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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 18:50

Notre sortie à Paris s'est bien passée. C'était au mois de mars mais j'en garderai deux souvenirs. Un bon : quand nous avons traversé le pont des Arts, une élève a murmuré "j'avoue, c'est beau". Et quand je leur ai expliqué pour quel motif les grilles du garde-fou étaient couvertes de cadenas, j'ai senti que beaucoup d'élèves prenaient dans l'instant la décision qu'eux aussi viendraient ici le jour de leurs fiançailles. -Le mauvais souvenir : je n'ai pas réussi à empêcher Azdine, Aziz et Bobby de cracher sur la quasi-totalité de notre parcours, soit tout de même plusieurs kilomètres. J'ai essayé la persuasion, les menaces, l'appel à une dignité minimale. Mais ils semblaient tout bonnement incapables d'avaler leur salive. On aurait pu les suivre à la trace, sur plusieurs kilomètres, comme une énorme limace transgénique. Arrivés sur le parvis de Beaubourg, les trois joyeux glavioteurs ont eu une brève altercation ; Bobby paraissait très remonté, il informait Azdine, d'un ton inamical, qu'il allait prendre sa mère, la retourner et qu'elle aimerait ça. Mais Noémie avait un sachet de bonbons et une distribution de crocodiles Haribo a rapidement soldé le discord.   

 

Madame Leduc, professeur principal des apprenants hypersialorrhéiques, nous emmenait au centre Pompidou voir une exposition intitulée "Danser sa vie. Art et danse de 1900 à nos jours". Cette seconde, en effet, n'est pas seulement européenne : elle comporte aussi un projet artistique et plus précisément chorégraphique, qui a mené cette petite élite scolaire à des spectacles et à des rencontres avec des gens de l'art. Hélas ! depuis quelque temps, le projet a un peu tourné en eau de boudin. La chorégraphe avec qui la classe travaillait s'est plainte que les élèves ne l'écoutaient pas avec l'attention et le respect requis, et l'une d'elles a rétorqué aussi sec que pour s'énerver ainsi la dame avait à l'évidence un problème hormonal -de fait, elle attendait un heureux évènement. L'insultée a bien évidemment envoyé chier nos pauvres seconde et les a gravement diffamés auprès de ses collègues ; du coup, plus de spectacles, plus de rencontres, galère, galère, galère. Notre virée à Paris a pour but de compenser dans une certaine mesure. Nous retrouvons donc nos jeunes héros, apaisés, heureux même comme des veaux que l'on mène à l'herbage, dans le grand hall du Centre National d'Art et de Culture. -Tandis que nous attendons nos tickets, je remarque une classe de CM1, manifestement issue d'un milieu encore plus sensible que le nôtre : les élèves meublent l'attente par des concours de balayettes. La seule accompagnatrice qui paraît leur inspirer un peu de respect est une mère d'élève discrètement voilée. Ils vont voir la même chose que nous. Ca va être un massacre, me dis-je en regardant ma montre.

 

Au dernier étage, les élèves se dispersent, avec à la main le petit questionnaire qu'a préparé Mme Leduc. Ils ne comprennent pas les questions ; ils viennent me demander de leur souffler les réponses mais ils ne les comprennent pas non plus. Il y a là des figurines de Rodin, des chronophotographies d'Eadweard Muybridge, une projection de L'après-midi d'un faune, de beaux tableaux abstraits ; je regrette un peu d'être venu avec eux. Certains essaient de s'accrocher, mordillent leur crayon en déchiffrant les cartels, mais même s'ils parviennent à prélever un mot par ci, un nom par là, leur incompréhension reste entière, un véritable champ de force les sépare malgré eux de ce qu'ils voient et lisent. De toute façon la plupart continue comme toujours de s'occuper exclusivement de leurs affaires d'adolescents. Bavardage, rigolade, ragots, ego. Je n'essaie même pas de les rappeler à l'ordre. De leur part on ne devait pas s'attendre à autre chose, et de toute façon il y a beaucoup de scolaires qui font plus de chambard que nos seconde. Ayant accompagné de très nombreuses sorties je m'y suis habitué, mais l'ambiance de ce lieu pourrait paraître étrange à un néophyte : le bruit est pénible voire assourdissant par endroits, certaines pièces sont inaccessibles à cause des classes qui se sont assises devant elles et écoutent distraitement leur conférencier, on ne peut rester plus de quelques instants devant une vitrine sans être bousculé. Il est difficile de voir ; quant à sentir...

