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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 14:30

 

Didactique des langues étrangères. Construire ses savoirs de façon concrète et ludique :


 

 

Solidarité intergénérationnelle. Sensibiliser les enseignants les plus âgés aux nouvelles technologies :


 

Mettre l'élève au centre du système (et lui donner le goût des beaux textes) :


 


 

 

"Ne laisser personne au bord du chemin". Le raccrochage des décrocheurs :


 


 

 

Gestion de classe sensible en binôme (niveau avancé) :


 


 

 

Télétravail dans l'enseignement professionnel et adaptation à la diversité des publics :


 

 
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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 23:32

 

« … et c’est le fond, je vous le dis, du problème français. Le déclin, les peurs, les angoisses, la crainte de l’avenir, le mépris des jeunes, et cet apartheid qu’on laisse s’installer. »


Vincent Peillon, discours d’ouverture du séminaire national sur les jeunes décrocheurs du 4 décembre 2012.

 

*   *   *   *   *

 

La proviseure adjointe, Mme Clarke. –Bon, je crois que nous sommes tous là. Ce conseil de classe peut donc commencer. Madame la professeure principale, pouvez-vous nous faire une petite synthèse des observations qui vous sont remontées ?


La professeure principale, Mme Cavalli. –Eeeh bien, c’est un tableau assez sombre. On a un groupe d’élèves immatures pour la plupart, qui n’ont absolument pas compris les enjeux d’une année de terminale. Ils paraissent incapables d’arriver à l’heure en cours ; ils sont extrêmement bavards ; ils fournissent un travail faible et intermittent. Et c’est d’autant plus regrettable que beaucoup sont déjà arrivés avec d’énormes lacunes. Quand on leur fait des remarques, qu’on leur explique qu’à la fin de l’année les conséquences risquent d’être dramatiques pour eux, ils ne comprennent pas, ou bien rejettent la faute sur leurs camarades. Parfois, quand on hausse énormément le ton, on a une amélioration mais elle ne dure jamais plus de quelques minutes dans le meilleur des cas. Voilà. Alors les élèves sont beaucoup plus maniables quand on les voit en demi-groupes, mais nous n’avons pas tous la chance de bénéficier de dédoublements ; et plusieurs collègues m’ont fait savoir que même dans cette configuration, certains individus sont franchement pénibles, incapables de se mettre au travail quand on le leur demande et en silence. Je ne veux pas noircir le tableau non plus : il n’y a de leur part pas du tout de violence, quasiment pas d’insolence non plus, on ne va pas leur faire cours avec la peur au ventre. C’est juste qu’ils s’en fichent, que la classe est pour eux un salon. Bref les choses ne sont jamais faciles en STG, mais je crois que cette année on est largement au-delà des difficultés ordinaires.


La proviseure adjointe. –Effectivement, ce n’est pas très reluisant. Vous avez essayé de les sanctionner, je suppose ?


La professeure principale. –C’est assez compliqué. Les punitions classiques, du type travail supplémentaire à faire à la maison, ça ne marche pas : les élèves ne les font pas ou rendent un torchon bâclé en cinq minutes ; si c’est noté ils s’en fichent parce que leur moyennes sont tellement basses que dans bien des cas elles ne peuvent plus baisser. Les parents sont injoignables, ou bien ils se disent eux-mêmes dépassés. Les seuls qu’on peut contacter facilement sont évidemment ceux des élèves qui ne posent aucun problème.


La proviseure adjointe. –Et des heures de colle ? Des retenues le samedi matin ?


La professeure d’anglais, Mme Leloup. –Si je peux me permettre de répondre, ça fait environ trois semaines que j’essaie de coller Medhi. Mais il estime la punition injuste, alors il n'y va pas. Du coup je lui ai interdit l’accès à mon cours tant qu’il n’avait pas fait ses trois heures de retenue, mais il essaie systématiquement de s’incruster. Voilà, c’est une indication sur l’état d’esprit des élèves de cette classe…


La proviseure adjointe. –Madame, il ne faut pas rester seule dans votre conflit avec cet élève. Faites un rapport, transmettez-le à la Vie scolaire et venez me donner une copie.


La professeure d’anglais. –Je veux bien mais jusqu’à présent le discours était plutôt « Gérez vous-même les problèmes de comportement des élèves, les CPE ont d’autres missions. »


La proviseure adjointe. –Mmmh. Les autres enseignants ont-ils des remarques à faire ou le résumé de Mme Cavalli est-il suffisant ? Oui, Mme Nevers.


La professeure d’espagnol, Mme Nevers. –Alors écoutez, moi, je suis scandalisée par le comportement de cette classe. Scan-da-li-sée. Je viens de les avoir en cours. On pourrait croire que, dans l’heure qui précède leur conseil, les élèves se tiennent plutôt à carreau. Or là, il m'en manque pratiquement la moitié. Alors comme je commence à en avoir marre de ces ados qui regardent leur emploi du temps comme la carte d’un restaurant, « je vais prendre tel et tel cours mais pas celui-là, ça me fait trop chier », je décide de marquer le coup. Et j’annonce aux présents qu’on va faire une évaluation, tout de suite, sortez une feuille. Immédiatement j’en vois deux ou trois qui plongent vers leur sac pour prendre leur téléphone. Je devine très bien ce qui va se passer et je décide de ne pas réagir. Et dix minutes plus tard, ¿ qué pasa ? Bien évidemment, toc-toc-toc, bonjour Madame, excusez-moi pour mon retard, je peux entrer ? Et ils arrivent comme ça par petits groupes jusqu’à cinq minutes de la sonnerie, avec des prétextes absurdes, « j’étais à l’enterrement de mon chat », « le bus est tombé dans un ravin », etc. Et à la fin de l’heure, devinez quoi ? Les retardataires viennent me voir comme un seul homme pour plaider leur cause et me dire que faire une interro quand il y autant d’absents, ça se fait même pas. Et Cyrielle, vous savez ce qu’ose me dire Cyrielle ? « Ben Madame c’est normal, notre rôle c’est de saboter le cours. » Texto ! Alors c’est loin d’être ma première année d’enseignement, j’ai eu pas mal de classes et d’élèves compliqués à gérer, mais celle-là on me l’avait encore jamais faite.


La proviseure adjointe. –Ecoutez, je suis bien d’accord avec vous, c’est rigoureusement inadmissible. Faites-moi un rapport écrit détaillé, je rencontrerai cette élève.


La professeure d’espagnol. –Oui, enfin, bon, les rapports c’est pas trop mon truc mais… tout de même… « on est là pour saboter le cours » ! Qu’est-ce que je lui ai fait ?


La proviseure adjointe. –Oui, M. Devine, vous vouliez ajouter quelque chose.


Moi. –Je suis absolument d’accord avec tout ce qui vient d’être dit. Dans cette classe, il m’est souvent arrivé d’avoir l’impression d’être une personne parmi d’autres, la seule différence étant que comme professeur je parle debout et dans le vide alors que les élèves parlent assis et entre eux. Et il y a des élèves que je n’ai pratiquement jamais vus depuis le 15 septembre. Bon. Je voudrais tout de même souligner un point positif, qui est qu’il y a aussi dans cette classe un certain nombre d’élèves qui assistent aux cours, font le travail qu’on leur demande, et rendent des copies où on les voit faire des progrès. Chahrazad, par exemple, je l’avais en première, elle avait 8 de moyenne et elle passait les cours à jacasser. Eh bien maintenant elle est absolument exemplaire, et elle me rend d’excellents devoirs. C’est possible de changer. Donc, je propose qu’on soit aussi attentifs, pendant ce conseil, à récompenser comme il se doit les élèves qui prennent leur scolarité au sérieux. Ils ont beaucoup de mérite dans un pareil contexte.


