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27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 18:32

Je ne vais pas me lancer dans une grande analyse, ni dans une grande dénonciation, de la réforme des rythmes scolaires ; beaucoup ont déjà excellemment fait l’une et l’autre ; je souhaite bien entendu que cette mesure soit rapportée, mais je sais qu’elle ne le sera pas –du moins pas avant le départ de M. Peillon de la rue de Grenelle et, vraisemblablement, pas avant la prochaine alternance politique au moins. Cette réforme est pourtant une catastrophe à tous points de vue. Elle n’a aucune chance d’atteindre son objectif, elle est coûteuse, elle est inégalitaire, elle est pour toutes ces raisons de plus en plus impopulaire auprès des parents et des enseignants. Ceux de mes lecteurs qui ne font pas partie de l’Education nationale ne peuvent se figurer à quels sommets de détestation Vincent Peillon est déjà parvenu parmi ses ouailles. Il s’est d’abord signalé à notre attention par une sinistre description de l’école comme atelier de conformation citoyenne. Il a ensuite dès son arrivée au ministère ouvert une prétendue concertation dont, comme il est de règle, les conclusions se sont avérées en tous points conformes aux vœux exprimés ab initio par leur organisateur. Prenant appui sur ces bases sablonneuses, il a ensuite imposé une réforme dont le caractère bancal et dysfonctionnel saute aux yeux de toute personne sensée, et dont le seul intérêt aura été de nous révéler l’existence de l’étrange profession de chronobiologiste. Il prépare à présent une grande opération de communication où, terrorisant le pauvre peuple au moyen de statistiques PISA pires que jamais, il nous invitera en toute logique à généraliser et approfondir les méthodes qui nous ont valu ce déclin. Bref, Vincent Peillon -doté par-dessus le marché d’une belle arrogance et d’un cordial mépris à l’égard des enseignants de base- Vincent Peillon est le pire ministre de l’Education nationale depuis Luc Châtel, au moins.


Je ne parlerai donc ici ni des programmes, ni des méthodes, mais simplement des heures. J’ai pour ce faire repris l’ensemble des textes officiels depuis 1956, en me concentrant sur le cours élémentaire. Ce niveau m’a paru intéressant parce qu’il se trouve à la charnière de ce qu’on appelle aujourd’hui le « cycle des apprentissages fondamentaux », dont le CE1 est la conclusion, et le « cycle des approfondissements », dont le CE2 marque le début. Âgés de 7 à 9 ans, les élèves terminent alors d’acquérir des outils intellectuels qu’ils utilisent avec une précision et une autonomie croissantes… du moins en théorie. Les résultats de ma recherche se trouvent dans le document ci-joint ; je prie le lecteur d’y jeter un coup d’œil, si rébarbatif qu’il soit à première vue, avant de poursuivre la lecture de cet article. On remarquera que je n’y mentionne pas la réforme Peillon, puisque celle-ci ne touche pas au nombre d’heures de cours ni à leur répartition par matière, mais se borne à les étaler sur quatre jours et demie (en y ajoutant trois heures d’activités périscolaires pour faire l’appoint).

 

Premier constat : le nombre d’heures passées en classe a constamment diminué depuis 1956. Ce n’est qu’une conséquence du passage de la semaine de cinq jours à quatre et demi (en 1969) puis à quatre (en 2008), car la journée de classe dure toujours six heures et le partage de l’année scolaire en 36 semaines travaillées et 16 semaines de vacances est stable depuis 1960. De ce point de vue la réforme Peillon ne change pas grand-chose car les élèves passeront désormais plus de temps chaque semaine dans l’école, mais pas en classe. Cette diminution régulière du nombre d’heures travaillées n’est pas en elle-même une tragédie. Trente heures par semaine, pour un enfant de sept ans, c’était vraiment beaucoup. Et même maintenant que nous sommes descendus à vingt-quatre, il reste tout de même 864 heures annuelles, ce qui n’est pas rien ; on nous a assez seriné que les enfants des pays nordiques en ont pour la plupart moins de 700, et qu’ils savent mieux lire que les petits Français, gna gna gna.


Mon deuxième constat porte sur les matières essentielles. J’entends par là le français, les mathématiques, et tout ce qui entre dans la catégorie de « l’éveil » (histoire, sciences, activités manuelles et artistiques ; je laisse donc de côté l’éducation physique et sportive). Ces disciplines occupaient 25 heures par semaine, devoirs compris, en 1956 ; la réforme post-soixante-huitarde du ministre Guichard ne leur en laissa que 18 et demie. Une correction s’opéra par la suite jusqu’à ce que François Bayrou leur rende en 1995 une dotation assez correcte de 21 h. Mais les réformes suivantes rognèrent de nouveau ce pécule, et on est redescendu aujourd’hui en dessous de 18 heures hebdomadaires (soit moins de 650 heures par an). Par rapport à 1956 c’est une diminution de 30 %, proportionnellement plus forte que celle du temps scolaire en général. Deux explications se présentent avec évidence. La première est que le temps des récréations, qui autrefois était précisément quantifié (2 h 30) et distingué du temps des apprentissages, est depuis 1969 prélevé sur ce dernier, à charge pour les maîtres de veiller à ce que toutes les matières soient équitablement rançonnées. Ainsi, le français est censé bénéficier de 8 h par semaine en CE2, mais ces 8 heures sont en réalité 7 h 20 ; les mathématiques perdent 25 minutes de leurs cinq heures, et ainsi de suite. –La deuxième explication est qu’une nouvelle matière, absente des programmes jusqu’en 1995 et facultative jusqu’en 2002, a depuis fait son apparition sous les vivats : il s’agit de la « langue vivante étrangère ou régionale », plus connue sous le nom d’« inegliche gloubiboulga », qui prend une heure trente par semaine.

Il faut dire au passage un mot du temps consacré aux devoirs. En 1956, cinq heures hebdomadaires leur étaient réservées dans l’emploi du temps des classes ; c’est d’ailleurs ce qui motivait une fameuse circulaire qui, la même année, interdisait aux maîtres de donner à leurs élèves des devoirs à la maison. Mais à partir de 1969, les instructions ne mentionnent plus les devoirs en classe ; les enseignants ont sur ce point carte blanche ou presque. Bayrou restaure une demi-heure quotidienne d’« étude dirigée » en 1994, mais dès 2002 Lang revient sur cet archaïsme, préférant laisser aux maîtres « une autonomie supplémentaire (…) pour utiliser cette pratique en fonction des besoins particuliers d'une classe tout au long de l'année ou pendant une période déterminée. » Un élève peut donc ne faire que très peu de devoirs en classe, si c’est ce que décide son maître, et les devoirs à la maison restent évidemment interdits. Etrange système que celui qui oblige les enfants à ânonner des comptines en anglais mais les dispense d’un travail personnel systématique pour acquérir les bases de leur langue. Mais refermons la parenthèse.


Troisième et dernier constat : le nombre de tâches à accomplir, en partie masqué par la rédaction des textes officiels, aboutit à un fractionnement et à un mitage du temps passé à l’école. Dans les 27 heures hebdomadaires qu’ils passent désormais entre ses murs, en application de la réforme Peillon, les élèves de CE2 (qui je le rappelle ont 8 ans) doivent ainsi caser du français, des mathématiques, de l’anglais, des sciences expérimentales et/ou de la technologie, de l’histoire et/ou de la géographie et/ou de l’instruction civique et morale, des arts visuels et/ou de l’éducation musicale avec en bonus éventuel une des vingt heures annuelles d’histoire des arts enseignée de façon transversale, de l’éducation physique et sportive, des technologies de l’information et de la communication (elles aussi enseignées de façon transversale), neuf récréations de quinze minutes, des devoirs dans les différentes matières (si le maître juge utile d’en donner et trouve un créneau pour en faire), plus à présent des activités périscolaires qui dans certaines écoles varient d’un jour à l’autre. Je ne vois pas comment cet éclatement du temps passé dans l’école pourrait favoriser les apprentissages. Quant aux maîtres, ils sont confrontés à un dilemme : favoriser le français et les mathématiques en minorant ou en oubliant le reste (c’est ce que je ferais), ou bien pratiquer une sorte de dispersion ludique, en organisant leurs journées et leurs semaines comme des séances de zapping.