 

Passées les cinq premières salles les oeuvres exposées deviennent difficiles, et même les plus persévérants finissent par décrocher. Nous glissons de plus en plus vite vers la fin de l'exposition, comme si son sol était en pente. Bien, me dis-je ; il commence à faire faim. Il ne nous reste, pour finir en beauté, que quelques performances. Des toiles d'Yves Klein ouvrent la section, avec un film documentant ses Anthropométries de l'époque bleue.



"Mais pourquoi y font ça ? C'est dégueulasse. Ca se fait même pas !" Telle est leur opinion. Je hasarde des éléments d'explication, mais seule Catherine fait mine de m'écouter avec un profond scepticisme. Je suis de toute façon assez peu convaincu moi-même. Passons. 

Dans la salle suivante, on projette un long extrait d'une chorégraphie de Jan Fabre, Quando l'uomo principale é una donna. Quatre de mes élèves se tassent sur un petit banc devant l'écran, figé par un mélange d'amusement énorme, d'incrédulité et de dégoût. Mais j'ai surtout la surprise de retrouver les CM1 croisés dans le hall, qui étouffent des cris pendant que leur conférencière impassible leur explique la centralité de l'huile dans les cultures méditerranéennes.


Tandis que la magnifique danseuse Lisbeth Gruwez rampe nue et expose largement sa vulve aux (jeunes) spectateurs, mon regard croise celui de l'accompagnatrice voilée. En un dixième de seconde, nous nous comprenons et nous savons que nous éprouvons exactement la même chose. De la honte. Je m'approche de Nassim et Houda, et je leur fais signe que nous devons partir. Ils traînassent. Je tourne les talons. Deux minutes plus tard, ils me rejoignent :
"-Vous auriez dû rester Monsieur, à un moment elle se met des olives dans le... euh... dans la...
-C'est bon Nassim, j'ai compris."
Juste avant la sortie, j'entends dans une dernière salle la sympathique chanson I like to move it, entendue dans le film Madagascar. J'entre à tout hasard. Il s'agit d'un extrait du spectacle de Jérôme Bel, The show must go on. Disposés en arc de cercle sur la scène, une vingtaine de danseurs reproduisent mécaniquement des gestes simples au rythme de la musique. L'un d'eux, sur la droite, a baissé son pantalon et remue en cadence un zboub de bonne dimension. Deux ou trois élèves retardataires le regardent avec intérêt.


Je sors. Les seconde ont bien ri. Sur le parvis toutefois, une de mes élèves préférées, Myriam, résume ainsi ses impressions : "Je me sens violée mentalement. Encore si j'avais été prévenue, mais là ils m'ont eue par surprise, je m'y attendais pas du tout. C'est censé être de l'art ces trucs-là ? C'est du..." Elle aussi cherche ses mots. Puis elle en trouve un, parfait : "... cannibalisme !"


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Published by Ali Devine - dans Au lycée
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commentaires

kobus van cleef 09/09/2012 23:50


malheureusement , on y fut


 


surtout le porte monnaie de ma copine qui , après coup , n'y fut plus.....


 


lorsqu'ils ont remballé leurs diverses viandes avariées, on s'est tous regardés....la connivence muette de la honte, je vous jure !


 


bon, j'avoue que j'ai vu des trucs bien pires , des pères humiliés devant leurs gosses, des mères éméchées et ricanantes , des concubins le froc sur les chevilles en traain de tringler la belle
fille lorsque sa génitrice est au boulot


 


mais c'était après....