La proviseure adjointe. –On y veillera. Monsieur Demarque, pour la Vie scolaire. Qu’est-ce que vous pouvez nous dire de ces brillants sujets ?


Le CPE, M. Demarque. –Bon, je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’il y a énormément d’absentéisme dans cette classe. Au cours des trois premiers mois de l’année, les élèves ont manqué sans aucune justification valable un total de 374 heures de cours. Si on ajoute les absences qui ont été excusées après coup par des motifs discutables voire franchement bidon, on doit approcher les 500 heures. Il faut toutefois nuancer, puisque trois élèves totalisent à elles seules 190 heures d’absence.


La proviseure adjointe. –Diable. Et qui sont ces trois élèves ?


Le CPE. –Gloria Kukusala, Rachel Bemba et Cyrielle Ndow.


La professeure d’espagnol. –Cyrielle ! Ma saboteuse ! Vous voyez qu’au moins, quand elle vient, elle ne fait pas le déplacement pour rien.


La proviseure adjointe. –Est-ce qu’on a une idée des causes de l’absentéisme de ces trois élèves ?


Le CPE. –Dans le cas de Gloria, il y a une situation personnelle ultra-délicate : elle a complètement rompu avec sa famille, elle bénéficie d’un contrat jeune majeur et elle vit en foyer, assez loin d’ici. Si on signale ses problèmes d’absentéisme à l’Aide sociale à l’enfance, elle perd tout et se retrouve à la rue. Elle et moi on est dans un rapport assez complexe. Il y a deux ans, elle s’était déjà fait remarquer en agressant un intervenant extérieur lors de notre journée portes ouvertes. Je m’étais penché sur son dossier et j’avais découvert une jeune fille en perdition et une personnalité sympathique malgré sa violence à fleur de peau. J’avais réussi à lui éviter une exclusion définitive lors du conseil de discipline qui avait suivi et j’avais passé une sorte de deal avec elle : je vais m’occuper de toi mais tu vas arrêter tes bêtises. Ça a tenu un certain temps mais là, je crois qu’on est au bout de l’histoire. Je n’ai pas honte de dire que je me suis attaché à elle ; de son côté, elle sait que je ne peux moralement pas prendre la responsabilité de faire d’elle une SDF ou de la pousser dans un charter vers Kinshasa, et elle en joue.

En ce qui concerne Cyrielle, elle était déjà un peu à la limite l’année dernière, et tout le monde a accueilli avec soulagement la nouvelle du déménagement de sa famille en Seine-Saint-Denis. Mais elle est venue pleurnicher pour qu’on ne l’oblige pas à s’inscrire dans le lycée qui se trouve à côté de chez elle. Elle disait que si on l’arrachait à ses amies, elle allait complètement lâcher l’école, voire tomber en dépression. Elle disait même qu’elle profiterait du temps passé dans les transports en commun pour réviser ses leçons. On s’est laissé attendrir et, vu le résultat qu’on a sous les yeux, je dirais qu’on s’est laissé couillonner, si vous me passez l’expression. Je crois qu’on est tous d’accord pour dire que Cyrielle est une jeune fille remarquablement intelligente. C’est un immense gâchis qu’elle n’utilise cette qualité que pour nous manipuler.


La proviseure adjointe. –Et la troisième, mademoiselle euh… Bemba ?


Le CPE –J’avoue que je n’en sais pas grand-chose. Elle est arrivée courant octobre avant de quasiment disparaître. Je n’ai jamais pu établir de véritable contact avec elle.


Le professeur de philosophie, M. Szafran. –Je voudrais dire que cette élève a un comportement assez bizarre. Je l’ai vue en tout et pour tout une fois depuis septembre. En revanche elle me fait régulièrement parvenir des copies par l’intermédiaire de ses camarades. Je les ai acceptées jusqu’à maintenant, mais comme nous ne sommes pas ici au CNED, et que dans les faits je ne lui dispense aucune espèce de préparation au bac, je vais désormais les refuser.


La proviseure adjointe. –Les délégués, est-ce que vous avez des informations au sujet de cette élève ?


Cindy, l’une des déléguées des élèves. –Ben en fait elle travaille, elle a un boulot dans la vente, je crois, souvent c’est pendant les horaires de cours. Et puis après ça la fatigue trop et elle peut plus venir.


La professeure principale. –Eh bien si vous la voyez, vous lui direz de ma part qu’elle aurait tout de même dû faire un effort le jour de l’inscription au bac, hein. Elle n’a pas rempli le formulaire sur le portail Internet dédié, elle n’a même pas les identifiants qui lui permettraient de le faire, et la date limite, c’est demain.


La proviseure adjointe. –Finalement ça n’est pas plus mal. Elle ne viendra pas plomber nos statistiques. Qui risquent d’être très, très basses au vu de ce début d’année.


Le professeur d’économie-droit, M. Ismaani. –Mme la proviseure adjoint, est-ce que je peux faire deux remarques bassement matérielles ?


La proviseure adjointe. –M. Ismaani, je sens que vous allez encore enfoncer notre moral de quelques centimètres, mais je vous laisse la parole.


Le professeur d’économie-droit. –Merci. Voilà, il se trouve qu’en plus d’avoir l’honneur d’enseigner aux élèves de terminale « sciences et techniques de la gestion », je suis aussi membre de notre conseil d’administration. Or, lors de la prochaine réunion de cette instance, nous serons invités à examiner le budget de notre établissement. Dans le document préparatoire que vous nous avez fait parvenir, je n’ai pas pu m’empêcher de relever deux lignes de dépense. Primo, dans le volet « activité pédagogique – apporter aux élèves les meilleures conditions concourant à leur réussite », un stage de révision destiné aux élèves de cette filière, pour la coquette somme de 22.000 euros. Secundo, dans le volet « vie de l’élève – équité – ne laisser personne au bord du chemin », je n'invente rien, c'est vraiment rédigé comme ça, une somme de 17.000 euros destinée à la lutte contre l’absentéisme et le décrochage.


La proviseure adjointe. –C’est tout à fait exact. Quelle est votre question ?


Le professeur d’économie-droit. –J’en ai deux, une pour chacune de ces lignes budgétaires. La première : est-il bien légitime de financer un stage au bord de la mer, au joli mois de mai, pour faire réviser des élèves qui auront séché des milliers d’heures de cours depuis septembre ? Et ma deuxième question : est-il bien nécessaire de consacrer autant d’argent à la lutte contre le décrochage ? Si j’ai bien compris les explications de M. Demarque, les décrocheuses de la classe ne veulent pas revenir et nous sommes contents qu’elles ne reviennent pas. Faut-il vraiment aller plus loin ?


La proviseure adjointe. –Oh, je ne peux pas vous laisser dire ça.


Le professeur d’économie-droit. –Tout de même, Madame, tout de même. Vous avez encore à l’esprit les sommes que j’ai citées. A titre de comparaison, le renouvellement de nos collections de manuels scolaires va coûter 18.000 euros, et le fonctionnement annuel du CDI, 5.000.


Moi. –Et pour compléter le propos de M. Ismaani, avec qui je suis totalement d’accord, je voudrais ajouter qu’à ma connaissance les sommes allouées à la récompense des bons élèves, ou à l’approfondissement de leurs connaissances par les meilleurs, sont d’exactement zéro euro, zéro centime.


Le professeur de philosophie. –Et les documentalistes supplient depuis trois ans qu’on rénove le mobilier de la bibliothèque, qui date de la construction du lycée en 1970. Et on leur répond toujours qu’il n’y a pas d’argent pour cela.


