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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 16:21

 

La ville de Beuvry est une commune pauvre. J’ai même été surpris de découvrir à quel point elle l’était. Le revenu net déclaré moyen par foyer fiscal y est de 18.552 euros. Il est inférieur de plus de 20 % à la moyenne nationale (23.242 euros). Mais, surprise, il est aussi inférieur à celui de la plupart des communes « populaires » de la banlieue sud de Paris où je me suis installé depuis sept ans. On a des revenus nettement moindres à Beuvry qu’à Bagneux, Villejuif, Gentilly ou même à Vitry-sur-Seine (chiffres sur demande). On dira qu’en province, et a fortiori dans une commune encore partiellement rurale, la vie coûte beaucoup moins cher qu’en région parisienne ; mais il faut observer d’un autre côté que dans les localités banlieusardes (et communistes) citées plus haut, l’habitat social approche ou dépasse 50 % du parc, et de façon plus générale que les services rendus à la population sont beaucoup plus importants. Il n’y a par exemple aucune crèche publique à Beuvry, alors que Gentilly, avec une population deux fois plus importante et une démographie comparable, en a quatre.

Commune pauvre, Beuvry est toutefois dans la moyenne départementale. Les foyers du Pas-de-Calais déclarent des revenus annuels légèrement inférieurs à ceux de la Seine-Saint-Denis (18.927 euros contre 19.749).


56 % des ménages beuvrygeois ne sont pas imposables ; ceux-là gagnent moins de 10.000 euros par an. C’est notamment lié au fait que 15 % de la population active locale était au chômage lors de la dernière année pour laquelle je dispose de statistiques, c'est-à-dire 2008. Les quatre années écoulées depuis lors n’ayant pas été caractérisées par des records de croissance et de prospérité, on peut supposer que la proportion actuelle approche de 20 %. J’ai également découvert, au cours de mon enquête, une catégorie statistique dont j’ignorais l’existence, celle des « autres inactifs » : elle rassemble les adultes qui pourraient travailler mais ne le font pas. Il s’agit pour l’essentiel des rentiers, des femmes au foyer et des chômeurs ayant renoncé à chercher un emploi. Je ne sais pas s’il y a un seul rentier à Beuvry ; on y trouve sans aucun doute des femmes au foyer, mais pas plus qu’ailleurs (les familles ne sont pas particulièrement nombreuses). Je pense donc que beaucoup de Beuvrygeois sont au chômage depuis des lustres et ont été radiés de Pôle emploi, ou ont renoncé à s’y inscrire, car la proportion des « autres inactifs », avec 13,2 %, y est supérieure de 4 points à la moyenne nationale.


30 % des ménages de la commune sont considérés comme ouvriers. C’est en partie le résultat d’un biais statistique de l’INSEE, qui définit les ménages en fonction de la profession exercée par l’homme actif le plus âgé vivant en son sein. Mais cela donne en même temps un indice sur l’identité sociale de cette commune : dans beaucoup de familles, le père est ouvrier, la mère employée. Il est rare que les deux travaillent et plus encore qu’ils le fassent à temps plein. Beaucoup ont arrêté leurs études jeunes -30 % des Beuvrygeois seulement ont le bac ou mieux- mais ils sont nombreux à avoir décroché un diplôme de type CAP/BEP –c’est le cas d’un tiers des actifs. Ils disposent donc d’une compétence technique institutionnellement reconnue, mais en vivent mal ou n’en vivent pas. Sur les 1200 ouvriers environ vivant à Beuvry, un quart est au chômage. Les autres travaillent pour la plupart en dehors de la commune : il y a très peu d’emplois industriels à Beuvry (moins de 200), les usines sont plutôt à Béthune ou un peu plus loin.


J’ai aussi relevé avec intérêt qu’il ne reste en tout et pour tout que 20 agriculteurs à Beuvry, alors que la commune est très vaste (1.600 hectares) et qu’elle est encore en bonne partie couverte d’espaces agricoles. Je ne sais pas trop comment expliquer ce paradoxe, même en tenant compte du fait que beaucoup de terrains bientôt revendus et construits ne sont plus cultivés par leurs propriétaires. Toujours est-il que Beuvry apparaît dans les séries statistiques comme une commune ouvrière sans usines et comme un territoire agricole sans cultivateurs. 


Dernière particularité sociale de la commune : les « cadres et professions intellectuelles supérieures » se comptent à peine 300 sur 9.000 habitants, soit 3,6 % des adultes (à l’échelle nationale, le chiffre est de 8,4 %). Les élites supposées sont donc peu présentes dans ce bled. Elles l’évitent, le fuient, l’ignorent, enfin elles préfèrent résider ailleurs malgré les belles opportunités foncières existant sur place. Par exemple elles sont proportionnellement plus nombreuses à Béthune, la métropole locale. Si les statistiques de l’INSEE n’existaient pas, on pourrait du reste tirer quelques conclusions intuitives en observant la vie culturelle béthunoise. Le théâtre municipal a proposé cette saison Bianca Li et Carolyn Carlson, Sophia Aram et Jamel Debbouze, Vincent Delerm et Dominique A ; c’est à se demander si le programmateur n’est pas un ancien de France Inter ou de Télérama. Capitale régionale de la culture en 2011, la ville de Béthune a beaucoup misé sur les arts dans ce qu’ils ont de plus contemporain. Ainsi a-t-on pu  voir plusieurs belles expositions dans un ancien bâtiment de la Banque de France, aménagé à grands frais pour devenir « un foyer offrant au visiteur-spectateur-habitant-de-passage la capacité de se confronter à des propositions artistiques qui découvrent le sens ou le non-sens des situations urbaines ». Enfin, même les jours sans concerts ni expos, il reste à Béthune sa superbe grand-place piétonisée, au milieu de laquelle le beffroi bâti au XIVe siècle par les bourgeois de la ville ombrage leurs lointains héritiers assis aux terrasses des cafés, et réjouit leurs oreilles d’un carillon mélodieux et ponctuel. C’est beaucoup mieux qu’à Beuvry, où le summum du fun est sans doute l’élection des mini-miss (vainqueur 2012 dans la catégorie 6-7 ans : Alizée Delville. Toutes nos félicitations Alizée).

 

Pour en finir avec l’analyse statistique, il faut dire que la population beuvrygeoise présente une stabilité remarquable. Il y a cinq ans, 94 % des habitants vivaient soit dans le même logement, soit dans un autre logement de la même commune, soit dans une autre commune du Pas-de-Calais. En novembre dernier, les Coupet-Delvalle ont célébré leurs noces de diamant : ils sont tous deux nés à Beuvry, s’y sont mariés en 1951, et y ont toujours résidé. En février, Madame Julia Van der Camp, doyenne de la commune, a fêté ses 102 ans : elle a toujours vécu dans la même rue ! Bref, ces gens sont plutôt sédentaires. 0,4 % seulement des habitants vivaient hors de France métropolitaine il y a cinq ans. Il y a extrêmement peu d’immigrés et la plupart sont des retraités. C’est du reste une caractéristique générale de ce coin de France. Béthune, ville de taille médiocre (25.000 habitants) est au coeur d’une agglomération quinze fois plus peuplée où les immigrés sont un peu plus de 5.000, soit 1,5 % du total seulement. Il n’y a pas une seule mosquée sur ce territoire, même si un chantier vient d’être lancé à Béthune. Dans les rues, dans les conseils municipaux, la diversité est rare. C’est en plein aujourd’hui un morceau bien conservé de la France d’avant.


En regardant, dans le bulletin municipal de Beuvry, les photos des enfants, et en les comparant aux visages que je vois tous les jours dans le lycée où je travaille, je suis traversé par la pensée qu’il s’agit de deux pays différents.

 

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Pour résumer, Beuvry est une ville de Blancs pauvres, majoritairement ouvriers et employés, durement touchés par le chômage. L’homogénéité sociale et ethnique de la commune est certaine, ce qui est le résultat logique de la stabilité du peuplement. Les Beuvrygeois sont très peu exposés, dans leur expérience quotidienne, aux conséquences diverses du fait migratoire contemporain. Ils peuvent passer des semaines, des mois sans croiser un Noir ou une femme portant le foulard. La misère paraît donc expliquer leur vote bien davantage que le refus d’un étranger qui n’est pas là. Mais le poids de la vie quotidienne ne détermine évidemment pas à lui seul nos choix électoraux. Le citoyen de base, tout crasseux que soient ses ongles, se projette au moment où il vote, il se souvient qu’il appartient à un pays plus vaste que le cadre exigu de son train-train ; il manifeste de l’empathie pour ses compatriotes, quand bien même ceux-ci vivent à 800 kilomètres ; il manifeste en cela une imagination politique nettement supérieure à celle de bien des analystes de plateau, qui semblent quant à eux n’avoir aucune idée concrète de ce qui se passe dans les petits patelins paumés comme le mien.


