carte de l’Ile-de-France, je lui réponds qu’il en reste, là-bas, en Seine-et-Marne.

 

Contrôle sur la Grande-Bretagne. Yassine à son voisin Billy : "Ah ah ! T'as vu la faute ! Il a écrit Londres avec un S !" -Je leur pose pour finir une question dans la langue de David Beckham, qui se termine par la consigne : "Answer in English." Mais beaucoup d'élèves (qui font de l'anglais depuis trois ans) ne comprennent pas ces trois mots.

 

Tendances du schoolwear : la vague Baby Milo ne dégonfle pas (sweat de couleur unie et très vive, turquoise ou rose bonbon, avec à l'avant, un petit singe en paillettes brillantes. Pour les filles, possibilité d'ajouter un Hello Kitty ; pour les garçons, un Mario). De façon plus générale, les textes en anglais du type "University of Michigan 1956" cèdent du terrain sur les hauts, souvent remplacés par de gros motifs tels que Bob l'éponge ou une tête de petit chien en vraie peluche. Les maillots de foot ont disparu en raison des rigueurs de l'hiver, mais on peut prévoir qu'ils réapparaîtront au moment de la CAN. Les survêtements, en revanche, sont toujours là en grand nombre, ce qui est lié soit au peu de choix qu'offre la garde-robe de bien des élèves, soit à leur goût pour des vêtements amples, légers et confortables, que l'on peut mettre en toute saison. Ainsi Samir Arroughi portait-t-il aujourd'hui un sweat à capuche orange minium sous une veste de survêt' Adidas, avec un pantalon de même marque dont les trois bandes très vives rappelaient la couleur de son haut. Chapkas (pour lui) et protège-oreilles en moumoute (pour elle) supplantent les bonnets péruviens et les casquettes ; les grosses doudounes en plastoc noir brillant se multiplient. Assez nette et à mon sens regrettable augmentation des piercings faciaux. Les cheveux partiellement tondus en motifs abstraits (plus rarement figuratifs) résistent bien, tandis que la crête tecktonik semble bien passée de mode.

 

*   *   *   *   *

 

A la cantine, Mmes Mondésy, Somma, Lormont et Effelly parlent sexe assez crûment (je ne le savais pas quand je suis allé m'asseoir à côté d'elles) (si, c'est vrai). Elles rigolent comme de petites folles. Mon arrivée n'interrompt pas leur conversation, ce qui semble indiquer que mon statut d'eunuque marié a été clairement acté. Elisabeth Lormont, la plus excitée du lot, raconte qu'elle a un jour tenté d'expliquer à ses élèves la différence entre viol et agression sexuelle, cette différence étant la pénétration. Et comment c'est possible, alors, qu'on accuse des pédophiles de viol sur des petits garçons ? demande subtilement une élève. Eh bien, rétorque la professeure d'histoire-géo dans sa fureur d'enseigner, il existe différentes sortes de pénétration : non seulement vaginale, mais aussi buccale et anale. Ce mot évoquant en elle un écho, la même élève choisit alors de s'éloigner du sujet pour faire part de son dégoût à l'égard des pédés, tandis que ses camarades poussent des exclamations d'amusement et de scandale : haaaaaan ! Mme Lormont, ne se laissant pas démonter, dit alors trois choses. Primo, vu ce que je lis parfois dans les petits papiers que j'intercepte, c'est pas la peine de faire les sainte-nitouche. Deuxio, un peu de tolérance, ça vous ferait pas de mal, merde. Et troizio, la pénétration anale, c'est pas réservé aux hommes homosexuels. -Et Elodie Somma, avec son adorable voix frêle et innocente, ponctue le récit : "Réfléchissez-y pour plus tard, les filles, y'a des choix à faire." Éclats de rire.

Je me demande laquelle ou lesquelles des quatre se sont déjà laissées faire ? Tandis que j'écris ces lignes, Rose Effelly est à trois mètres de moi. Je la regarde. Elle porte une jupe à large bordure rouge. 

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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 11:06

Géry. André. Petre. Georges. Tudor. Carmen. Bertrand. 

A un de ces jours.


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C'est la musique que j'aimerais qu'on entende à mes funérailles.
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27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 23:45

Mi-janvier 2010

Lundi, le cours avec les troisième en alternance s'est plus mal passé que d'habitude. J'ai eu du mal à me servir du rétroprojecteur, j'étais perturbé par un petit fil vert qui pendouillait et que je ne savais où brancher ; en fait il ne servait strictement à rien et le bazar fonctionnait fort bien sans lui, mais les élèves ont ricané de mon incompétence ; Ali et Ayoub ont même profité de cet instant de flottement pour se lever et tenter diverses manipulations qui, bien entendu, ont terminé en moqueries mutuelles ("Vas-y, tu veux pas le brancher dans ton nez ?") Mais bon, De Nuremberg à Nuremberg a fini par partir, dans l'indifférence générale il est vrai : le divertissement procuré par les problèmes du média avait oblitéré toute espèce d'intérêt pour le message. 