La proviseure adjointe. –Ecoutez. J’entends bien votre malaise, et je le partage dans une certaine mesure. Mais sur le stage, il faut se montrer pragmatique. L’expérience montre qu’il fait remonter notre taux de réussite au bac de 10 à 15 %. Pour une fois dans l’année, les élèves travaillent dur, sous la surveillance permanente d’une demi-douzaine d’enseignants. Si on supprime ce stage, on aura certes la satisfaction d’avoir puni des élèves dilettantes, mais on basculera pour cette filière au moins dans la catégorie des très mauvais lycées, notre réputation s’en ressentira, et à terme notre recrutement. Et dans un ou deux ans, vous viendrez me voir pour vous plaindre que les élèves sont « de plus en plus pires », comme dirait ma fille cadette. Donc, bon.

Concernant maintenant la lutte contre l'absentéisme, on ne peut pas se contenter de dire « Bon débarras » à ces élèves, même si, j’en conviens, ça nous brûle les lèvres. Notre responsabilité vis-à-vis de ces trois jeunes filles, pour ne parler que d’elles, n’est pas seulement scolaire, elle est aussi sociale. Elles ne viennent pas très souvent au lycée mais elles y viennent tout de même ; c’est sans doute l’un des rares liens qui leur restent avec la société française, un endroit où elles peuvent en cas de besoin parler à des copines, des adultes, une infirmière, une assistante sociale, etc. Nous sommes leur pied à terre. Je suis bien consciente que ce n’est pas un rôle très gratifiant, mais il faut accepter de le jouer. Parce que si on les envoie au diable, c’est bien là qu’elles iront, je veux dire dans la marginalité ou la délinquance.


Moi. –Tout de même, on ne peut pas faire ne serait-ce qu’un conseil de discipline pour l’exemple ? Je pense à Cyrielle, en particulier. Si on l’exclut, elle sera tout bêtement réinscrite dans un autre lycée, à cinq minutes de chez elle à pied. Ça n’a vraiment rien d’une condamnation à la mort sociale.


La professeure d’espagnol. –Oui, qu’elle aille donc saboter ailleurs.


Moi. –Et si on ne punit jamais les absentéistes, les élèves assidus risquent de finir par se poser des questions.


La proviseure adjointe. –Je crains que les choses ne soient pas si simples. Le rectorat ne considère pas l’absentéisme comme un motif suffisant de convocation d’un conseil de discipline, sans doute pour les raisons que j’ai dites il y a un instant. Vous voyez le tableau : on se rassemble, on fait les gros yeux, on exclut Cyrielle… et deux semaines plus tard elle revient triomphalement parce que notre décision aura été cassée ! Ce serait pour le moins contre-productif.


La professeure principale. –En fin de compte, on ne peut vraiment rien faire, alors ?


La proviseure adjointe. –(soupir) J’essaierai de convoquer cette élève avec ses parents.


Le CPE. –Madame, je vous souhaite bon courage et bonne chance.


La proviseure adjointe. –Et dans l’immédiat je vous propose que nous passions à l’examen des bulletins individuels, car il est sept heures moins dix et certains d’entre nous souhaitent peut-être retrouver leur famille, s’alimenter, prendre un peu de sommeil.


La plupart des présents. –Oh oui.

 

*   *   *   *   *

 

(Trois jours plus tard, autre conseil de classe, mais d’une première ES/S : moyenne globale proche de douze, treize élèves récompensés sur vingt-quatre, des parents et des élèves qui demandent un rythme de travail plus soutenu. Ça existe aussi.)

 

*   *   *   *   *

 

Post-scriptum d'octobre 2013 : l'ambiance est restée ce que ce compte-rendu donne à imaginer jusqu'à la fin de l'année. Pourtant tous les élèves de la classe sauf un ou deux ont eu leur bac. La fantômatique Rachel Bemba est du nombre, l'odieuse Cyrielle Ndow aussi ; et elles ont même trouvé le moyen toutes les deux de décrocher une mention Assez bien... Seule Gloria Kukusala a échoué.

Prestige et valeur du diplôme...

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Published by Ali Devine - dans Au lycée
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17 novembre 2012 6 17 /11 /novembre /2012 23:30

Le moment est venu, pour les collèges et les lycées de l'Académie de Créteil, d'opérer la révision triennale de leur projet d'établissement. Il s'agit de rédiger un texte qui, après avoir tracé à grands traits le portrait de chaque bahut, définit les objectifs à atteindre et la façon d'y parvenir. C'est une sorte de feuille de route qui, sans être vraiment contraignante, a certaines retombées concrètes, notamment l'attribution ou non de moyens supplémentaires par l'Education nationale et les collectivités locales.

Il est intéressant de noter que le projet d'établissement était à l'origine une spécificité des collèges et lycées classés en zone d'éducation prioritaire ("comment comptez-vous procéder pour instruire les petits pauvres ?") et qu'il s'est rapidement universalisé, compensation inévitable de la massification de l'enseignement. Le bien-fondé de cette démarche n'est remis en question ni par la droite, qui y voit un moyen de favoriser une autonomie croissante des établissements et une logique de contractualisation, ni par la gauche, qui dispose là d'un bel aiguillon pour stimuler la créativité pédagogique des professeurs.


Ces derniers témoignent par ailleurs d'un intérêt des plus limités à l'égard du projet d'établissement, et selon mon expérience c'est pour trois grandes raisons :

-ils sont englués dans les soucis du quotidien ;

-la plupart de leurs initiatives s'épanouissent en dehors du cadre institutionnel ;

-les enseignants considèrent de façon pratiquement unanime que l'essentiel se joue en cours, devant les classes, dans les matières fondamentales, et cette base n'est pas directement évoquée dans le fameux manifeste. Un lycée qui s'en tiendrait à une affirmation telle que "Nous nous efforçons de donner de bons cours pour bien préparer nos élèves au baccalauréat", ce lycée-là aurait ma sympathie ; mais il se ferait tailler en pièces par sa tutelle, qui ne manquerait pas de lui poser de nombreuses questions. Où en sont vos partenariats institutionnels ? Quelle remédiation privilégiez-vous pour les élèves décrocheurs ? Par quelles modalités validez-vous l'acquisition des items du Socle commun ? Pourquoi ne pas solliciter le label Eco Ecoles ? Que cent fleurs fleurissent, qu'en toutes choses l'innovation sévisse !

Par ailleurs l'idée que nous avons peu de prise sur les véritables problèmes fait aussi largement consensus. Dans mon lycée, le travail scolaire est souvent rendu difficile par le fait que les effectifs sont nombreux, que beaucoup d'élèves arrivent avec un niveau très faible, que les parents des classes moyennes essaient d'éviter que leurs enfants n'échouent chez nous, que le bâti est médiocre voire indigne, etc. Que pouvons-nous faire à tout cela ? Si beaux que soient les dispositifs échafaudés, ils ne nous paieront pas le double vitrage qui nous permettrait d'isoler nos classes des bruits de l'extérieur et de nous faire entendre des élèves n° 34 et 35, là-bas, au dernier rang. 


Bien entendu proviseurs et principaux sont tenus de mener avec leurs enseignants une belle opération de démocratie participative en leur demandant ce qu'ils souhaitent mettre au juste dans le fameux projet d'établissement. Les discussions, toutefois, sont assez étroitement cadrées puisque une idée ne peut être retenue que si elle est compatible avec le projet académique, document de référence aussi peu contestable qu'un mandement de Monseigneur. A Créteil ce texte est, comme on pouvait s'y attendre, un modèle de politiquement correct (il faut "créer les conditions du vivre bien et ensemble" et "ne laisser personne au bord du chemin"). Il comporte aussi sa juste dose de modernisme. Le mot "numérique" figure 17 fois dans ses pages, le mot "livre"... eh bien, le mot "livre" n'y figure pas -pas plus d'ailleurs que "pensée", "savoir" ou "effort".