Peut-être les 1534 personnes qui ont voté pour Marine Le Pen à Beuvry ont-ils été choqués par les meurtres de Mohamed Merah. Dans une ville nommée Toulouse, un Arabe tue des enfants juifs. Evènement horrible et surtout bien étrange quand on ne connaît soi-même ni un seul Arabe, ni un seul Juif.


Peut-être ont-ils été comme moi ulcérés par le discours prononcé à Marseille par Jean-Luc Mélenchon à la fin de sa campagne et largement repris par les télévisions. Il a dit : « Notre chance, c’est le métissage », et les Beuvrygeois (si désespérément blancs et qui conservent à peine le souvenir de leurs arrière-grands-parents polonais) ont dû se sentir bien malchanceux ou plus probablement méprisés comme de pauvres tarés. Il a dit : « Il n’y a pas d’avenir pour la France sans les Arabes », et les Beuvrygeois ont dû comprendre que de toute évidence il était beaucoup moins difficile d’imaginer l’avenir sans eux. Il a dit : « Marseille est la plus française des villes de notre République », et les Beuvrygeois se sont une fois de plus retrouvés tout en bas de la hiérarchie. Discriminés sur la base de leur généalogie. Trop endogames. Pas intéressants pour deux sous.


Peut-être sont-ils tombés par hasard, dans un talk-show, sur une personne bien intentionnée regrettant la faible représentation des minorités visibles dans les lieux de pouvoir et les principaux médias. Leur esprit a pu alors être traversé par la pensée qu’il n’est décidément pas facile d’appartenir à une minorité invisible, celle des prolos blancs de province. Selon une étude menée par le CSA, les ouvriers représentent aujourd’hui 1 % des personnes apparues dans l’ensemble des programmes diffusés à la télévision ; cette proportion monte à 3 % dans les documentaires, mais elle descend à 0 pour les héros de fiction. Selon une autre étude, menée cette fois par l’Observatoire des inégalités, moins de 5 % des conseillers municipaux sont des ouvriers ; dans les conseils généraux et régionaux, on est en dessous de 1 % ; quant à nos 920 parlementaires, absolument aucun n’a connu au cours de sa vie les joies de l’atelier, de l’échafaudage ou de la chaîne de montage. Bref, disons les choses, nos sept millions de cols bleus n’existent tout simplement pas.


En votant Marine Le Pen, ces personnes ont voulu dire différentes choses ; mon hypothèse est que, de toutes ces choses, la principale pourrait se résumer ainsi :

 

 


« On est toujours là et on vous emmerde. »

 

(A suivre

 

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29 avril 2012 7 29 /04 /avril /2012 17:55

Fin des années 40. Un vieil ouvrier polonais du Pas-de-Calais s’aperçoit que ses nombreuses années de travail ne lui donneront droit qu’à une pension famélique. Le rideau de fer lui interdit tout retour au pays. C’est assez ironique car, peu après son arrivée en France, la dureté des conditions de travail dans les mines du Nord et la médiocrité de la vie du coron l’avaient presque convaincu de repartir chez lui. Et à l’époque du Front populaire, il avait failli être renvoyé en Pologne, pour faire de la place aux autochtones. Mais à présent, il est coincé ici, et il doit trouver un moyen de nourrir ses vieux jours. Avec sa femme et sa fille, il quitte le bassin houiller, les fosses et les usines où il a trimé vingt ans, et il achète un grand terrain pour une bouchée de pain dans un patelin appelé Beuvry, encore en grande partie couvert de champs, de marais et de forêts. Il y construit une bâtisse imposante, plante des arbres, se fait un vaste potager qui lui rappelle sans doute le métier qu’il exerçait avant l’émigration –jardinier dans le domaine d’un hobereau. Il coule une retraite que je dirai plus volontiers paisible qu’heureuse, entre ses rangées de choux, sa bible en polonais (la seule langue qu’il ait jamais comprise malgré trente ans passés en France), une tendance certaine à la soûlographie et des disputes chroniques avec son épouse. A la mort de cette dernière, il accentue considérablement les doses d’Ecriture et de rhum, et ainsi préparé il ne tarde guère à rejoindre sa moitié. Leur fille hérite de la maison et du jardin. C’est ma grand-mère.

Cette Polonaise pur-sang s’est quant à elle parfaitement assimilée : elle parle le français et le patois chtimi, elle a décroché haut-la-main son certificat d’études et aurait poursuivi au-delà si on n’avait pas eu besoin de son aide à la maison, elle a épousé un bel indigène moustachu. Ils vivent de longues années ensemble dans la grande maison de Beuvry. C’est là que ma mère passe l’essentiel de son enfance et de sa jeunesse. C’est là, aussi, que se situent les premiers souvenirs de ma vie. Le cheval qui labourait le champ d’un paysan réfractaire à la PAC, le frêne dont les branches me menaient jusqu’au-dessus du monde, la vieille remise où les enfants ne devaient pas entrer, la table de la cuisine où on m’a recousu la cuisse quand je me la suis ouverte sur cinq centimètres, et tous les autres, et tous les autres.


En 1980, mes parents se sont à leur tour installés à Beuvry (dans le quartier de Gorre ; on prendra note au passage de l’existence dans notre pays d’un lieu appelé Beuvry Gorre). Ils avaient eux aussi fait construire une belle maison en briques dans un lotissement au milieu des champs. Ils venaient d’une tour de la banlieue lilloise et je pense qu’ils s’étaient lassés de leur vie suburbaine ; ce jeune couple avait envie d’un peu plus de place, d’un petit jardin, et d’une fenêtre donnant sur autre chose que vingt étages de vide et le vingtième étage d’une autre tour. Je crois que ma sœur et moi avons déterminé en bonne partie cette migration vers une commune encore rurale aux deux-tiers, mais proche d’une sous-préfecture (Béthune) qui avait la réputation d’être assez bourgeoise et plutôt animée. On voulait nous offrir de l’air pur, de la place pour jouer et des écoles correctes. J’ai vécu dans cette maison la fin de mon enfance, toute mon adolescence et le début de ma jeunesse : dix ans. Naturellement je m’y suis copieusement ennuyé. J’avais une grande chambre, peu d’amis, des passions confuses et il pleuvait.


Je me plaignais de vivre dans ce que je considérais comme un non-lieu. Mais sans le savoir j’aimais Beuvry. Malgré la multiplication des pavillons qui poussaient dans mon hameau comme des champignons de parpaings, on restait à la campagne, et les mottes de terre grasse des champs bien labourés, les haies de saules au bord des fossés faisaient un paysage qui me plaisait. Et puis j’avais déjà du goût pour le passé et j’en trouvais partout des traces discrètes qui me fascinaient. Sur le terrain que mon père avait acheté nu, il y avait une énorme auge en pierre où s’étaient abreuvé naguère je ne sais quels animaux de trait. Mes grands parents me remettaient de temps à autre les balles des deux guerres mondiales qu’ils trouvaient en bêchant leur jardin. Je voyais tous les jours, de la fenêtre de la voiture qui m’emmenait à l’école de Béthune, une chapelle néo-gothique perchée sur un tertre et couverte de ronces. Bref des gens avaient vécu là avant moi et je sentais la présence de ces disparus.



