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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 21:32

Chers lecteurs,

 

Ayant renoncé pour l'instant à l'idée de travailler sur ce matériau, je me propose de publier ici quelques-unes des  notes que j'avais prises du temps que j'enseignais encore dans un collège de la riante Sennsadni. Oui, oui, je sais ce qu'il faut penser des gens qui publient leurs fonds de tiroir.

 

Le rideau se lève donc sur la commune de Staincy-en-France. Au sud de cette unité de peuplement humain d'une laideur sans pareille et si défavorisée qu'on se demande avec angoisse si ses habitants ne sont pas tout simplement punis pour des crimes commis dans une existence antérieure, une série de parallélépipèdes massifs posés dans l'hiver gris. C'est le collège. C'est mon collège. Il est entouré d'une longue grille, que l'on a tenté de doubler intérieurement par des arbustes épineux. Au beau milieu des locaux, le 1% culturel nous a valu un petit amphithéâtre surplombé d'une fort haute, et fort laide, sculpture en béton . Mais comme les gradins s'éboulent et qu'on craint qu'une tentative de varappe ne se solde par un crâne fendu, l'endroit est sauf exception strictement interdit. Les meilleures intentions architecturales et artistiques ont donc ménagé, en plein centre du collège, ce que l'on pourrait sans exagération qualifier de grand trou -surveillé il est vrai par un absurde totem. (En plus on ne peut aller d'un point A à un point B sans être obligé de contourner ce machin, enfin on en vient à souhaiter que le concepteur soit enterré sous son oeuvre.) 

 

Venez en D18. Ne lisez pas le graffiti insultant qui a été tagué sur ma porte et qu'aucun détergent n'a pu effacer depuis un an qu'un courageux anonyme l'a tracé là, un peu au-dessus de la serrure remplie de bourres diverses. Suivez-moi dans ce rectangle de 9 mètres sur 7 au faux plafond partiellement enfoncé, au volet bloqué depuis trois ans en position basse. Ne vous attardez pas trop sur ces reproductions en noir et blanc de diverses curiosités historiques, que j'ai extraites de numéros quadragénaires de la Documentation photographique pour cacher les murs jaunes. Concentrez-vous plutôt sur le spectacle émouvant de la transmission à l'oeuvre.

 

21 janvier 2009

Cinquième. Interro d'éducation civique sur le système scolaire français. 

Qu'est-ce que la laïcité ?

« plusieurs réligion dans une école » (Mathieu C.)

« Laïcité est que tout le monde a le droit d’entrer » (Lamine)

« La laïcité et une école arabe avec des élève qui vient d’Afrique du Nord. » (Ethan)

« Ont n’a pas le droit de porter des chose religieuse » (Sarah)

« Le mot Laïcité ça veut dir quand on est laïque c’est une religion. » (Stanca)

« C’est quand tout le monde est ensemble. » (Hicham)

« Le mot laïcité veut dire qui na pas de religion » (Mathieu L.)

« C’est des école de toute les religions » (Harold)

« Laïcité c’est un endroit qui n’a pas de religion tout le monde peut y entré » (Abdelkrim)

« le mot ‘laïcité’ veut dire toute personne à le droit d’enseigner sa religion » (Eddy)

 

Quel est le rôle du Ministère de l’Education nationale ?

« Il invente de nouvel loi pour apprendre plus » (Mathieu L.)

 

Et puis cette perle exceptionnelle :

 

RF recadrée 

 

*     *     *     *     * 

Les élèves de mon collègue Albert détestent tellement Hitler qu’ils ne peuvent pas entendre son nom sans ajouter « fils de pute ». Ils ne veulent pas le prononcer, ni même en entendre parler. Dans les manuels, ils gribouillent ses portraits et découpent son nom.

 

Ich-bin-Jude-aber.JPG

A propos de cette photo, question : « Pourquoi lui fait-on subir cela ? » Réponse de François (troisième en alternance) : « pour qui ne recommene pas ». 

 

*     *     *     *     *

Projection-débat sur la prévention des conduites addictives. Le Powerpoint de l'intervenant est vieillot et inadapté. On y voit un certain Jimmy dont le grand père, jadis, a été hippie –il a donc beaucoup inhalé de haquique. Monsieur anti-addiction demande avec insistance : « Et vous alors, ça vous paraît possible que vos grands-parents… ? » Silence gêné, ricanements. C’est finalement Nassim qui se dévoue : « Mais ça, c’est les babtous ! 

-Ah ouais, qu’est-ce que tu veux dire ?

-Bah nous nos grands-parents y sont au bled, y fument pas.

-Ah bon, alors d’après toi y’a pas de drogue au Maroc, en Algérie ?

-J’ai pas dit ça. Mais là bas, si tu fumes, on te met la hagra, tu te fais taper. Nous non plus on fume pas quand on est là-bas. Alors qu’ici, même si tu fumes en pleine rue, les flics y disent ‘si c’est pour ta consommation personnelle’ et y te laissent repartir.

-Mais la double nationalité c’est quand même bien pour ramener des trucs. Par exemple t’es marocain, tu passes en Espagne tranquille », conclut Tarek.

 

 

23 janvier 2009

Contrôle de SVT. « Comment appelle-t-on l’évacuation du sperme par le pénis ? –L’éjaculation faciale », répond X.

 

*     *     *     *     *

Je suis frappé de voir que ce sont mes collègues noirs et arabes qui sont les plus durs à l’égard des élèves perturbateurs. Je me souviens d'Hervé, qui lors de ma première année enseignait l'anglais en qualité de vacataire ou de contractuel ; la salle où il travaillait jouxtait la mienne et à la fin des cours, on échangeait souvent des impressions à vif. Franco-gabonais, Hervé m’avait un jour impressionné par une tirade où il faisait sien mot à mot le discours de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur. Il sortait d’un cours particulièrement difficile ; les élèves ne le respectaient pas, en raison de ses manières douces, de sa réticence à crier et aussi de son statut de bouche-trou.

Hier, c’est un collègue d’origine maghrébine qui, après avoir été interpellé familièrement par un élève de quatrième, se tourne vers moi et me dit : « Tu sais, j’enseigne aussi au lycée et ils sont encore pire là-bas. Tu ne peux pas écrire trois mots au tableau sans entendre des cris de bête dans la salle. Il y en a qui se scandalisent quand on emploie le mot de racailles, mais dis-moi comment on peut les appeler autrement ? » Je lui proposerais bien « victimes de la ségrégation exprimant leur légitime désespérance par des moyens inadéquats », mais vu son niveau d’irritation, je crains de ne pas être écouté avec la bienveillance requise. Et puis lui aussi a dû être victime de plein de choses, et il est devenu prof.

