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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 21:32

Chers lecteurs,

 

Ayant renoncé pour l'instant à l'idée de travailler sur ce matériau, je me propose de publier ici quelques-unes des  notes que j'avais prises du temps que j'enseignais encore dans un collège de la riante Sennsadni. Oui, oui, je sais ce qu'il faut penser des gens qui publient leurs fonds de tiroir.

 

Le rideau se lève donc sur la commune de Staincy-en-France. Au sud de cette unité de peuplement humain d'une laideur sans pareille et si défavorisée qu'on se demande avec angoisse si ses habitants ne sont pas tout simplement punis pour des crimes commis dans une existence antérieure, une série de parallélépipèdes massifs posés dans l'hiver gris. C'est le collège. C'est mon collège. Il est entouré d'une longue grille, que l'on a tenté de doubler intérieurement par des arbustes épineux. Au beau milieu des locaux, le 1% culturel nous a valu un petit amphithéâtre surplombé d'une fort haute, et fort laide, sculpture en béton . Mais comme les gradins s'éboulent et qu'on craint qu'une tentative de varappe ne se solde par un crâne fendu, l'endroit est sauf exception strictement interdit. Les meilleures intentions architecturales et artistiques ont donc ménagé, en plein centre du collège, ce que l'on pourrait sans exagération qualifier de grand trou -surveillé il est vrai par un absurde totem. (En plus on ne peut aller d'un point A à un point B sans être obligé de contourner ce machin, enfin on en vient à souhaiter que le concepteur soit enterré sous son oeuvre.) 

 

Venez en D18. Ne lisez pas le graffiti insultant qui a été tagué sur ma porte et qu'aucun détergent n'a pu effacer depuis un an qu'un courageux anonyme l'a tracé là, un peu au-dessus de la serrure remplie de bourres diverses. Suivez-moi dans ce rectangle de 9 mètres sur 7 au faux plafond partiellement enfoncé, au volet bloqué depuis trois ans en position basse. Ne vous attardez pas trop sur ces reproductions en noir et blanc de diverses curiosités historiques, que j'ai extraites de numéros quadragénaires de la Documentation photographique pour cacher les murs jaunes. Concentrez-vous plutôt sur le spectacle émouvant de la transmission à l'oeuvre.

 

21 janvier 2009

Cinquième. Interro d'éducation civique sur le système scolaire français. 

Qu'est-ce que la laïcité ?

« plusieurs réligion dans une école » (Mathieu C.)

« Laïcité est que tout le monde a le droit d’entrer » (Lamine)

« La laïcité et une école arabe avec des élève qui vient d’Afrique du Nord. » (Ethan)

« Ont n’a pas le droit de porter des chose religieuse » (Sarah)

« Le mot Laïcité ça veut dir quand on est laïque c’est une religion. » (Stanca)

« C’est quand tout le monde est ensemble. » (Hicham)

« Le mot laïcité veut dire qui na pas de religion » (Mathieu L.)

« C’est des école de toute les religions » (Harold)

« Laïcité c’est un endroit qui n’a pas de religion tout le monde peut y entré » (Abdelkrim)

« le mot ‘laïcité’ veut dire toute personne à le droit d’enseigner sa religion » (Eddy)

 

Quel est le rôle du Ministère de l’Education nationale ?

« Il invente de nouvel loi pour apprendre plus » (Mathieu L.)

 

Et puis cette perle exceptionnelle :

 

RF recadrée 

 

*     *     *     *     * 

Les élèves de mon collègue Albert détestent tellement Hitler qu’ils ne peuvent pas entendre son nom sans ajouter « fils de pute ». Ils ne veulent pas le prononcer, ni même en entendre parler. Dans les manuels, ils gribouillent ses portraits et découpent son nom.

 

Ich-bin-Jude-aber.JPG

A propos de cette photo, question : « Pourquoi lui fait-on subir cela ? » Réponse de François (troisième en alternance) : « pour qui ne recommene pas ». 

 

*     *     *     *     *

Projection-débat sur la prévention des conduites addictives. Le Powerpoint de l'intervenant est vieillot et inadapté. On y voit un certain Jimmy dont le grand père, jadis, a été hippie –il a donc beaucoup inhalé de haquique. Monsieur anti-addiction demande avec insistance : « Et vous alors, ça vous paraît possible que vos grands-parents… ? » Silence gêné, ricanements. C’est finalement Nassim qui se dévoue : « Mais ça, c’est les babtous ! 

-Ah ouais, qu’est-ce que tu veux dire ?

-Bah nous nos grands-parents y sont au bled, y fument pas.

-Ah bon, alors d’après toi y’a pas de drogue au Maroc, en Algérie ?

-J’ai pas dit ça. Mais là bas, si tu fumes, on te met la hagra, tu te fais taper. Nous non plus on fume pas quand on est là-bas. Alors qu’ici, même si tu fumes en pleine rue, les flics y disent ‘si c’est pour ta consommation personnelle’ et y te laissent repartir.

-Mais la double nationalité c’est quand même bien pour ramener des trucs. Par exemple t’es marocain, tu passes en Espagne tranquille », conclut Tarek.

 

 

23 janvier 2009

Contrôle de SVT. « Comment appelle-t-on l’évacuation du sperme par le pénis ? –L’éjaculation faciale », répond X.

