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8 septembre 2012 6 08 /09 /septembre /2012 22:52

Les Roumains que j’ai rencontrés, et qui avaient séjourné récemment en France, résumaient leurs impressions de façon lapidaire : ils trouvaient qu’il y avait désormais chez nous trop de Noirs et d’Arabes. Les changements ethniques et culturels à l’œuvre au sein de la population française les avaient choqués, eux qui se figuraient que nous étions encore un pays blanc et de tradition catholique, et leur avaient gâché le plaisir de la visite. Ils n’avaient pas été agressés, ni insultés, ils avaient accompli sans problèmes le parcours touristique prévu ; mais ils avaient au fond trouvé les vieilles pierres moins intéressantes que ceux qui marchaient à leur ombre. Où donc étaient passés les indigènes ? –Une professeur de français à la retraite m’a parlé avec nostalgie d’un voyage à Cancale : la mer, les champs, le Mont, et une population d’autochtones sédentaires parlant une langue intelligible et plaisante : « c’est la France que nous avons appris à aimer », dit-elle avec un sourire d’excuse. Paris lui avait moins plu, et il est inutile de dire pourquoi.

Je ne savais pas très bien quoi répondre à mes interlocuteurs. D’un côté, la France ne peut pas ressembler à l’image merveilleuse et désuète qu’en ont cultivée en vase clos des francophiles étrangers à la Andrei Makine. Et puis les Noirs et les Arabes, très concrètement, ce sont mes élèves, mes collègues, mes voisins, il m’aurait paru déloyal et stupide de me plaindre de leur présence alors que, au quotidien, je la vis bien. Mais d’un autre côté, je dois avouer si je veux être honnête qu’à moi aussi il est arrivé bien souvent, devant mes classes, en lisant les prénoms des nouveau-nés dans le journal municipal, ou dans le bus comme un vulgaire Richard Millet, de penser « Putain, on est vraiment de moins en moins ».


Dans la ville moldave de Piatra Neamţ, j’ai rencontré Jean-Marc et Irina, un couple de retraités franco-roumain. Pendant qu’elle échangeait des nouvelles de la famille avec ma femme, lui m’a expliqué ce qui l’avait convaincu de venir passer ses vieux jours dans un pays dont il ne parle même pas la langue :

« Evidemment il y a la question de la pension. En France elle nous suffirait à peine pour vivre, alors qu’ici tu vois, j’ai pu m’acheter une maison avec jardin, je ne passe pas tout mon temps à calculer quand je fais les courses ou le plein, je peux même me permettre un petit extra de temps en temps. Les impôts sont dérisoires par rapport à ce qu’on me prenait là-bas. C’est tout de même une tranquillité d’esprit appréciable. Et puis j’en avais marre de Strasbourg. Je te jure, c’est en train de devenir un deuxième Marseille. Au début quand on s’est installés dans cette petite résidence, on y était bien, les gens étaient froids mais au moins ils ne nous emmerdaient pas, c’était propret et bien tenu. Mais en quinze-vingt ans, c’est devenu le Tiers-Monde, la casbah. Là des rapports avec nos voisins, tu peux croire qu’on en avait, mais c’était pas exactement ceux qu’on aurait voulus. Je pouvais plus aller faire mes courses sans tomber sur des bandes de petits cons qui venaient là uniquement pour faire chier le monde. Moi ils avaient dû me repérer, parce que je suis pas du genre à baisser la tête et que j’étais pratiquement le dernier Français du quartier. Là-bas, j’avais des insomnies, je dormais rarement plus de trois heures par nuit ; ici, je pourrais faire le tour du cadran si Irina mettait pas le réveil.

-Mais c’est tout de même un choix étonnant, de vous installer à l’autre bout de l’Europe à soixante ans passés. En plus vous ne connaissez personne en dehors de la famille d’Irina ici. Vous n’auriez pas préféré vous installer dans un village alsacien ?

-Oh, non. D’abord maintenant, des basanés, il y en a presque partout. Et puis c’est cher et les gens du coin sont aimables comme des portes de prison. Ici en Roumanie il y a des gens de toute sorte, des bons et des mauvais, des accueillants et des repoussoirs, mais au moins tu n’as pas la peur au ventre quand tu sors t’acheter des bretzels. Il y a bien les Tziganes, mais c’est gérable, et en plus j’ai l’impression que la plupart sont en France ou en Italie maintenant.

-Mais quand vous viviez à Strasbourg, Irina était elle aussi une immigrée ; et maintenant, c’est vous, Jean-Marc !

-Oh mais c’est pas pareil, commence Jean-Marc, avant qu’Irina, ayant terminé d’échanger les potins avec ma femme, ne s’immisce dans notre conversation :

-Oh, Ali, quand on vivait en Frrrance Marrrine Le Pen était notre hérrros ! Pourrrquoi vous ne l’avez pas élue ? Il n’y a qu’elle qui peut peut-êtrrre encorrre vous sorrrtirrr d’affairrre !

-Tu sais, reprend Jean-Pierre, Irina en France, elle est venue seule, elle a travaillé dur, elle n’a jamais rien demandé, on peut dire qu’elle a vraiment pas coûté cher à l’Etat français. Et elle n’a jamais causé d’ennuis à qui que ce soit. Et c’est pareil ici pour moi, je fais du bricolage, je jardine. Et je ne fraude sur rien –je dois être une des rares personnes de la ville dans ce cas, d’ailleurs. C’est pas exactement pareil que des familles de douze dont les gamins pissent sur ta porte et qui reçoivent de la CAF plus d’argent que j’en reçois de ma caisse de retraite après une vie à trimer. »

 

*   *   *   *   *

 

Sur les Roms, j’ai entendu ceci, dans une autre maison roumaine :


« Ça me fait bien rire, vos problèmes avec les Tziganes. Voilà vingt ans que vous nous faites la morale sur nos mauvais traitements envers cette communauté ‘honteusement discriminée’. J’espère que vous voyez maintenant que les choses ne sont pas si simples. C’est vrai qu’ils sont souvent rejetés ici, qu’ils ont du mal à trouver des emplois normaux, même quand ils le souhaitent, ce qui n’est pas si fréquent. Mais la Constitution protège leurs droits culturels, ils ont des députés à l’Assemblée nationale, ils peuvent demander à ce que leurs enfants reçoivent un enseignement dans leur propre langue. Et globalement la police leur fout la paix quand ils marient leurs filles à douze ans, alors qu’elle mettrait toute la noce en prison si ça se passait chez les gadjés. Enfin si je voulais être de mauvaise foi je pourrais dire que nous les traitons presque mieux que vous ne traitez vos Maghrébins. Et puis tu as pu constater, si tu as traversé des quartiers ou des villages tziganes, que ça ne respire pas précisément la misère, chez eux. Je vais te raconter une anecdote personnelle. Un jour, j’étais dans le bus avec ma tante, aux alentours de Buzau, et je la vois qui se signe. Je lui demande pourquoi. Elle me répond que nous venons de passer devant une église, et elle me montre un bâtiment imposant un peu en retrait de la route : trois étages au moins entourés de galeries de bois sculpté et surtout une toiture invraisemblable, entre la pagode chinoise et les bulbes d’une cathédrale moscovite. Bon, en fait, c’était la maison d’un bulibasa local, du chef tribal d’une communauté de Tziganes. Tu sais d’où vient l’argent qui a permis de construire cette merveille ? Il vient du métro où la petite mendigote aux yeux magiques t’a soutiré quelques pièces jaunes. Il vient des parcmètres parisiens. Il vient du cuivre volé à la SNCF. Il vient du bois de Boulogne. Bien sûr, la situation de la piétaille est absolument horrible, ils sont personnellement très pauvres, analphabètes, ils bouffent ce qu’ils trouvent dans les poubelles des fast-foods et dorment sur le bas-côté des voies rapides, etc. Mais on ne devrait jamais oublier que leurs chefs, eux, se font construire des villas de trente pièces avec des robinets en or dans les salles de bains. Curieusement, c’est un aspect du problème dont vos médias ne parlent jamais, je me demande pourquoi. S’ils le faisaient il y aurait peut-être moins de nigauds pour voir le problème comme l’affrontement de gentils violonistes nomades et de méchants racistes. Très franchement, où est le scandale : dans l’évacuation des camps occupés sans droit ni titre par des migrants économiques ? ou dans la survivance en Europe d’une contre-société patriarcale et esclavagiste ? Et les mêmes nigauds, les grands amis du noble peuple rom persécuté, qui réclament… comment appelez-vous ça déjà ? ah, oui, des ‘villages d’insertion’, et la scolarisation immédiate des enfants, et un accès rapide à l’emploi… Rappelle-moi, vous avez combien de chômeurs déjà ? et combien de mal-logés ? et combien de gens qui dorment dans leur voiture ou sous une tente ? Mais bon, je m’emballe et je ne devrais pas. De mon point de vue, vous pouvez en prendre autant que vous voulez, des Tziganes, hein. On en a entre 500.000 et deux millions –le recensement n’est pas notre fort. Servez-vous ! »