C’est de toute évidence l’option qui a été retenue par les deux derniers enseignants de mon fils. Parvenu aux vacances de Toussaint de son année de CM1, c'est-à-dire pratiquement aux deux tiers de sa scolarité primaire, il sait dire « Hello, my name is Louis. What is your name ? » à tout anglophone qui voudra bien croiser son chemin, a consacré un temps considérable à l’importante question du tri des déchets, a appris par cœur maint indigeste photocopié sur les phénomènes de transfert culturel à l’œuvre dans la Gaule romaine, a commis plusieurs peintures en hommage à l’œuvre de Magritte et de Warhol. En revanche il a fait très peu de dictées et presque aucune rédaction, n’a étudié aucun texte classique (pas même une simple fable de La Fontaine !), ne saurait pas sa table de multiplication par sept si je ne l’avais pas personnellement harcelé à ce sujet, n’a eu à résoudre qu’un nombre minime de problèmes mathématiques, n’a pas la moindre idée de la façon dont on pose une division –même une division du type 96 ÷ 3. Il fréquente pourtant une école publique très classe moyenne, bien logée et bien équipée, où les effectifs des classes sont raisonnables et où l’équipe enseignante est remarquablement stable. J’ai le sentiment d’un considérable gâchis, à la fois pour mon fils, qui est resté très en deçà de son potentiel, et pour ses enseignants qui me paraissent avoir renoncé à toute véritable ambition dans l’exercice de leur métier. Et je sais que ce sentiment est très largement partagé.


La réforme Peillon ne résout aucun des problèmes pointés ci-dessus, et aurait même tendance à les aggraver puisqu’elle accentue la dilution du temps consacré aux apprentissages fondamentaux dans le temps global passé entre les murs de l’école. J’ai entendu dire qu’il était possible d’apprendre autrement ; sur un plan général c’est sans doute vrai, mais dans le cas d’espèce je vois mal comment les heures consacrées à l’éducation nutritionnelle ou à la réalisation de collier de perles pendant les périodes périscolaires vont aider les élèves à comprendre comment structurer une phrase correcte ou poser une soustraction.


Si j’étais ministre de l’éducation nationale, je mettrais donc en œuvre une autre réforme des rythmes scolaires, dont les axes seraient les suivants :

-les élèves travailleraient de nouveau 26 heures par semaine au lieu de 24 actuellement, les maîtres consacrant une vingt-septième heure à se concerter pour accomplir un véritable travail d’équipe. Les cours auraient lieu les lundi, mardi, jeudi, vendredi et samedi matin, sans possibilité de dérogation. On en reviendrait de ce point de vue à la situation de 1995.

 -les programmes seraient revus, non pour favoriser une méthode ou changer en profondeur les contenus (même s’il y aurait là un chantier intéressant), mais pour les alléger : je supprimerais l’anglais et l’histoire des arts, je relèguerais les TICs et l’instruction civique dans les territoires incertains de la liberté pédagogique de chaque enseignant.

-la suppression d’une matière –l’anglais- et l’allongement de la durée des cours nantiraient les maîtres d’un supplément de trois heures et demie chaque semaine pour les apprentissages fondamentaux. Ils seraient laissés libres de les consacrer aux cours de français et de mathématiques, ou d’en faire un temps spécifiquement et explicitement réservé aux devoirs.

-enfin, il faudrait sans doute raccourcir les vacances d’été de deux semaines, à la fois pour donner davantage de temps au travail scolaire et pour laisser moins de temps au « désapprentissage » estival. C’est là une réforme que M. Peillon lui-même affirme envisager, mais pas avant 2015 ; et qui peut croire qu’il sera encore ministre de l’éducation nationale à cette date alors que, tête de liste aux élections européennes, il prépare déjà son exfiltration ?


 

Evidemment, je ne serai jamais ministre de l’éducation nationale, et aucun de ceux qui occuperont ce poste dans un avenir prévisible ne prendra de mesure allant dans le sens que j’ai indiqué. Je vois mal la gauche de gouvernement revenir de son propre mouvement sur ce qu’a fait l’un de ses meilleurs sujets. La dernière contribution de la droite dite républicaine en la matière est la stupide réforme Darcos de 2008. Europe écologie – Les verts a approuvé la réforme Peillon, et appelle à poursuivre l’effort par la mise en place d’une école « émancipatrice » où les élèves apprendraient à « coopérer » entre eux, seraient « éduqués à la santé, à la citoyenneté, à l’égalité entre les sexes, à l’environnement et au développement durable, à l’image », à travers des approches transversales et interdisciplinaires : un sublime concentré de boulechitte, dont on se dit qu’il a dû être rédigé entre deux oinj. Le Front de gauche manifeste peu d’intérêt pour les dossiers scolaires, qui sont par exemple relégués assez loin dans le programme du candidat Mélenchon ; ce document même s’en tient à des généralités attendues, centralité de l’élève, hausse des moyens, « école émancipatrice » -comme si la maîtrise du français et de la logique mathématique n’étaient pas les meilleurs outils de l’émancipation intellectuelle de l’enfant.

Ne restent donc que Bayrou, auteur de la dernière réforme bien pensée du temps scolaire, mais qui est malheureusement isolé et dépassé… et le Front national, qui à travers le collectif Racine se plaint explicitement de la diminution continuelle des heures de cours, en général, et du français et des mathématiques, en particulier. Voilà ce qui arrive quand on jette comme de vieilles hardes tradition et bon sens : on les retrouve plus tard sur l'étal d'étranges chiffoniers.  

 

PS du 15 novembre. Guy Morel, secrétaire du GRIP, me signale à juste titre que ma position sur les rythmes et le temps scolaires rejoint celle de son association ; voir les .pdf intitulés "Un inquiétant réaménagement" et "Lettre ouverte à la représentation nationale".

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Published by Ali Devine - dans Instruction publique
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24 octobre 2013 4 24 /10 /octobre /2013 16:32

Retraites

 

J’ai eu quarante ans il y a peu. Je reçois donc du « GIP Info retraite » un courrier récapitulant ma situation : nombre de trimestres cotisés, points accumulés pour la retraite complémentaire, etc. Ma carrière a été fort rectiligne et banale : grande école où en qualité de fonctionnaire-stagiaire j’ai perçu un salaire, service national en coopération, quatre années d’enseignement à l’Université sur des contrats de type ATER, puis intégration dans l’Education nationale, où je purge actuellement ma neuvième année. J’ai toujours travaillé dans le public, j’ai toujours été salarié par l’Etat ou par l’une de ses dépendances. Pourtant, en épluchant le memorandum détaillé qui m’a été adressé, je m’aperçois que quatre années entières de cotisations ont disparu (ce qui a pour effet de repousser l’âge prévisible de ma retraite à 67 ans et demi). Quatre années, tout de même ! C’est une erreur que je ne devrais pas avoir de mal à faire rectifier ; mais je pense à ceux qui ont au cours de leur vie professionnelle enchaîné missions d’interim et CDD, petits boulots et temps partiel. Je leur souhaite bien du courage pour débusquer les erreurs que contiendra leur dossier.