Beaucoup des souvenirs que j’ai gardés de cette période de ma vie sont politiques. Le tout premier est celui de mes parents sautant de joie devant la télévision familiale où venait de s’afficher le visage de François Mitterrand. J’avais sept ans et je ne comprenais pas trop, avec la logique de mon âge je me disais que quelqu’un venait certainement de leur faire un magnifique cadeau. Dans les années qui ont suivi, j’ai vu sur leurs visages que ce cadeau comportait une certaine dose de poison. Mon père, en particulier, s’aigrissait et commentait les informations du soir en des termes de plus en plus violents. Désormais Mitterrand et les socialistes le dégoûtaient. Au début je l’écoutais seulement, mais avec l’arrivée de l’adolescence j’ai évidemment commencé à manifester mon désaccord, à argumenter, puis à me disputer avec lui de façon systématique. Gavé de bonnes paroles et de bonnes pensées par une gauche morale omniprésente dans l’espace médiatique restreint auquel j’avais accès, effaré par la montée soudaine du Front national (qui semblait n’avoir émergé du néant que pour se substituer aux monstres de mon enfance terminée), je remplissais la salle à manger familiale de mes convictions toutes fraîches : droits de l’homme, tolérance, solidarité, antiracisme, plus jamais ça, Julien Dray et Harlem Désir auraient été fiers de moi. Mon pauvre père, quand j’y repense : il passait la semaine sur les routes ou dans des deux étoiles du département de la Somme, et quand il revenait de sa semaine de représentant, il trouvait à sa table un commissaire politique dont l’arrogance et la violence verbale étaient inversement proportionnelles à l’épaisseur de son vécu…


Mais je m’éloigne du sujet. Au fil des ans, la friche où mes parents avaient fait construire leur maison s’était transformée en un petit lotissement à la population hétéroclite. Trois pavillons crépissés moches avaient accueilli d’authentiques familles de prolos et malgré mes idées généreuses leur arrivée m’avait troublé : ils avaient un accent déplaisant, ils mettaient des poupées en tricot sur l’appui de leurs fenêtres, ils passaient des week-ends entiers à triturer le moteur de leur Fuego, enfin je me demandais sans le formuler pourquoi ces personnes si différentes étaient venues vivre chez nous (dans le même temps je me serais fait hacher menu plutôt que de reconnaître la moindre restriction aux droits des migrants africains –mais il est vrai qu’à cette époque, je n’avais jamais rencontré un seul Africain). Une quatrième maison accueillait un étrange et sombre individu. Affublé d’un nom polonais imprononçable qu’il francisa un beau jour en un banal « Jacquet », il ne faisait aucun mystère de sa sympathie pour le Front national et paraissait s’attacher à en incarner au plus près la caricature médiatique. C’était un ancien militaire qui repassait l’uniforme dès que l’occasion se présentait, et je le soupçonnais bien sûr d’avoir torturé en Algérie (il était trop jeune pour avoir collaboré). Il était extrêmement agressif et recourait volontiers à la violence physique pour aplanir les petits conflits de voisinage ; mais la plupart du temps il se cloîtrait dans une maison qu’il avait au fil des ans transformée en bunker, avec une clôture d’une hauteur démesurée surmontée d’un gyrophare qui ne s’éteignait que quand l’unique accès avait été hermétiquement refermé. Il séquestrait là-dedans une femme apparemment soumise et un gamin de mon âge dont je ne connaissais que le surnom, vociféré chaque fois qu’il faisait trois pas hors de chez lui : « COCO ! » Je regardais souvent de ma fenêtre la maison des Jacquet, et je me disais que la vie devait y ressembler à celle que mènent les personnages de Shining dans l’hôtel Overlook. Bref, c’était une famille lepéniste typique. Grâce à eux et à quelques autres personnages ejusdem farinae, la validité des catégories où je rangeais les personnes devenait incontestable.


Le maire de Beuvry, alors, s’appelait Noël Josèphe. Il l’était de toute éternité et j’ai mis un certain temps à comprendre que cette fonction était élective, qu’on pouvait changer de maire autrement que par la mort ou l’abdication du titulaire. M. Josèphe avait une superbe chevelure blanche. Il souriait tout le temps. C’était un ancien pupille de la nation, pendant la guerre il s’était illustré par de très beaux faits de résistance, il était passé par une Ecole normale supérieure. Socialiste de toujours, il avait aussi été élu député, et était devenu le premier président élu de la région. Bref il en imposait sacrément. Mais il n’était pas fier, comme on dit là-haut. Quand on le rencontrait dans la commune (ce qui arrivait de moins en moins souvent en raison des hautes responsabilités auxquelles il avait été appelé par ailleurs), il faisait la bise aux dames, caressait la tête des enfants dans un geste de bénédiction laïque, il s’intéressait et on pouvait lui demander un service, il ne le refusait presque jamais. Il gérait sa ville en patriarche plus qu’en maire. Malgré son prestige et son odeur de sainteté, mon père ne l’aimait pas. Il n’était pas parvenu à intégrer la famille du patriarche et n’en éprouvait d’ailleurs aucune envie. Il émettait des doutes sacrilèges sur l’intégrité du personnage. C’était un mécontent.


En 1991, j’ai eu mon bac, et je suis parti faire mes études, d’abord à Lille, puis à Paris. Je quittais Beuvry pour la ville et je me disais que j’allais enfin respirer un peu. De fait, depuis vingt ans, je n’ai plus vécu ailleurs que dans de grandes agglomérations, j’y ai appris et changé. Mais je me rends de mieux en mieux compte de l’importance décisive que Beuvry a eu dans la formation de ce que je suis. Je n’ai d’ailleurs pas coupé les ponts : ma grand-mère vit encore là-bas, non plus dans la maison devenue trop grande et vendue mais dans un appartement du centre-bourg. Quand j’y retourne, je regarde les choses qui évoluent, et plus encore celles qui demeurent identiques.


Dimanche dernier à Beuvry, Marine Le Pen est arrivée en tête des candidats à l’élection présidentielle, avec plus de 30 % des suffrages exprimés. Le Front national avait déjà réalisé de beaux scores les fois précédentes : 19 % en 2002, 17,6 % en 2007. Ce qui est surtout impressionnant, c’est l’augmentation du nombre de votes pour les Le Pen : 801 voix, puis 904 voix, puis 1534 voix. Ce résultat ne m’a pas choqué, ni attristé, ni rien de ce genre, mais il m’a surpris. Depuis une semaine j’épluche des tableaux statistiques, des coupures de presse, je discute avec ma famille du Pas-de-Calais pour leur demander ce qu’ils en pensent. Dans l’article suivant, j’essaierai de résumer ce que j’ai trouvé. 

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21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 22:21

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La réponse (qui tombe sous le sens) est ici.

 

Quoi ? Que dites-vous ? Des élections ? Quand ?

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9 avril 2012 1 09 /04 /avril /2012 00:23

Nous arrivons en retard et l’église est déjà pleine, si pleine que des centaines de personnes se tiennent debout devant l’entrée. La nuit est douce et chargée de parfums. La psalmodie de l’officiant, le chant du chœur nous parviennent par bouffées. Mais la chair est faible et les discussions de l’assemblée sont absolument profanes sous le ciel étoilé. Je ne maîtrise pas encore assez la langue pour tout comprendre mais je saisis au vol qu’on échange des nouvelles, la famille, le travail ; on parle aussi beaucoup des plats préparés, on les savoure à l’avance après ce long jeûne tenu. De nouveaux fidèles arrivent à chaque minute, on se reconnaît dans la pénombre, le bruit des conversations enfle. Un rire éclate de temps en temps. Il se fait tard.

Mais soudain, les cloches sonnent à toute volée. Un cri dans l’église : « Le Christ est ressuscité ! » Mille voix répondent : « En vérité il est ressuscité ». Le feu tombé comme une foudre illumine d’abord les visages des pécheurs ponctuels rassemblés dans la nef, sur l’iconostase ceux de l’armée des anges ; puis passé de main en main il incendie la foule obscure du parvis. J’ai ma bougie moi aussi et je reçois ma part de flamme.

Je suis le mouvement de tous. Un maladroit me brûle une mèche de cheveux. Les arbres sont beaux, tout chargés de fleurs. Les tombes serrées sont disparates le long des petites allées de terre. Des chiens nombreux et des mendiants sont venus au spectacle. Je regrette que les cimetières d’Occident soient si ordonnés et si froidement minéraux.

Avec une affection infinie, les chrétiens portent à leurs morts le feu de la résurrection. Cette nuit, il n’y a pas de nuit.

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4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 23:18

Jour d'encombrants. Un atlas de 1954 abandonné à même le sol. Je le recueille. 

 

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Album visible ici.

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24 mars 2012 6 24 /03 /mars /2012 13:18

Un mardi du printemps 2010.