 

*   *   *   *   *

 

Rentré en France, je trouve la presse et la radio obnubilée par deux affaires : le procès des Pussy Riot et les émeutes à Amiens. Dans un cas, trois allumées profanent un lieu de culte et se mangent deux ans de camp de travail au terme d’un procès au cours duquel elles ont pu longuement s’exprimer et qui a d’ailleurs popularisé leur cause. Dans l’autre cas, plusieurs dizaines de voyous tirent au mortier et au fusil de chasse sur la police, incendient la grue d’un chantier de « rénovation urbaine » et une école de leur quartier, et s’en tirent pour la plupart sans la plus infime sanction, puisque cinq interpellations seulement ont eu lieu et que deux peines de prison avec sursis au total ont été prononcées. Là aussi, on peut poser la question : où est le scandale ?

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Published by Ali Devine
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4 septembre 2012 2 04 /09 /septembre /2012 17:22

J’ai passé la majeure partie du mois de juillet en Roumanie, où vit ma belle-famille. Il y aurait beaucoup de choses à dire pour rendre hommage à ce pays accablé de mauvaise réputation ; mais je risquerai de n’être pas très convaincant, car je l’aime en visiteur occasionnel. Et je vois bien quelles raisons ceux qui y vivent toute l’année ont de s’en plaindre. Quand je m’y trouvais, l’espace médiatique et les conversations privées étaient saturées de politique. Le premier ministre Victor Ponta avait enclenché une procédure qui devait mener à la destitution du président Traian Basescu. L’opposition de style était belle. Ponta est un jeune technocrate au calme inébranlable et au verbe précis, poussé sur le devant de la scène par une coalition au sein de laquelle on reconnaît notamment les ex-communistes rebaptisés socialistes ou sociaux-démocrates depuis 89. Basescu a la physionomie, les mimiques, la roublardise d’un maquignon ; c’est un animal politique d’une extraordinaire vitalité, mais encore plus dénué de principes que de manières. Le premier accusait le second d’avoir couvert un trop grand nombre de détournements du budget national et surtout des fonds européens tout en menant une politique d’austérité touchant les retraités, les enseignants, les ruraux, etc ; le second se plaignait d’être victime d’une tentative de coup d’Etat et soulignait le soutien très ferme que lui avait dès le départ apporté Bruxelles.


La condition pour que cet impeachment à la roumaine aille à son terme était qu’il soit validé par referendum. La campagne prit rapidement un tour assez étrange car M. Basescu, pressentant que le vote lui serait sans aucun doute massivement défavorable, comprit que sa seule chance de survie politique consistait à dissuader les électeurs de se rendre aux urnes. En effet une disposition constitutionnelle récente frappe de nullité les résultats de tout referendum où le taux de participation serait inférieur à 50 %. Dès lors, la stratégie des deux camps fut claire : Ponta s’appuya sur sa puissante machine partisane et son réseau d’élus locaux pour inciter le plus grand nombre de Roumains à faire leur « devoir civique », tandis que son adversaire adoptait un profil très bas et se bornait à conseiller à ses concitoyens de rester bien au frais en cette période caniculaire. C’est la première fois de ma vie où j’ai assisté à une campagne électorale où une seule opinion s’exprimait dans l’espace public, et avec quelle vigueur : affichage omniprésent, banderoles enjambant les rues des plus petits villages et barrant la façade des plus grandes mairies, meetings avec fanfare, etc.

 

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Au final Basescu a remporté en plusieurs temps une victoire détestable. Sept votants sur huit ont approuvé sa destitution, mais le taux de participation a plafonné à 47 %, et le referendum n’ayant pu être validé le président a réintégré ses fonctions. Il avait tout de même senti le vent du boulet et, enivré de soulagement, a donné à la télévision de grandes manifestations de son toupet impudent : ayant revendiqué comme des soutiens directs les 53 % d’abstentionnistes, il brandit un gadget en carton présenté comme la « flamme de la démocratie » et formula des menaces à peine voilées à l’encontre de ses adversaires globalement regroupés sous le terme fleuri de puscariabili, c'est-à-dire « emprisonnables ». Ponta de son côté annonça que ses rapports avec un président déligitimé se réduirait désormais au minimum protocolaire. Dans les débats télévisés, la violence physique affleurait souvent, d’autant que l’analyse des résultats rendait la victoire de Basescu encore plus amère.


D’abord la participation, très correcte pour la Roumanie mais légalement insuffisante, avait été spectaculairement basse dans certaines régions –moins de 20 % dans les départements de Harghita et Covasna. Or ces régions sont celles où la minorité magyare est forte. Soudée et disciplinée, elle avait suivi comme un seul homme les consignes de Budapest et de ses leaders locaux. Par ailleurs, trois jours après le résultat du vote, une télévision privée notoirement hostile au président leva un énorme lièvre en révélant que les statistiques à partir desquelles avait été fixé le chiffre du quorum étaient périmées et que, d’après les données du dernier recensement, la Roumanie comptait trois millions d’habitants de moins. D’après ce nouveau décompte, la participation au referendum avait assez nettement dépassé 50 %. Les adversaires de Basescu résumaient la situation en le présentant comme le président des absentionnistes, des Hongrois et des fantômes –ce qui est assurément un titre magnifique, mais c’est une autre question. La Cour constitutionnelle finit par se saisir de l’affaire en suspendant l’ensemble du processus et en demandant qu’on lui communique les listes électorales. Méfiante vis-à-vis de Ponta qui l’avait brutalisée peu après son arrivée au pouvoir, composée en partie d’amis ou d’obligés du président, cette institution a comme prévu invalidé le referendum et rouvert à M. Basescu les portes du palais de Cotroceni.


Au cours de cette période où mes hôtes et moi-même suivions les journaux et talk-shows télévisés comme les épisodes d’un bon feuilleton à rebondissement, aucun des problèmes de la Roumanie n’a été sérieusement abordé (à part la malhonnêteté et la corruption endémiques du personnel politique roumain, qui fournissait aux deux camps des munitions abondantes). Ni la faiblesse d’une administration incapable d’établir à trois millions près le chiffre de la population. Ni la situation démographique terrible que révèle la très forte diminution du nombre de Roumains au cours des deux dernières décennies. Ni les effets de la crise économique sur l’économie et la société nationales. Ni l’insuffisance persistante des infrastructures malgré vingt années de déversement de fonds structurels par l’UE (dans un pays grand comme la moitié de la France, il y a à peine 300 kilomètres d’autoroute). Ni même le caractère bancal d’institutions permettant une guerre ouverte et sans vainqueur à la tête de l’exécutif. L’essentiel des discussions publiques roulait sur des détails politiciens.