 

*   *   *   *   *

 

Education nationale

 

Au lycée, réunion avec le proviseur au sujet de notre bâti. Nous nous plaignons de ce qu’on nous repousse de plus en plus souvent dans les affreux préfabriqués qui jouxtent les locaux en dur. Ils n’ont pas été conçus pour servir dix ans de suite comme nous l’avons fait et leur vétusté fait pitié. Les cours s’y déroulent toujours plus mal qu’ailleurs ; les élèves s’y sentent comme en pré-vacances. Une collègue est particulièrement remontée :

« Il y a deux ans je signalais déjà qu’une porte avait été arrachée de la salle Z1, si on peut appeler ça une salle, mais il n’y a pas eu moyen de réparer parce que, nous disait-on, on ne retrouvait plus d’huisserie du même modèle. Résultat, l’humidité est entrée dans le local, son sol s’est effondré et maintenant l’ensemble du bâtiment est condamné. Est-ce qu’au moins on peut espérer que cette histoire lamentable va nous valoir la construction de salles de cours en dur ?

-Non, répond nettement mon proviseur, vous savez que tous les projets existants dans ce domaine sont gelés par des problèmes fonciers ; là-dessus il ne faut vraiment se faire aucune illusion. Mais vous serez heureux d’apprendre que le Conseil régional ne se désintéresse pas totalement de notre sort.

-Ah bon ? Ils vont nous louer des bureaux ? Il y en a qui sont vides depuis quatre ans, dans un immeuble neuf le long de la nationale.

-Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Voyez-vous, la réforme des rythmes scolaires s’appliquera dans cette commune à partir du mois de septembre prochain. La mairie a besoin de locaux pour les activités périscolaires, et elle va donc nous prier de lui rendre les clés de l’annexe qu’elle nous prête depuis des années. Tous les cours qui avaient lieu là-bas vont devoir être rapatriés.

-Et où va-t-on les caser ? Tout est plein.

-C’est là que le Conseil régional intervient. Il devrait voter prochainement l’achat d’un nouveau bâtiment démontable, ce que vous appelez un préfabriqué, où on pourrait aménager quatre nouvelles salles de classe. Nous sommes en train de réfléchir pour savoir s’il faut aller au-delà.

-Mais c’est pas vrai ! 

-M. le proviseur, avez-vous la moindre idée de la façon dont se déroulent les cours que nous donnons là-bas ?

-Ecoutez, vous râlez, je le conçois, mais dans l’immédiat je n’ai vraiment rien d’autre à vous proposer. Et puis il faut mesurer l’effort que représente cet investissement. Un bâtiment démontable comme celui dont nous aurions besoin, c’est, au terme d’une procédure d’appel d’offres assez lourde, une dépense de l’ordre du million d’euros.

-Un million d’euros !

-Pour un préfa !

-On rêve !

-Vous nous permettriez de mettre le Conseil régional en contact avec des sociétés de maçonnerie du coin ? Je connais des Portugais très bien.

-Allons, allons, soyons sérieux », reprend le proviseur manifestement gêné. Il n’en est pas personnellement responsable, mais l’état de nos bâtiments est pour lui un motif récurrent de honte –même pour les salles de classe « en dur ». Certains locaux théoriquement dédiés à la pratique des sciences n’ont pas d’eau courante ; dans plusieurs salles le chauffage et l’isolation thermique sont tellement déficients que la température hivernale y descend en dessous de 10°. Le proviseur se défend de nos plaintes récurrentes en alignant les chiffres. Telle réparation coûte ceci, on a investi cela dans tel autre chantier. Mais l’effet de sidération que produisent des chiffres toujours trois fois supérieurs à notre évaluation ne dure pas.

 

*   *   *   *   *

 

« Eh, bonjour monsieur !

-Oh, bonjour Alioune !

-Vous avez vu ça, monsieur ? »

Et il me montre fièrement son diplôme de baccalauréat, orné de lauriers et de dorures.


Alioune est un sympathique et indécrottable cossard, dont le hasard a fait mon élève pendant les trois années de son passage au lycée. Il a toujours su fournir la quantité exacte d’efforts pour passer d’une classe à l’autre, accompagné d’appréciations trimestrielles telles que « Mettez-vous donc au travail » ou « Le prochain trimestre sera décisif ». Indolent et ne posant jamais aucun problème de discipline, pas bête et donc auteur de copies où le correcteur parvenait toujours à trouver deux ou trois bonnes réponses, bénéficiant enfin du contraste avec des camarades de classe ingérables et/ou illettrés, Alioune a glissé comme en toboggan jusqu’à la fin de sa scolarité secondaire. Il a choisi la filière technologique « Sciences et techniques de la gestion » car elle a la réputation d’être particulièrement adaptée aux élèves paresseux, et son choix a payé. Le voici bachelier.


« Et en histoire-géo ?

-Un petit 11 / 20, sans rien faire, comme d’hab.

-Vous n’auriez pas préféré avoir 17 en ayant travaillé un peu ?

-Boh, vous savez, msieu, j’ai déjà eu mention Assez bien, alors… »

Je reste bouche bée. Je dois dire que je ne m’attendais vraiment pas à celle-là. Dans la terminale d’Alioune, l’année entière a été jalonnée par les lamentations des enseignants sur la faiblesse du niveau des élèves, leur absentéisme et leur mauvais esprit (voir par exemple ce billet). Mais en juillet, la proviseure-adjointe nous a envoyé un courriel enthousiaste nous informant que notre taux de réussite au bac STG avait dépassé 93 % ; sur les 64 élèves que nous avons présentés, 4 seulement ont échoué –et encore, l’un d’entre eux ne s’est présenté à aucune épreuve. Une rumeur insistante suggère que des consignes d’exceptionnelle indulgence auraient été passées aux correcteurs : comme les programmes changeaient à la rentrée 2013, il fallait réduire au minimum possible le nombre de redoublants. Dans cette perspective, les épreuves du bac s’apparentaient à une sorte de purge, et c’est sans doute porté par cette vague purgative que mon Alioune se retrouve nanti d’une mention Assez bien. Je ne le lui dis pas, évidemment. Ce serait méchant, et ça ne servirait pas à grand-chose.

« Et maintenant, qu’est-ce que vous allez faire ?

-Ah, là monsieur, ça va vous faire plaisir.

-Ah bon ?

-Oui. Je suis en fac d’histoire. A Créteil.

-Ouah, heu… en effet, c’est flatteur. »

En fait je suis presque sûr qu’il se retrouve là parce qu’il a été refusé partout ailleurs. Quand ils forment leurs vœux d’orientation, les élèves de terminale placent à juste titre les facultés de sciences humaines en dernière position. C’est le sol matelassé où ils se ramasseront voluptueusement quand toutes les formations sélectives leur auront fermé leurs portes.  

« Et qu’est-ce que vous voulez faire ensuite ?

-Je sais pas encore… De toute façon, avant d’avoir atteint le niveau licence, il n’y a pratiquement aucun débouché. Donc j’ai trois années devant moi. Tranquille. Mais y’a un truc qui me plairait bien, et ça aussi ça va vous faire plaisir.

-Aaahhh bbbooonnn ?

-Oui, j’ai pensé au professorat. Eh ouais, msieu, vous êtes pas éternel, faut penser à la relève. »

Il sourit. Moi aussi. Mais je frissonne en même temps.


 

Plus tard, en prenant un café avec une collègue, je lui demande s’il lui paraît possible qu’un élève présentant le profil d’Alioune intègre un jour notre beau corps de métier. Elle me répond oui sans hésiter. D’une part, la profession tend à se prolétariser, il est donc logique qu’elle attire un prolétariat intellectuel toujours plus bas de gamme. D’autre part, l’effondrement général du niveau scolaire doit bien finir par produire des effets sur le niveau des enseignants eux-mêmes, qui ont été formés par ce système et recrutés par un concours dont le rôle se borne à distinguer les moins inaptes. Ma collègue a gardé de nombreux amis dans le collège par où elle est passée avant d’atterrir chez nous ; on lui dit que parmi les nouveaux enseignants, beaucoup ne sauraient pas écrire sans faute une phrase telle que « Vous devez travailler » (et les professeurs de français ne font évidemment pas exception). Je tente vaguement de relancer : Alioune est encore très jeune, peut-être ses années d’Université vont-elles le mûrir et l’instruire. Ses beaux yeux bleus plissés, ma collègue me demande si je crois que le sel devienne du sucre quand on le verse dans un sucrier.