Ali Konté, cependant, semblait ce jour avoir décidé de me provoquer, pour une raison d'ailleurs qui m'échappe totalement : il est nettement plus intelligent que les autres et je ne suis pas totalement mécontent de son travail, il copie le plus souvent son cours, je ne lui ai jamais manqué de respect, et caetera. Il trouve certainement que mon cours manque d'ambiance, mais n'est-ce pas le cas aussi des autres ? Je ne vois pas Mmes Zéribi et Darcier, mes collègues de français et de mathématiques, comme des showgirls déchaînées. Ali semble très irrité par mes partis-pris en matière de gestion de classe : avec eux en effet, je m'efforce de ne jamais montrer de colère ni aucun autre sentiment car ils l'interpréteraient assurément comme une marque de faiblesse plus que d'autorité ; je n'ouvre jamais de conflit violent car ils vivent dans la violence, s'y épanouissent et n'ont pratiquement aucune limite dans ce domaine ; je n'élève jamais la voix, j'élude sereinement les questions et les objections imbéciles ; et je mets en même temps un point d'honneur à obtenir d'eux le respect des règles de base par une répétition incessante, quasiment autistique, des mêmes demandes ("Mamadou, enlève ton blouson. Mamadou, enlève ton blouson. Mamadou, enlève ton blouson."). Ali, c'est certain, préfèrerait que je crie, que je les insulte : j'établirai ainsi, entre eux et moi, une troublante familiarité ; mais je refuse de tomber dans ce panneau. 


Alors ce lundi :

"Eh msieu, pourquoi vous avez pas acheté de chaussures ? C'est les soldes, en ce moment."

"On s'en fout de l'histoire, mon frère. Y zont cané y zont cané, c'est passé c'est passé. C'est fini. On s'en fout."

Quand je reprends un de ses camarades par l'ironie, ce qu’Ali est le seul de la classe à percevoir : "Ouah l'bâtard !"

Et comme je lui demande pour la cinq ou sixième fois d'enlever son blouson, il obéit, mais en m'expliquant qu'il a mal à la gorge et que s'il tombe malade, ce sera de ma faute.


C'est quand il commence à bruiter le film dont je poursuis la projection vaille que vaille, que je décide de l'exclure du cours. (J'aurais dû le faire depuis très longtemps, dès le début de l'heure en fait. Mais la position officielle de l'administration est qu'un enseignant ne peut expulser l'un de ses élèves que si celui-ci empêche la poursuite du cours, c'est à dire, concrètement, s'il se montre violent en paroles ou en acte. L'indiscipline ou l'insolence en elles-mêmes ne sont pas considérées comme des motifs suffisants : nous devons nous montrer capables de gérer cela en interne.) -De toute évidence, ma décision ne convient pas à Ali. Il se met à me tutoyer et prononce une suite de mots totalement incompréhensibles, mais d'où ressort un fort mécontentement. Il est vexé de s'être fait punir alors que son copain n° 1, Mamadou, dort d'un sommeil seulement entrecoupé de ricanements, et que son copain n° 2, Ayoub, s'est montré à peine moins odieux. Après tout, ils s'amusaient bien tous les trois, malgré mon refus de participer ; quel rabat-joie suis-je donc pour interrompre la rigolade ?

Je demande à Sheryl d'accompagner Ali en salle de médiation ; mais elle refuse prudemment, en prétextant de façon fort diplomatique qu'elle ne connaît pas suffisamment le collège. Gaétan, en revanche, se porte volontaire. Très bien ; de toute façon, pour ce qu'il fait en classe, autant qu'il aille prendre l'air. -En sortant de la salle Ali fait un effort d'élocution : je comprends enfin des bribes de phrase : "c'est pour ça que j'aime pas ses cours de merde" ; puis, bien distinct : "fils de pute" ; puis un violent coup de pied dans la porte refermée.


Quand je retourne vers les autres élèves, ils sont étonnés de voir que je suis serein et que j'exhibe même un grand sourire. En m'insultant, Ali s'est mis à la faute ; il est certain qu'il sera traduit en conseil de discipline ; je ferai le nécessaire pour qu'il soit viré ; un emmerdeur de moins. C'est un étrange métier que celui où l'on finit par se réjouir d'avoir été gravement et publiquement injurié par un quasi-analphabète, et ce métier, c'est le mien. Avec une certaine finesse, les élèves restants comprennent d'ailleurs sur le champ le sens de mon sourire, et avec cet admirable sens de la solidarité mafieuse où ils ont tassé tout leur honneur, ils m'expliquent que j'ai mal entendu, et qu’Ali, en réalité, voulait seulement être mieux informé sur le motif de la sanction qui le frappait. Je leur réponds qu'ils feraient d'excellents traducteurs, et que j'aimerais revenir, si cela ne leur fait rien, à la bataille de Stalingrad. (Gaétan fait alors sa réapparition ; malgré mes recommandations, il n'a ramené aucune preuve de ce qu'il a bien emmené Ali au service de la Vie scolaire ; je le renvoie donc faire un tour dans les couloirs du collège ; lassé, il ne reviendra pas chez moi, et m'abandonnera même son maigre cartable.)  