En feuilletant ce catalogue de préconisations enthousiastes, je me suis senti un peu honteux, un peu triste. La mise en place prochaine car souhaitée par le recteur d'une "semaine académique de l'altérité" me paraît un projet effarant, tout comme le "passeport Art et culture" (ausweis bitte) et mille autres joliesses à venir. Je ne tiens mon cahier de texte en ligne qu'avec dilettantisme, et je ne suis demandeur ni de tableau blanc interactif ni de dispositifs nomades dont je ne vois même pas à quoi ils peuvent correspondre. Le volontarisme bureaucratique dont témoigne notamment la prolifération en métastases des chartes, tableaux de bord et autres protocoles, me paraît relever de la vaine gesticulation. Au final le constat de la différence abyssale entre la vision que j'ai de mon métier et la définition par ma hiérarchie de ce qu'il doit être ou devenir à brève échéance fait naître en moi un doute pénible. Suis-je digne, au fond, d'enseigner dans l'Académie de Créteil ? Ne devrais-je pas demander ma mutation dans les années 1890 ?


Il faudra pourtant se rendre à la réunion de concertation, et faire aussi, chez nous, un prhôjé d'établissement. Alors, pour apporter une contribution au débat, j'ai jeté quelques idées, non sur le papier, mais dans un Powerpoint -ce qui semble indiquer que je suis sur la voie de la sagesse. Les curieux pourront hasarder un coup d'oeil ici

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5 octobre 2012 5 05 /10 /octobre /2012 23:05

 

Camille redouble, de Noémie Lvovsky, est un film charmant. C’est d’abord un conte brodant sur un fantasme universel (avoir la possibilité de revivre son passé tout en gardant les connaissances du présent, comme dans Retour vers le futur). En sortant de la séance, pas un seul spectateur ne peut à mon avis s’empêcher de rêver à ce qu’il ferait dans une pareille situation. C’est aussi une histoire drôle et touchante portée par une bande d’acteurs pour lesquels l’amour de la réalisatrice est tangible –Lvovsky campe d’ailleurs elle-même le personnage principal, qui reçoit au fil de l’intrigue beaucoup de caresses, de coups et de baisers. Camille redouble a déjà été vu par 600.000 spectateurs et je lui en souhaite beaucoup d’autres.

 

 

Ramenée à l’époque de son adolescence, au milieu des années 80, l’héroïne a évidemment bien du mal à convaincre qui que ce soit qu’elle vient de 2011. Au professeur de sciences tombé amoureux d’elle et qui lui demande en blaguant des nouvelles du futur, elle répond dans un sourire : « Le président des Etats-Unis est noir », prédiction accueillie avec l’incrédulité que l’on devine. Par ailleurs Camille se glisse avec délices et docilité dans sa nouvelle peau de lycéenne parce qu’elle y trouve une très grande liberté : pour s’éloigner du grand amour qui la fera souffrir dans l’âge mûr elle tente de multiplier les aventures sexuelles, elle boit comme un trou, sa bande de copines l’entraîne dans des bains de minuit clandestins à la piscine municipale ou des chahuts mémorables contre un prof de français pervers portant collier de barbe. Enfin, ce qui marque sans doute le mieux l’imaginaire progressiste de la réalisatrice est que son personnage est persuadé que le fait de vivre une seconde fois sa jeunesse, dans une période particulièrement cruciale –mort de sa mère, découverte de l’amour, conception d’un enfant- lui offre la possibilité de faire d’autres choix. Contrairement à Marty McFly, qui s’échine pendant deux heures à ne pas modifier le passé malgré l’élément nouveau qu’y représente son intrusion, Camille essaie de sauver ceux dont elle sait qu’ils vont mourir et de réécrire son histoire. Elle y parvient d’ailleurs dans une certaine mesure.

 

Le paradoxe de Camille redouble, film au bon fumet de gauche (il a été encensé par Le Monde, Télérama, Les Inrocks, Le Nouvel Obs, Libération), est qu’il est aussi savoureusement réactionnaire. Ce ne sont pas seulement la lassitude de la cinquantaine dépressive et la pulsion vitale de l’adolescence qui sont opposées dans un contraste facile ; les lieux où se déroulent les deux âges de la vie de Camille donnent aussi à réfléchir. Au lycée de naguère, les enseignants sont respectés voire aimés (courte scène où une jeune fille demande à sa prof d’anglais de l’adopter). Les élèves citent les classiques, un blondinet un peu frimeur compare Camille avec Mathilde de la Mole (Le rouge et le noir), d’autres préparent pour la fin d’année la représentation d’une pièce de Marivaux ; un autre encore se passionne pour la photo et tire de beaux portraits en noir et blanc. Quel contraste avec le temps présent du scénario, où la culture n’est présente qu’à travers les petits rôles que l’héroïne parvient à décrocher dans des films de série B et des bibliothèques poussiéreuses dont on flanque rageusement les livres dans des cartons de déménagement. Quel contraste aussi, serais-je tenté d’ajouter, avec ce que sont les lycées aujourd’hui... -Certes les parents de Camille forment un couple bien triste, enkysté dans le train-train et incapable d’un geste de tendresse ; c’est un mariage à l’ancienne, où l’ennui ne constitue pas un motif valable de séparation. Mais si grise que soit leur grisaille, elle paraît encore préférable à la situation de l’héroïne à l’âge adulte : quittée par son homme qui lui préfère une étudiante, pathétiquement accrochée à son appartement inconfortable comme au dernier vestige de la vie commune, elle est ivre du matin au soir. Enfin le sort réservé à la diversité m’a frappé : elle est pratiquement absente des deux parties du film, on ne distingue dans le lycée des eighties que quelques peaux foncées en arrière-plan fugace ; et deux acteurs au moins ont été « francisés », Samir Guesmi qui devient « Eric » (l’amoureux de Camille) et Riad Sattouf, metteur en scène irascible de la pièce de Marivaux, caricature de l’intello de terminale tel qu’on se le figurait à l’époque où les barbes étaient au menton des gauchistes plus que des musulmans rigoristes.


A la fin du film, l’héroïne réintègre son âge mûr ; et s’étant débarrassée du bourreau de son cœur (un garçon de son âge), elle vient frapper à la porte du professeur de sciences qui est tombé amoureux d’elle. Il est désormais septuagénaire, mais on s’en fiche. Il remet à sa visiteuse l’objet qu’elle lui avait confié, une cassette audio où est enregistrée la voix de ses parents ; puis ils s’embrassent -sur un canapé opportunément placé devant une grande bibliothèque. Il est très tentant de voir cette scène comme une allégorie de la transmission, et c’est pratiquement elle qui conclut le film. Du reste le professeur est un personnage assez sommairement ébauché, de sorte que Camille donne l’impression de choisir non simplement un homme au détriment d’un autre, mais le vieux contre le jeune, le savant contre l’amant, le père contre le pair.


Bref, le film peut très bien se voir comme un manifeste subtil du respect dû à notre passé, individuel et collectif, et du « c’était mieux avant ». C’était mieux avant non pas seulement parce que nous étions plus jeunes et que notre vie était devant nous ; c’était mieux aussi parce que, si contrastés que soient les souvenirs que nous a laissés cette époque, certains aspects de la vie sociale d’alors étaient plus satisfaisants, et leur évolution nous a laissé des regrets bien fondés. Nous sommes nombreux à être nostalgiques, je crois que nous serions assez peu à refuser une petite virée à l’époque de nos quinze ans. Mais extrapolons les changements en cours : qui, même en conservant son âge actuel, qui souhaiterait visiter la France de 2037 autrement qu’en scaphandre ? 