On pourrait croire que les enseignants issus de la diversité offrent un modèle positif aux collégiens. Mais les bons élèves n’ont pas besoin qu’un prof leur ressemble pour avoir envie de lui ressembler ; quant aux cancres, ils voient les fonctionnaires d’origine étrangère (qu’ils soient policiers ou enseignants) comme des bouffons vendus à un système hostile. Bachir Benmabrouk, modèle absolu du cancre ingérable, interpellait son professeur de mathématiques Ahmed Alaoui par des insultes en arabe.

 

*     *     *     *     *

Un petit génie est parvenu à diffuser la cérémonie d’investiture de Barack Obama sur l’un des ordinateurs de la salle des profs, malgré les nombreuses restrictions en vigueur sur notre réseau. En dépit de l'heure assez tardive nous sommes une dizaine à nous presser devant le petit écran –certains sont restés pour l'occasion, d'autres traînent en attendant le début d’un conseil de discipline auquel ils assisteront comme juge, témoin ou victime. Mais l’image se fige alors que le president elect n’a pas encore gravi les marches de la tribune. Roland Montès pointe l’image du doigt : « pan ! pan ! pan ! » Frédérique Mondésy, visiblement stressée : « arrrrrrrrête ! » Je pense : « Mais de toute façons, s’il est assassiné, il ressuscitera le troisième jour, non ? »

 

*     *     *     *     *

Pascal est un grand black arrivé dans ma classe à la suite d’un conseil de discipline. Je l’ai vu une (1) fois. Puis il a été attrapé à l’entrée du collège avec une bombe lacrymogène, et le voilà traduit devant un nouveau conseil de discipline (pour « introduction d’arme », un motif devenu courant dans les convocations). Suzanne Dewaële, la prof de sport, l’a vu un peu plus longuement que moi ; elle m’a dit que sur le trajet entre le collège et le stade, il avait tenu avec talent le rôle du parfait caïd, mimant pour les autres ses accrochages avec les flics et ses bagarres avec les bolosses de la cité d’en face. Suzanne : « les autres garçons étaient en adoration devant lui. Nassim, Tarek, Brian, etc ».

Je le rencontre par hasard à la loge. En attendant la réunion de son conseil, qui aura lieu mardi, il était accueilli dans le petit bâtiment aveugle et isolé que l'on réserve aux élèves exclus pour quelques jours ou "à titre conservatoire". Des ennemis l’ont trouvé là et l'ont frappé. A présent il a l’air tout minable, assis sur sa chaise dans un coin. S’il était resté chez nous, il aurait à coup sûr pourri mes cours et ceux de mes collègues, exercé une mauvaise influence sur les autres élèves, provoqué des incidents dans la cour et les couloirs, etc. Et je n’aurais rien pu faire pour l’aider à sortir de ce rôle. Mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir pitié de lui, et de lui adresser quelques paroles de réconfort. Il a suffi qu’il soit poli avec moi pour déclencher un réflexe de sympathie. On est vraiment des crétins humanitaires finis, nous, les profs.  

 

*     *     *     *     *

En rangeant à fond leurs salles, les profs de SVT ont retrouvé des ossements humains authentiques. Le collège a été construit il y a trente ou quarante ans, et c’était à l’époque un support pédagogique courant. Paraît-il. « Et qu’est-ce que vous en avez fait ? –Bah on les a jetés. »

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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 18:05

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Selon différentes sources :

 

Le jeudi de la rentrée, une dizaine de greluches tentent de bloquer l'entrée du lycée par un médiocre barrage. Les policiers qui patrouillaient dans le quartier à titre préventif sont semble-t-il restés passifs. Un collègue aurait assisté à une scène étrange : à sept heures et demie du matin, un jeune s'approche du lycée en poussant devant lui un caddie ; des agents de la BAC lui barrent la route et lui demandent ce qu'il compte en faire ; il leur répond benoîtement qu'il fait ses courses ; et ils le laissent passer ! J'ai du mal à y croire, mais qui sait.

Les bloqueuses, qui n'ont pas réussi pour cette fois à obtenir le concours des racailles des quartiers environnants, compensent leur faible nombre par un volume vocal impressionnant. Plusieurs adultes s'approchent d'elles pour tenter de les raisonner, mais elles poussent aussitôt des cris suraigus à te déchirer les tympans, comme si on tentait de les violer. Du coup, les malheureux négociateurs finissent par battre en retraite, tout penauds.  (Parallèle intéressant : le bloquage des lycées par des individus de sexe majoritairement féminin et le refus de brader sa virginité. Mon corps m'appartient / mon bahut est à moi. A creuser.)  

Excédé par cet épilogue imprévu du mouvement d'octobre, le proviseur appelle la police. Des CRS dégagent les lycéennes en lutte sans prendre de gants, mais sans violence non plus, et libèrent l'accès du lycée ; puis la plupart d'entre eux regagnent leur car d'abord, leur caserne ensuite, en laissant sur place quatre collègues (dont une femme) pour établir une sorte de barrage filtrant, ouvert aux élèves mais hermétiques aux casseurs. Je traverse d'ailleurs leur ligne sans avoir besoin de produire aucune carte professionnelle, aucun justificatif.

 

Mais les élèves présents en nombre devant l'établissement se refusent à entrer. Ce n'est pas qu'ils soient grévistes ; mais, comme me le dit une de mes seconde : "Maintenant, c'est les CRS qui bloquent le bahut !" Ou, comme le formule un autre, avec une hypocrisie hilarante : "On veut pas passer, on a peur !" Très rapidement, l'immense majorité des élèves encore présents se disperse et rentre chez elle. Arrivé en salle des profs dès neuf heures du matin alors que je n'ai pas cours avant 13 h 30 (j'ai de la paperasse et des corrections à liquider), j'entends mes collègues revenir bredouilles :

 

"Il n'y en avait aucun",

"J'en avais quatre, je les ai renvoyés chez eux",

"Qu'est-ce qu'on peut faire quand on a trois élèves ? -Un poker !",

"J'en avais six sur trente-cinq, je leur ai donné le choix entre regarder ensemble une vidéo pédagogique et repartir. -Et alors, qu'est-ce qu'ils ont choisi ? -Ecoute, tu me vois, je suis devant toi, pas dans ma salle de classe."