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23 octobre 2013 3 23 /10 /octobre /2013 17:33

Finances publiques

 

En février puis en mai de cette année, je verse au fisc deux acomptes (de 466 euros chacun) au titre de l’impôt sur le revenu. J’ai demandé à payer par tiers, tout se passe comme prévu ; à la fin de l’année, je pourrai affronter sereinement la tombée des impôts locaux. -Au début du mois d’août, surprise. Sans que j’aie fait aucune espèce de démarche, la direction générale des finances publiques me rembourse la totalité de mes versements, sans autre explication que cette ligne délicieuse :


« IMPOT SUR LE REVENU – ROLE 021   0,00 ».


J’encaisse ce trop-versé avec le plaisir que l’on devine.


Fin septembre me parvient un nouveau courrier. Celui-ci m’apprend que je suis de nouveau imposable, et pas qu’un peu. Mon revenu fiscal de référence est  passé de 64.176 euros à 61.450 (soit une baisse de 4,2 %), et ma situation personnelle et financière est restée la même à très peu de choses près. Pourtant mon taux d’imposition grimpe en flèche, et la somme due passe de 1398 à 2157 euros (soit une augmentation de 54,3 %). Par ailleurs le fisc m’a comme on l’a vu remboursé tout ce que j’avais voulu lui régler en avance par mesure de prévoyance, et il me demande donc de m’acquitter de la somme due en deux lourdes mensualités, en novembre et décembre. Je calcule rapidement qu’au cours de ces deux mois le paiement de mon impôt sur le revenu, d’impôts locaux dont j’avais sous-estimé le poids et des échéances de mon crédit immobilier vont absorber près de 80 % des ressources de mon foyer.

Je décide donc, malgré ma très forte répugnance à l’égard de ce genre de démarche, de contacter l’administration fiscale pour lui demander des facilités de paiement. Je suis certain d’être dans mon droit : les modalités de versement de l’impôt que j’avais choisies n’ont pas été respectées ; j’ai établi mon budget sur la base d’informations émises par le fisc, et qui se sont avérées inexactes ; je ne dispose tout simplement pas de la trésorerie qui me permettrait d’obéir à leurs injonctions de paiement. Je ne conteste pas la somme qui m’est demandée, même si son augmentation abrupte m’inspire bien des réflexions. Je sollicite juste un paiement échelonné sur trois mensualités, de décembre à février. La modestie de cette requête fait que je suis naïvement confiant dans mes chances d’obtenir satisfaction.  


Je me rends d’abord dans le « service des impôts aux particuliers » dont je dépends. Mais dès mon arrivée, le ticket que j’ai tiré m’apprend que 28 personnes me précèdent. Je ne veux pas passer une heure et demie dans ce lieu qui suinte la gêne et la bureaucratie pour finir par exposer mon cas dans un hygiaphone. Je vais suivre le conseil qui m’est donné par de nombreuses affiches placardées un peu partout, et formuler ma requête par Internet. Du reste le site impots.gouv.fr est bien fait. La seule chose que l’on peut regretter est que les justifications détaillées qui sont exigées à l’appui de ma demande ne puissent pas occuper plus de 1.100 caractères espaces compris, soit l’équivalent de 8 twitts. Mais en faisant un effort de synthèse, j’y arrive, je parviens même à joindre un document que j’ai scanné. Je me dis que ça devrait marcher.

Six jours plus tard –et il faut saluer cet effort de célérité de la part de l’administration fiscale-, je suis avisé par un courriel de no_reply_gaia que ma demande a été traitée, et que si je veux bien me connecter à mon compte personnel je saurai en quoi consiste ce traitement. Je fais ce qu’on me demande, et au bout d’une demie-douzaine de clics s’ouvre la fenêtre suivante :

 Delai-refuse.jpg

 

En lisant ces onze lettres je me demande seulement si mon courrier a été, à un stade ou à un autre de son traitement, lu par un être humain, ou s’il a juste été mouliné par un logiciel configuré pour aboutir à un taux de réponse négative jamais inférieur à 98 %.


*   *   *   *   *

Une autre sorte d’affaire fiscale m’avait déjà donné l’impression d’être traité avec le plus cordial mépris. Je n’ai pas de téléviseur, je n’en ai jamais eu ; je n’ai donc jamais payé la redevance. J’ai pourtant reçu en juin une lettre proprement insultante, dont on lira ci-dessous la partie utile :

 Présumé menteur

En d’autres termes, je suis présumé avoir menti jusqu’à présent. Si je veux persévérer dans des assertions que le fisc considère a priori comme frauduleuses, j’ai la possibilité d’accomplir une démarche spéciale, mais je dois alors m’attendre à des contrôles et sans doute à des amendes. Vraiment, le contribuable que je suis se sent profondément respecté. Dans ma réponse, que j’ai voulue aussi courtoise que possible, je me suis borné à rappeler à mon correspondant un passage de la « Charte du contribuable » mentionnée dans tous les documents fiscaux :


 « Vos déclarations sont présumées complètes et exactes. Lorsque l'administration estime qu'une déclaration est incomplète ou inexacte c'est à elle qu'il appartient de le démontrer. C'est pourquoi nous avons l'obligation de motiver les propositions de rectification que nous vous adressons. »


Pourtant je reçois début octobre un étrange coup de fil :

« Oui, bonjour Monsieur, c’est Nadine à l’appareil de la société Machinchouette, on vous appelle pour le câblage de votre quartier, vous savez, pour la télévision.

-Je vous arrête tout de suite, Nadine, je n’ai pas la télévision.

-(Voix déformée par l’incrédulité) Vous n’avez pas la télévision ?

-Ben non, désolé.

-(Timbre glacial et menaçant) Eh bien excusez-moi de vous avoir dérangé Monsieur. Au revoir. »


*   *   *   *   *

La lecture de mes avis d’impôts locaux (taxes foncières et taxe d’habitation) est un autre sujet de méditation. Ma ville modère ses exigences en vue des élections municipales ; mais je suis troublé par le fait que le transfert à l’intercommunalité de plusieurs compétences importantes n’a pas allégé d’un iota les besoins fiscaux des communes qui en font partie ; créée en 1999, c'est-à-dire somme toute récemment, cette structure me demande déjà 400 euros par an, et semble promise à se développer encore et encore sans qu’aucune des autres instances administrant le territoire où je vis ne paraisse disposée de son côté à maigrir dans les mêmes proportions. Les conseillers généraux, qui sont à l’abri du suffrage universel jusqu’en 2015, ont quant à eux augmenté la cotisation due au département (au titre des taxes foncières) de près de 8 % au cours des deux dernières années, sans explication particulière. Enfin une collectivité reste pour moi un mystère : il s’agit du « syndicat de communes » qui a vu ses cotisations augmenter cette année de 34,62 % au titre de la taxe d’habitation et de 36,36 % au titre des taxes foncières. Les sommes en jeu sont certes modestes (65 euros en tout) mais enfin j’aimerais bien savoir quels services me rend une structure qui augmente ses ressources d’un tiers en un an. Mes recherches sur ce point n’ayant donné aucun résultat, j’ai écrit à la mairie et au centre des finances publiques dont je dépends. C’était la semaine dernière. Mais apparemment il faut un peu plus de temps pour répondre à ce type de courrier que pour refuser des délais à un contribuable aux abois.

*   *   *   *   *

 

Je veux bien payer des impôts, et même beaucoup s’ils sont correctement dépensés. Je suis conscient que mon taux d'imposition actuel reste assez bas. Je gagne bien ma vie, je suis fonctionnaire, je peux admettre une définition assez extensive des notions de « redistribution » et de « solidarité ». Mais j’ai l’impression, dans mes rapports récents avec le fisc, d’avoir été confronté à un énorme animal, stupide et aveugle, qui m’a copieusement piétiné et dont le maître ne s’excuse qu’en m’assurant que tout cela est pour mon bien.  