 

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24 septembre 2012 1 24 /09 /septembre /2012 13:36

Pour l'instant, je ne me suis pas du tout impliqué dans le grand débat organisé par le Ministère pour refonder notre vieille institution vermoulue. J'ai participé naguère à différentes concertations de même nature et j'en ai retiré l'impression que j'aurais mieux fait de pisser dans un violon, vent de face : non seulement les opinions exprimées ne sont pas prises en compte mais l'unique usage qui en est fait est de constituer une caution démocratique, participative et moderne à un processus de décision tout ce qu'il y a de classique. Aujourd'hui toutefois, je décide de jeter un coup d'oeil sur le site spécialement créé pour recueillir la vox populi. Or la première chose à retenir mon attention est la suivante (cliquez sur l'image pour la voir dans son contexte original et en plus grand) :

 

Question-biaisee--reponse-pire.jpg

 

57 % des sondés ont dit oui, mais 57 % ont pensé non.

 

Ce lapsus exprime à mon avis mieux que tout le sens profond de la démarche.

 

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19 septembre 2012 3 19 /09 /septembre /2012 22:59

Dieu-n-existe-pas.jpg

 

L-argent-de-l-Opus-Dei.jpg

 

Le-diner-de-cons.jpg

 

Le-pape-va-trop-loin.jpg

 

Une-taupe-au-Vatican.jpg

 

 

Rappelons que, suite à la publication de ces unes de Charlie Hebdo, le Vatican avait appelé les catholiques du monde entier à manifester leur colère ; et les locaux du journal avaient dû être placés sous étroite surveillance policière, tout comme les ambassades de France à Varsovie, Dublin, Mexico, Manille et Kinshasa, entre autres. De fait, à Paris même et dans plusieurs villes françaises, des face à face de la police avec des bandes de jeunes issus de la diversité vendéenne et angevine s’étaient terminés en batailles rangées. Le premier ministre de l’époque, François Fillon, avait indiqué être attaché au principe de la liberté d’expression mais avait en même temps appelé chacun à faire preuve de responsabilité et à éviter les offenses gratuites ; Jean-François Copé avait été plus précis, dénonçant des « amalgames stigmatisants ». Dans Le Monde, Erik Izraelevitch avait posé la question de l’opportunité de provocations un peu puériles tandis que dans une tribune libre cinglante, Pascal Boniface dénonçait l’embourgeoisement d’un hebdomadaire qui ne craignait pas d’exciter des haines trop répandues dans une population souvent ignorante de la complexité du catholicisme.

 

On s'en souvient : c’est Dieu qui avait clos l’incident en faisant observer qu’Il s’adonnait volontiers Lui-même à la caricature, comme pouvaient le constater tous ceux qui « avaient des yeux pour voir ».

 

Voir aussi ceci.

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18 septembre 2012 2 18 /09 /septembre /2012 23:04

Le gestionnaire des ressources informatiques du lycée demande à tous les enseignants d'effacer, sur la messagerie interne, les mails qui ne leur sont plus utiles, afin de dégager un peu d'espace sur le serveur. Fonctionnaire discipliné, je m'apprête à faire ce grand nettoyage ; mais ce n'est pas sans un pincement au coeur, car il y a, dans cette masse de courriels, un certain nombre de joyaux. Voici par exemple quelques messages reçus au cours du seul mois de novembre 2011. Ils constituent un échantillon significatif qui, je l'espère, permettra au profane de se faire une idée de la qualité du soutien pédagogique dont les enseignants du secteur public bénéficient de la part de leur tutelle.

 

Repas-de-papillon.JPG

Métaphore : l'enseignant moderne se repaît de sa correspondance professionnelle.


-Le courriel du 8 novembre 2011, à 9 heures 32, provient de la délégation académique à l’éducation artistique et culturelle de Créteil. Cette noble institution m’invite à sa rencontre n° 22, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, pour une visite-conférence de l’exposition des vidéastes américains Ryan Trecartin et Lizzie Fitch. Sur la fiche descriptive jointe, l’œuvre des artistes est décrite comme suit :


« Au-delà du rapport auteur(s) – collaborateur(s), leur travail invente une forme nouvelle de création collective. Dans ses vidéos, Ryan Trecartin fait figure d’homme-orchestre, bien que les rôles tenus par ses amis soient autant de performances individuelles. Les personnages se mélangent, fusionnent, se subdivisent… Le genre, l’âge, l’apparence et la fonction sont autant de données aléatoires dont la permutation sert de ressort à la fiction. (…)

Elaborée depuis deux ans avec les artistes, l’exposition du musée d’Art moderne de la Ville de Paris est conçue comme un environnement protéiforme. Le spectateur est entraîné dans un copier-coller sans fin, anarchique et jubilatoire. Cependant aucun de ces récits n’est univoque ; les comportements s’y répètent en boucle ou soudain échappent aux motivations qui avaient semblé les guider. »

 

J'avoue m'être demandé combien, parmi les quelques dizaines de milliers d'enseignants de l'Académie de Créteil, ont pu être intéressés par cette annonce ; même nos collègues d'arts plastiques, qui exercent dans leur immense majorité en collège et qui éprouvent bien souvent de grandes difficultés à empêcher leurs élèves d'utiliser l'un contre l'autre agrafeuse et pistolet à colle, me semblent portés à l'enseignement de formes plus traditionnelles.  J'avoue aussi avoir pensé immédiatement que le travail de Trecartin et Fitch devait d'avoir été mis en avant à une solide chaîne de copinage, du musée à l'académie, bien davantage qu'à ses qualités intrinsèques. Mais ces pensées sont basses, sans doute. Et puis il faut que les vidéastes vivent.

Non ?

 

-Le courriel de 9 heures 48 le même jour est l’œuvre de Fatima Zaraba, responsable communication et marketing de l’association Elles bougent. S’appuyant sur une circulaire du 18 octobre 2011 (dont j’ignorais l’existence), Mme Zaraba nous invite à une manifestation nommée « Elles bougent pour l’énergie », organisée le 8 décembre à la Cité des sciences et de l’industrie. Des « marraines », personnes de sexe féminin ayant fait carrière dans ce secteur, animeront la journée au moyen d’échanges, de témoignages et même d’un « déjeuner convivial » ; leur but sera, selon la devise de l’association, de « transmettre la passion et susciter des vocations ». Tout cela a l’air sérieux : l’évènement est soutenu par Alstom, EDF, GDF – Suez et Total ; l’association organisatrice a son siège quai de Grenelle, dans le XVe.

Désireux d’en savoir un peu plus long au sujet de la puissance invitante, je me rends sur son site Internet. La présentation de l’association commence par un cri : « Il y a trop peu de femmes dans l'ingénierie des transports et dans les formations scientifiques ! » La présidente Marie-Sophie Pawlak s’adresse directement aux futures bénéficiaires de son action : « Lycéennes, étudiantes, les entreprises des secteurs automobile, aéronautique, énergie, ferroviaire, maritime et spatial ont besoin de vous. Elles souhaitent vous faire découvrir les métiers qui vous attendent, les postes et missions qui vous seront confiées et les belles carrières que mène déjà un grand nombre de femmes. » Peut-être pour échapper à l’accusation de misandrie, Elles bougent dispose également d’un président d’honneur porteur du chromosome Y. Voici donc le credo de M. Guy Maugis, président du groupe Bosch France : « Diversité, confiance et respect de la personne sont des valeurs essentielles du Groupe Bosch. Nous sommes engagés en faveur de la diversité culturelle, l’emploi des travailleurs handicapés et l’égalité hommes-femmes. Pour le Groupe Bosch, la mixité est un gage de réussite. »

Aux dernières nouvelles M. Maugis aurait été dévoré lors du déjeuner convivial par un gang de lesbiennes voilées en fauteuil roulant.