 

Quand ma collègue Amina Zéribi m’a proposé d’être le professeur d’histoire-géographie de la troisième en alternance, j’ai à peine hésité : je me disais que j’allais faire du bon boulot avec une classe dont je ne verrais les élèves que par groupes de dix. Ils étaient faibles certes, mais j’étais prêt à faire de grands efforts pédagogiques pour me placer à leur portée. Et puis, c’était Amina, j’étais touché qu’elle me fasse confiance, qu’elle m’invite à l’accompagner dans cette aventure, et tandis qu’elle se tenait là en face de moi, attendant ma réponse, je ne pouvais m’empêcher de repenser aux vers du poète :

 

Vous les femmes, vous le charme
Vos sourires nous attirent et nous désarment
Vous les anges, adorables
Et nous sommes nous les hommes pauvres diables

 

Et c’est ainsi que, quelques mois plus tard, je tente de faire un cours sur la France de Vichy à un groupe qui ne comporte même pas dix élèves (puisqu’un grand nombre sèche) mais au mieux une demie-douzaine. Il est vrai que chaque individu de cette petite assemblée compte pour deux ou trois.

Rachel, après environ 3'30 de cours : "putain, ch'ai mal à la tête... qu'est-che qu'on a après ? Ah ouais, anglais... on travaille...

-Qu'est-ce que vous faites, avec M. Rosan ?

-On regarde des épisodes des Chimpchons."

Assise au premier rang, Zineb sort un pot de Nivea soft, crème de soin hydratante pour une peau douce et satinée et s'en beurre les paluches. Je le confisque. Apparemment elle s'en fout. Après le cours, je m'aperçois que le pot est pratiquement vide, et j'en viens à penser que cette petite provocation était préméditée.

Souly et Slobodan arrivent avec dix bonnes minutes de retard. La pluie les a obligés à chercher refuge à l'intérieur du bâtiment 4 ; un surveillant les a attrapés en pleine glande et les a poussés jusqu'à ma salle de classe (ce dont je ne le remercie pas). Souly semble particulièrement mécontent de se trouver là. Depuis que j'ai contacté sa mère au téléphone, il a décidé de sécher mon cours pour éviter les ennuis -Slobodan se solidarisant de son collègue avec une détermination admirable. Mon petit Issoufou va donc s'affaler sur une chaise en grommelant, près de la fenêtre et du radiateur. Avec le plus de douceur possible (je sais que ça l'énerve énormément), je le prie de corriger son attitude et d'aller s'asseoir à un autre endroit. Il profère une suite de mots incompréhensibles, puis je saisis : "Tout le temps y cherche les problèmes, lui." Mais j'insiste, toujours avec calme. Au bout de cinq minutes il finit par céder.

On étudie une photo de Doisneau de 1944. Un tableau, dans la vitrine d'une épicerie parisienne, fait la liste des rares produits disponibles (chou, rutabagas, topinambours) et des innombrables articles manquants. Parmi eux, le chocolat. "Hein, y zavaient du chocolat à l'époque ?" s'écrie Zineb. -Puis je leur demande :

"Si vous aviez voulu faire des crêpes, par exemple ? Ça aurait été possible ? (Silence) Il faut quoi pour faire des crêpes ?

-Ben des oeufs...

-De la farine...

-Du lait...

-Et est-ce qu'on pouvait trouver ces choses en magasin ?

-Bah non.

-Aloooors ?

-Eh msieu, c'est meilleur si on ajoute un peu de whisky dans la pâte, suggère Joao.

-Hein ?

-Quoi ?

-Qu'est-ce qu'il a dit ?

-Qu'est-ce qu'il a dit j'ai pas entendu ?

-T'as dit quoi ?

-Du kiwi ?

-Du whiskas ?

-T'es malade ?

-Mais non, c'est pas ça que j'ai dit..." Etc, etc. Plus tard, pour leur expliquer les ressorts du marché noir, j'utilise une comparaison audacieuse et d'ailleurs inexacte : les fournisseurs étaient un peu comme des dealers, mais au lieu de shit ou de cocaïne, ils trafiquaient du steak, du beurre et de la confiture. Souly m'a prêté attention pendant les vingt secondes de cette explication ; il a même souri. Ce sera mon succès pédagogique du jour.

Pendant que Joao lit à voix haute en butant sur chaque mot, presque sur chaque syllabe, je surprends Rachel (assise au premier rang, devant mon bureau) qui décontractée et souriante fait des doigts à je ne sais qui. Sans dire un mot, je commence à remplir une feuille d'exclusion. Elle s'en aperçoit.

"Eh mchieu, mais qu'est-che que vous faitches ?

-Eh bien je t'exclus de mon cours, Rachel.

-Eh mais pourquoi ?

-Tu adresses des gestes obscènes et insultants à un camarade. C'est un motif d'exclusion. Tiens, regarde, là : 'Menaces ou insultes envers un autre élève et/ou l'enseignant.' Je ne fais qu'appliquer le règlement. Mais j'espère que ça n'affectera pas la qualité de notre relation.

-Eh mais chérieux, vous faitches n'importe quoi, là. Ch'ai pas montré mon... macheur, là, ch'ai montré mon... annulaire (elle a fait un effort sensible pour employer des termes exacts).

-Vas-y, prends-moi pour un con, j'adore ça.

-Oh msieu, vous avez dit un gros mot ! Ça se fait pas.

-Virez-moi chi vous voulez, mais moi, ch'ai rien fait.

-Eh msieu sérieux, elle a pas fait un doigt d'honneur, vous vous trompez.

-Si ! Elle l'a fait ! Allez-y msieu, virez-la.

-Qu'est-che tu racontes tchoi ? T'as rien vu. Ferme un peu tcha gueule !"

Rachel sort avec une dignité de princesse outragée.

"Eh msieu, Svetlana elle dort", observe Tracy. Effectivement. Ecroulée sur sa table, les yeux mi-clos, Svetlana refuse d'accomplir le moindre travail (quand je lui demande quelque chose, elle répond d'un ton presque agressif : "pourquoi moi ?") Ses parents se séparent et elle croit que c'est à cause d'elle ; elle est déprimée, alors elle a décidé de s'octroyer une sorte de petit congé sabbatique. C'est dommage. Dans ce groupe de neuf, elle était une des deux seules élèves à suivre.

Texte. Un Juif parisien se souvient des discriminations subies sous Vichy. Plus de piscine, plus de cinéma ; l'obligation de rester en dehors du square où les amis d'hier continuent de jouer. Slobodan : "Mais c'est normal. Moi jdis les Juifs, y faut tous les cramer."

Souly sort une figurine de Sangoku et la montre à la compagnie avec la satisfaction d'un petit garçon. Apparemment, le fait qu'il se soit teint les cheveux n'est pas sans rapport avec la blondeur flamboyante du héros de manga. Je le menace de confisquer son joujou. Il le range dans sa poche. Puis le ressort quinze secondes plus tard.

Zineb voudrait bien parler d'autre chose que du cours. Coup sur coup, elle me demande si je sais qui est Vincent Lagaf ; m'informe que son ongle est cassé ; me demande ce qu'est le xylitol ; etc. Je ne sais pas comment m'y prendre pour la convaincre de fermer sa gueule. Dans l'idéal, il faudrait que je la vire dès la première intervention incongrue. Mais à ce régime, je risque de rapidement me retrouver devant une salle vide ou presque, et de me créer l'encombrante réputation d'un prof qui n'assure pas et qui délègue la gestion de ses problèmes. Par ailleurs, la plupart des élèves ne demandent pas mieux que d'être exclus, et je refuse d'entrer dans leur jeu.

"Vas-y Zineb, lis le texte.

-Pourquoi vous m'appelez Zineb ?

-Oh excuse-moi Tracy. Vas-y, lis, s'il te plaît.

-Ouais, vous nous confondez toujours toutes les deux.

-Qu'est-ce que ça peut bien faire ? On peut lire le texte, maintenant ?

-Mais pourquoi ?

-Je sais pas, vous avez peut-être des points communs." (Par exemple, elles ont toutes les deux la langue piercée. A quinze ans.)

"Eh msieu, elles ont les mêmes fesses ! C'est pas moi qui l'ai dit, mais elles ont les mêmes fesses !" ricane le délicieux Slobodan. Quand je demande au même de lire un texte, il s'exécute en rigolant, et ajoute un -euh à la fin de chaque mot. "Sous-euh les-euh maisons-euh écroulées-euh, des-euh femmes-euh et-euh des-euh enfants-euh étaient-euh emmurés-euh vivants-euh, hin hin hin. Excusez-moi, msieu, c'est un tic." (Le texte concernait les bombardements de Rouen.) Un peu plus tard, Tracy déchiffre des extraits de l'appel du 18 juin. Et ça se termine comme ça : "Dis-cours du gé-né-ral de Gaulle radjo-di... hein ? c'est quoi ce mot bizarre ? radjo-diffu-zé par la BBC. FUCK LA BBC ! Eh msieu j'aime pas la BBC. Voulez qujvous dise pourquoi ?" Non merci, Tracy. Ça sonne. Au revoir.  