"Ca va commencer à devenir tendu pour les terminales ; on a déjà trois semaines de retard sur le programme, et une seule note pour le premier trimestre."

Une ambiance étrange règne dans notre assemblée de chômeurs techniques. Beaucoup de collègues se lâchent et blâment ouvertement les tire-au-flanc ; on rivalise d'anecdotes illustrant l'immaturité de nos peut-être-futurs bacheliers. En même temps, une sorte d'excitation joyeuse est nettement perceptible. La persistance d'un désordre ridicule, l'inactivité justifiée par un cas de force majeure, la possibilité d'exprimer à l'égard des élèves un mépris léger, tout cela produit l'effet cordial d'un bon apéritif.

Une seule enseignante a eu sa classe entière. C'étaient des terminale venus s'inscrire au bac. Une fois la formalité accomplie, ils ont tous disparu.

 

Je commence à me demander ce que je ferai moi-même. Tout en observant une salle des professeurs qui ne m'a jamais paru sinistre à ce point, malgré les rires et les conversations. (Je n'ai jamais été très doué pour la vie en société, je ne parviens pas à lier conversation avec mes collègues, alors j'observe.) Sur un mug, je lis la phrase suivante : "La cholécystite n'immunise pas contre la grippe. OK, Ghislaine !" Un paquet de copie ayant pour thème "l'automutilation chez les jeunes" traîne sur une table. "Les automutilations on généralement pour but de se punir, la personne pense ainsi pouvoir se soulager et oublier ses problèmes." Juste à côté, un exemplaire de Soleo, Magazine de l'Agence Europe-Education-Formation avec des articles tels que "Une future élite 'apprend à désapprendre' " et une belle interview de madame Androulla Vassiliou, commissaire européenne à l'éducation, à la culture, au multilinguisme et à la jeunesse, venue vanter la stratégie dite Youth on the move.

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 Madame Androulla Vassiliou.

Young and on the move.

 

Je finis par décider de reporter mes cours. Donner ma leçon comme si de rien n'était devant une classe dont les deux tiers des élèves manqueront n'a aucun sens. J'écris donc à ceux dont j'ai l'adresse pour les prévenir que nous rattraperons les heures perdues à un moment où les choses seront revenues à la normale.

Entre le 14 octobre et le 8 novembre, j'ai fait trois heures de cours. Mais si je m'examine honnêtement, je ne peux pas dire que je regrette ces perturbations.

 

Quand j'étais en khâgne, les professeurs nous faisaient encore remplir, en début d'année, une fiche d'informations personnelles où ils nous demandaient souvent ce qu'étaient nos projets professionnels. Je répondais avec le sérieux d'un âne qu'on étrille, que je voulais être journaliste ; mais certains de mes collègues, plus mûrs et sans doute plus disposés à l'irrespect, répondaient absolument n'importe quoi, tout ce qui leur passait par la tête. L'un d'eux avait écrit qu'il voulait devenir pin's. Un autre affirmait se destiner au beau métier de berger. Un troisième enfin (un gros type dont l'intelligence ne paraissait pas au premier abord et que l'on surnommait le Quintal, mais qui avait beaucoup lu) avait répondu en citant de prétendus vers de Boris Vian :

"Moi quand j'serai grand, j'veux être pirate."

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25 octobre 2010 1 25 /10 /octobre /2010 00:32

De mon proviseur. Le lundi 18 (jour de blocage).

 

Chers collègues,

 

Je vous informe que pour des raisons de sécurité l'établissement sera exceptionnellement fermé demain mardi 19 octobre toute la journée.

 

Cordialement.

 

*   *   *

 

De mon proviseur. Le mardi 19.

 

Chers collègues,

 

Suite aux dégradations commises tout récemment, les conditions de sécurité n'étant pas encore rétablies, les cours demain mercredi 20 octobre sont suspendus toute la journée.

Sauf avis contraire les cours reprennent normalement jeudi 21 octobre.

 

Cordialement.

 

*   *   *

 

De mon proviseur. Les cours n’avaient pu avoir lieu le jeudi 21.

 

Chers collègues,

 

Par mesure de sécurité les cours sont suspendus le vendredi 22 et samedi 23 octobre, la reprise des cours s'effectuera le jeudi 4 novembre.

 

Avec mes cordiales salutations et souhaits d'excellentes vacances.

 

*   *   *

 

Voilà. Les bloqueurs ont gagné. Hormis le froid de novembre ils n’ont aucune raison de ne pas récidiver à la rentrée.

 

Je suis physiquement en pleine forme en raison de cette période de chômage forcé mais je ressens au contraire une sensation de grande lassitude intellectuelle, de confusion croissante. J’ai fait grève contre la loi Woerth, mais le bordel actuel me fait horreur. Sarkozy et son action ne m’inspirent que du mépris ; mais l’alternative représentée par la gauche Aubry-Joly (care et moraline) n’a, c’est bien le moins qu’on puisse en dire, rien d’exaltant. Je suis un républicain. Mais si je devais désigner deux personnages susceptibles d’incarner l’état actuel de la République, je citerais sans doute Youssouf Fofana et Jacques Attali –la base et le sommet, également pourris. Je suis un enseignant qui n’a pas pu faire une heure de cours dans les dix jours qui ont précédé le début des vacances de Toussaint, et je mentirais si je disais que j’en étais triste : en lisant les messages égrenés ci-dessus, je pensais « après tout, quelle importance ? »

Enfin je suis un patriote ; mais les motifs que j’ai d’aimer ce pays se situent désormais de façon quasi-exclusive dans un passé qui s’éloigne. Certes il ne faut pas dramatiser la situation où nous nous trouvons, ce ne sont que des grèves et des manifestations, assorties de quelques débordements, contre une loi injuste et mal faite. Mon impression toutefois est qu’on voit dans ces évènements que la démocratie ne fonctionne pas, que nous ne nous supportons mutuellement plus, et que la France, incapable d’accomplir un geste sans douleur, bout en même temps de rage et de violence. Ce pays est au cœur de ma vie, au cœur de mon cœur depuis si longtemps que je ne saurais dire quand il y est entré, mais je le vois aujourd’hui comme un organe qui se nécrose. A titre privé je suis très heureux, j’aime ma femme et mes deux enfants ; je possède le bel appartement où je vis ; mon travail présente au fond assez peu de difficultés et s’il m’apporte quelques soucis, il y a toujours des satisfactions. Un bon livre, un bel arbre, une bière belge suffisent à me réjouir. Mais j’ai presque honte de ce bonheur quand je sens, dans le même temps, que la France est si mal en point, la France à qui je crois devoir ce que j’ai de meilleur. Je voudrais faire quelque chose pour l’aider, et d’ailleurs c’est essentiellement ainsi que je concevais mon métier à l’origine, comme un hommage et un service que je rendais à cette bien-aimée. Et j’y crois encore ; parfois. Mais du reste je ne sais absolument plus quoi faire pour elle qui meurt sous mes yeux.