 

-Le 10 novembre à 16 h 38, la délégation académique à l’éducation artistique et culturelle me convie, à l’Espace culturel Louis Vuitton (Paris VIIIe), à l’exposition « Anicroches. Variations, choral et fugue ». Celle-ci est qualifiée de « transport musical qui place la vision et l’écoute au cœur du projet. » Extrait de la présentation :


 « Etrange partition donc, que le spectateur découvre au gré de sa visite : un cheminement qui fait alterner musique et silence, geste et contemplation en offrant des instants suspendus qui permettent d’entendre la musique presque inaudible d’un saphir sur le sillon du début d’un disque vinyle dans l’œuvre de Su-Mei Tse ou de se plonger dans la maquette labyrinthique de Rémy Jacquier en forme d’oreille interne. » 

 

Bonjour, Ali Devine, professeur au lycée Jack-Lang de Cassay-en-Mille. Je voudrais réserver 35 instants suspendus pour mes élèves de Terminale STG, c'est possible pour vendredi en huit ?

 

-Le 15 novembre à 9 h 21, j’apprends par un courrier horriblement mal rédigé l’existence d’une entreprise appelée Euro-France Médias, officiellement choisie par le Ministère de l’Education nationale « pour la réalisation et la diffusion d'outils vidéos structurés et accompagnés d'une approche méthodologique et pédagogique, en complément à l'information "institutionnelle" sur les métiers qui existe par ailleurs. » « Sa mission », en somme, « est d’améliorer l’employabilité des jeunes ». Euro-France Médias est soutenue dans cette noble tache par Accor, Air France, DCNS, Elior, Disney, France Télécom GDF, Oracle, Renault, Thalès, fondation Groupe Adecco, CGPME et l’UIMM. 

L’une des principales réalisations du prestataire est la création d’un site Internet, « Le canal des métiers », qualifié par le Ministère d’« outil pédagogique puissant, adapté aux usages des jeunes ». Cette plateforme, que j’ai parcourue rapidement, m’a parue plutôt bien faite ; elle ne peut cependant masquer certaines réalités pénibles :


Meteo-des-metiers.png

 

-Le 18 novembre à 9 h pile, l’ACHAC m’informe que « le "Novembre de l'égalité" à Metz est la première étape du "tour de France" du programme France noire. » Ce programme s’appuie sur un beau livre éponyme, sur une exposition itinérante intitulée « L'histoire des Afro-Antillais en France au coeur de nos diversités », et enfin sur un documentaire « produit par La Compagnie des Phares et Balises en coproduction avec l'INA, avec la participation de France Télévisions, Public Sénat et TV5 Monde, avec le soutien de l'Acsé, du CNC et de l'image animée, de la Procirep et de l'Angoa ». Après Metz, c’est Toulouse qui recevra la manifestation en décembre « dans le cadre des activités prévues par la ville pour l'année 2011, décrétée par l'ONU comme « Année mondiale des Afro-descendants ». Puis viendra le tour de Bordeaux, « dans le cadre du Festival des AOC de l'égalité » et enfin, en janvier, Montpellier.

Parmi les intervenants aux tables-rondes qui suivront la présentation du livre ou le visionnage du documentaire, je relève notamment les noms de Jean-Claude Tchikaya (« Président du collectif Devoirs de Mémoires »), Patrice NZihou (« Adjoint au Maire de Metz, chargé des quartiers et de la diversité culturelle »), René Hardy-Dessources (« Directeur du pôle "Ressources financières et commande publique" à la Mairie de Metz »), Jean-Paul Makengo (« Adjoint au Maire de Toulouse, en charge de la diversité »), François Durpaire (« Historien des identités, président du Mouvement pluricitoyen »), Alioune Sy (« Chargé de Developpement Diversité et Responsable de Communication chez FdF » (?), plus évidemment Christiane Taubira et Rokhaya Diallo.

Ça y en a beaucoup l’argent public pour appliquer programme France Noire, paâatron.

 

-Le 21 novembre à 10 h 12, je suis invité par l'inlassable Délégation académique à l’éducation artistique et culturelle à une visite au Centre d’art contemporain d’Ivry (le Crédac) pour y voir une exposition de l’artiste Mircea Cantor intitulée « More cheeks than slaps ». Du descriptif de la rencontre, je retiens les deux extraits suivants :


« Voyageur et citoyen du monde, Mircea Cantor renverse les conventions, préoccupé par l'alchimie des idées dans la circulation infinie de la pensée. Mircea Cantor se place à la croisée des sociétés, permettant ainsi un rapprochement de mentalités (…), réunissant passé et futur pour un présent ouvrant des possibles. (...)

La vidéo Vertical attempt (2009), présente un petit garçon assis sur le bord d'un évier, s'apprêtant à couper, à l'aide de ciseaux, le jet de l'eau qui coule. Pour Mircea Cantor, c'est l'image de "la parfaite tentative d'atteindre l'impossible", brisant l'idée du cycle et du mouvement perpétuel. En outre, la vidéo ne dure qu'une seconde » (c'est moi qui souligne d'une main tremblante).


« La réservation est indispensable », est-il précisé en haut de la fiche, mais je crois que ça va sans dire.

 

-Le 23 novembre à 10 h 10, nous recevons un message de la DAREIC (Direction aux relations européennes, internationales et à la coopération) du rectorat de Créteil. Celui-ci paraît malheureusement avoir été rédigé dans une sorte d’yourolangouidj que je suis inapte à déchiffrer :


DAREIC.png

 

 

-Le 24 novembre, les documentalistes de l’établissement me signalent l’existence d’un ambitieux projet théâtral intitulé « La peau de l’autre ».

La-peau-de-l-autre.jpg

 

L’endoctrinement, pardon, la pédagogie de l’égalité est présente à tous les stades du projet :


« Comédie musicale écrite par la troupe des Petits Musiciens : Histoires d'amour en parallèles entre jeunes de classes sociales et/ou d'origines ethniques différentes. Décrivant la vie des lycéens, l'histoire "La Peau de l'autre" attire notre attention sur différentes formes de discriminations existantes aujourd'hui. Les élèves sont ainsi représentatifs de la mixité sociale que l'on trouve dans les établissements.

Le spectacle sera interprété par 25 collégiens et lycéens issus de la Région d'île de France et encadrés par une équipe de professionnels du spectacle (chorégraphes, metteur en scène, assistante, compositeur, arrangeur...) Une porte ouverte est prévue le 21 mars 2012 lors du "Forum du vivre ensemble" et la diffusion est prévue dans le cadre de la "semaine de l'égalité" en mai 2012. 

(...) Afin que tous les intervenants et tous les élèves puissent s'imprégner des concepts et éviter les amalgames, des séances de formation seront organisées. 

-Tous les lycéens intervenants artistes et techniciens, seront sensibilisés sur les discriminations en suivant des séances de 2 heures étalées sur l'ensemble des répétitions. 

-Nous proposons également à tous les collèges et les lycées qui le souhaitent de mettre en place des ateliers de sensibilisation contre les discriminations.