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16 octobre 2013 3 16 /10 /octobre /2013 17:15

Cours de seconde sur l'Antiquité athénienne. On parle de la condition des femmes. Lecture d'un bref extrait du Pseudo-Démosthène.

 

Moi. -"Les courtisanes nous les avons pour le plaisir, les concubines pour les soins de tous les jours, les épouses pour avoir une descendance légitime et une gardienne fidèle du foyer." Bon, évidemment, 2.500 ans plus tard, on est un peu heurté par ce genre de déclaration. Mais rentrons dans le détail. Qui peut me donner un synonyme du mot "courtisane" ?

Moncef. -Pute !

Moi. -Vous... vous n'avez pas complètement tort, Moncef, mais j'aimerais que vous employiez une autre sorte de langage pendant les cours, d'accord ?

Moncef. -Ah OK msieu, xcusez-moi. Jvoulais dire "prostituée".

Moi. -C'est nettement mieux. Et "concubine", qu'est-ce que ça veut dire ?

Moncef. -Chaudasse !


Athéna

et ses yeux pers s'emplirent de larmes

 

 

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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 21:55

Le cours a lieu dans un préfabriqué posé dans une zone incertaine, entre la chaussée, un rideau de conifères qui perdent leurs épines, la grande bâtisse où les élèves de la filière professionnelle ont leurs TD et un hectare de plaine herbue que l’automne rend chagrine. Je trouve ça trop cheap de faire classe dans un Algeco ; c’est comme si on avait voulu dire aux élèves qu’ils ne méritent pas mieux que six murs de grosse tôle. Et moi non plus d’ailleurs.


Dissimulant mon vague à l’âme, j’entre avec un sourire, le port droit et les gestes énergiques. Les première STMG, que je n’aurais pas été surpris de trouver rassemblés autour d’un combat de chiens ou d’une partouze improvisée, sont étonnamment calmes. Des intervenants ont occupé l’heure qui précède à leur parler des addictions et de leurs dangers ; cela donne à penser ; Scarlett par exemple peut enfin mettre un nom sur sa pathologie.

« Achat compulsif, msieu.

-Mais avec quel argent ?

-Ben celui de mes parents. »


Je me rends compte tout à coup que le calme relatif de la classe doit aussi aux absences nombreuses. Mamadou n’est pas là, et Hassan non plus, et où donc est Charlie ? Je les ai pourtant croisés un peu plus tôt ; j’aperçois même par la fenêtre la silhouette de l’un d’eux. L’explication de ce petit mystère est toute simple. Je demande aux élèves d’amener leur manuel ; cette exigence paraît abusive à la plupart, car ils considèrent le prêt de livres en début d’année comme un simple cadeau de bienvenue, semblable au collier de fleurs offert par le club de vacances et dont on se débarrasse avant qu’il ne fane ; cependant j’ai beaucoup insisté, j’ai annoncé qu’à chaque cours il y aurait des contrôles, et dans une bouffée de brutalité je suis allé jusqu’à menacer les récalcitrants de les punir. Beaucoup ont accepté en soupirant de se plier à ma lubie. D’autres non : le bouquin en question pèse tout de même 870 grammes, et du reste ils ne savent plus où ils ont bien pu le foutre. Du coup ils sèchent les dix premières minutes de mon cours, et ne se présentent que quand ils croient ne plus rien avoir à craindre. Ils se faufilent à leur place en profitant d’un instant où je tourne le dos à la porte. Mais ils sont systématiquement dénoncés par leurs camarades. « Eh Msieu ! Rgardez y’a Mamadou ! Et il a pas son manuel ! Punissez-le ! –Ferme un peu ta gueule, grosse balance ! »

Moi, le professeur agrégé d’histoire, personnage plein de prestige et incarnant l’esprit républicain. -Aujourd’hui, je voudrais vous parler de la première guerre mondiale (applaudissements). Ah, non, pas tout de suite, car voici Karim. Bonjour, Karim, je vous avais collé mercredi après-midi, vous n’êtes pas venu, est-ce indiscret de vous demander pourquoi ?

Karim. -Quoi ? J’étais collé ? Et pourquoi ?

Moi. -Vous écoutiez de la musique pendant mon cours. Vous vous souvenez ?

Karim. -Eh msieu, mais arrêtez, je vous ai dit que c’était éteint, d’abord.

Moi. -Mais bien sûr, prenez-moi une fois de plus pour un imbécile, j’adore ça.

Karim. -Et pis vous m’aviez pas dit que j’étais collé, comment jpouvais lsavoir, moi ?

Moi. -Si, je vous l’ai dit, et je vous ai fait répéter l’information par votre professeur principale.

Karim. -Elle m’a rien dit, Madame Gomis ! Sérieux, El-Hadj, elle m’a dit quelque chose ?

Moi. -Karim, si je comprends bien, vous êtes en train de me traiter de menteur, là. Je me trompe ?

Karim. -Boh…

Moi. -Ecoutez, soyons concret. Je vous avais collé une heure, vous n’êtes pas venu, vous serez collé deux heures mercredi prochain.

Karim. -Ah non, msieu.

Moi. -Comment ça, « ah non » ?

Karim. -Mercredi, c’est l’Aïd.

Moi. -Oh, merde…

Karim. -Eh msieu, faut pas être grossier comme ça.

El-Hadj. -Eh mais c’est pas mardi l’Aïd ?

Karim. -Mais ferme ta gueule !

Moi. -Oh mais oui, je m’en souviens à présent. Le proviseur voulait organiser la remise des diplômes mardi soir et il a décalé parce qu’on l’avait prévenu qu’il risquait de ne pas y avoir grand monde. Donc il n’y a pas de problème. Mardi vous faites la fête en famille si ça vous chante, mais mercredi, vous êtes libre.

Karim. –Eh non monsieur.

Moi. –Encore non ! Et pourquoi, cette fois-ci ?

Karim. –L’Aïd, en fait, ça dure trois jours.

Moi. –Vous vous fichez de moi ?

Karim. –Mais pas du tout. Vous avez qu’à demander aux autres.

Moi. -Karim, vous vous souvenez du truc qu’on a étudié en cours la semaine dernière ? La « charte de la laïcité », ça s’appelait.

Fatima. –Et pourquoi on peut pas avoir nos trois jours ? Vous, vous avez bien deux semaines à Noël.

De nombreux élèves. –Ouais !

Moi. –Ecoutez, cette discussion n’a aucun sens. Si vous décidez de ne pas venir mardi ou mercredi, on ne va pas envoyer la police vous chercher chez vous. Mais vous serez notés absents, et vous en subirez toutes les conséquences. Et si vous êtes collé ce jour-là et que vous vous abritez derrière votre religion pour ne pas venir, votre CPE prendra le dossier en main, et vous savez qu’il a la main lourde. Alors à vous de voir. On peut faire cours maintenant ?


En fait, je bluffe, car le CPE n’a pas la main si lourde que ça : ce que risquent les emmerdeurs, que je rêverais de voir contraints à tondre nos pelouses dans le cadre d’un travail d’intérêt général, c’est au pire de se voir exclure un jour ou deux ; sanction qui ne fait qu’accomplir les désirs de ceux qu’elle frappe.


Je demande à un élève de nous lire la légende d’une affiche patriotique.

Hassan. –Ha ha. Vas-y Alassane. Lis. Avec tes grosses dents de lapin.

De nombreux élèves. –Ha ha ha !

Alassane. –Wesh toi, t’as vu ta gueule ? On dirait Nabilla avec une barbe ! Gros travelo, va.

De nombreux élèves. –Ouarf ! Nan mais allo, quoi ?

Moi. -Messieurs, je vais vous demander de bien vouloir ranger vos affaires.

Hassan et Alassane. –Ben pourquoi ?