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19 octobre 2010 2 19 /10 /octobre /2010 11:52

Lundi : rebelote. Peu avant huit heures du matin, une cinquantaine de jeunes juchés sur une simili-barricade barre l’accès au bâtiment principal du lycée. Mais, divine surprise ! Cette fois-ci, les bloqueurs semblent être de nos élèves, ils agissent à visage découvert, et font l’effort de paraître concernés par la réforme des retraites. Il n’y a pas de départs de feu ni d’actes de vandalisme. Je note deux pancartes : « Jeunes dans la galère / Vieux dans la misère / On en veux pa dcet société la » (orthographe d’origine) et « 60 ans / Faut tle dir’ en quelle langue ». Les manifestants ont aussi un mégaphone, sans doute fourni par le MJS, les anars ou SOS-racisme, dont je remarque quelques autocollants. Une cinquantaine de voix (presque exclusivement féminines) scande des slogans inaudibles d’où émergent les mots « résistance » et « révolution », plus l’ultra-classique « Sarkozy, si tu savais... » Tout n’est pas perdu ; certaines choses ont pu être transmises. Après ce qui s’est passé vendredi, je me sens presque réconforté par ce spectacle beaucoup plus traditionnel.

Il y a de nouveau beaucoup plus de spectateurs que d’acteurs. Je vais d’un groupe à l’autre, pour faire mon marché dans la foire aux rumeurs, et puis j’aimerais bien récupérer l’adresse mail de mes terminale pour leur envoyer le cours par e-mail. Ceux que je parviens à trouver ont l’air de trouver l’initiative excellente -« Mais msieu, on devrait faire ça tout le temps ! » Nous échafaudons ensemble une utopie pédagogique : on ne se verrait qu’une ou deux heures par semaine, pour expliquer quelques points difficiles, faire de la méthodologie et remettre à niveau les retardataires ; ça ferait d’énormes économies de transport et d’entretien des locaux, et en plus on ne risquerait pas de choper la crève à faire le pied de grue devant un bâtiment inaccessible.

Les élèves s’expriment beaucoup plus volontiers que vendredi au sujet de la « grève ».

 

« Mais je veux travailler moi. La retraite c’est important, mais avant il faut avoir un travail, et si on rate le bac ça risque de pas trop le faire. »

 

« Et msieu, msieu, moi les keufs y m’ont trop mal parlé, y voulait même me serrer, vous savez pourquoi ? Mes potes et moi on mettait des cailloux sur la route devant le lycée, et les mecs y zarrivent et y commencent à s’énerver comme quoi on a pas le droit ! D’où on a pas le droit ? Truc de ouf ! »

 

« Y’a des tracts ? C’est bien, je vais enfin comprendre pourquoi on fait ça. »

 

« Voyez, moi je l’avoue sans problème, je fais partie de ceux qui sont arrivés tôt ce matin pour refaire une barricade. Et je m’étais dit qu’on pouvait récupérer des grosses planches en bois à Franprix, comment ça s’appelle, y mettent les marchandises dessus même ? Ouais, des palettes. On commence à prendre une palette et là y’a un mec de la BAC, on l’avait pas vu, il sort de sa voiture et y m’fait une clé de bras comme si j’étais une terroriste ou je sais pas quoi. ‘Tu peux pas faire ça !’, y m’criait dessus ! ‘Rentre chez toi !’ Mais sérieusement, y s’croient tout permis. »

 

« Eh mais msieu, c’est normal qu’il y ait plus de filles. Nous, nos mères, elle nous ont parlé, pour qu’on comprenne comment ça se passe. La mienne elle était secrétaire dans le privé, chaque fois qu’elle est tombée enceinte, elle s’est fait virer, ils changeaient juste un peu le nom du poste et puis ‘oh ben désolé, mais vous vous ne convenez plus.’ A la fin elle en a eu marre et elle a passé les concours pour travailler dans le public, mais au final il lui manque quand même plein d’années de cotisations. J’vais pas dire qu’elle m’a encouragé à manifester, elle sait bien qu’il y a des casseurs et tout, mais enfin bon, j’suis sûre qu’elle me désapprouve pas d’être ici. »

 

« Vendredi, on avait réussi à monter sur le toit du gymnase pour bien tout voir. Au bout d’un moment, y’a un keuf qui commence à nous crier d’en bas : ‘descendez de là tout de suite !’ Y devait croire qu’on allait leur jeter des cailloux. Mais si on était descendu par la cage d’escalier, y nous auraient chopé en bas, je pense. Du coup, on s’est accrochés aux tuyaux pour descendre par le côté. Comment on s’est marré en repartant ! »

 

Une collègue : « en 2008, c’était un peu la situation inverse : on s’était enfermés dans les bâtiments pour empêcher les ‘grévistes’ d’entrer et de tout casser. Mais ils connaissaient les lieux, et puis ils avaient sans doute des alliés dans la place ; du coup, ils ont pu passer par une fenêtre du rez-de-chaussée. Ça aurait pu très mal tourner, mais on a réussi à les avoir par la flatterie : on leur a fait des compliments sur leur sens des responsabilités, sur le fait que jusqu’à présent on n’avait constaté aucune dégradation. Du coup, ils se surveillaient les uns les autres, ils se disaient : ‘On déconne pas ! On déconne pas !’ Quand ils sont ressortis, ils n’avaient touché à rien. T’imagines le ‘ouf’ de soulagement. »

 

Au bout d’une heure, tout le monde commence à s’enquiquiner et les spéculations vont bon train sur la décision que va prendre la direction : réouverture cette après-midi ? ou mercredi ? ou fermeture jusqu’aux vacances de Toussaint ? Le proviseur est de nouveau enfermé à l’intérieur des bâtiments, et doit être en train de se concerter avec sa hiérarchie ; quant à l’adjointe, elle ne sait absolument pas quoi nous dire et délivre selon ses interlocuteurs des informations totalement contradictoires. Elle voudrait évidemment un retour à la normalité aussi rapide que possible, mais craint que chaque tentative de reprise des cours ne se solde par des désordres. Pour l’instant, les policiers ne manifestent aucune intention d’intervenir (à part deux observateurs infiltrés, quadragénaires habilement camouflés dans des fringues de djeunz). Tant que c’est juste un blocage…