Dans les conversations privées auxquelles j’ai pu assister, plusieurs points faisaient consensus. D’abord un profond dégoût, non seulement pour la classe politique, mais pour le pays qui l’a produite : lâches, feignants, magouilleurs, égoïstes, les Roumains donnent les uns des autres un portrait effrayant, en comparaison on peut vraiment dire que les Français –si masochistes et déprimés qu’ils soient- ont une très haute opinion d’eux-mêmes. Ensuite un sentiment d’incompréhension devant la rapacité des élites dirigeantes ; ce qu’une amie travaillant à Cluj résumait ainsi : « que les élus volent, c’est normal, on sait bien que c’est pour cela qu’ils ont choisi cette carrière ; mais qu’ils laissent au moins une bonne part à ceux qui les ont élus ! » A plusieurs reprises, j’ai entendu des Roumains se référer avec nostalgie aux grands rois du passé ou à Nicolae Ceausescu. Dans un bus de montagne, des vieilles faisaient l’éloge du dictateur communiste, qui avait remboursé toutes les dettes du pays (en le saignant à blanc, certes), qui assurait l’égalité de tous dans la pauvreté et l’inconfort, qui se faisait obéir sans discussion et punissait les traîtres.

Je ne l’ai jamais dit explicitement, pour d’évidentes raisons diplomatiques, mais ce que désirent à mon avis de très nombreux Roumains, c’est un Poutine ou un Viktor Orban : un homme fort, patriote et raisonnablement honnête, dont l’autorité s’exercerait pleinement, et qui ne craindrait pas de se brouiller avec une Europe nourricière mais dont les interventions sont ressenties comme autant d’ingérences (Victor Ponta me paraît d’ailleurs présenter à cet égard un profil assez prometteur). Bien sûr le pays s’est spectaculairement développé au cours des vingt dernières années, les grandes maisons ont poussé comme des champignons, les routes ont été asphaltées et portent désormais plus de berlines que de carrioles, les kiosques minuscules où l’on vendait de tout au détail sont de plus en plus supplantés par de vrais magasins climatisés, etc. Mais outre qu’il a profité de façon très inégale aux habitants, ce développement n’a pas effacé la rancœur et la déception qu’éprouvent les Roumains vis-à-vis de l’état général de leur pays. On entend souvent le slogan « Vreau o ţară ca afara », « Je veux un pays comme les autres » ; c’est une belle antiphrase pour acter l’anormalité spécifique au pays, ressentie dans le même temps comme un scandale et comme une part appréciable de son identité. 

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Published by Ali Devine - dans Voyages
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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 22:20

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20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 16:00

Je suis à Béthune et je feuillette une revue immobilière. Celle-ci souligne la différence entre "Lens, la minière" et "Béthune, la bourgeoise". Lens porte encore les traces de son passé laborieux et même l'implantation d'une annexe du Louvre ne suffira pas à changer son image. Béthune en revanche cultive sa réputation de belle cité accueillante aux CSP+ ; elle attire désormais les Lillois qui, à quarante minutes à peine de chez eux par le rail ou la route, peuvent trouver de grands logements à des prix raisonnables, du calme, et (l'article ne le dit pas, mais c'est un fait bien connu) un isolat démographique demeuré réfractaire à l'expansion de la diversité. En lisant cette analyse, j'ai enfin compris pourquoi la municipalité s'investit à ce point dans l'art contemporain sous toutes ses formes, et subventionne plasticiens, performers et chorégraphes : il s'agit d'adresser un signal amical à ceux qui hésitent encore à placer leurs sous dans la pierre béthunoise, à leur signifier qu'ils ne doivent plus tarder à venir s'installer en Artois ; en guise de pain et de sel, on offre à ces riches les spectacles dont on s'imagine qu'ils leur sont agréables. La présence de "l'art" est signe de reconnaissance et de désir. -Les autochtones, qui financent toutes ces activités, ne les boudent pas toujours. La bourgeoisie locale, les fonctionnaires de catégorie A apprécient ces divertissements et se félicitent, j'imagine, du dynamisme de leur ville -moi-même, touriste parisien de passage, j'ai passé d'excellents moments grâce à ce microclimat culturel. Les autres Béthunois, quand ils tombent sur un happening en traversant la grand' place, s'arrêtent et jettent un coup d'oeil curieux. C'était le cas le week-end dernier avec Z'arts up, festival des "Arts dans l'espace public sous toute ses formes" (ainsi que le présente son programme avec une belle liberté grammaticale). 

 

Ci-dessous, images tirées du spectacle "Seasaw", de la troupe anglaise Tilted productions :

 

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Ci-dessous, spectateurs de Smashed, par la troupe (elle aussi) anglaise Gandini Juggling

 

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Published by Ali Devine
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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 18:50

Notre sortie à Paris s'est bien passée. C'était au mois de mars mais j'en garderai deux souvenirs. Un bon : quand nous avons traversé le pont des Arts, une élève a murmuré "j'avoue, c'est beau". Et quand je leur ai expliqué pour quel motif les grilles du garde-fou étaient couvertes de cadenas, j'ai senti que beaucoup d'élèves prenaient dans l'instant la décision qu'eux aussi viendraient ici le jour de leurs fiançailles. -Le mauvais souvenir : je n'ai pas réussi à empêcher Azdine, Aziz et Bobby de cracher sur la quasi-totalité de notre parcours, soit tout de même plusieurs kilomètres. J'ai essayé la persuasion, les menaces, l'appel à une dignité minimale. Mais ils semblaient tout bonnement incapables d'avaler leur salive. On aurait pu les suivre à la trace, sur plusieurs kilomètres, comme une énorme limace transgénique. Arrivés sur le parvis de Beaubourg, les trois joyeux glavioteurs ont eu une brève altercation ; Bobby paraissait très remonté, il informait Azdine, d'un ton inamical, qu'il allait prendre sa mère, la retourner et qu'elle aimerait ça. Mais Noémie avait un sachet de bonbons et une distribution de crocodiles Haribo a rapidement soldé le discord.   

 

Madame Leduc, professeur principal des apprenants hypersialorrhéiques, nous emmenait au centre Pompidou voir une exposition intitulée "Danser sa vie. Art et danse de 1900 à nos jours". Cette seconde, en effet, n'est pas seulement européenne : elle comporte aussi un projet artistique et plus précisément chorégraphique, qui a mené cette petite élite scolaire à des spectacles et à des rencontres avec des gens de l'art. Hélas ! depuis quelque temps, le projet a un peu tourné en eau de boudin. La chorégraphe avec qui la classe travaillait s'est plainte que les élèves ne l'écoutaient pas avec l'attention et le respect requis, et l'une d'elles a rétorqué aussi sec que pour s'énerver ainsi la dame avait à l'évidence un problème hormonal -de fait, elle attendait un heureux évènement. L'insultée a bien évidemment envoyé chier nos pauvres seconde et les a gravement diffamés auprès de ses collègues ; du coup, plus de spectacles, plus de rencontres, galère, galère, galère. Notre virée à Paris a pour but de compenser dans une certaine mesure. Nous retrouvons donc nos jeunes héros, apaisés, heureux même comme des veaux que l'on mène à l'herbage, dans le grand hall du Centre National d'Art et de Culture. -Tandis que nous attendons nos tickets, je remarque une classe de CM1, manifestement issue d'un milieu encore plus sensible que le nôtre : les élèves meublent l'attente par des concours de balayettes. La seule accompagnatrice qui paraît leur inspirer un peu de respect est une mère d'élève discrètement voilée. Ils vont voir la même chose que nous. Ca va être un massacre, me dis-je en regardant ma montre.