Je voudrais bien qu'un jour, ils repensent à tout ça et qu'ils aient profondément, douloureusement honte. Mais ça n'arrivera pas.

 

Le cours de quatrième se passe presque aussi mal. Samir et Mohamed vont passer en conseil de discipline et Asmaa est sous fiche de suivi, aussi se retiennent-ils un peu ; mais tous les autres élèves de la classe bavardent constamment. Tarkan et Amine sont engagés dans une compétition de crétinisme de très haut niveau. Crier, punir, exclure ne donne quasiment aucun résultat excédant la minute. La plupart des élèves, là aussi, sabotent les cours en toute bonne conscience. Quand on les engueule, ils se trouvent toujours toute sorte d'excuses : je ne faisais qu'écouter mon voisin, je parlais du cours, quelqu'un m'a volé mon stylo et je veux savoir qui, les autres bavardent aussi alors pourquoi c'est toujours moi qui me fait engueuler, etc. Cette bande d'abrutis logorrhéiques est totalement décomplexée.

L'image : un collège unique, donc égalitaire ; des ZEP, des RAR pour compenser les injustices sociales ; des élèves autonomes, pleinement acteurs de leur succès scolaire et de leur orientation ; de la modernité technologique attestée par le B2i, des espaces numériques de travail et des écrans interactifs pour supplanter la craie et le Velleda ; une offre pédagogique toujours plus riche et diversifiée, auquel est récemment venue s'adjoindre une petite dernière très chic, l'histoire de l'art ; de la codisciplinarité, de l'interdisciplinarité, de la transdisciplinarité ; des évaluations par validation de compétence pour valoriser les savoir-faire et savoir-être de chacun ; des enseignants reconnus par leur hiérarchie et honorés, non seulement par leurs élèves, mais par la société toute entière.

La réalité : une proportion effrayante d'illettrés parmi nos élèves ; une masse d'adolescents passifs, vulgaires et anomiques ; des individus talentueux et travailleurs écrasés par l'égalitarisme du système ; l'obligation de mendier longuement pour obtenir trois chaises, un feutre noir et une nouvelle lampe de rétroprojecteur ; 14 matières obligatoires en quatrième, soit une diversité de connaissances inassimilables pour la plupart des intelligences ; des enseignants découragés, méfiants voire cyniques ; un volume de travail en expansion rapide pour un salaire constant ; une profession minée par l'intervention de plus en plus massive des contractuels et vacataires ; un mépris ouvertement formulé par les élèves, les parents, les politiques.

Je devrais mettre tout ça à distance, faire la part des choses. Je n'y arrive pas. Tout à l'heure, mon fils Louis m'a demandé quel voeu je ferais si j'étais sûr d'être exaucé. J'ai répondu sans hésiter : "je voudrais pouvoir bien vivre sans travailler." 

 

Deux jours plus tard.

Le jeudi, mon cours est à 8 heures, alors la moitié des 3° E ne viennent pas. Mais Rachel, en impeccable jogging Baby Milo rose bonbon, a bien voulu se déplacer. Pour une fois ce que je dis semble vaguement l'accrocher. Elle intervient spontanément pour faire une remarque en rapport avec le cours !

« Eh mchieu, moi mon arrière-grand mère elle a 91 ans. Eh ben elle a fait un truc dans la réchichtanche, là, chais pas quoi mais elle était dedans. »

Je lui dis que c'est tout à fait possible : son aïeule avait 21 ans en 1940, et beaucoup de Français ont résisté pendant la guerre -souvent petitement, dans la mesure de leurs moyens, mais résisté tout de même. Je lui raconte l'histoire de ma propre grand-mère, qui faisait des centaines de kilomètres à vélo et sortait clandestinement de la zone interdite du Pas-de-Calais pour aller chercher de quoi manger dans une ferme de l'Aisne. Une complicité historique totalement inattendue m'unit ce matin à cette fille que j'ai virée de mes deux précédents cours. Mais je ne peux malheureusement rien éprouver de tel avec les autres.

 

 

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16 mars 2012 5 16 /03 /mars /2012 22:39

Janvier 2010.

Commissions disciplinaires : on adresse aux méchants un dernier et so-len-nel avertissement avant leur traduction en conseil de discipline. La peur rôde. La première élève convoquée est Asmaa el-Jilali, qui est venue accompagnée de sa mère, de sa soeur et de sa cousine. La petite pimbêche ne travaille absolument pas, elle sèche de plus en plus de cours et se montre parfois insolente envers les professeurs qu'elle gratifie de sa présence. Il m'est arrivé de la voir discutant avec des copines, quelques mètres en contrebas de ma salle de classe. Je l'ai hélée, lui ai intimé l'ordre de nous rejoindre immédiatement : elle n'a pas bougé d'un millimètre. Ce soir, prise entre sa famille d'un côté et les enseignants de l'autre, elle est coincée et fait beaucoup moins la maligne ; alors elle en dit le moins possible, et fait le gros dos -ce à quoi sa doudoune en plastoc l'aide bien. La mère nous explique qu'elle a, elle aussi, des problèmes avec sa fille. Asmaa traîne avec de mauvaises fréquentations ; les libertés qu'on lui accorde, elle en abuse (on comprend qu'une soirée passée chez une copine s'est très mal terminée). Du coup, sitôt sortie du collège, la jeune fille est mise sous clef. La soeur et la cousine opinent. Il faut savoir se montrer strict.

La mère porte un strict foulard noir ; les deux autres accompagnatrices, un ample tchador qui ne laisse voir que l'ovale de leurs visages. Même si nous donnons parfaitement le change, la gêne est unanime. Ma voisine Estelle Dubos me chuchote : "si elle passe toutes ses vacances entre quatre murs avec ces deux corbeaux, c'est pas très étonnant qu'elle ait envie de se défouler à l'école." Le principal adjoint M. Choukrani décide au final d'une convocation en conseil de discipline avec sursis. A la première incartade, Asmaa sera traduite devant cette instance et très vraisemblablement exclue. Sa mère est soulagée. Elle pensait que nous nous montrerions plus sévère. Elle ordonne à Asmaa de nous présenter ses excuses. La jeune fille se lève et sort du plus profond de ses poumons un "Jmexcuse" à peine audible. Avant de partir, les deux tchadors vont voir M. Langlois, le professeur de SVT, et lui demandent d'une voix guillerette : "Alors, Monsieur, vous nous reconnaissez ?" Il semble interloqué. Sur le seuil, M. Choukrani nous avoue : "J'ai beaucoup de mal avec ça."

 

Le deuxième élève à passer devant nous est Mohamed El Rhoul, qui est venu accompagné de ses parents. Grand gaillard de quatorze ans, Mohamed en paraît seize ou dix-sept. Il est quasiment analphabète. Nous avons fait, avec lui, ce que nous avons pu. Il fait partie de la quatrième Aide et soutien, pour qui les cours de français et de mathématiques sont dédoublés et adaptés. Il a par ailleurs passé plus d'un mois dans le module relais, où il a bénéficié d'un programme de travail sur mesure et de l'aide individuelle quasi-permanente d'un enseignant du collège. Mais Mohamed est un indécrottable cossard. Les cours en petits comités ne lui servent à rien, car il les sèche, s'y présente en retard, ou y somnole gentiment. Le rapport rédigé par la collègue qui l'a accompagné pendant son passage en module relais montre un individu doté d'une certaine jugeote, mais rebelle obstiné à tout effort de plus de cinq minutes et n'ayant accepté d'entrer dans la structure que pour y retrouver un camarade de rigolade. Nous apprenons en outre, à l'occasion du conseil, que Mohamed a bénéficié il y a quelques années des consultations d'un orthophoniste. Mais l'expérience n'a pas porté tous les fruits qu'on pouvait en attendre ; en effet le spécialiste avait eu l'idée très moderne d'exiger que son jeune patient fasse tout seul le trajet de son domicile au cabinet, afin de le responsabiliser ; et Mohamed, bien entendu, avait illico séché les séances. C’est ainsi que nos élèves construisent leurs ignorances.