 

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Je suis frappé de voir que ce sont mes collègues noirs et arabes qui sont les plus durs à l’égard des élèves perturbateurs. Je me souviens d'Hervé, qui lors de ma première année enseignait l'anglais en qualité de vacataire ou de contractuel ; la salle où il travaillait jouxtait la mienne et à la fin des cours, on échangeait souvent des impressions à vif. Franco-gabonais, Hervé m’avait un jour impressionné par une tirade où il faisait sien mot à mot le discours de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur. Il sortait d’un cours particulièrement difficile ; les élèves ne le respectaient pas, en raison de ses manières douces, de sa réticence à crier et aussi de son statut de bouche-trou.

Hier, c’est un collègue d’origine maghrébine qui, après avoir été interpellé familièrement par un élève de quatrième, se tourne vers moi et me dit : « Tu sais, j’enseigne aussi au lycée et ils sont encore pire là-bas. Tu ne peux pas écrire trois mots au tableau sans entendre des cris de bête dans la salle. Il y en a qui se scandalisent quand on emploie le mot de racailles, mais dis-moi comment on peut les appeler autrement ? » Je lui proposerais bien « victimes de la ségrégation exprimant leur légitime désespérance par des moyens inadéquats », mais vu son niveau d’irritation, je crains de ne pas être écouté avec la bienveillance requise. Et puis lui aussi a dû être victime de plein de choses, et il est devenu prof.

On pourrait croire que les enseignants issus de la diversité offrent un modèle positif aux collégiens. Mais les bons élèves n’ont pas besoin qu’un prof leur ressemble pour avoir envie de lui ressembler ; quant aux cancres, ils voient les fonctionnaires d’origine étrangère (qu’ils soient policiers ou enseignants) comme des bouffons vendus à un système hostile. Bachir Benmabrouk, modèle absolu du cancre ingérable, interpellait son professeur de mathématiques Ahmed Alaoui par des insultes en arabe.

 

*     *     *     *     *

Un petit génie est parvenu à diffuser la cérémonie d’investiture de Barack Obama sur l’un des ordinateurs de la salle des profs, malgré les nombreuses restrictions en vigueur sur notre réseau. En dépit de l'heure assez tardive nous sommes une dizaine à nous presser devant le petit écran –certains sont restés pour l'occasion, d'autres traînent en attendant le début d’un conseil de discipline auquel ils assisteront comme juge, témoin ou victime. Mais l’image se fige alors que le president elect n’a pas encore gravi les marches de la tribune. Roland Montès pointe l’image du doigt : « pan ! pan ! pan ! » Frédérique Mondésy, visiblement stressée : « arrrrrrrrête ! » Je pense : « Mais de toute façons, s’il est assassiné, il ressuscitera le troisième jour, non ? »

 

*     *     *     *     *

Pascal est un grand black arrivé dans ma classe à la suite d’un conseil de discipline. Je l’ai vu une (1) fois. Puis il a été attrapé à l’entrée du collège avec une bombe lacrymogène, et le voilà traduit devant un nouveau conseil de discipline (pour « introduction d’arme », un motif devenu courant dans les convocations). Suzanne Dewaële, la prof de sport, l’a vu un peu plus longuement que moi ; elle m’a dit que sur le trajet entre le collège et le stade, il avait tenu avec talent le rôle du parfait caïd, mimant pour les autres ses accrochages avec les flics et ses bagarres avec les bolosses de la cité d’en face. Suzanne : « les autres garçons étaient en adoration devant lui. Nassim, Tarek, Brian, etc ».

Je le rencontre par hasard à la loge. En attendant la réunion de son conseil, qui aura lieu mardi, il était accueilli dans le petit bâtiment aveugle et isolé que l'on réserve aux élèves exclus pour quelques jours ou "à titre conservatoire". Des ennemis l’ont trouvé là et l'ont frappé. A présent il a l’air tout minable, assis sur sa chaise dans un coin. S’il était resté chez nous, il aurait à coup sûr pourri mes cours et ceux de mes collègues, exercé une mauvaise influence sur les autres élèves, provoqué des incidents dans la cour et les couloirs, etc. Et je n’aurais rien pu faire pour l’aider à sortir de ce rôle. Mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir pitié de lui, et de lui adresser quelques paroles de réconfort. Il a suffi qu’il soit poli avec moi pour déclencher un réflexe de sympathie. On est vraiment des crétins humanitaires finis, nous, les profs.  

 

*     *     *     *     *

En rangeant à fond leurs salles, les profs de SVT ont retrouvé des ossements humains authentiques. Le collège a été construit il y a trente ou quarante ans, et c’était à l’époque un support pédagogique courant. Paraît-il. « Et qu’est-ce que vous en avez fait ? –Bah on les a jetés. »

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commentaires

Robert Marchenoir 18/11/2010 02:14



Absolument fabuleux.


(Cela dit, ce logiciel de blog est une merde socialiste programmée par un fonctionnaire de la RATP détaché à la CAMIF.)



Stéphane 16/11/2010 21:23



ravi de vous retrouver! J'étais le lecteur de Bergame de votre ancien blog et j'apprécie toujours autant vos textes. Merci