 

Au dernier étage, les élèves se dispersent, avec à la main le petit questionnaire qu'a préparé Mme Leduc. Ils ne comprennent pas les questions ; ils viennent me demander de leur souffler les réponses mais ils ne les comprennent pas non plus. Il y a là des figurines de Rodin, des chronophotographies d'Eadweard Muybridge, une projection de L'après-midi d'un faune, de beaux tableaux abstraits ; je regrette un peu d'être venu avec eux. Certains essaient de s'accrocher, mordillent leur crayon en déchiffrant les cartels, mais même s'ils parviennent à prélever un mot par ci, un nom par là, leur incompréhension reste entière, un véritable champ de force les sépare malgré eux de ce qu'ils voient et lisent. De toute façon la plupart continue comme toujours de s'occuper exclusivement de leurs affaires d'adolescents. Bavardage, rigolade, ragots, ego. Je n'essaie même pas de les rappeler à l'ordre. De leur part on ne devait pas s'attendre à autre chose, et de toute façon il y a beaucoup de scolaires qui font plus de chambard que nos seconde. Ayant accompagné de très nombreuses sorties je m'y suis habitué, mais l'ambiance de ce lieu pourrait paraître étrange à un néophyte : le bruit est pénible voire assourdissant par endroits, certaines pièces sont inaccessibles à cause des classes qui se sont assises devant elles et écoutent distraitement leur conférencier, on ne peut rester plus de quelques instants devant une vitrine sans être bousculé. Il est difficile de voir ; quant à sentir...

 

Passées les cinq premières salles les oeuvres exposées deviennent difficiles, et même les plus persévérants finissent par décrocher. Nous glissons de plus en plus vite vers la fin de l'exposition, comme si son sol était en pente. Bien, me dis-je ; il commence à faire faim. Il ne nous reste, pour finir en beauté, que quelques performances. Des toiles d'Yves Klein ouvrent la section, avec un film documentant ses Anthropométries de l'époque bleue.



"Mais pourquoi y font ça ? C'est dégueulasse. Ca se fait même pas !" Telle est leur opinion. Je hasarde des éléments d'explication, mais seule Catherine fait mine de m'écouter avec un profond scepticisme. Je suis de toute façon assez peu convaincu moi-même. Passons. 

Dans la salle suivante, on projette un long extrait d'une chorégraphie de Jan Fabre, Quando l'uomo principale é una donna. Quatre de mes élèves se tassent sur un petit banc devant l'écran, figé par un mélange d'amusement énorme, d'incrédulité et de dégoût. Mais j'ai surtout la surprise de retrouver les CM1 croisés dans le hall, qui étouffent des cris pendant que leur conférencière impassible leur explique la centralité de l'huile dans les cultures méditerranéennes.


Tandis que la magnifique danseuse Lisbeth Gruwez rampe nue et expose largement sa vulve aux (jeunes) spectateurs, mon regard croise celui de l'accompagnatrice voilée. En un dixième de seconde, nous nous comprenons et nous savons que nous éprouvons exactement la même chose. De la honte. Je m'approche de Nassim et Houda, et je leur fais signe que nous devons partir. Ils traînassent. Je tourne les talons. Deux minutes plus tard, ils me rejoignent :
"-Vous auriez dû rester Monsieur, à un moment elle se met des olives dans le... euh... dans la...
-C'est bon Nassim, j'ai compris."
Juste avant la sortie, j'entends dans une dernière salle la sympathique chanson I like to move it, entendue dans le film Madagascar. J'entre à tout hasard. Il s'agit d'un extrait du spectacle de Jérôme Bel, The show must go on. Disposés en arc de cercle sur la scène, une vingtaine de danseurs reproduisent mécaniquement des gestes simples au rythme de la musique. L'un d'eux, sur la droite, a baissé son pantalon et remue en cadence un zboub de bonne dimension. Deux ou trois élèves retardataires le regardent avec intérêt.


Je sors. Les seconde ont bien ri. Sur le parvis toutefois, une de mes élèves préférées, Myriam, résume ainsi ses impressions : "Je me sens violée mentalement. Encore si j'avais été prévenue, mais là ils m'ont eue par surprise, je m'y attendais pas du tout. C'est censé être de l'art ces trucs-là ? C'est du..." Elle aussi cherche ses mots. Puis elle en trouve un, parfait : "... cannibalisme !"


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Published by Ali Devine - dans Au lycée
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10 mai 2012 4 10 /05 /mai /2012 18:00

Zoé est sortie avec Azdine ; c’est en tout cas ce qu’elle a confié à sa copine Léa. Les choses ont dû se passer vendredi dernier, où les deux moitiés du couple ont séché mon cours de 16 heures 30 (généralement peu fréquenté il est vrai). Sur le coup j’avais plutôt attribué l’absence d’Azdine à la richesse de sa vie sociale : il y a trois semaines, on l’a surpris en cours en train d’exhiber un poing américain, cet objet au caractère nettement extra-scolaire lui a été confisqué, et il a protesté car il en avait besoin le soir même. Du reste ce garçon aime bien ramener ses effets personnels en cours car je l’ai récemment chopé en train de battre les cartes qu’il aurait ensuite distribuées à ses voisins si je ne les lui avais confisquées. Toujours est-il, pour en revenir à notre point de départ, que Léa n’a pas su tenir sa langue et que les amours de Zoé sont tombées dans le domaine public. Du coup, à la fin de mon cours de lundi, un gros clash éclate entre les deux filles. Une meute de supporters vient se ranger aux côtés de Léa, Dounia en particulier semble à fond ddans et sa bouche rouge propulse dans l’espace diverses épithètes malsonnantes, les choses risquent soudain de tourner au lynchage. Je vire tout le monde sauf Zoé, que je garde dans ma classe pour la durée de la récréation. Elle pleure comme une madeleine. Je lui suggère d’aller à l’infirmerie pour y faire un somme ou de rentrer chez elle. Elle refuse : elle sait que son passage en première va se jouer à peu de choses et (même si elle ne fout rigoureusement rien) elle veut rester au lycée pour nous montrer que sa motivation est haute. Tout en continuant de pleurer, elle demande à parler à son amie Noémie. Je fais prudemment rentrer cette dernière : les lyncheurs sont encore nombreux à traîner dans le couloir, d’autres élèves s’ébattent, jouent, se poursuivent, crient, et un garçon antillais taillé comme un bufflon exige de rentrer dans ma classe où un camarade auwait dissimulé sa twousse. Noémie rejoint sa copine et tente de l’apaiser, mais faut pas pleurer pour ça, allez, laisse tomber je te dis, etc. Zoé tarit un peu. Peu après la sonnerie, j’ai le soulagement de voir arriver ma collègue d’anglais. Je l’informe en deux mots qu’il risque d’y avoir du sport dans son cours. Pourtant, quand je la croise une heure plus tard, elle me dit que tout s’est bien passé. Les élèves se sont bornés à s’envoyer des messages par SMS et Facebook avec les smartphones posés sur leurs genoux.