 

kobus van cleef 09/09/2012 17:26


ce qui m'a le plus marqué , à cette époque, c'était les fringues des deux protagonistes


 


la fille avait un pull fenêtré à l'endroit des nichons et une mini-mini sans rien en dessous


elle portait toute sa pilosité


le mec avait un genre de pantalon découpé sur l'avant , un peu comme les jambières des cow boys , par quoi saillait son gagne pain


lui aussi était velu


aucun des deux ne s'était déshabillé , ils avaient seulement laissé tomber les impers qu'ils avaient enfilés par dessus et ils s'activaient sans accessoires ( la fille s'était seulement inclinée
vers l'avant en prenant appui de ses mains sur ses genoux , elle encaissait soïquement les coups de goumi de son tendeur , alors que lui beuglait de façon immodeste comme s'il s'agissait de la
chose la plus délectable au monde, alors que , mon dieu , tringler devant une 20aine de personne ....d'ailleurs ce spectacle, écoeurant , nous avait fasciné....comme on regarde une fourmilière ou
un docu animalier , voyez ?)


 


 

Ali Devine 09/09/2012 19:21



Je vois. Vous racontez bien. On s'y croirait.



Brasille et Drieux 06/09/2012 03:02


Je vois que le camarade Celine est toujours des notres :-) le talent un peu amoindri peut etre mais toujours le verbe haut!

kobus van cleef 05/09/2012 22:00


effectivement, la dame s'oint


j'ai pas vu le moment où elle s'oignait aussi la moniche, mais bon, je regrette pas


pour le zboub que le danseur agite , ce qui est désolant , c'est qu'il le fait à vide


une fougueuse éjaculation sur sa voisine , voire même sur les spectateurs, aurait , j'en suis sûr , apporté une touche d'authenticité à cette scène ( et non cène ) assez convenue , il faut bien
reconnaître


convenue ? me direz vous , et , oui , convenue , il est assez courant de voir des spécialistes du spectacle vivant remuer le bassin , avec un sourire idiot , à tort et à travers


c'est d'ailleurs pour ça qu'ils sont recrutés


pour le sourire idiot


ce qui me fait penser à cette expo tenue dans le gouggi de niouyorke , où , au milieu des oeuvres contempouriennes , se tenaient , debout , immobiles , à poil , les membres d'une troupe de
thiâtre , figés dans un garde à vous aussi hiératique que stupide


le but du jeu était de regarder en silence toute cette viande étalée , sans toucher


d'ailleurs, le premier qui touchait avait droit à l'expulsion


un ami du musée ( depuis 30ans , ce qui justifie l'expression ami de 30ans) s'y est risqué ...expulsé, carte de membre résiliée et procès pénal au cul....ça rigole pas dans le milieu tartistique
!


t'admires sans toucher, sans commenter !


tu apprécies la chance qu'on t'accorde comme une aumône , pour t'éclairer , si on peut dire , et tu te contentes de ça


c'est pour ça que je me dit qu'un complément façon bukake n'aurait pas déparé la scène....


 


d'ailleurs je fut témoin d'un acte similaire , il y a de ça 25ans , à montmartre


trois chenapans ( enfin deux plus une) avaient installé un spectacle de rue à la sauvette , entre chien et loup , le couple niquait à tout va , le mâle s'agitant à la main avant de finir par
déflaquer sur ses pieds ( il était  bien membré mais un peu chenu , ceci explique qu'il se faisait quasiment dessus   ) tandis que le dernier larron passait la sébille


ce n'est qu'après que l'amie qui m'accompagnait constata qu'on lui avait engourdi son porte feuille


un dernier malandrin devait repérer les poches garnies pendant la quète pour les soulager alors que le tringleur s'égosillait en enfoutraillant le pavé parisien


 


les danseurs de jan fabre ont au moins la délicatesse de ne pas mettre les mains dans les poches des spectateurs


 


l'état s'en charge pour eux , par le biais des subventions à la création artistique et au spectacle vivant

Sofiya 24/05/2012 18:01


Oups! J'ai du toucher un point sensible pour que vous me répondiez avec autant d'amour et de tendresse Dom. Il faut savoir perdre avec panache mon ami, votre idéologie de superiorité ne sera
jamais d'actualité tant que dans notre pays un esprit des Lumière restera vivace. Soyez bon joueur et ne faites pas de caprice.


Prenez soin de vous et revenez nous lorsque vous serait en meilleur forme .