Devant l’autre lycée, en revanche, les choses ont l’air de tourner vinaigre. Il y a des cris. J’entends dire qu’un petit groupe recommence à jouer avec les allumettes et essaie d’enfoncer une porte. Le temps que je me rende sur place, les CRS sont là : ils sont parvenus Dieu sait comment à entrer dans le bâtiment bloqué, et après avoir forcé la barricade de l’intérieur ils repoussent les élèves sur une centaine de mètres (pas en chargeant, juste en avançant au pas). Ils ont l’air plus nerveux que vendredi. Plusieurs tiennent des bombes lacrymo. Quand ils s’immobilisent, une cinquantaine de mètres les séparent des voyous qui, comme la dernière fois, leur lancent des cailloux sans jamais faire mouche. Comme vendredi, l’immense majorité des lycéens se tient en retrait et apprécie (comme moi, du reste) la représentation en live d’un spectacle classique qu’ils n’avaient vu qu’à la télé, Affrontement entre jeunes et forces de l’ordre. Je me demande si finalement, la suspension des cours n’est pas l’occasion d’une expérience d’éducation par les pairs : les émeutiers montrent aux enfants de la petite bourgeoisie pavillonnaire ce dont ils sont capables, en leur laissant la possibilité de mettre la main à la pâte si le cœur leur en dit.

Alors que je suis absorbé dans une conversation avec une de mes élèves, un grand garçon en survêt’ vient très gentiment me prendre par l’épaule : « venez msieu, faut pas rester là, vous allez vous prendre un caillou. » J’échange un sourire avec ce protecteur inattendu. Une minute plus tôt, j’aurais juré le voir lancer quelque chose en direction des CRS.

Tout à coup, grand mouvement de panique : plusieurs petites bagarres éclatent simultanément chez les jeunes, quelques-uns se retrouvent à terre, les autres s’enfuient à toute jambe. Obnubilés par leur face-à-face avec les CRS, les émeutiers n’ont pas remarqué les policiers en civil qui se sont glissés parmi eux et qui cueillent les meneurs avec, somme toute, une grande facilité. Je vois un adolescent se faire menotter ; on lui couvre aussitôt la tête d’un tissu blanc, pour une raison que j’ignore.

Comme vendredi, tout a été réglé en dix minutes.

 

Rentré chez moi pour le déjeuner, je reviens en début d’après-midi. Le bâtiment est accessible, mais il n’y a pas plus d’une trentaine d’élèves sur les 700 que compte théoriquement le lycée. Certains sont absents parce qu’ils font grève, d’autres, beaucoup plus nombreux, sont rentrés chez eux pour ne pas courir le risque de passer toute la journée « enfermé dehors ». On ne sait pas trop quoi faire des courageux qui sont restés ou revenus : si on leur fait cours, on créera un décalage avec le reste de leur classe ; si on se borne à leur faire faire quelques exercices ou à leur montrer une vidéo, ils auront l’impression bien fondée de s’être déplacés pour pas grand-chose. Percevant notre hésitation, ils disparaissent les uns après les autres ; à 14 h 30, il n’y en a plus un seul.

Electricité et chauffage ont été coupés dans une grande partie des bâtiments et le lycée est désert, obscur et glacial. La nouvelle finit par tomber : le lycée sera fermé mardi. A leur tour, les profs repartent chez eux.

 

Ce matin, cris et rires, bruits de pétards en provenance du collège voisin de mon domicile ; le principal a fini par prendre lui aussi la décision de fermer.

 

Plus d’essence, des émeutes, les écoles qui ferment les unes après les autres, les radios qui remplacent leurs programmes habituels par de la musique. On dirait le début d’un film d’anticipation. A la fin le héros est l’un des seuls survivants, il erre sur la terre à la recherche de nourriture pour lui et les siens.

Je vais faire les courses.  

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17 octobre 2010 7 17 /10 /octobre /2010 17:03

Masochiste bénin, j’écoute assidûment les différentes stations du groupe radio France, en particulier France Inter dont les émissions matinales irritantes constituent un complément appréciable à la caféine. Tant d’impertinence… tant de différence… C’est aux grandes voix de cette radio que je dois d’avoir découvert, par réaction, ce qu’il pouvait y avoir d’honorable dans le conformisme et le respect des normes. Bon, passons. Ces derniers jours, à propos de la participation des lycéens au mouvement de protestation contre la réforme des retraites et du blocage de leurs établissements, les journalistes du service public de radiophonie ont fait de la belle ouvrage. Des différents reportages, chroniques et analyses entendus, il ressort que :

1) tout cela témoigne d’une belle solidarité intergénérationnelle.

2) ces manifestations, dans leur désordre apparent, sont l’occasion d’un premier engagement politique, elles revêtent pour ceux qui y prennent part un caractère quasiment iniatique.

3) il y a de la casse à cause d’éléments « incontrôlés » et extérieurs au mouvement.

4) la police elle est crès crès méchante ; à quel point de bestialité faut-il être rendu pour taper sur des jeunes qui ne font rien d’autre que revendiquer pacifiquement. La palme revient à un professeur de Montreuil qui, interviewé sur France Info à propos du manifestant blessé à l’œil par un tir de flash-ball, a déclaré : « quand un jeune place une poubelle entre lui et la police, c’est pour s’en protéger. »

Tout cela est très beau ; il y a des gentils et des méchants ; la réalité se laisse aisément déchiffrer. Le jeune manifestant aura bien mérité sa place aux côtés du sans-papier, de l’artiste-qui-dérange et de l’agriculteur biologique dans la galerie des héros positifs.

 

Ce que j’ai vu dans mon propre lycée, toutefois, ne concorde pas totalement avec ces analyses.

 

Jeudi en fin d’après-midi, des violences avaient été commises dans le lycée professionnel qui jouxte le nôtre. Théoriquement liées au mouvement de protestation contre la réforme des retraites, elles avaient eu pour fait saillant le caillassage de la salle des profs par un groupe d’inconnus. Une enseignante avait été légèrement blessée. La collègue qui me racontait cela ajouta que notre tour viendrait à coup sûr le lendemain. Je lui fis part de mon scepticisme : nos élèves me semblaient on ne peut moins politisés ; même dans ma terminale « économique et sociale », la plupart ignoraient ce qu’est un régime de retraite par répartition, ne pouvaient expliquer le sens du mot « pension » et pensaient que les quatre journées de grève auxquelles j’ai participé depuis le début de l’année étaient motivées par l’insatisfaction chronique des enseignants plutôt que par un motif précis. Entre l’immaturité totale des seconde et le désir des élèves plus âgés de préparer tranquillement leurs examens, il ne me paraissait pas y avoir beaucoup de place pour un mouvement contestataire. –Ma collègue me répondit que la seule émulation entre les deux établissements pourvoirait à l’énergie nécessaire ; du reste je verrais.