 

Quelques heures plus tard, il est temps d’aller déjeuner, et devant le bahut, une bagarre éclate. Zoé a appelé à la rescousse une copine « qui sait se battre » pour lui servir de garde du corps car Léa a la réputation d’être une furie de cité. Malheureusement la bodyguard n’a pas l’intention de se déplacer pour rien, elle fait du zèle et fout une trempe à Léa, qu’elle traîne jusque dans les buissons et qui sort du fight avec des griffures de panthère sur le visage. Pendant ce temps Zoé subit la fureur des autres élèves indignés par l’attentat. Elle aussi finit en sang et s’enfuit. Dans l’heure qui suit, elle commence à recevoir des messages inamicaux : « salope, on sait où t’habites, on va te faire la peau », etc. –Tandis que Zoé lèche ses plaies dans son coin, les autres participants et témoins de la bagarre vont se faire une bouffe. Surexcités, ils décident qu’ils ne peuvent décemment assister au cours de français qui ouvre normalement l’après-midi. Pour dissiper leur nervosité ils décident de se faire un petit plaisir. Selon certaines sources, de l’alcool aurait été bu ; mais la forte proportion de musulmans parmi les joyeux sécheurs contribue à fragiliser cette hypothèse. La consommation de quelques petits pétards halals n’est en revanche pas à exclure. Et puis le dernier jour, Nassim m’a demandé l’autorisation d’aller aux toilettes au beau milieu de mon cours car il venait de se salir les mains avec des charbons de chicha écrasés au fond de son sac (qui, fort heureusement, ne contenait aucune espèce de matériel scolaire). Bref, quand ces élèves reviennent au lycée en deuxième partie d’après-midi, ils sont pour la plupart dans un état proche de la Colombie. L’une d’eux gerbe copieusement et met la salle de classe dans un tel état que les agents d’entretien refusent de la nettoyer. Michel Fugain : « C’est comme un grand coup de soleil, un vent de folie (…) C’est la fêêête, la fêêête. »

 

Le lendemain, Zoé ne vient pas au lycée. Sa mère l’envoie chez le médecin, qui constate les ecchymoses et en fait un certificat. Zoé terminera son année très discrètement puis changera d’établissement. Elle est la deuxième à prendre la tangente. La première est Sofia, qui a 15 de moyenne générale, qui ne se bat pas, qui ne fume pas, qui aimerait étudier dans des conditions normales et qui ne fera pas sa première chez nous. Pauvre Sofia… J’ai failli aller la voir pour essayer de la convaincre de rester, mais j’y ai renoncé : que ferais-je si elle était ma fille ? Elle a parfaitement raison au fond d’essayer de se sauver. – En salle des profs, on rigole en se racontant ces histoires, même si elles cristallisent l’impression diffuse et tenace que notre établissement se déclasse à grande vitesse ; et on spécule : dans cette classe de furieux dont nous nous plaignons depuis le mois d’octobre, y aura-t-il enfin un symbolique conseil de discipline ? Je n’ai personnellement que très peu de sympathie pour Zoé (qui organise de véritables pique-niques à base de Doritos pendant mes cours) et pour Léa (qui trouve que je lui « prends la tête » parce que je lui demande de se taire quand je parle). Mais il est peu probable que des sanctions sérieuses soient prononcées. Mme Vaché, Conseillère Principale d’Education et à ce titre Haute Responsable du Maintien de l’Ordre et de la Discipline dans l’établissement, a été mise au courant de tous ces évènements. En signe de désapprobation, elle a hoché la tête de gauche à droite et retour.

 

Un peu plus tard la professeure principale, Mme Deluc, essaie de discuter des évènements avec les élèves de la classe. Catherine prend alors la parole en sa qualité de leader du groupe des « mignons-gentils-qui font jamais parler d’eux » pour dire que ça commence à bien faire tout ça, que ceux qui se battent entre eux ne sont pas de vrais amis et qu’elle en tout cas, avec ses copines, elle ne s’est jamais battue. Ce à quoi Aziz, protagoniste plutôt discret jusqu’à ce moment, répond carrément : « Ferme un peu ta gueule, toi, ou tu vas te retrouver au fond d’une cave ! »

 

Leur conseil de classe est dans un peu moins d’un mois. Ils sont une trentaine. Dans l’absolu il faudrait en flanquer trois ou quatre à la porte, en faire redoubler une petite dizaine et en réorienter autant vers le professionnel. Mais eux demandent tous à passer et beaucoup passeront dans une de nos premières, grâce à l’indulgence des commissions d’appel.

C’était les dernières nouvelles de la seconde européenne d’un lycée public pas si mal coté du département du Mal-de-Crâne.

 

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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 21:49

Ma femme met le contact et nous démarrons. Je me promets pour la centième fois de passer le permis, un jour, quand les circonstances le permettront. Puis je tire mon livre de la boîte à gants. Il s'agit du Cas Sneijder, de Jean-Paul Dubois. Le personnage principal, endeuillé et traumatisé par un grave accident d'ascenseur, consacre l'essentiel de ses loisirs à se documenter sur ces machines. Un article de la revue Elevator World retient spécialement son attention, il le lit puis le commente :


« "L’ascenseur est dans une grande mesure un objet sous-évalué et sous-estimé. Il représente pourtant pour une ville ce que le papier est à la lecture ou la poudre à canon à la guerre. Sans ascenseur, il n’y a plus de verticalité, donc plus de densité. Il faudrait alors transporter l’énergie sur des distances de plus en plus grandes et tous les ferments culturels liés à l’urbain se dilueraient. La population se répandrait et s’étalerait sur la planète comme une flaque d’huile, et les gens passeraient leur vie dans les transports en commun." 

Je relus ce texte. M’apparut alors un autre monde, rebâti selon les codes de cet urbanisme aplati qu’évoquait l’auteur, sans doute radicalement différent du nôtre, sans être pire pour autant, un univers raboté, modéré, ramené à l’échelle du pas. Dans sa simplicité, c’était le paysage de science-fiction le plus singulier mais également le plus radical qui se fût jamais offert à mon imagination. Peut-être cette organisation architecturale aurait-elle été le modèle dominant si l’ascenseur, puissant et discret géniteur, n’avait redessiné et façonné notre vie selon ses propres règles et exigences. »


Jetant un coup d'oeil par la fenêtre de l'Opel qui traverse à présent la banlieue sud par je ne sais quelle route (la A 10, je crois), j'émets en pensée quelques objections à cet éloge du monde plat. Je vois en effet se succéder les centres commerciaux et les hangars maousses, les cubes de tôle et les ZAC tristissimes, les pavillons de la classe moyenne inférieure couvrant les flancs de côteau comme des troupeaux d'énormes animaux parasites -toutes constructions se résumant à un rez-de-chaussée parfois un peu surélevé ; et cet univers n'est nullement "ramené à l'échelle du pas" mais au contraire étalé à l'usage du pneu.

Cette laideur accumulée est évidemment le résultat d'une illusion d'optique : il vaut mieux regrouper de tels quartiers, un tel bâti dans les zones que défigure déjà le passage des grands axes routiers et ferroviaires. Mais je n'ai jamais pu passer dans ce paysage sans ressentir une légère difficulté à respirer et du chagrin. C'est dommage que les nécessités de la vie moderne produisent, sur des kilomètres, cela. A l'inverse de Sneijder, le héros de mon roman, je me prends à rêver que l'on concentre tout le périurbain dans de très hautes tours, d'énormes ziggourats évidemment pourvues en quantité suffisante d'ascenseurs puissants permettant d'accéder en un clin d'oeil à l'Ikea du treizième, au Carrefour du trentième, au magasin de plongeoirs du tout dernier étage, là haut, dans les nuages. Ce ne serait vraisemblablement pas plus beau, et on verrait de loin ces gratte-ciel ; mais au moins on libérerait de l'espace, et une heure de marche suffirait pour sortir de l'agglomération parisienne. Par ailleurs les terroristes auraient avec de pareilles cibles la tâche facilitée.

 

On sort du monde urbain par le Parc naturel régional de la Haute-vallée de Chevreuse ; on entre dans la Beauce après Saint-Arnoult en Yvelines. Champs de colza en fleur, de blé en herbe, petits villages somnolents. Je respire mieux. Il bruine quand nous entrons dans Chartres. Les flèches et la cathédrale ne nous apparaissent qu'au bout d'une très longue ligne droite ponctuée de ronds points et bordée, entre autres choses, par une fête foraine dont les bâches n'ont pas encore été tirées. Nous nous garons au bord de l'Eure, près de la porte Guillaume. C'est ma première visite. Je suis ému et je ralentis le pas dans les rues endormies de la vieille ville. Je me sens un peu coupable, aussi : touriste venu en voiture, quand je me suis rêvé tant de fois pélerin en chemin vers Saint-Jacques. En entrant chez elle, je demande à Notre-Dame de faire de moi un marcheur.