Moi. –Vous vous êtes mutuellement insultés, c’est interdit par le règlement intérieur, et c’est aussi un motif d’exclusion de cours.

Hassan et Alassane.- Eh mais msieu, on rigolait !

Moi. –Sans doute, mais si je vous garde vous continuerez à rigoler de la même façon jusqu’à la fin de l’heure, et vous venez de me fournir un prétexte parfait pour vous virer. Donc…

Alassane. –En fait, on se fait carotte, là ?

Moi. –On peut voir les choses ainsi.

Hassan. –Chu choqué.

Moi. –Lassana, c’est vous le délégué, non ? Vous conduisez vos camarades à la Vie scolaire, s’il vous plaît.

Alassane. –Eh msieu, ça se fait trop pas, cque vous faites.

Moi. –Je suis sûr que vous ne ferez rien de tel quand vous serez enseignant, Alassane. Sur ce, au revoir.

Ils quittent la salle de mauvaise grâce ; Hassan est flegmatique et presque hilare, mais Alassane est vexé que je l’aie piégé ; plus tard, j’apprendrai que parvenu à la Vie scolaire il a vivement diffamé ma mère et ma race. Mais je crois que j’ai eu raison de le virer, car son départ est suivi par un gros quart d’heure de quasi-cours, où en faisant d’énormes efforts pour simplifier et dramatiser je parviens à intéresser les élèves à la condition de nos pauvres poilus. Ce bref et incertain état de grâce prend malheureusement fin avec le retour de Lassana : distrait, désorienté ou peut-être un peu con, il ne parvient pas à retrouver le chemin de notre préfabriqué, et on le voit par nos fenêtres traîner ici et là sa dégaine de zozo monté en mauvaise graine. Il est si drôle que je ne peux pas m’empêcher de sourire en le voyant se tromper de direction une fois de plus et de murmurer Il court il court, le furet… Du coup, quand il parvient enfin à nous retrouver, il a à peine le temps de pousser la porte qu’on s’empresse de lui dire :

« Eh, Lassana ! Lprof il a dit que t’étais comme un furet !

-Ouais, t’es moche pareil ! »


Je tire mes lunettes, je frotte mes yeux. Dans les circonstances présentes, je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus, d’autre ou de mieux. Je vais leur balancer la trace écrite, où je résume la Grande Guerre en 98 mots, et ils la copieront pour la plupart avec beaucoup d’erreurs et sans la comprendre. C’est un échec pédagogique ; je n’ai pas vraiment mérité cette part de mon salaire ; je suis un peu triste. -Mais on ouvre la porte. Georges Clemenceau fait son apparition. Une voix demande « Wesh c’est qui, lui ? », mais son aspect en impose aux élèves qui se taisent, d’autant qu’il est escorté par dix zouaves farouches. Le Tigre s’approche de moi. Il me donne l’accolade, ses moustaches blanches chatouillent mon oreille. Il me dit que certaines guerres ne peuvent être gagnées.

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9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 17:10

C’est mercredi, petite journée peinarde avec trois heures de cours seulement, dont deux en demi-groupes. Une sinécure. Pour que mes élèves de seconde ne perdent pas le fil de la leçon que nous sommes en train de faire, je réécris son plan au tableau, en rappelant rapidement ce que nous avons dit sur tel et tel sujet ; mais je vois que plusieurs transcrivent dans leur cahier tout ce qui sort de mon Velleda. Pour la quatrième fois, je répète que tout ceci n’est pas nouveau, qu’il s’agit juste d’un rappel : « Ah ! » s’écrient rageusement mes victimes, comme si je les avais traînées dans un piège sournois.

L’une des données que je leur ai présentées, c’est le fait qu’il y a désormais plus de sept milliards d’habitants sur la terre. Une élève demande alors la parole. C’est un fait exceptionnel car en règle générale, la parole n’est pas demandée mais prise comme une chienne. Une bouffée d’optimisme monte en moi et j’invite l’élève modèle à s’exprimer. Elle me demande si, dans ces sept milliards, on compte aussi les animaux. Ma bouche s’entrouvre et je ne peux répondre ; d’ailleurs un autre élève s’en charge à ma place, en accompagnant ses précisions d’insultes à mon avis méritées.

Ensuite je punis quatre élèves qui ne cessent de bavarder ; l’une d’entre elles se met aussi sec et sous mon nez à faire la punition que je lui ai donnée pour la fois suivante. Je prends sa feuille et la déchire : « Ça se fait pas ! ». Elle est sincèrement indignée. Je ne respecte pas son travail. 

Je demande à une autre élève de lire à haute voix la légende d’une photo représentant un bateau de migrants, quelque part dans la mer des Caraïbes. Le texte dit « Ils tentent de gagner la côte des Etats-Unis » ; mais elle a du mal à déchiffrer cet énoncé complexe, et lit le verbe conjugué en prononçant [tãtã]. Pourtant elle a seize ou dix-sept ans et elle a derrière elle au moins dix années de scolarité gratuite.

A propos de la photo, je dis aux élèves que cela doit leur rappeler le drame récent de Lampedusa ; et comme un grand nombre ne voient manifestement pas à quoi je fais allusion, je raconte qu’un navire plein de migrants a fait naufrage au large des côtes italiennes, noyant presque tous ses passagers. « Ouais ! » s’écrie joyeusement un élève du premier rang, alors qu’il est africain, arrivé avant-hier. Je ne sais pas ce qu’il veut dire : est-ce une provocation, un commentaire ironique, une flatulence de sa bêtise ? Je décide de ne pas approfondir, mais je suis frappé qu’aucun des autres élèves n’ait si peu que ce soit réagi à ce sobre éloge funèbre de 300 noyés.

 

A la récréation, deux élèves font leur apparition sur le seuil de ma classe : ils jouent au foot, avec un vrai ballon et un engagement comparable à celui qu’on pourrait mettre dans une finale européenne ; je dois faire un effort pour me souvenir que nous ne sommes pas à Wembley ou au Nou Camp mais dans le couloir du cinquième étage d’un lycée de banlieue. Ayant beaucoup à faire je décide de ne pas tenter l’impossible, c'est-à-dire la confiscation du ballon : je me contente d’une bonne soufflante et de menaces assorties. Mais alors que je termine de préparer ma salle, j’entends que les élèves ont repris le jeu. Ils ont simplement interrompu leur match pour le remplacer par un petit toro. Laissant tout en plan, j’interviens de nouveau. Un élève me dribble. Le ballon disparaît.

L’un des sportifs profite de ma présence pour rouvrir son dossier personnel : alors, cette heure de colle ? Je la lui ai donnée le dernier jour parce qu’il écoutait de la musique pendant mon cours. Mais il n’avait rien sur quoi je puisse noter la sanction, ni carnet de liaison, ni agenda, rien. Depuis, il joue la procédure, essaie le vice de forme : peut-on considérer comme devant être purgée une sanction qui n’a fait l’objet que d’une notification orale ? Ne pourrait-on négocier un sursis, voire un non-lieu ? Footballeur et juriste, cet élève incarne bien notre jeunesse multitalentueuse.

 

Dans l’heure suivante, je projette une carte où figurent des prévisions à long terme au sujet du réchauffement climatique. A Paris, il pourrait faire 6° de plus en 2100. Or la température moyenne en juillet est actuellement de 19°. Combien fera-t-il donc à la fin du siècle ? N’obtenant pas de réponse, je reformule : combien font 19 + 6 ? Plusieurs élèves sortent leur calculatrice, mais n’ont pas l’occasion de s’en servir car un trouble-fête surdoué finit par donner la bonne réponse.

Un peu plus tard nous observons un graphique représentant l’évolution démographique d’un pays pauvre quelconque. Commentant ce document, j’utilise à un moment donné la date « 1975 ». Une des meilleures élèves de la classe interrompt son bavardage pour prendre la parole (comme une chienne) :

« Eh, c'est les zippies, ça. Y faisaient l'amour avec tout le monde.