 

Et le lendemain, je vois.

 

Arrivé un peu avant huit heures du matin, je découvre que les portes du bâtiment principal ont été barrées par toutes sortes d’objets hétéroclites : bancs arrachés des gazons proches, poubelles, vieux cartons, etc. Deux à trois cents élèves observent ce spectacle avec un plaisir évident et une complète passivité. Tous ces spectateurs filment, prennent des photos, envoient des messages pour inviter leurs potes à profiter de ce divertissement matinal mais insolite et gratuit. Seul un petit groupe de motivés, quinze à vingt personnes tout au plus, s’emploie à consolider la barricade. Ils ont beaucoup de chance : c’est le jour de ramassage des encombrants, et des tables bancales, de vieux meubles, un matelas jauni vont rejoindre le reste du tas. Un caddie est salué par des bravos. Les activistes ont tous l’uniforme de la racaille : survêt’, écharpe ou keffieh tiré sur le nez, capuche ou casquette (ou les deux). Ce sont de grands garçons, costauds. D’après leurs habits et leurs silhouettes, je cherche à en identifier ne serait-ce qu’un, mais j’y renonce bientôt : ces gens ne sont pas du bahut, plusieurs élèves me le confirment sans hésiter. L’un d’eux me dit qu’un groupe Facebook a été lancé il y a deux ou trois jours, et que ce sont quelques-uns de ses membres sortis du virtuel que l’on voit à pied d’œuvre. Ils sont arrivés avant sept heures du matin, ce qui dénote une motivation réelle.

Très rapidement, les barricadeurs ont l’intéressante idée de mettre le feu à leur œuvre. Il ne prend pas très bien, car la nuit a été assez humide ; mais on parvient à l’allumer et à le faire grandir en y ajoutant de belles feuilles blanches (je soupçonne quelques élèves d’avoir vidé leurs classeurs pour la bonne cause ; mais enfin je n’ai pas de preuve). Au bout d’un moment, la flambée atteint de belles proportions. Une rumeur parcourt l’assistance. Nous sommes nombreux à désapprouver. Mais personne ne bouge. Du reste, avec quoi éteindrions-nous le feu ? Il fallait intervenir quand il a été allumé, et cela aurait impliqué d’affronter une quinzaine de voyous experts en coup de tête – balayette. Alors on regarde les flammes monter, jusqu’à lécher le toit du préau.

Le brouhaha de la foule est fréquemment interrompu par l’explosion de gros pétards ou de feux d’artifice dont les couleurs s’éparpillent au sol.

Assez rapidement, les pompiers arrivent. Ils ont vraisemblablement été alertés par le proviseur, qui se trouve à l’intérieur du lycée barricadé (il y a un logement de fonction). Alors se produit un fait qui me stupéfie. Le groupe des pyromanes anonymes fait bloc devant la barricade pour empêcher les pompiers d’intervenir ; et une cinquantaine d’élèves, visages découverts et parmi lesquels je reconnais plusieurs de mes seconde, forment une chaîne dans le même but. Pour se donner du cœur, ils chantent ; mais comme ils ne connaissent aucun chant, aucun slogan, ils crient en rythme un truc qu’ils ont dû entendre au stade ou au concert. Ça fait : « Oh ! oh oh oh oh oh ! oh ! » Les pompiers (qui ne sont pourtant que quatre) ne se laissent pas démonter : ils se fraient un passage sans trop forcer, puis noient l’incendie en dix secondes. Les projections humides dispersent la foule. Ensuite, les pompiers démantèlent la barricade en éloignant du foyer les objets en bois, et ils répandent au sol le contenu des poubelles pour que ça ne puisse plus servir de combustible. Je regarde l’entrée de mon lieu de travail : des déchets qui jonchent le sol, quelques vieux meubles à moitié calcinés, une porte verrouillée et une grosse trace de suie sur le mur blanc. Non non, ça n’a rien d’un symbole. L’un des bloqueurs a tagué en grosses lettres noires : « NON A LA RETRAITE ». Un autre a ajouté, un peu plus loin : « NIK », mais il n’a pas eu le temps de finir, et du coup on ne sait pas ce qu’il nique, à moins que le verbe ne soit ici intransitif et à prendre dans un sens absolu. Enfin tout ça est compliqué.

 

Je reconnais là-bas un petit groupe d’enseignants ; ils se tiennent à distance, pour une raison qui m’échappe un peu : désir d’entre-soi, crainte de prendre un mauvais coup, marque symbolique de leur désaccord avec ce qui se passe ? J’essaie de parler un peu avec les élèves, mais nos conversations ne mènent pas très loin. La plupart se bornent à me demander confirmation de ce que le cours d’aujourd’hui est annulé et je leur réponds qu’on pourrait se retrouver là-bas, sous le grand arbre, pour une leçon à l’ancienne ; mais ils déclinent sous prétexte qu’il fait trop froid. D’autres viennent me voir pour bouffonner en surjouant devant leurs camarades le rôle du bon élève indigné par ces actes de vandalisme. Deux d’entre eux enfin, élèves de seconde, vont plus loin en se foutant ouvertement de ma gueule.

« Alors, Msieu, qu’est-ce que vous pensez de tout ça ?

-Bon, il faut distinguer deux choses. Le blocage me paraît déjà illégitime, mais c’est une tradition française, comme le camembert ou les chanteurs à texte, faut faire avec. L’incendie par contre, c’est de la folie pure.

-Oh la la ! Tout va partir en cendres !

-Ben, juste à côté de l’endroit où ils ont mis le feu, il y a les salles de chimie, avec du gaz et des produits toxiques.

-C’est clair, on va tous mourir, hin hin.

-Il n’y a qu’une chance sur 1000 que tout brûle. Mais si ça arrive, vous vous sentirez comment ? C’est un peu facile de compter sur l’arrivée des pompiers. Et puis quel rapport il y a entre la retraite à 60 ans et le fait de foutre le feu à une école ?