 

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Le roi de toutes choses

 

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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 11:23

 

 

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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 01:29

Bernard-Henri Lévy, Atlantico, 27 avril 2012 :


 « Pour vous dire le fond de ma pensée, j’en ai un peu assez du lieu commun répandu dans les médias sur la colère, la désespérance, la détresse des électeurs FN. En quoi la diabolisation de l’IVG, par exemple, est-elle le signe d’une désespérance ? (…) Ce sont des gens qui savent, exactement, pour qui ils votent et pourquoi. Quand vous interrogez un stalinien hier, ou un frontiste aujourd'hui, le plus frappant est là : ce sont des gens archi branchés sur la politique, obsédés par les statistiques et par les chiffres, à l’affût des moindres informations, souvent délirantes bien sûr, mais qui vont dans le sens de leur folie. C’est un vote réfléchi. Ce n’est pas un vote d’exaspération ou de peur, c’est un vote absolument réfléchi. »

 

« Ce que je crois, moi, c’est que le bon angle d’attaque est de dire aux gens qui votent FN ou qui sont tentés de le faire : "votre voix ne sera pas entendue ; vos candidats ne bénéficieront, dans le cadre des prochaines législatives par exemple, d’aucune alliance ou report ; voter FN c’est comme voter communiste jusqu’à la fin des années 1970 – voter pour rien, geler sa voix, se mettre en marge du fonctionnement normal des institutions, compter pour du beurre". »


Mais, M. Lévy, ceux qui votent pour le Front national ont une longue habitude de ce que leur voix ne soit pas entendue. C’est ce qui se passe environ 360 jours par an, c'est-à-dire tout le temps à l’exception des dimanches électoraux. Là on se souvient un peu d’eux, certains analystes conviennent que ces personnes ont des vies difficiles, d’autres les engueulent, mais enfin on parle de leur cas, on les considère dans une certaine mesure ; eux, de l’autre côté de l’écran, sont bien contents du scandale qu’ils ont créé. Mais ensuite les choses reprennent leur cours habituel. Ils sont pauvres, invisibles, inaudibles. Sur cela, effectivement, on ne peut les empêcher de « réfléchir ».

La fortune personnelle de M. Bernard-Henri Lévy est estimée à un minimum de 150 millions d’euros. Il l’a acquise aux moyens d’activités telles que la revente de l’entreprise paternelle, la rédaction de livres et d’éditoriaux, la production d’œuvres cinématographiques de haut niveau. Son exposition médiatique doit équivaloir à celle de trois ou quatre millions d’ouvriers. Voilà une position excellente pour juger de l’authenticité des souffrances populaires.

 


Pierre Tévanian, Mediapart, 28 avril 2012 : 


« Oui, les électeurs du FN sont des gens qui souffrent, et oui, leur souffrance doit être entendue. Elle doit, cela dit, être entendue pour ce qu’elle est. Car ce n’est pas du chômage, de la précarité, de la misère économique et sociale que souffrent ces électeurs –du moins pas tous (loin de là), et pas plus (bien au contraire) que les autres électorats ou que les abstentionnistes. (…)

Ils souffrent, ces électeurs, (…) à l’idée de perdre leurs privilèges de Français et de Blancs. Ils souffrent d’une maladie bien connue mais dont le nom, bizarrement, n’a pas été prononcé une seule fois par les représentants du PS ou de l’UMP lors de la soirée électorale du 22 avril : le racisme.

Ils jouent à se faire peur mais cette peur, comparée aux inquiétudes et aux souffrances des sans-papiers, immigrés, musulmans, "racailles" et autres "assistés", est un délicieux frisson. Ils souffrent d’un mal qui se nomme le racisme et qui se soigne très bien –à l’aide d’une once de probité intellectuelle, d’intégrité morale, de dignité humaine. 

Il est temps de dire franchement aux électeurs lepénistes qu’on ne va rien faire pour calmer leur souffrance, bien au contraire. Il est temps de faire vivre enfin les principes de notre Constitution, de combattre enfin les discriminations, et de faire par conséquent cette promesse aux électeurs lepénistes : si c’est l’égalité qui vous fait souffrir, vos tourments ne font que commencer ! »


La prémisse de ce raisonnement est fausse. Le vote Marine Le Pen est d’autant plus important que l’on est bas dans l’échelle sociale. Il est de 29 % chez les ouvriers (la candidate FN arrive en tête dans cette catégorie socio-professionnelle) et de 9 % chez les CSP + (là elle n’est que quatrième, ex-aequo avec Jean-Luc Mélenchon). De l’électorat des cinq principaux candidats à l’élection présidentielle, celui de Marine Le Pen est sans aucun doute le plus pauvre et de loin. Je me demande à quoi tient le refus buté de prendre en compte ce fait simple –vous avez dit « probité intellectuelle » ? A mon avis, M. Tévanian fait ici preuve d’un classisme non moins méprisable que le racisme supposé des électeurs Front national. Encore le raciste reconnaît-il la réalité de la personne haïe ! le classiste ne fait pas cet effort à l’égard des prolos blancs de province.

 


Jean-Luc Mélenchon sur son blog, billet du 28 avril : 


 « Le bon bourgeois et son plumitif peuvent décliner leurs couplets sur le "cri de colère", la "souffrance sociale" du malheureux lepéniste égaré par la douleur et donc incapable de se rendre compte qu’il soutient des racistes ! C’est le moyen de le réconforter avec des médicaments si agréables à administrer depuis les beaux quartiers : un bol de haine des arabes et des musulmans. (…)

J’ai résumé ma formule pour mettre un terme aux délires xénophobes et au soit-disant "devoir d’écoute" à l’égard des électeurs du Front National. Il n’y a rien à écouter de toutes leur sottises. Car il n’y a pas davantage de problème aujourd’hui avec les musulmans qu’hier avec les juifs [point Godwin : check]. Tous ces délires n’ont aucune consistance. Ce sont des constructions mentales pourries injectées dans le cerveau des plus faibles mentalement. Valider l’injection de ces bêtises ne rend service qu’à ceux qui en ont fait leur fond de commerce. »


Les électeurs du Front national sont « les plus faibles mentalement », leur cerveau est « pourri » par « l’injection » de « bêtises » et de « délires ». En revanche les électeurs du Front de gauche sont des übermenschen métis alterconscientisés –cf l’exorde du discours de Marseille : « Comme vous êtes émouvants ! Comme vous êtes grands ! Comme vous êtes beaux ! Et particulièrement ceux qui sont venus de la mer ».

Bienvenue dans un monde complexe. 

 

Ces analyses, ces réactions (et on en trouverait d’autres, de Julien Dray à Rokhaya Diallo) sont à leur façon aussi détestables que celles d’un Nicolas Sarkozy. Tant que la gauche se servira de ce prisme pour interpréter le vote FN, celui-ci grandira.

 


Pour finir, j’aimerais donner la parole à Frank, électeur beuvrygeois :


« Salut. C’est moi le salaud.


Tu m’as vu cent mille fois mais tu ne me connais pas. C’est moi qui sort les palettes du camion, à l’arrière du supermarché où tu viens faire tes courses. C’est moi qui pue la friture en sortant de l’usine Mc Cain. C’est moi le fonctionnaire de catégorie C qui balaie les couloirs d’un collège et qui ne reçoit jamais le salut ni d’un élève ni d’un professeur (fonctionnaire de catégorie A). C’est moi le paysan qui produit ton lait, ton vin, le grain dont on fera ton pain et qui crève malgré tout. C’est moi le petit vieux qui traîne son cabas rempli des légumes à moitié pourris qu’on peut acheter pas cher à la fin du marché. C’est moi le chômeur que tu remarques encore moins que les autres, car je reste chez moi.