Moi. -Mais de quoi vous me parlez ?

L’élève. -Ben des zippies ! 1975, c'est ça leur époque, non ? J'ai vu un film, la fille elle savait même pas c'était qui le père à son enfant.

Un autre élève. -Non mais je peux la frapper, msieu, si vous voulez.

L’élève. -Vas-y, sale mysogyniste.

Moi. -OK, Autrélève, mais en dehors de l'établissement, d'accord ? »

Enfin je prends la sotte initiative de demander à mes élèves de faire un devoir à la maison. La consigne est de répondre sur une feuille aux questions des pages 31 et 35 du manuel. Une élève demande :

« Eh msieu, les questions des pages 31 et 35, là, qu'on doit faire pour mercredi prochain...

-Oui ?

-Ben elles sont où dans le manuel ? »

Je dois prendre un bref instant de pause. Je regarde la rue et j’imagine que je suis ce beau peuplier. Comme sa condition me paraît enviable !

 

Et je ne parle pas des élèves innombrables qui gardent leur sac sur leurs genoux ou sur leur table pour consulter en temps réel l’enrichissement de leur Facebook, de l’élève qui porte un sweat-shirt où l’on voit une main immense adresser urbi et suburbi un bon gros doigt d’honneur, de l’élève qui manque le premier cours mais vous fait l’amitié de venir au second, sourire aux lèvres, parce qu’il a fini par réussir à se lever, de l’élève qui vous apprend le 9 octobre qu’il n’a jamais eu le manuel avec lequel il est censé travailler depuis le 4 septembre, des élèves nombreux qui pensent que le mot « moindre » est une invention de ma fantaisie, des élèves qui ne peuvent s’empêcher d’annoncer à voix bien haute tous les évènements météorologiques visibles de nos fenêtres (« Y pleut ! » « Y pleut plus ! » « Ouah le veeent ! »).


C’est moi qui m’aigris ou ils sont de pire en pire ?

 

Consigne : dans le texte ci-dessus, l’auteur répète à de nombreuses reprises le mot « élève ». Remplace-le par des synonymes ou, le cas échéant, par des termes désignant plus exactement ce qu’ils sont.

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22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 17:21

Reçu sur ma messagerie professionnelle :


Le-grade-de-personne.png

 

Je ne sais pas si je serais reçu...

 

 

Addendum du 28 janvier : trouvé sur le site de Libération de quoi consoler les recalés.

 

La-rencontre-par-affinite-culturelle.png

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28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 22:32

Soirée du 25 décembre. Tant de viande mangée. Je dois sortir et marcher. La nuit tombe, il fait doux et humide, le vent souffle en rafales suivies de calme plat. Les rues de la ville sont totalement désertes si l’on excepte de rares réveillonneurs en retard, deux ou trois promeneurs de chiens et moi-même. Hors de cette nomenclature je ne vois qu’une jolie fille sortie fumer au pas de sa porte, surgie devant moi sur le trottoir et que je frôle. On échange un regard, elle est jolie et paraît flotter entre deux ennuis, on pourrait se parler mais on ne le fait pas. Derrière les rideaux la population réfugiée devant des sapins qui clignotent ou, plus souvent, dans les faisceaux blancs d’écrans géants. La ville nocturne est pleine de lumières étranges : lampadaires à gros bulbes oranges, illuminations suspendues sur les boulevards et guirlandes qui se balancent dans le vent, mise en lumière patrimoniale du tour de la grand place, marché de Noël abandonné mais teint par des spots aux couleurs écoeurantes, lune intermittente, vitrines assurant durant cette courte trêve la veille perpétuelle de l’activité commerciale (au fond de l’unique boulangerie ouverte, qui ne vend que des bûches ramollies, une pauvresse se chauffe devant les fours). La pierre grise du vieux beffroi est tatouée de couleurs vives par une batterie de projos, on dirait une pute chinoise qui exhibe son dos plein de dragons et de fleurs tropicales pour affoler le micheton.


A la gare, les voyageurs au départ ont l’air de rescapés tout heureux d’attraper le TGV de Paris. Une fois celui-ci parti il ne reste qu’un gros train régional qui vrombit doucement sur une voie latérale. Les wagons sont éclairés mais il n’y a personne à leur bord ; le téheuère ne bougera sans doute pas ce soir et je ne comprends pas pourquoi son moteur tourne. Je monte et descend les quais pour prendre quelques vues, je monte sur la passerelle qui enjambe les voies et permet de se rendre là où je ne veux pas aller. Je ne suis absolument nulle part, c’est photogénique et ça me plaît. N’importe qui pourrait sortir du noir : mon père, Jésus, la mort. Mais je ne croise qu’un type maigrichon et pressé. Le crachin vient, puis la drache

 

 

Le-cauchemar-de-la-maison-de-pain-d-epices.JPG

 

 

Le beffroi tatoué comme une pute chinoise

 

 

Lumieres-floues-sur-la-grand-place.JPG

 

 

Elle-part-et-pas-moi.JPG

 

 

Derniere-occasion.JPG

 

 

La-passerelle-vers-ou-tu-ne-veux-pas-aller.JPG

 

 

Soleil-de-nuit.JPG

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 23:25

Une amie qui déménage me laisse des plantes de sa terrasse. Parmi elles, un arbuste en pot, sans doute un forsythia. Sur mon balcon il est rapidement évident qu’il va mourir : le soleil lui manque, et de toute façon ses racines débordent du pot, à la recherche désespérée d’un terreau qu’elles n’y trouvent plus. Je prends ce végétal en pitié et décide de la replanter dans un terrain vague proche de chez moi, un ancien jardin racheté par la mairie qui a fait le choix de laisser la nature y reprendre ses droits. L’endroit est beau : un vieux frêne couvert de lierre, mangé de gui ; un fruitier magnifique aux énormes branches moussues ; un saule, des haies hirsutes. Entre les arbres, le gazon hésite encore à devenir une prairie. Je me mets au travail. Je suis ému car je n’ai plus planté d’arbre depuis l’enfance. J’avais fait germer un marron de ma cour d’école et je l’avais mis en terre au fond du jardin de mes grands-parents. En deux ans sa taille dépassait la mienne. -Inexpérimenté, j’ai acheté une pelle pour l’occasion, alors qu’il aurait fallu une bêche, et creuser un trou assez large et profond me donne du mal. Sous une mince couche d’humus grouillant de vers gras comme des boas, la terre est argileuse et pleine de caillasse ; le fer de la pelle cogne à chaque effort sur des silex, des blocs d’un minéral calcaire. Je trouve aussi de petits objets métalliques, clous, fils de fer, et des débris minuscules d’une vieille vaisselle de faïence bleue. L’esprit travaille aussi : je creuse ma tombe, je commence la tranchée où je passerai quatre ans de guerre, je cherche un trésor, je découvre des vestiges rêvés par tous les archéologues du monde. J’écris un livre qui ne serait rien d’autre que le compte-rendu du creusement d’un grand trou, de la visite rétrograde de toutes ces strates et de ce qu’y trouve le terrassier : lui-même, sans doute. Il pleuvine et ça caille. J’ai de la boue jusqu’aux genoux. Les muscles de mon dos tirent et ma paume droite chauffe au rouge. Mais je me sens si bien. Ma peau fume et colle mes habits, je chante. Voilà, le trou est fait. Je vais au bord de la rivière pour dépoter l’arbuste. Il est si serré dans sa carapace que quand je parviens enfin à la faire glisser, les racines en conservent la forme exacte, ne laissent tomber en poudre qu’une poignée de terre morte. C’est à se demander comment il a pu survivre. La pensée que je le sauve (que je la sauve de la mort par la faim) est bonne comme un vieil armagnac. Je trempe longuement la motte dans l’eau brune. Bois, mon pauvre, bois. Puis je retourne à mon trou. Pose de la plante, pelletage de terreau mêlé de l’argile locale. J’essaie d’atténuer les traces de mon passage, mon piétinement dans la boue, avec des touffes d’herbe et des feuilles mortes. Je dis une prière pour ce vivant : Seigneur, donne à l'arbre de grandir, de faire sève, feuille et fleur et racine, afin qu’il puisse lui aussi te rendre grâce comme moi en ce moment. Amen. Puis je rentre, et le temps passe. Je pense souvent à lui. Je me figure la pluie tombée et la matière qu’il absorbe dans le secret du sol, j’attends le printemps pour lui, pour la joie de le voir reverdir. J’en suis presque plus proche que de gens à qui pourtant je dis « bonjour, comment ça va ? » Je vois son débordement de pétales jaunes, que je photographierai à l’intention de son ancienne propriétaire. Je n’ose pas encore retourner le voir.