-Eh msieu, vous savez quoi ? Eh ben ceux qui ont fait ça, c’est des Noirs, à mon avis. »

Il faudrait que je leur dise « allez-y, brûlez tout, Sarko l’a bien mérité, c’bâtard. » Mais comme je leur dis autre chose, je suis un imbécile et un raciste. Je mets fin à la discussion en leur suggérant d’aller s’inscire au MJS ou au MRAP. Ils ont les prérequis.

(Et malheureusement, elle a raison : parmi les incendiaires, il y a proportionnellement beaucoup plus de Noirs que parmi nos élèves.)

 

Dix secondes après le départ des pompiers, le même groupe commence sous les encouragements de la foule à récupérer les objets éparpillés pour reconstituer la barricade. Puis, cohérents avec eux-mêmes, ils rallument leur feu. A la distance où je me trouve, j’ai l’impression qu’ils répandent du liquide à briquet sur le vieux matelas. Ça crachote et ça fume, puis ça prend. Il n’y a, de nouveau, aucune opposition de la part de qui que ce soit. Du coup, les voyous ont une autre idée. Ils commencent à balancer toute sorte de projectiles sur les portes vitrées de l’entrée et à y donner de puissants coups de pied. Je mets un moment à comprendre : pourquoi vouloir pénétrer dans un bâtiment qu’ils s’efforcent par ailleurs d’incendier ? Même si c’est pour le piller, ça ne me paraît pas très logique… mais non, en fait ! Ce qu’ils veulent, c’est que le feu se propage à l’intérieur, où la présence de nombreux objets inflammables offre de bien meilleures perspectives. Ils veulent que le lycée brûle. En voyant un jeune s’acharner à coup de pierres sur un angle de la porte qui paraît près de céder, je fais un pas en avant : c’est pas possible, tant pis s’ils me cassent la gueule, il faut faire quelque chose. Puis arrive un autre, dont on ne voit que les yeux : il fonce, et saute pied droit en avant à hauteur de la serrure. Je fais un pas en arrière. Je n’interviendrai pas. Un de ces jours, il faudra que j’aille m’acheter une plus grosse paire de couilles.  

Les soldats du feu reviennent donc, et de nouveau quelques dizaines de soldats de la retraite à 60 ans font rempart de leur corps ; et de nouveau, ce rempart se dissout dès que les pompiers déroulent leur lance. Une rumeur commence à gonfler : les flics arrivent ! Pendant les deux heures que j’ai passées au milieu d’eux, les élèves m’ont abreuvé du récit des atrocités policières qu’ils ont eu à subir eux-mêmes ou qu’on leur a racontées. La veille, Farid aurait été molesté par les keufs et emmené en garde à vue alors que bien évidemment, il n’avait rien fait. Gabriel me dit que s’ils interviennent, ça sera à coup sûr une véritable boucherie, lui-même a déjà été traîné au sol par des CRS comme un animal voué à l’abattage. Moussa m’affirme qu’il vient d’être gazé, là, devant les grilles du lycée ; il a pourtant l’œil bien clair et comme je le lui fais remarquer, il rit. –Pourtant, depuis mon arrivée sur place, je n’ai pas vu un seul policier jusqu’à ce qu’un élève à l’œil exercé me fasse remarquer deux hommes en uniforme qui observent la barricade à bonne distance, depuis la rue derrière la grille, et transmettent de temps à autre des informations dans leur talkie-walkie. Je doute que la police intervienne : la doctrine actuelle est plutôt d’éviter les provocations, et par ailleurs les circonstances ne me paraissent pas très favorables –les deux lycées sont posés au milieu d’un campus de plusieurs hectares où les cachettes sont très nombreuses. Je pense qu’ils vont attendre que les furieux se lassent ou qu’il se mette à pleuvoir.

 

Mais les rumeurs contradictoires continuent d’agiter la foule. Une jeune fille prend la parole : « Sur la vie de ma mère, y zarrivent de l’aut’ côté ! » Elle porte un t-shirt blanc sur lequel elle a tracé des slogans au marqueur, et tient à la main un fin bâton qui symbolise sa qualité d’organisatrice (ou de désorganisatrice). Les élèves se déplacent alors, lentement et en bloc, comme un bon troupeau qui change de pâturage. Quelques-uns se dispersent en disant « Venez, on va chercher des pierres. » En cinq minutes, il ne reste plus, devant l’entrée du lycée jonché de débris partiellement calcinés, qu’une vingtaine d’enseignants qui papotent, plus rigolards que consternés. Et c’est donc sans coup férir que les CRS occupent la place. Les informations de la jeune fille au bâton étaient fausses.

L’apparition des uniformes provoque un rugissement de la foule des jeunes, distante d’une centaine de mètres. Aussitôt, les « motivés » se portent aux avant-postes et commencent à balancer insultes et projectiles. De toute évidence, la recherche de matériaux pour le caillassage n’a pas été très productive : après une dizaine de cailloux lancés avec une certaine adresse mais à trop longue distance, arrive un chargeur de téléphone portable, puis c’est la rupture de stock. Les insurgés en sont réduits à faire des doigts et à balancer de gros « bâtards ! » L’un d’eux cache son visage derrière un masque de Scream. C’est Halloween avant l’heure, ou carnaval. Derrière ce petit groupe d’agités, j’ai du mal à voir ce que font les élèves : sont-ils solidaires des voyous, les désapprouvent-ils sans oser le dire, sont-ils simplement au spectacle ? –Les CRS se mettent en position d’assaut : un premier rang d’une dizaine d’hommes protégés par de hauts boucliers ; derrière eux, sur deux rangs, d’autres avancent penchés et matraques à la main pour pouvoir se détacher du groupe et intervenir aussi vite que nécessaire. Ça fait un peu penser à une tortue romaine. Ils se positionnent et une de mes collègues me tire par la manche : « Viens, on va se mettre à l’abri ; eux, quand ils chargent, c’est pas pour rire. » Mais j’ai envie de rester là pour observer la suite des évènements. Les CRS, oui ou non, sont-ils des nazis croisés de Huns ? Pour l’instant, ils ont juste l’air concentrés mais très calmes : une vanne inaudible provoque même quelques éclats de rire dans leurs rangs.

 

Pendant cinq bonnes minutes, rien ne se passe. Des projectiles de plus en rares terminent sous les rangers des agents. Quelques flics en civil se placent en retrait de leurs collègues et font leur marché :

« Alors, t’as choisi ? Lesquels on chope ?

-Ben, le mariolle avec son masque… et puis le petit, là, avec un haut vert pomme, il est bien bien chaud…

-Il est vraiment trop con de venir habillé comme ça.