Je me souviens fort bien de mon premier contact avec le garçon. Après deux ou trois heures de cours à peine, je savais à quoi m'en tenir. Sans illusion excessive, comme dans un protocole balisé et vain, j'avais essayé de discuter avec lui pour le "recadrer" et le "remobiliser". Sa réponse à mon assaut rhétorique, je l'entends encore, avec son intonation du moment et son accent : "Moi, Msieu, jsuis un blédard !" C'était une façon remarquable de retourner le stigmate et de me signifier avec clarté que mes cours ne seraient jamais pour lui, qu'il n'y assisterait jamais, même assis à cinquante centimètres de moi. Chacun des enseignants présents doit avoir une anecdote analogue en mémoire, ainsi que d'autres bien pires ; aussi le ton est-il virulent à l'endroit de notre péquenot de l'Atlas. Quand il évoque son avenir prévisible, M. Choukrani a des termes durs ; il évoque sans ambages une exclusion prochaine, et la vengeance que nous exercerons en le reclassant exprès dans un établissement lointain, où il devra se rendre par un long voyage en bus. Il parle aussi de ces journées où, viré de chez nous et pas encore recasé, Mohamed s'ennuiera, traînera, somnolera seul dans sa cage d'escalier : une sorte d'apprentissage de la marginalité. Il est rosse, c’est vrai. Mais que peut-on tenter d’autre ? La main tendue ? Elle pend dans le vide depuis perpète.

Après nous avoir écouté avec toute l'apparence du calme, la mère explose en imprécations. D'après elle, nous n'avons jamais vraiment voulu aider son fils ; et maintenant, nous voulons briser son destin, parce que nous le voyons comme un "méchant" et non comme l'enfant et l'analphabète honteux qu'il est. Elle nous reproche violemment de lui souhaiter un futur de clochard et de contribuer à l'accomplissement de ce mauvais augure. Elle dit aussi que, si nous avons déjà décidé de tout, si notre volonté de briser son garçon est si bien arrêtée, elle ne voit pas très bien ce qu'elle fait là. Elle continue, encore et encore, ne nous écoute pas quand nous essayons de lui répondre, répète inlassablement "Jdéfends pas mon fils" et en effet il me semble que son but est moins de plaider pour lui que de nous obliger à partager le fardeau moral qu'est l'échec de Mohamed. Elle nous fait honte et je dirais presque qu'elle nous maudit. La violence de sa tirade furieuse a quelque chose de magnifique ; je repense aux premiers films de Jean-François Richet : c'est la voix rauque et puissante d'une humiliée vindicative. Quand son mari essaie timidement de prendre la main, de s'immiscer dans une pause brève et de dire "vous avez raison, mon fils doit changer", elle le reprend en arabe et nous traduit : "je lui dis que c'est pas la peine de parler avec vous." Dans un mouvement de colère, le principal M. Navarre, venu en renfort, prononce la convocation d'un conseil de discipline dans les quinze jours et la levée de la séance. "Voilà !" commente-t-elle avec ironie.

 

  Le troisième élève convoqué en commission disciplinaire est Samir Arroughi. Il n'est pas venu. Il devrait pourtant se trouver dans l'établissement, puisqu'il est inscrit à "l'aide aux devoirs". Mais il n'y a que son père. Un peu sonné par l'épisode précédent, nous présentons les choses avec plus de rondeur. Samir ne travaille pas et n'a pas travaillé depuis la sixième au moins. Il arrive en retard aux cours, quand il y arrive. Avec lui, tout est à la demande : il ne s'assoit, n'enlève son manteau, ne pose son sac, ne sort ses affaires que si on le lui demande explicitement. Il est fréquent qu'il vienne au collège sans rien pour écrire, ni stylo, ni feuille. C'est peut-être du fascisme que d'écrire cela, mais je pense qu'un élève de cette espèce devrait pouvoir être relevé de ses obligations scolaires et envoyé au diable. Il s'y rendrait d'ailleurs sans hésiter. Evidemment, il coûterait sans doute très cher à la société en frais de police et de justice ; mais il faut se souvenir par ailleurs qu'on économiserait plus de 8.000 euros par an sur une scolarité absolument inutile, et que l'on protégerait celle des autres élèves.

En réponse à notre description du cas, le père nous explique qu'il est au travail de six heures du matin à six heures du soir à La Défense (il vient d'ailleurs d'arriver) et qu'il ne peut pas toujours être sur le dos de son fils. Nous n'osons pas l'interroger sur la présence d'autres adultes responsables, d'une mère, par exemple. Il ajoute qu'il a offert à son fils tout ce qui est nécessaire pour bien travailler, et qu'il ne cesse de lui donner des conseils de sagesse : ne dit-on pas, chez lui, que l'école doit être respectée autant qu'une mosquée ? A la maison, Samir est d'ailleurs un fils exemplaire ; mais une fois passé le seuil, il n'en fait qu'à sa tête, malgré les raclées qu'il encaisse régulièrement. On sent monsieur Arroughi profondément fatigué, honteux et désemparé ; il dit : "quand je rentre de mon travail et que je trouve des messages sur le répondeur, c'est le collège, votre fils il a fait telle bêtise, ça me fait mal à la tête, franchement, ça me fait mal à la tête." Il me fait l'effet d'un brave homme et je prends la parole pour lui dire que nous ne le jugeons absolument pas, que nous ne le tenons en rien pour responsable du comportement de son garçon. Il a l'air un peu apaisé par cette précision mais continue de hocher la tête d'un air navré. Nous ne savons trop quelle décision prendre et nous contentons, in fine, d'un placement sous fiche de suivi. Un placement sous fiche de suivi qui, c'est certain, ne servira à rien de rien.


Il est dix-neuf heures trente. Je suis arrivé au collège un peu moins de douze heures plus tôt. J’ai encore une grosse heure de trajet –métro, RER, métro. Je rentre après le coucher des enfants (de mes enfants, je veux dire). Je repense un peu aux reproches de la pugnace madame El Rhoul. La participation aux commissions disciplinaires ne fait l'objet d'aucune rémunération. 

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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 01:25

Chaque journée, pour Don Alejandro Marian Pontecuervos y Saez, commençait par la célébration d'un rituel immuable. Il se réveillait tôt, pour jouir de la solitude, de la pénombre et des courants de brise fraîche. La fenêtre était restée largement ouverte et le petit matin offrait, comme une invitation, un assortiment de bruits qui semblaient produits non par tel ou tel être singulier mais par le mouvement même de la vie, chants d'oiseau, incohérentes bribes de conversations ambulatoires, eaux courantes et froissements aériens -et l'orage, parfois, de tous les bruits son préféré. Il gardait les yeux clos, parfois longuement, ne les ouvrait qu'à un signal donné, qui changeait chaque jour mais se faisait toujours reconnaître comme tel avec une clarté absolue (ce jour, le premier aboiement de chien noir) et c'est un mouvement d'envie et de curiosité qui finalement le tirait du lit. Il rejetait le drap, prenant bien garde de ne pas troubler le sommeil encore profond de son épouse, passait des mules de cuir et gagnait la salle de bains. Là, après avoir brièvement examiné son visage vieillissant quoiqu'encore beau et en avoir retiré un troublant mélange de vanité et d'amertume, longuement, passionnément, il chiait.


Qu'on attribue le fait à la richesse de sa table, à la robustesse de son appareil digestif ou à une singulière bénédiction -Don Alejandro n'était-il pas réputé pour l'impression de puissante sérénité qui émanait de sa personne-, le fait est qu'il produisait des merdes d'une taille peu commune, et cela, sans douleur, sans souci, sans embarras d'aucune sorte, mais au contraire avec une régularité parfaite excluant depuis l'adolescence la disette comme l'excès, et, quant à la forme, avec une saine absence de fantaisie, qui bannissait presque à tous coups et quel qu'ait été le menu des repas précédents la foire, la grêle de crottes de lapin et l'improvisation élégiaque : chaque matin au lever, aussi ponctuel que l'astre du jour, magnifique et serpentiforme, l'étron.


Oh, le plaisir unique. Il se carrait dans ce trône, et la fraîcheur du siège transmettait aux cuisses et au périnée un frisson subtil ; le pantalon de son pyjama de pilou au cheville, il vidait bien à fond sa vessie (qu'il avait sentie presque douloureuse dans les dernières minutes de somnolence) ; et il retardait autant qu'il lui était possible l'expulsion du monstre, dont il percevait, certaines aubes d'inspiration, la forme très précise lui mouler le bas-ventre. Cette composition de souffrance et de plaisir lui donnait de son corps une excellente opinion, il le sentait efficace, jovial, et pour tout dire il le sentait vivant et bien fait pour la vie ; et la pensée l'avait parfois traversé que, s'il fallait confronter ces instants de paisible et puissante défécation matinale avec un passage au bordel, il n'était pas certain qu'apparût en faveur des putes un si net avantage. -Mais il fallait ouvrir les vannes, libérer du corral la bête lentement impétueuse. Don Alejandro poussait ; mais ce n'était pas, alors, une violente poussée visant au dépôt immédiat, plouf et basta, une chiée d'amateur ; non !