Je ne me souviens pas d’une seule fois où l’un de vous m’aurait adressé la parole gratuitement, sans rien attendre de moi en retour. Non, si vous me parlez, c’est juste pour me dire : « Vous pensez que vous pourrez me la réparer avant 18 heures ? » Nous sommes, dans le meilleur des cas, des fonctions de vos vies. Si vous pouviez nous remplacer par des esclaves ou des robots vous le feriez sans états d’âme –d’ailleurs vous avez déjà commencé à le faire. Ce sera pratique. Ni les esclaves ni les robots ne votent. Ou alors ils feront ce que vous leur aurez commandé. Ils seront raisonnables, ils seront modérés. Nous, on ne l’est pas. On vote ce qu’on veut. On est extrêmes.

Oui, j’ai voté Le Pen et c’était bon. Tu sais, ma mère m’a appris par cœur quand j’étais môme un passage de Victor Hugo. Je te le dis, toi aussi tu aimes Victor Hugo, non ? "Il y a un jour dans l'année où le gagne-pain, le journalier, le manœuvre, l'homme qui traîne des fardeaux, l'homme qui casse des pierres au bord des routes, juge le Sénat, prend dans sa main, durcie par le travail, les ministres, les représentants, le Président de la République, et dit : La puissance, c'est moi !" Oui, la puissance c’est moi. C’est dommage que ça ne soit qu’un jour par an mais c’est déjà ça. J’ai jugé le Président et tous les autres, jusqu’au dernier présentateur télé. Je ne leur ai trouvé aucune circonstance atténuante pour m’avoir ignoré et méprisé. -Ce que j’ai pu aimer vos gueules le soir des résultats ! Evidemment, j’aurais encore préféré les voir avec ma candidate au second tour. Mais je ne vais pas bouder mon plaisir. Cette grimace sur vos sales faces d’hommes bien payés, c’est moi qui l’y avais mise. Moi qui pour vous n’existe pas. Moi dont vous ne parlez que quand j’ai mal voté.

Toi, tu aimes bien les étrangers. Parfois j’ai envie de te faire des crises de jalousie comme une femme trompée : ces Africains qui débarquent, qu’est-ce qu’ils ont de plus que moi qui suis à tous égards ton frère ? Tu fais des pétitions pour eux, tu défends leurs droits avec l’énergie de l’indignation, tu protestes contre les injustices dont ils sont victimes : mais celles qui me frappent ne t’émeuvent pas du tout. Tu dis que nous avons besoin d’eux, qu’ils sont l’avenir du pays. Ils en ont de la chance ! Moi, je ne suis pas dans l’avenir de ton pays. Je ne suis même pas dans son présent.

Tu n’as pas voté Marine Le Pen. Tu te sens propre. Dans quelques jours le désagrément que je t'ai causé le soir du premier tour sera oublié. Je redeviendrai une fonction, un arrière-plan humain. 


Salopard. »

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2 mai 2012 3 02 /05 /mai /2012 23:42

Une autre hypothèse que je formule, au sujet de l’importance du vote Marine Le Pen à Beuvry, est que celui-ci est également une conséquence d’évènements hyperlocaux et, en particulier, de la vie politique municipale.


En 1993 (excusez du flachebaque), la commune de Beuvry disparaît en tant que telle, absorbée par sa voisine de Béthune, pardon, fusionnée avec elle. Les deux villes sont gravement dans la dèche et pensent pouvoir s’en sortir en mutualisant leurs recettes fiscales et en supprimant toute espèce de limite administrative entre leurs territoires. Peu présents dans leurs communes respectives (l’un est président du Conseil régional, l’autre ministre ou secrétaire d’Etat dans les gouvernements du second mandat Mitterrand), les deux maires n’ont sans doute pas consacré suffisamment de temps à équilibrer leurs budgets. Beaucoup de spéculations courent alors sur le maire de Beuvry, Noël Josèphe : on se dit que la situation financière est encore pire qu’il ne l’avoue, ou que l’autre partie a des dossiers sur lui. Comment expliquer autrement qu’il accepte si facilement la disparition d’une commune dont il est maire depuis vingt-deux ans sans interruption ?

Les Beuvrygeois sont extrêmement mécontents de la fusion. Le sujet n’a pas été abordé lors des municipales de 1989 et l’équipe élue n’a reçu aucun mandat à ce sujet. Les habitants craignent une hausse sensible de la pression fiscale (la ville voisine est plus peuplée et plus endettée). Ils soupçonnent les Béthunois de vouloir disposer à leur guise du foncier de leur commune. Et puis il est possible que cette mobilisation civique, au sujet de laquelle un observateur malveillant pourrait être tenté de parler de « Clochemerle », ait aussi un ressort identitaire. Beuvry est rurale et populaire, Béthune est (ou a la réputation d’être) nettement plus bourgeoise. Les habitants de la première se sentant peu d’affinités avec ceux de la seconde ne souhaitent pas être confondus dans la même collectivité. Et puis ils veulent rester maîtres chez eux, pouvoir continuer de choisir leur premier magistrat, et que celui-ci soit –symboliquement au moins- proche d’eux. Enfin la personnalité du maire de Béthune, Jacques Mellick, sert de repoussoir. Son ambition et son clientélisme déplaisent ; sa moralité inspire des réserves, qui seront d’ailleurs amplement justifiées par la suite (voir ici ou ).

 

Mais les Beuvrygeois n’ont pas tout perdu. L’accord de fusion leur laisse la possibilité d’élire un maire délégué, doté de pouvoirs très limités mais gardant au moins celui de parler au nom de l’ensemble de ses administrés. Lors des municipales de 1995, pour la première fois depuis des décennies, c’est le candidat de droite qui est élu. C’est une personnalité médiocre (il est d’ailleurs rapidement évincé par une équipe d’indépendants) mais il s’est prononcé clairement en faveur de la défusion. S’ensuit une période confuse et tendue au terme de laquelle Beuvry recouvre son indépendance ; puis une autre, beaucoup plus tranquille, où la dette est apurée et où les esprits refroidissent peu à peu et oublient.


En 2008, le parti socialiste parvient à reconquérir la mairie. Pour la première fois la ville est dirigée par une femme, Nadine Lefebvre. Ces deux évènements, qu’on peut qualifier, à l’échelle locale, d’« historiques », occultent un détail troublant : quinze ans plus tôt, Mme Lefebvre était déjà conseillère municipale, et elle militait alors, en bon petit soldat, pour la fusion de Beuvry et Béthune. La commune est donc dirigée par une personne qui a naguère manifesté un désir explicite de la voir disparaître en tant qu’entité autonome. –Cependant la victoire de Mme Lefebvre, sa fidélité et sans doute son talent, ne tardent pas à être récompensés comme il se doit par le parti socialiste local, pour lequel la reconquête de la mairie est un symbole important. Elle devient vice-présidente de l’énorme communauté d’agglomération (59 communes, plus de 200.000 habitants) ; elle est élue au Conseil régional en 2011 ; en janvier dernier, la fédération locale du PS choisit la petite commune de Beuvry pour présenter ses vœux au département. Enfin on apprend que Nadine Lefebvre sera la suppléante du candidat socialiste aux prochaines élections législatives, avec de bonnes chances d’être élue puisque la circonscription opportunément redécoupée est un bastion de gauche, et des chances raisonnables de succéder au titulaire puisque celui-ci en est à son quatrième mandat et qu’il approche de 70 ans.


Peut-être certains Beuvrygeois sont-ils flattés par l’ascension fulgurante de leur mairesse ; peut-être se disent-ils que, partout où elle siègera, elle défendra leurs intérêts. D’autres cependant sont sans doute agacés par le fait qu’elle ne se concentre pas entièrement sur sa commune. Quant à la venue de 400 caciques socialistes dans une salle municipale en janvier, elle a produit l’impression fâcheuse que Mme Lefebvre était cooptée par une (rose) mafia.