A la fin de l'heure, je m'aperçois que la feuille où j'ai consigné au fur et à mesure tous les incidents du cours porte en photocopie, au verso, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et la Déclaration universelle des droits de l'homme.


Le lendemain, je reste chez moi : mon fils est malade, et je ne suis pas très vaillant non plus. Ma fatigue nerveuse et physique, sans doute, a atteint un point critique. Je reçois deux SMS. Le premier provient du principal adjoint du collège, et m'informe qu’Ali Konté passera en conseil de discipline le 25 janvier ; le second provient d'un imbécile encore anonyme au moment où j'écris ces lignes, mais qui n'a pas pensé à masquer son numéro. Le texte est laconique mais il me semble inamical : "Sava pd".

 

Le surlendemain, j'ai de nouveau cours avec les 3° E. Cinq à dix minutes après l'entrée en classe, alors que j'essaie de rappeler aux élèves le contenu du cours précédent (ce qui n'est pas simple, étant donné qu'ils n'en ont rien écouté) -la porte s'ouvre à la volée. Naoual m'a prévenu peu avant : Ali va certainement nous rendre une petite visite afin de me remettre en main propre une lettre d'excuse. Et c'est bien lui, effectivement. Capuche sur le crâne. Il ne dit pas "bonjour". Il ne dit pas "excusez-moi". Il entre, encouragé par les rires et les exclamations amicales des élèves. Je lui demande poliment l'objet de sa visite. Je sais que l'usage de la politesse le désarme ; ça pourrait être utile, s'il cache une machette. Il jette une feuille de papier pliée en quatre sur mon bureau, et ajoute aussitôt : "Franchement, si je suis viré, je regrette d'avoir fait cette lettre." Je trouve son attitude maladroite, car il perd sur tous les tableaux : il n'est pas parvenu à sauver la face, et en même temps il aggrave son cas ; il ne parvient à être, ni un élève normal, ni une vraie racaille ; il est dans le trou. Et il s'en va.

(Sa lettre explique en substance que ses actes ont été causés par le sentiment d'injustice que lui inspiraient mes brimades. Il s'engage à ne pas recommencer, mais je crois que cette promesse m'oblige de mon côté à être un peu plus équitable.)

Puis nous regardons des images du débarquement. Les élèves présents (au nombre de six), s'intéressent un peu plus au sujet que les autres jours : Il faut sauver le soldat Ryan, Indigènes et d'autres films les ont préparés à ce qu'ils voient ; si je comprends bien, les images tournées par les reporters de guerre leur paraissent comme un foetus des fictions à grand spectacle tournées à notre époque. Ils regardent ces formes mouvantes noires et blanches comme une échographie. Naoual, selon son habitude, égaye la séance de ses sorties naïves ou débiles : "c'est qui qui filme ?" ne cesse-t-elle de demander, car elle a beaucoup de mal à croire à l'authenticité de tout cela. Puis, voyant des Américains à Utah beach : "Ils sont sortis de la mer ?" Je lui explique que malgré leur excellent entraînement ils n'ont pas pu traverser l'Atlantique à la nage, qu'ils viennent de bateaux, qu'on ne voit pas, qui sont hors champ, mais qui étaient bien là, en juin 44. Elle a presque 16 ans. L'enseignement est une patience.

Le discours du général de Gaulle sur Paris outragé leur arrache pour seul commentaire : "Comment y parle, lui !" Ça sonne. En repartant, ils parlent de Stalingrad... "Y'a que des Rebeux ! C'est à Barbès !" remarque Slimane, qui a des notions de géographie. Et Mamadou relance : "Et aussi à Marseille !" Ils tombent d'accord : "On a envahi la France, les Noirs et les Arabes." Et ils sortent. C'est eux les Africains qui s'en retournent au loin / venus des colonies pour niquer la patrie, etc.

 

Cinq jours plus tard. Je les retrouve. Ali est en mesure conservatoire : il n’a le droit de se représenter au collège que pour son conseil de discipline. Cependant cette exclusion ne règle pas tous les problèmes. Ainsi j'entends un bruit métallique tandis que je tente de leur expliquer le mécanisme de la Shoah. C'est Mamadou qui se coupe les ongles. Plus tard, devant l'évaluation de 5.100.000 Juifs morts, il aura ce seul mot : « Seulement ? » Cela prouve au moins qu’il n’a pas été totalement inattentif.

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Published by Ali Devine - dans Souvenirs - souvenirs
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