Toute la difficulté de l'exercice consistait à prolonger le plus longtemps possible la suspension de l'interminable colombin, sans que les mouvements de contraction de l'anus, qui étaient seuls susceptibles de retenir sa chute, ne coupassent une œuvre que l'alchimie intestinale -pour laquelle il avait une révérence inavouée mais fort vive d'occultiste- avait faite, une. Il fallait une connaissance approfondie du caca comme matière, de sa dureté variable et des lois de son glissement ; il fallait aussi une parfaite maîtrise de soi, des sphincters, des abdominaux, de tout le corps en fait puisqu'un sursaut malencontreux pouvait faire échouer les efforts de toute une séance ; il fallait en outre quelques notions de stratégie, et de la chance -que les images saintes collées sur la chasse d'eau par une main superstitieusement anticléricale étaient censées attirer. Il fallait enfin la complicité de la crotte : tout comme, en tauromachie, il n'est pas de bonne corrida sans le consentement des toros, il n'est de bonne défécation qu'au gré de l'excrément. -Mais une providence avait voulu donner à Don Alejandro, dans la proportion de 99%, des partenaires dociles et bien intentionnées ; et lui, caractère laborieux et amateur de défis, il avait su repousser l'indolence qu'auraient pu induire des dons si généreux, et par un exercice quotidien, s'était hissé à un très haut degré de perfection dans cette discipline. 


Et c'est ainsi que, chaque matin, le prodige se reproduisait. Don Alejandro contemplait, dans un état de satisfaction extatique, la blancheur des murs chaulés, un rai de lumière apparu à la haute fenêtre, un cafard allant son chemin pénible au bord de la baignoire ; il n'entendait qu'à peine les bruits venus de la ville à présent éveillée ; ses traits semblaient hésiter, entre fonte et pétrification. Il chiait. Depuis des dizaines de minutes, une merde prodigieuse lui dilatait le cul, se refusait encore au plongeon final, mais s'écoulait néanmoins : elle semblait regretter la brièveté de son passage dans le monde, elle était, à sa façon et par l'effort de son démiurge, une rose. Son entrée dans l'eau claire. Cette façon de se lover sous la surface. Des odeurs de pain grillé parvenaient de la cuisine proche, se mêlant aux effluves indigènes.


Quand il avait fini, Don Alejandro se torchait longuement, frottant le tour de l'anus et grattant la peau fripée avec l'ongle de son index jusqu'à s'en faire saigner. Il se levait, et, s'étant penché, il considérait la chose au fond de la cuvette. Il aimait l'idée que cette tâche avait été accomplie selon des règles non-écrites mais d'autant plus rigoureuses que seul il les connaissait. Quelle plus grande satisfaction que d'être pour soi-même un public exigeant, certes, mais contraint aux vivats ? Il éprouvait cependant comme un pincement au cœur au moment de la mise à mort : le sort de ce boa de merde, si patiemment issu de lui-même, dans le monde infernal des canalisations et des égouts, lui instillait une inquiétude éphémère. Mais passant outre, il tirait la chasse, un remous emportait l'objet, rideau.


Une autre journée commençait alors. Don Alejandro se pressait, il se lavait les mains, la face, les oreilles, la nuque, les aisselles, le torse, le sexe, le derrière, les pieds ; il se séchait énergiquement, et, de la tête aux pieds, se frictionnait d'eau de Cologne ; il se brossait les dents ; il se peignait les cheveux et les sourcils, qu'il avait fort drus et qui de notoriété publique rendaient son regard quasiment intenable ; il quittait la salle de bains en robe de chambre et pyjama, descendait à la cuisine où Rosario avait disposé sur un plateau café au lait, pain grillé, œuf dur, banane et, dans un petit pot, un mélange de crème, de miel et de noix de coco râpée ; il emportait le tout avec lui dans son bureau, au premier étage ; et, en sirotant le café très amer, issu des mornes proches, il paraphait, d'une signature superbement sinueuse et empanachée, l'acte exécutoire d'une bonne trentaine de condamnations à mort.    

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23 janvier 2012 1 23 /01 /janvier /2012 13:55

Couverture du journal Libération d'aujourd'hui :


Le-sauveur.jpg


Extrait de l'article de la page 2 (de Laure Bretton et Mathieu Ecoiffier) : "François Hollande a fini par livrer son 'secret' : 'J'aime les gens, quand d'autres sont fascinés par l'argent.' (...) 'Je serai le président de la fin des privilèges', promet le député de Corrèze."

 

Extrait de l'éditorial de Nicolas Demorand : "Le discours du Bourget aura dissipé les perplexités, légitimes ou savamment entretenues, qui persistaient autour de François Hollande. (...) Hollande a parlé nettement plus à gauche, ce propos visant moins à jouer au révolutionnaire de meeting qu'à agir au nom des principes fondateurs de la République que sont l'égalité et la justice. (...) 2012 se jouera, aussi et peut-être surtout, sur les conséquences meurtrières d'une crise économique loin d'être terminée. Et sur laquelle une bonne part des électeurs attendent toujours des propositions, des solutions."

 

Dernière page du journal Libération aujourd'hui :

 

Chanel 

 

Cette photo annonçant à la fois le regrettable retour des socquettes et le lancement un rien précoce de la collection printemps-été 2012 de Chanel a été réalisée par Karl Lagerfeld lors d'un shooting au Cap d'Antibes, sur la plage privée de l'hôtel Eden Roc. Sur les barres asymétriques, les mannequins Saskia de Brauw et Joan Smalls illustrent

-le thème de la lutte contre les inégalités et du refus des privilèges ;

-une politique de promotion de la diversité au sommet de l'Etat comme à sa base ;

-la notion de vivre-ensemble avec tailleur crême manche mi-longue ;

-l'autorité naturelle du candidat qui tient bon la barre et indique le chemin ;

-les goûts musicaux de François Hollande (on reconnaît sur la portée les premières notes du "Donne-moi une vie" de Yannick Noah) ;

-les regrets laissés par Dominique Strauss-Kahn.

 

La collection n'arrivera dans les magasins qu'au mois de mars, mais le moment ne sera-t-il pas opportun, Mesdames, pour afficher votre soutien au candidat du changement ?

 

Les amateurs d'images léchées et pas du tout ridicules peuvent aller se régaler du making-of de la campagne publicitaire Chanel sur le site de la marque.

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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 00:15

Fin de l'hiver 2010.

A la cantine, Mme Figari se souvient du jour où elle a dû traverser toute la cité en traînant derrière elle une grappe de gamins qui scandaient : « Figari-la-pu-teuh, Figari-la-pu-teuh », etc. Mme Evin, quant à elle, avait eu droit à des cailloux et à des œufs (frais).

 

*   *   *   *   *


M. Awsi devient presque lyrique quand il évoque les conditions de sa propre scolarité : « en primaire, on avait un prof, il était méchant... enfin, méchant ! Non, en fait, il était dur. Les doigts en triangle et les coups de règle en fer, ça y allait avec lui. Et on disait rien à nos parents, sinon c'était deuxième service. Et on le respectait, on l'aimait presque, ce bonhomme. Pendant des années je suis régulièrement retourné le voir. On n'avait pas de vidéoprojecteurs à l'époque, pas de tableau numérique interactif, même pas de photocopieuse : il nous donnait des feuilles ronéotypées baveuses qui sentait l'alcool -et aujourd'hui encore, Dieu me pardonne, j'aime cette odeur. Et du Bled, du Bled, du Bled... des exercices sur le futur antérieur deuxième forme en veux-tu en voilà... j'aimais bien ! » M. Karimi, qui nous a déjà raconté des souvenirs comparables, acquiesce en sirotant son court sans sucre. Moi-même, j'ai vécu des choses très semblables. Je me rappelle parfaitement de la moulinette avec laquelle ma mère institutrice ronéotypait ses exercices, les mots en brumeuses cursives bleu de France, l'odeur, l'humidité des feuilles quand elles sortaient de la presse. Et le Bled. J'ai l'impression de devoir à ses gammes arides la moitié de ce que je sais de ma langue.