On l’a vu en rappelant un passé politique récent, les habitants de ma commune sont bien fondés à éprouver à l’égard de leurs élus une certaine méfiance. Un fait passé quasi-inaperçu malgré son caractère fortement scandaleux pourrait accroître cette tendance. Depuis le mois de septembre 2011, la ville de Beuvry (et les localités environnantes) n’a plus de député. Son élue, Mme Odette Duriez (PS), est devenue sénatrice ; le suppléant, M. Philippe Kemel, n’a pas joué son rôle –soit parce que la période restant à couvrir était trop courte, soit parce qu’il est parvenu récemment à être investi ailleurs. Et donc les 130.000 habitants de la onzième circonscription du Pas-de-Calais n’ont pas de député. Quand je l’ai découverte la chose me paraissait à peine croyable, et j’ai écrit à Mme Duriez pour en avoir le cœur net. Elle m’a froidement confirmé la carence, m’assurant toutefois qu’elle « continuait à travailler ». Cette précision ne m’a pas complètement rasséréné. J’ai noté avec intérêt que cette parlementaire, peu de temps après avoir laissé tomber ses mandants comme de vieilles chaussettes, et s’être installée dans son confortable fauteuil du Palais du Luxembourg, a adopté la proposition de loi donnant aux étrangers le droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales. Elle en a même conçu une telle fierté qu’elle a publié un billet sur son blog : « Ce texte s’inscrit dans le long chemin de la construction de notre démocratie. (…) Cette citoyenneté de résidence renforcera le pacte républicain et le lien social entre tous ceux qui vivent sur notre sol. (…) Une République qui rassemble, sûre d’elle-même, fidèle à ses valeurs et à sa tradition d’ouverture et d’accueil. » Po po po… Cynisme et foutage de gueule ou oubli pur et simple des citoyens français autochtones ? J’avoue pencher pour la deuxième hypothèse. Comme j’ai essayé de le montrer dans mon précédent billet, les Beuvrygeois et leurs pareils sont éminemment oubliables.

 

http://www.lepasdecalaisquonaime.net/wp-content/uploads/2011/01/Odette-Duriez1.jpg

Bah pourtint vue comme cha Odette elle a l'air braf'.


Mais bon. On peut supposer que nombre des habitants de la commune ne lisent pas les journaux et suivent d’un œil très distrait l’actualité politique de leur circonscription. Ce qu’ils ne peuvent ignorer en revanche, c’est la politique menée depuis 2008 par la nouvelle maire de Beuvry. Lors du premier discours prononcé après sa victoire, Mme Lefebvre avait eu les mots suivants : « Le programme que nous allons mettre en oeuvre a pour slogan "il faut que ça bouge, il faut que ça change !" » En quoi a consisté le changement ? On peut, je pense, distinguer trois axes. Le premier est une gestion plutôt rigoureuse du budget municipal. C’est louable, même si l’explosion récente du chiffre des subventions accordées à la commune est sans doute directement corrélée à son changement de couleur politique. –Deuxième point : en bonne socialiste, Madame le maire fait du social. Un seul exemple : le bâtiment de l’ancien commissariat, fermé depuis des années, a été transformé en une « Maison pour tous » accueillant notamment le service municipal des sports et des festivités (à se demander si Madame le maire n’aurait pas lu Philippe Muray). Il faudrait évidemment beaucoup de mauvaise foi pour reprocher à Nadine Lefebvre une diminution de la présence policière qui est largement antérieure à son arrivée au pouvoir et qui de toute façon n’a pas été décidée au niveau municipal. Mais il est aussi difficile de ne pas rapprocher la chose d’un fait divers survenu trois semaines avant le premier tour : le démantèlement, dans un quartier de Beuvry, d’un réseau de trafiquants de drogue chez qui on a saisi des armes, du cash, 25 kilos de cannabis. Eh oui, il n’y a pas qu’à Marseille ou à Clichy-sous-Bois…


Dernier point : Madame le maire est une bâtisseuse. Le dernier plan local d’urbanisme marque clairement, en dehors de deux grands quartiers laissés aux bois et aux champs, l’intention de densifier le bâti autour du centre historique. Il y a plusieurs raisons à cela. Après des années de stagnation démographique, l’équipe municipale souhaite passer le cap des 10.000 habitants, pour des raisons qui ne sont d’ailleurs pas explicitées (image de la commune ? volonté d’accroissement des rentrées fiscales ?) –Par ailleurs, il manque à l’heure actuelle 200 logements sociaux environ à Beuvry pour atteindre le minimum légal de 20 % du parc. La commune a dû payer l’an dernier une amende de 15.000 euros et, même si ce n’est pas énorme par rapport à son budget global, il y a là quelque chose d’assez vexant pour une élue socialiste, qui plus est vice-présidente chargée des questions d’habitat au sein de la communauté d’agglomération. Les programmes immobiliers se multiplient donc à Beuvry, qui comportent tous une part de HLM. Bien sûr cet activisme s’explique aussi par des considérations sociales. Mais il n’est pas tourné vers les habitants de la commune eux-mêmes. Ceux-ci sont en effet pour les deux tiers propriétaires de leurs maisons : c’est l’un des effets de la stabilité du peuplement, du fait que bien des familles vivent ici depuis trois générations au moins. Si la municipalité veut construire des logements, c’est pour qu’ils profitent à des gens venus d’ailleurs, comme le reconnaît assez franchement l’adjointe à l’urbanisme dans le dernier numéro du journal municipal : "Développer la ville de manière équilibrée c'est aussi offrir à tous la possibilité de vivre à Beuvry. Ainsi dans chacun de ces projets est intégrée une part de logements locatifs qui permettra aux jeunes et moins jeunes n'ayant pas la possibilité d'acquérir leur logement de s'installer à Beuvry."

 

Bien sûr, il est extrêmement peu probable que les logements sociaux ainsi créés soient attribués à des Africains salafistes polygames –il n’y en a pas dans la région. Mais peut-être les Beuvrygeois n’ont-ils tout simplement pas envie que leur mairie consacre ses efforts à résoudre les problèmes de logement des gens de l’extérieur ?


Pour conclure, chers lecteurs, un petit jeu de rôle. Vous êtes un ouvrier au chômage, vivant à Beuvry, votre femme est employée à temps partiel, vos revenus sont très faibles. Vous vivotez en rendant de petits services payés au black et en cultivant votre potager. La faiblesse de votre qualification et la situation économique générale vous laissent peu d’espoir pour les mois, voire les années à venir. Vous occupez comme vous le pouvez vos loisirs. Vous regardez beaucoup la télévision et vous vous êtes fait la réflexion que vous n’y voyiez pratiquement pas d’ouvrier comme vous ; vous devez être une sorte d’anomalie, prolo dans un monde de gens portant cravate. Votre désoeuvrement est tel que vous êtes allé une fois assister à un conseil municipal mais là encore vous vous êtes senti mal à l’aise, car la grande majorité des élus vous ont paru bien éloignés de ce que vous êtes. Vous allez parfois au bistro ou à la pêche avec les copains et ils râlent continuellement. Ils se plaignent qu’on n’est pas assez durs avec les Arabes de la télévision. Ils se plaignent qu’ils ont encore vu un gugusse, candidat à la présidentielle, qui leur a expliqué qu’on est tous des métis (ce que n’est aucune des personnes de votre connaissance). Ils se plaignent que la mairie n’en fait pas assez pour eux, qu’elle a consacré des centaines de milliers d’euros à retaper de vieilles pierres alors que la plupart d’entre vous vivent avec moins de mille euros par mois. Ils se plaignent qu’il y a maintenant des dealers dans le quartier du Ballon. Il n’y a plus de député pour vous représenter à l’Assemblée nationale, et la maire a bien l’air de vouloir, elle aussi, prendre la tangente, même si on voit sa photo dans chaque numéro du bulletin municipal. En vélo vous êtes allé voir les appartements qu’on est en train de faire construire en face de l’hôpital. Ben c’est mieux que chez vous. Mais ce sera pour d’autres gens.


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Published by Ali Devine
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