-Ouais, autant venir avec ton nom et ton 06 imprimé sur ton sweat. »

Un CRS filme continuellement les émeutiers. C’est l’artiste de la compagnie.

 

Alors que je commence à me demander ce qu’ils attendent pour lancer la charge dévastatrice qu’on m’a promise, l’inattendu se produit : un petit groupe de policiers venu en toute discrétion par une allée latérale où les voyous n’avaient même pas pensé à poster une sentinelle, fonce en prenant tout le monde à revers. En vingt secondes, la panique vide le campus de 98 % de ses occupants. Je ne sais pas si les interpellations prévues ont pu avoir lieu. Deux CRS s’installent ensuite devant l’accès principal du campus, l’un d’eux tenant bien en évidence le canon de son flash-ball. La dissuasion semble bien marcher : il n’y a plus ni insulte, ni jet de pierres, ni provocation d’aucune sorte ; juste quelques dizaines d’élèves restés devant les grilles qui échangent leurs impressions en rigolant et s’occupent d’envoyer les images qu’ils ont prises à leurs contacts.

Je retourne devant l’entrée du bâtiment. Un gros ventilateur purge le rez-de-chaussée de ses fumées. L’un des gardiens, un vieux monsieur d’origine africaine, contemple en hochant la tête et les pieds dans l’ordure le tableau désolant qu’offre notre préau. « Mais qu’est-ce qu’ils veulent… qu’est-ce qu’ils veulent… » C’est lui qui, avec d’autres, va devoir nettoyer toute cette merde.

J’échange quelques mots avec un collègue, professeur de mathématiques, et avec l’une des CPE.

« Je me demande vraiment pourquoi ils font ça.

-Ben, ils veulent protester contre la réforme des retraites…

-Ha ! ha ! ha !

-Casser pour casser, je trouve qu’ils feraient mieux d’aller dans le centre ville. Là, au moins, il y a des magasins.

-Bon, la journée est encore jeune, on ne sait pas ce qui peut encore se produire.

-Ce qui est désolant, c’est que ça revient rituellement, ce genre de choses. En 2008, on avait déjà eu quelque chose de très semblable. Je ne sais même plus quel était le prétexte.

-Je pense que dans cette foule, il y en avait pas mal qui avaient des comptes à régler avec le lycée. Soit parce qu’ils n’ont pas pu y rentrer, soit parce qu’ils y sont rentrés et que ça s’est mal passé.

-Oui, bon, sans doute. Mais l’immense majorité de ceux qui étaient ici ce matin voulaient juste s’amuser. Vous les avez vus, prendre des photos et des films ? Ce soir, ils mettront à jour leur profil Facebook ou leurs skyblogs avec de belles images.

-Sans compter qu’ils gagnent un jour et demi de week-end.

-Ah bon ?

-Le lycée ferme jusqu’à lundi. »

Le proviseur nous explique que, si les policiers ont mis tant de temps à intervenir, c’est parce qu’il a dû attendre l’accord de l’académie et de la préfecture avant de les appeler. Les CRS repassent lentement, casque dessanglé, devant le petit groupe bavard des enseignants. Nous sommes plusieurs à les saluer d’un fort et très sincère « Merci, messieurs ! » Je repars chez moi, assez content au fond de voir sauter trois heures de cours.

Sur le trottoir, je trouve le bâton de commandement de la bloqueuse en chef.

 

Bien sûr, tout ce que je viens de rapporter ne concerne qu’un seul lycée de banlieue parisienne, et rien ne dit que les choses suivent un cours comparable intra-muros ou en province. Mais avoir observé cette situation particulière, c’est tout de même mieux que de n’avoir rien vu de ses propres yeux et de rendre compte des faits après qu’ils ont été filtrés par on ne sait combien d’intermédiaires, ce qui est le cas de la majorité des journalistes et de la totalité des éditorialistes écrivant sur le sujet. A la lumière de ces évènements, et pour reprendre les quelques points énoncés dans l’introduction de ce billet, je suis désormais tenté de penser que

1) "solidarité intergénérationnelle"... c'est à voir. Les rapports avec les adultes de beaucoup de lycéens oscillent entre indifférence nombriliste et hostilité narquoise.

2) on ne peut aucunement présenter ces évènements chaotiques comme une « entrée en politique » de la jeunesse. Ils sont même tout le contraire du politique, selon moi : goût de la violence, destruction ludique du bien commun (ou acceptation de cette destruction par d’autres, ce qui revient au même), refus du dialogue, énergie sporadique mise au service de rien. C’est du nihilisme festiviste pur et simple. Si vraiment c’est ainsi qu’une partie de la jeunesse s’éveille à l’action civique, il y a de quoi se faire des cheveux blancs, et les perdre.

3) la distinction scrupuleuse entre lycéens-en-colère et racailles prédatrices, observée par tous les médias, est bien aimable pour les premiers. Evidemment, il serait absurde de présenter tout adolescent comme un voyou en puissance ou en action. Mais on ne parlerait pas du tout des velléités protestataires de l’un, s’il n’y avait pas la violence de l’autre. Les racailles sont à la fois le lumpenprolétariat absolument apolitique et la minorité agissante, celle qui ose faire le sale boulot.

4) je voudrais réaffirmer ici ma gratitude envers les forces de police et mon admiration pour leur professionnalisme parfait. Au cours de leur intervention, je n’ai constaté aucun acte de violence, pas même une simple taloche (que beaucoup de bloqueurs auraient pourtant amplement méritée). Ils ont fait ce que, par frousse et désorganisation, les adultes présents sur les lieux n’ont même pas essayé : ils ont défendu les bâtiments d’une école de la République et ramené le calme. Ils ont exercé de façon impeccable et sans aucun excès la procuration de recours à la force que nous leur avions confiée.

Ah oui, et 5) : il n’y a pas de manipulation politique de la jeunesse. La jeunesse se manipule très bien toute seule.

 

Oui, je force le trait : il y a assurément beaucoup de jeunes sympathiques et raisonnables, de manifestants que les "débordements" consternent. Mais, ayant déjà perdu 300 euros de salaire en faisant grève contre la réforme Woerth, je me sens en droit d'affirmer que le mouvement ne doit surtout pas compter sur cette sorte de soutien.

Dans l’édition locale du Parisien, les évènements qui font l’objet de ce billet ont été résumés en une ligne et demie, dans le cadre d’un article général sur les « incidents en marge des manifestations. »

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Published by Devine - dans Au lycée
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