Nous sommes nostalgiques. Ces souvenirs ont en partie déterminé notre vocation, et ils cadrent si peu avec ce que nous vivons tous les jours au travail... Qu'est devenue notre école ? 

 

*   *   *   *   *

 

Madame Ruffec a mal au dos, et son métier est dur (elle est assistante sociale). En ce moment, elle a du travail par dessus la tête à cause des conseils de discipline en rafale. Je lui dis que nous sommes souvent bien contents de pouvoir nous débarrasser d'élèves insupportables, même si c'est au prix d'une ou deux insultes essuyées. Elle me répond qu'elle a quant à elle du mal à supporter le spectacle de mères de famille s'effondrant en sanglots dans son bureau. La souffrance est à fleur de peau, partout. Mme Ruffec me raconte l'histoire (tristement banale) d'un gamin de sixième qui a frappé son prof de sport. Acculé par des questions insistantes, il a fini par reconnaître que le fond du problème est qu'il ne se sent pas aimé par cet enseignant -ni par les autres, d'ailleurs. Ah, cette grande pénurie d’amour chez les donneurs de coups… Le père de la petite frappe est parti refaire sa vie au Portugal, abandonnant la famille qu'il avait fondée en France. La maman se débrouille seule. Une dame courageuse, vivant avec son fils dans un F2 insalubre, et disposant de 600 euros pour faire son mois. Notre assistante sociale aimerait bien « sauver » le gamin ; mais ce sera d’autant plus difficile qu’à l’évidence le destinataire de ces bonnes intentions ne recherche aucun salut.

 

*   *   *   *   *

 

Les deux portes de ma salle ont été vandalisées, et on ne peut plus y entrer. Il y a à l'intérieur une bonne partie de mes affaires, les livres, les cahiers des élèves. C'est donc une gêne réelle, et j'ai beau signaler le problème à l'intendance, la réparation tarde. Cet incident un peu ridicule m'affecte beaucoup plus qu'il ne le devrait. Je crois d'abord que c'est parce que je fais mauvaise figure devant mes élèves en devenant une sorte d'enseignant errant et quasi-SDF ; mais en y réfléchissant bien, je me dis aussi que cette situation réelle est une métaphore parfaite de mon état psychologique actuel. Je me sens enfermé hors de chez moi. Où est ma demeure ? Où est mon pays ?

 

*   *   *   *   *

 

Zanouba a des béquilles et un gros strapping sur la jambe droite.

"Bah alors, qu'est-ce qui t'arrive ?

-Le médecin il a dit que j'avais une facture."

 

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Intéressante conversation avec mes élèves de cinquième sur des sujets liés à l'Islam, dans le cadre de la leçon sur "le refus des discriminations". Après avoir lu un texte sur la difficulté d'être une jeune fille coquette dans certains quartiers populaires, Mohamed Medi embraie au quart de tour : "Mais chez nous, les musulmans, ça se passe pas comme ça. Les filles, elles sortent pas en minijupes, habillées comme des... prostituées. Si elles portent des habits comme ça, après les hommes, ils peuvent pas s'empêcher. Y faut pas qu'elles s'étonnent." Je lui suis presque reconnaissant d'avoir posé le problème de cette façon car le document support éludait totalement l'origine religieuse du problème : le machisme des "grands frères" y apparaissait presque comme une sécrétion naturelle de l'habitat social, au même titre que le salpêtre ou les moisissures. Dans la classe, plusieurs garçons manifestent franchement leur accord avec Mohamed : Daouda, Zakaria, Hicham ; Lamine essaie de dire quelque chose pour se faire bien voir, mais il ne trompe personne ; Bradley est d'accord sur le fond mais, n'étant pas musulman, il se contente de rigoler. Les filles, de leur côté, sont indignées, mais ne savent pas trop quoi répondre. J'essaie d'expliquer à Mohamed que quand il dit "chez nous", il commet un abus de langage. Notre "chez nous", c'est la France, et les lois françaises disent que le port de la minijupe est permis. Mais pas le viol -ce dernier étant au contraire passible de prison. J'ajoute que son explication constitue une circonstance aggravante : si un homme avoue être incapable de ne pas agresser toutes les filles en robe courte, il sera légitimement considéré comme un malade qu'il faudra surveiller sa vie durant (et j'ai la satisfaction d'entendre Lounès m'approuver d'un "voilà !" sonore).

Dans cette discussion, je me sens en situation délicate : si je veux que mes petits machos écoutent ce que je leur dis et y repensent ultérieurement, je dois éviter de les braquer. Quand Daouda relance le débat d'un "ma soeur, elle s'habillera pas comme ça", je commence par le flatter, en observant que comme fidèle il accepte certainement de se soumettre à des normes rigoureuses, avant d'ajouter qu'il serait inacceptable de vouloir les imposer à d'autres. Et je conclus ma tirade féministe par des paroles un peu lâches : "je sais bien que ce n'est pas en dix minutes que je vais vous faire changer d'avis, mais bon, réfléchissez tout de même à ce que je viens de vous dire..."

Ma classe étant toujours bloquée, le cours a lieu dans une salle où nous n’étions jamais venus jusqu’à aujourd’hui. A titre expérimental, j’ai autorisé les élèves à s’asseoir où ils voulaient. Résultat : la mixité de l'enseignement a été pratiquement abolie. Sept des huit places côté couloir ont été prises par des filles ; les six places côté fenêtres, par des garçons ; obligées de cohabiter avec les garçons dans la rangée du milieu, les filles ont pris les places les plus proches du tableau. Seul Eddy a eu l'audace d'aller s'asseoir au milieu d'individus du sexe opposé. Mais Eddy présente un profil un peu particulier : petit, poli, un peu timide, excellent élève ; asiatique.

 

   Dans mon autre classe, Samira-la-grande-gueule impose la burqa comme l'un des sujets du jour. "C'est un truc de ouf, mais je suis d'accord avec Sarkozy. Et ma mère aussi. Y faut interdire ça, ça se fait pas de s'habiller comme ça, la vérité. Même leurs mains, elles cachent !" Slimane tente timidement de présenter les arguments de la partie adverse : "Y'en a, y font ça y disent c'est pour protéger leurs femmes." Ces paroles suscitent de tels hurlements de réprobation chez Samira et ses amies que je n'entends même pas ce qu'elles disent ; sans doute quelque chose du genre : "Y z'ont qu'à se protéger eux-mêmes, ces bâtards !" C'est un autre truc de ouf, mais Samira gagne instantanément ma sympathie. Sa gouaille, ses jugements à l'emporte-pièce, voilà ce qu'il faut dans un débat pareil. 

 

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Je remonte la rue du collège vers le métro. Une voiture bleue arrêtée au stop fait rugir son moteur, puis démarre en trombe. Arrivée à ma hauteur, elle fait un écart intentionnel et ses roues viennent heurter la bordure du caniveau, à vingt centimètres de ma jambe droite. Puis elle poursuit à toute vitesse en direction du bahut. -Supposons à présent qu'à l'extrémité de la rue, une voiture de police barre la route aux conducteurs et provoque un accident fatal. Il y aurait des émeutes, des incendies, et on entendrait à la télévision le témoignage de proches de la victime : "Ouais, Gonzague [prénom modifié], c'était un jeune tranquille, il était pas méchant, pourquoi les schmitts ils veulent tous nous tuer ?"

 

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Elias lève la main.

"Monsieur, je peux aller me rincer la bouche ? J'ai perdu une dent, je saigne.

-Encore ! Écoute, ça sonne dans cinq minutes, tu iras aux lavabos à la pause.

-Et ma dent ?

-Eh bien tu la mets dans un mouchoir que tu gardes précieusement, pour que la petite souris vienne t'apporter une pièce.

-Ha ! ha!

-T'as un truc, toi, pour tes dents ?

-Tu parles ! Que dalle !

-Monsieur, la petite souris elle est en crise" résume Imane.

 

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Mardi soir, je ramène mon fils Louis de l'école. Nous prenons le RER. On renonce à un premier siège parce qu'un gros crachat s'étoile sur le sol. Deuxième siège : une bouteille de whisky canadien bas de gamme, abandonnée par un clodo borgne, roule sur le sol. Deux gamins tziganes font la manche. Un djeun's écoute du rap français très fort sur son portable. La France.

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Published by Ali Devine - dans Souvenirs - souvenirs
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