-Après chaque représentation scolaire, une rencontre-débat sera organisée par un invité, spécialiste des discriminations qui aura à coeur d'échanger avec le public et les acteurs de la pièce. »

 

Quant au synopsis de la pièce, on ne peut manquer de saluer son âpre réalisme, même si personnellement je déplore l’absence de skinheads :

 

« Mandoline, jeune fille blanche, est amoureuse de Kameron, qui a la peau noire. Leur relation serait tellement simple si leurs parents acceptaient leur amour. Dans son coin, Valentine, affiche une différence, qui l'exclue [sic] des autres. Sa rencontre avec Alex, garçon de la rue, qui décide ce jour-là de prendre sa défense, lui redonne confiance. Quant à Arnaud, devenu séropositif par accident, il ne peut donner son amour tout entier à Noémie et a peur de lui dévoiler la vérité. Palissandre, clochard, poète alcoolique et généreux, est le témoin direct de toutes nos histoires. Chaque jour sur son banc, seul, ce vieux clown beckettien n'attend même plus Godot.

Les musiques qui accompagnent l'histoire sont de fondations "variété française" avec des accents de rap, de RnB et de rock qui nous plongent instantanément dans l'univers de la jeunesse. »

 

Ces suggestions pédagogiques prennent toute leur saveur quand on se souvient que durant la période même où je les recevais, le lycée était bloqué sans aucune raison par une bande de voyous qui jetaient des poubelles enflammées sur notre porte et caillaissaient les fenêtres des salles de science. Mais peut-être s'agissait-il en fait d'un happening anarchique et jubilatoire destiné à protester contre les discriminations scolaires ; d'ailleurs les activistes cagoulés, vidéastes amateurs, avaient filmé leurs exploits.

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16 septembre 2012 7 16 /09 /septembre /2012 17:54

Monseigneur Barbarin à propos du mariage gay : « C’est une rupture de société. Après, ça a des quantités de conséquences qui sont innombrables. Après, ils vont vouloir faire des couples à trois ou à quatre. Après, un jour peut-être, l’interdiction de l’inceste tombera. »

 

Ça n’a pas tant gueulé que ça, en fait : les journalistes qui rapportaient la nouvelle tentaient de l’énoncer avec une intonation oscillant entre mépris et consternation, mais à part quelques échauffements ici et là sur le Ouèbe, on n’a sauf erreur de ma part pas eu le barnum dénonciatoire habituel. Il est vrai qu’au même moment une autre religion monothéiste soulevait du Caire à la place de la Concorde des questions un peu plus cruciales que celle du statut juridique des couples de même sexe.

Cependant j’ai eu la pénible impression que le calme relatif avec lequel ont été accueillis les propos de Mgr Barbarin correspond aussi, chez beaucoup de gens, à l’idée que finalement il n’est même plus nécessaire de répondre à ces outrances catholiques (de fins connaisseurs de l’Eglise les mettent sur le compte de préoccupations clientélistes : l’Eminence souhaiterait seulement ramener au bercail du bon dogme les chrétiens tentés par la tolérance).

Je ne me vois absolument pas comme un ultra, j’ai séché la messe de ce matin pour profiter des Journées du patrimoine avec Madame et les enfants ; mais je pense que Mgr Barbarin a raison.

 

Le mariage a longtemps été la cellule de base de la société. Il constituait le noyau dur de toute famille, le lieu où les enfants étaient conçus et éduqués, le cadre où se constituaient les patrimoines. C’était une institution patriarcale que la modernité individualiste ne pouvait que corroder et amoindrir. Aujourd’hui, le processus est très largement avancé : le mariage civil est devenu égalitaire et il est susceptible d’être dissous au gré des parties prenantes, il n’offre plus aux couples que des avantages matériels sans cesse décroissants, il ne concerne plus qu’une minorité de parents, et on lui a opposé avec le PACS un concurrent low fat qui a remporté un grand succès. A moins d’être fiscaliste ou anthropologue, il est extrêmement difficile de dire en quoi consiste aujourd’hui la spécificité de cette sorte d’union interpersonnelle. C’est quasiment une coquille vide, avec en plus la sale réputation d’institution bourgeoise. Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez cocasse dans le spectacle qu’offrent les progressistes quand ils ferraillent au nom de l’égalité en faveur de l’universalisation d’un mariage qu’ils méprisent cordialement par ailleurs.

 

Que certains homosexuels souhaitent s’approprier cette vieillerie, c’est à première vue assez touchant, on est ému de voir qu’il y a encore des gens pour y croire et on se dit que cet apport de sang neuf va revivifier le bazar. En réalité, en supprimant l’une des conditions d’éligibilité, on acte un nouveau progrès de l’individualisme et un n-ième affaiblissement d’une structure sociale dont la validité tenait en bonne partie aux contraintes qu’elle comportait. Il n’y a plus de norme où les personnes seraient invitées à se couler mais un contrat au cadre souple dont le contenu est défini par les signataires ; une sorte de concubinage officialisé. On peut être enchanté de cette évolution au nom des libertés individuelles ou la voir comme l’un des tristes symptômes de l’atomisation des sociétés occidentales. Là n’est pas la question.

 

La question est la suivante : du moment qu’à la demande d’une communauté revendiquant « l’égalité des droits » on révise les termes du contrat, quel argument pourra-t-on opposer à telle autre communauté quand elle demandera une révision ultérieure ? On estime à 20.000 environ le nombre de foyers polygames en France, et à 200.000 le nombre de personnes vivant au sein de ces foyers ; encore est-ce sans compter les nombreuses situations de polygynie ou de polyandrie de facto. Or tous les arguments utilisés pour justifier l’extension du droit au mariage aux couples homosexuels valent également pour les ménages polygames : actuellement stigmatisées et marginalisées, ces personnes ne font pourtant aucun mal à qui que ce soit et ne demandent qu’à régulariser leur situation au regard de la loi, afin d’élever leurs enfants dans les meilleures conditions et de mener –enfin !- une vie normale. Certes, la polygamie est aujourd’hui un délit en France, mais c’était aussi le cas de l’homosexualité jusqu’en 1982 (l’OMS la considérait encore comme une maladie mentale en 1991), et toutes les personnes sensées se réjouissent que cette inquisition légale ait cessé. N’est-il pas temps, comme on l’a beaucoup entendu ces derniers temps, que les mentalités changent ? Non, la polygamie n’est pas inégalitaire, car elle respecte la faculté des individus à faire des choix souverains (même mauvais) et peut aboutir à la constitution d’un ménage constitué d’un mari et de plusieurs co-épouses mais aussi d’une femme et de plusieurs co-époux. L’imagination progressiste peut même parfaitement concevoir une cellule matrimoniale à l’intérieur de laquelle plusieurs maris et plusieurs femmes entretiendraient des relations qu’il ne tiendrait qu’à eux de définir.

 

On voit d’ailleurs que les obstacles à une dépénalisation de la polygamie sont déjà tombés dans le discours de certains défenseurs du mariage homosexuel. Ainsi le célèbre Authueil, après s’être bien moqué du cardinal rétrograde et de ses propos manifestement insanes, lui donne raison en plein (même si évidemment, c’est au nom de la défense bien moderne des familles recomposées) : « l'idée du mariage à trois, » écrit-il sur son blog, « envisagée d'un point de vue fiscal, ou de pur droit matrimonial n'est pas idiote. Aujourd'hui, quand on divorce, on garde des liens juridiques avec son ancien conjoint, pour la garde des enfants, le versement de pensions, la non révocabilité de certaines donations. On peut très bien aller un peu plus loin et permettre de conserver d'autres liens, avec des "mariages" à la carte, à géométrie variable. » Certes, mais au cas où une pareille évolution juridique serait actée, pourquoi serait-elle réservée aux divorcés, enfin aux divorcés-restés-un-peu-mariés si j’ai bien suivi la logique du raisonnement ? Pourquoi la « géométrie [désormais] variable » du mariage empêcherait-elle qu’on en contracte plusieurs sans en avoir préalablement rompu aucun ?