 

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Il y a quelques jours j’ai osé. Quelqu’un avait tenté de l’arracher en tirant comme un fou sur la branche principale. Celle-ci est cassée. Beaucoup de racines apparaissent et certaines semblent avoir été sectionnées délibérément. J’éprouve de la colère, puis du chagrin, puis je me résigne. Le résidu de ces humeurs est un certain sentiment de solitude. Bonjour, comment ça va ? 

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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 17:25

 

Je prie mes bien-aimés lecteurs de consentir au sacrifice de quelques neurones, pour prendre connaissance de ceci :

 

 

Reportage en vérité admirable dans sa volonté de ne pas comprendre.


Quelques observations d'abord sur ce qu'il nous montre.


Premier point : le CPE qui est parvenu à ramener l'ordre et la discipline dans cette zone de non-droit est très impressionnant par son charisme -même si on ne peut s'empêcher d'observer qu'il ne parvient pas à convaincre un élève un peu farceur d'ôter sa casquette en rentrant dans les locaux. C'est également un pur génie de la pédagogie. Punir les élèves dès le premier manquement ! Alterner sévérité et dialogue ! Inscrire les termes "respect" et "politesse" dans le règlement intérieur ! Voilà assurément des recettes auxquelles ses collègues de Seine-Saint-Denis et des quartiers nord de Marseille n'avaient pas pensé, et qui mériteraient d'être généralisées au nom de l'innovation et de la mise en commun des bonnes pratiques. 


Second point : pour améliorer les résultats, il a été nécessaire de diversifier le recrutement en attirant des élèves des classes moyennes et de reconstruire intégralement les bâtiments. Ces coûts ne sont pas négligeables : le pauvre petit Pierre risque de se faire bolosser jusqu'à ce que ses parents, de guerre lasse, décident enfin de l'inscrire dans le privé ; quant aux nouveaux locaux, ils sont absolument superbes, et ils peuvent l'être car le Conseil général y a tout de même investi 13 millions d'euros (dont 130.000, 1 % culturel oblige, pour une indispensable oeuvre d'art, L'horloge chromatique ou les couleurs du temps, de Carole Rivalin et Franck Bragigand, exposée dans le hall du collège). 


Il y a, d'après les seuls chiffres que j'aie pu trouver (le site de l'académie de Nantes donne extrêmement peu d'informations concrètes, et celui de l'établissement est une coquille vide bien qu'il soit indirectement financé par l'Union européenne), il y a donc deux classes de troisième au collège Sophie-Germain, pour un total de 29 élèves. Si le taux de passage en seconde générale est passé de 40 à 60 %, cela signifie que 17 ou 18 élèves en ont bénéficié l'an dernier au lieu de 11 ou 12 autrefois. Je sais que tout ne peut pas se ramener à des questions de coût et de bénéfice, mais ne peut-on au moins s'interroger sur la déontologie de journalistes présentant cette statistique comme la preuve d'un admirable succès ? On peut par ailleurs se demander si le nombre plus important d'élèves "sauvés" (le passage en seconde pro ou en CAP étant ici considéré comme un échec honteux) n'est pas dû, tout simplement, à la mixité que l'on a voulu introduire dans l'établissement : ceux qui, naguère, réussissaient ailleurs, réussissent désormais à Sophie-Germain ; les autres continuent de se planter dans des proportions inchangées.


Cette hypothèse est corroborée par un fait que les journalistes de France 2 passent totalement sous silence, en raisons d'investigations insuffisantes (un quart d'heure de navigation sur Internet leur aurait pourtant suffi), de biais idéologiques (les termes "mixité", "République" et "diversité" ayant été insérés dans le reportage, leur job était fini) ou de contraintes matérielles (l'établissement choisi se trouve à proximité d'une gare TGV : on débarque du train de Paris, on a 6 heures pour engranger des images, et on fait le montage dans le train du retour). Le fait occulté est le suivant : le collège en question se trouve au coeur d'un vieux quartier de HLM et de friches ferroviaires (Malakoff - Pré Gauchet) qui, depuis l'an 2000, fait l'objet d'une opération de réhabilitation dite "Grand projet de ville" pour un montant global de 268 millions d'euros. Mon propos n'est évidemment pas de décrire dans le détail cette opération lourde et sans doute nécessaire. Disons simplement qu'elle a entièrement transformé l'identité du quartier : diminution de la part de l'habitat social au bénéfice de logements en locatif libre ou en accession à la propriété, énormes travaux de désenclavement, politique volontariste d'implantation sur le site d'équipements, de services publics et d'activités économiques, etc. Peut-être cette métamorphose à un quart de milliard a-t-elle aussi eu un certain impact sur la composition de la population, ses conditions de vie, et en définitive la trajectoire scolaire de ses enfants ?


Par ailleurs les journalistes ne mentionnent pas non plus le fait que le collège Sophie-Germain est classé "Ambition réussite". A ce titre il bénéficie d'un taux d'encadrement exceptionnel (le nombre moyen d'élèves par classe est normalement inférieur à 20) ainsi que d'une sollicitude particulière, non seulement du Ministère, mais aussi des collectivités locales qui sont amenées à se pencher sur son cas. J'invite les lecteurs à jeter un coup d'oeil sur le document suivant, qui détaille les sommes versées à l'établissement par la Ville de Nantes dans le cadre du "Contrat éducatif local". 3.600 euros pour une action "d'appropriation d'un territoire nouveau par ses habitants" (qui va concerner 20 élèves), 1.500 euros pour un atelier capoeira, destiné à "développer le respect de l'autre et la mixité" (et qui va concerner 15 élèves), etc. On notera avec intérêt que le CEL accorde des sommes très largement inférieures aux collèges nantais ne bénéficiant d'aucun label discriminant (Aristide-Briand, qui scolarise trois fois plus d'élèves, touche royalement 1.400 euros). 

 

En définitive, il est assez clair que si la situation de ce collège s'est (un peu) améliorée, ce n'est absolument pas parce que M. le CPE contrôle les carnets de correspondance à l'entrée ; ce n'est pas vraiment parce que le département de Loire-Atlantique a financé rubis sur l'ongle des locaux tout nouveaux tout beaux (avec des cuiseurs solaires sur le toit !) ; ce n'est même pas parce que Pierre a été jeté dans la gueule du loup. Ce reportage, d'une durée assez rare de plus de 4 minutes, et diffusé dans un journal télévisé suivi par 4,8 millions de spectateurs en moyenne, est donc très incomplet voire franchement malhonnête. 


Je prie par ailleurs les lecteurs éventuels de ce billet de se souvenir des faits et des chiffres produits ici la prochaine fois qu'un zozo quelconque se plaindra de l'absence de volontarisme de l'Etat face au désolant problème des ghettos scolaires. Boulanger nantais, garagiste de Guéméné-Penfao, employé de bureau lavallois, patron de PME à Chalon-sur-Saône, nous avons tous un peu payé pour le bien-être et la réussite des collégiens de Sophie-Germain ; même si, c'est vrai, nous avons beaucoup moins payé que Pierre.

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Published by Ali Devine - dans Instruction publique
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