 

En réalité, s’il y a deux poids deux mesures, c’est sans doute pour des raisons banalement sociales et raciales. Les polygames sont bien souvent des étrangers pauvres, musulmans, vivant dans la périphérie des grandes villes. Les élites qui préparent et font la loi, du journaliste d’opinion au sénateur, n’en connaissent guère et en ont une représentation plutôt effrayante ; alors qu’il y a presque toujours dans leur entourage proche un homosexuel ou, mieux, un couple de personnes du même sexe pour désamorcer leurs préjugés et leur offrir l’image de la normalité-ou-presque. Pourtant, la légalisation de la polygamie représenterait une innovation bien moindre que la rupture du monopole hétérosexuel sur le mariage, puisqu’elle reviendrait à dépénaliser une situation de fait, à permettre à des familles déjà constituées de sortir de la clandestinité qui leur est imposée, alors que le mariage gay et l’octroi dans la foulée du droit à l’adoption a toutes les chances de favoriser la diffusion d’un modèle familial aujourd’hui marginal. Pour comparaison, l’ADFH (association des familles homoparentales) estime « le nombre d’enfants résidant avec un couple de même sexe dans une fourchette de 24.000 à 40.000 », alors qu’il y en a au moins 100.000 dans les familles polygames. Si la préoccupation des législateurs est de prendre les choses « telles qu’elles sont », comme on l’entend souvent chez les personnes qui se piquent de pragmatisme, comment expliquer l’ordre des priorités législatives autrement que par un tropisme de bons bourgeois blancs ?

 

Soit le débat parlementaire sur l’ouverture du mariage aux couples homosexuels sera suivi de près par un autre, sur l’ouverture du mariage à un nombre de partenaires supérieurs à deux ; auquel cas le mariage ne voudra absolument plus rien dire –il sera, en tous cas, radicalement différent de celui que vivait encore la génération de nos parents ; ce qu’un observateur clairvoyant a qualifié un peu plus haut de « rupture de société ». Soit la loi gay friendly qui sera votée au printemps 2013 clora le ban, et on sera en présence d’une discrimination manifeste.

 

Le seul point sur lequel je suis en désaccord avec Mgr Barbarin, c’est qu’il paraît vraiment peiné que les législateurs s’apprêtent à modifier le droit du mariage civil d’une façon qui l’éloignera radicalement du mariage religieux. Pour l’Eglise, ce pourrait être au contraire une excellente nouvelle. Quand le passage devant M. le maire (ou devant un vague adjoint bredouillant des articles du Code) sera devenu une formalité dépourvue du moindre sens, le passage devant M. le curé redeviendra par contraste la seule façon de consacrer dignement l’union de deux personnes dans l'amour. Et l’Eglise récupérera sur le plan symbolique ce qu’elle a perdu depuis deux cents ans sur le plan légal : un monopole de légitimité.

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14 septembre 2012 5 14 /09 /septembre /2012 22:57

Il n'y a pas de cantine chez nous ; les élèves ne veulent pas aller manger au CROUS, qui leur paraît sans doute trop cher et pas assez sympa ; et dehors il fait froid. Du coup ils s'installent dans les escaliers du bahut pour manger le surimi-crudités qu'ils sont allés acheter chez le boulanger du coin. Une fois leur repas terminé ils stagnent là, échangeant les potins, se montrant des choses sur leurs zaïfaunes, poussant parfois la chansonnette ou hennissant de bêtes fou-rires en attendant la reprise des cours. L'endroit est affreux mais il n'y a pas moyen de les en déloger. Quand je monte ou descends, je dois enjamber leurs corps.

Columbine.

 

 

Le responsable de l'informatique au lycée nous informe que nous ne pourrons avoir accès à Internet pendant quelque temps. Il nous en informe par mail

 

 

"Quoi ? Tu es à mi-temps ?

-Oui.

-Mais t'es riche alors.

-Comment ça ?

-Pour pouvoir te contenter d'un demi-salaire pendant un an.

-Oh, oui, je suis riche. Tu sais l'enseignement, pour moi, c'est plutôt un hobby.

-Non, mais sérieusement ?

-Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Ma femme travaille et gagne de l'argent, j'ai de petites économies, j'en avais envie depuis longtemps, voilà.

-Et qu'est-ce que tu vas faire de tout ce temps libre ? Déjà que t'es agrégé.

-Non mais de quoi je me... Ecoute, à toi, je peux bien le dire. Je vais me faire opérer et je veux que ça se passe dans de bonnes conditions. Alors cette année, je me prépare physiquement et psychologiquement. Méditation, hormones, tout ça.

-Te faire opérer ? Tu veux dire... ?

-Je vais devenir une femme. J'espère que ça n'affectera pas nos relations.

-Mais euh, je veux dire... Et ton épouse ? 

-Oh, ça c'est pas un problème.

-Ah bon ?

-Je suis lesbien."

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13 septembre 2012 4 13 /09 /septembre /2012 14:33

Première réunion syndicale de l'année. Laissons de côté les discussions sur la situation générale de l'Education nationale, pour nous concentrer sur les problèmes locaux évoqués dans les dix dernières minutes :


-Certains cours se tiennent dans des préfabriqués posés depuis dix ans dans la cour de l'établissement ; la porte de l'une de ces salles de classe précaires a été arrachée et repose comme un vestige archéologique contre le mur du fond ; le problème a été signalé il y a cinq mois mais il perdure, car l'huisserie est d'un modèle ancien quasiment introuvable aujourd'hui. Une rénovation matérielle complète de l'établissement figure paraît-il au nombre des projets du Conseil régional, mais certains collègues âgés observent que c'était déjà le cas il y a quinze ans. 


-Il n'y a plus de lumière dans aucune des trois cabines des toilettes des professeurs. J'ai signalé ce problème le lendemain de la rentrée. J'ai appris aujourd'hui pourquoi ce signalement n'a eu aucune conséquence : nous n'avons plus d'ampoule, et il semble assez compliqué d'en racheter de nouvelles. J'ignore si le problème se situe à l'intendance, à l'agence comptable ou dans les services techniques. En attendant on pisse dans le noir. Une collègue voit des avantages à cette situation, car elle oblige les hommes à s'asseoir. Soupçonnant la salope d'avoir elle-même saboté nos lampes je résous de l'entraîner à la première occasion dans l'un des lieux obscurs.


-Beaucoup de nos nombreux ordinateurs sont en panne, ou infectés, ou déconnectés d'Internet, etc. Nous avons au lycée, depuis plusieurs mois, un agent dont la tâche quasiment unique consiste à assurer la maintenance de ce matériel -appelons-le François. Mais après s'être manifesté dans les semaines qui ont suivi son recrutement par quelques bizarreries comme des irruptions inopinées dans nos cours, cette personne s'avère totalement incompétente. Nous découvrons alors avec étonnement que l'emploi qu'elle occupe est protégé, c'est à dire qu'il est prioritairement destiné à des personnes souffrant d'un handicap physique ou psychologique. La situation présente est bloquée : en effet le chef de travaux, supérieur hiérarchique direct de François, se refuse pour motif humanitaire à demander son remplacement. Le précédent titulaire de l'emploi protégé s'est suicidé l'année dernière en se jetant de son bureau du quatrième étage.


-Au fond d'une de mes salles de classe, une grande armoire fermée au cadenas. Le meuble n'a pas été ouvert depuis trois ans au moins. Celui ou celle qui l'a fermé a disparu en emportant la clé. J'ai demandé qu'on cisaille le cadenas pour disposer d'un espace de rangement et, le cas échéant, récupérer le contenu du meuble. C'était il y a dix-huit mois. 

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