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29 septembre 2011 4 29 /09 /septembre /2011 10:41

Les élèves évoqués dans ce billet faisaient partie de la troisième en alternance dont j'avais accepté d'être le professeur d'histoire-géographie. Dans cette classe, cours adaptés et stages en milieu professionnel alternent régulièrement. C'est à mon sens un excellent dispositif. Il n'a qu'un défaut : destiné à des jeunes aux capacités scolaires faibles, mais dégourdis et travailleurs, il accueille une forte majorité de branleurs tout-terrain et de racailles qu'on ne sait où caser en attendant leurs seize ans. Laissez-moi vous présenter l'un d'eux.

 

Fin octobre 2009

A la récréation, Amar Bacha m’aborde entre deux bâtiments et me lance : « Alors c’était bien hier au Bois de Boulogne ? » et sa fine plaisanterie le fait hurler de rire.

Lundi, c’est vrai, j’ai manqué les cours. Je veillais mon père mourant à l’hôpital de Béthune.

Je décide de ne pas courir après l’imbécile et de l’exclure plutôt de mon cours, dès que celui commencera, soit dix minutes plus tard. Je préfère en effet différer le traitement de l’affaire, de peur d’être violent. Je vais prendre un café. En salle des profs, personne ne remarque mon trouble. Soit je domine parfaitement l’expression de mes sentiments, soit personne ne me prête la moindre attention.

Sonnerie. Je vais prendre ma classe. Il n’y a aucun élève dans le rang. Ils sont disséminés partout, vivant leur vie d’adolescents ascolaires. C’est donc absolument seul que je remontre vers ma salle. Je me sens bête comme un berger qui a perdu tout son troupeau dans la montagne, et qui sait que les brebis se moquent de lui. Mais moi, j’espère que le loup va les bouffer.

Le loup n’a pas faim : Joao traînasse devant la porte, les filles remontent des toilettes, Slobodan termine ses mondanités (wesh bien ou quoi, t’as vu le match) et nous rejoint enfin. Je m’assois à mon bureau et je rédige un billet d’exclusion aussi détaillé que possible. Amar entre en retard et, sentant le vent du boulet, s’approche de mon bureau : « qu’est-ce que vous écrivez là monsieur ? C’est pour moi ? Mais pourquoi vous m’excluez ? Qu’est-ce que j’ai fait ? » A chaque fois, je suis stupéfait par la sincérité que dans ces moments-là ils réussissent à mettre dans leur voix. Ce sont de véritables artistes de la dénégation ; s’il y avait une discipline intitulée disculpation mensongère, les moyennes de nos collèges remonteraient en fusée. Un ou deux autres élèves, alléchés par la perspective d’un incident rigolo, s’approchent du bureau (ils aiment rigoler). Je les repousse, termine la paperasse, et j’envoie Amar chez le principal adjoint, avec la déléguée de classe. Il grommelle en passant le seuil qu’il n’a rien fait, et que je le punis pour rien.

La déléguée de classe, Mlle Houbarik Zineb, m’a demandé avant de partir si le principal adjoint c’était « l’Arabe, là ».

Après leur départ, Souley Issoufou me demande ce que j’ai contre lui. Je lui ai en effet demandé d’ôter son blouson et sa chapka, de débarrasser sa table où il laisse traîner son sac, j’ai vérifié le contenu du sac en question et constaté qu’il était quasiment vide, puis je lui ai demandé de cesser de chantonner et de bavarder. Il voudrait bien que je l’exclue, lui aussi. Il ne vient que pour pointer. Il sait que s’il séchait trop, on lui chercherait des poux dans la tête. Alors il vient, mais il ne faut pas lui demander en plus de se comporter comme un élève.

 

Zineb revient dix minutes plus tard avec un surveillant qui m’explique qu’il va garder ma classe et que M. Choukrani me prie de le rejoindre dans son bureau. Assis tête basse face au principal adjoint, mon insulteur fait nettement moins le mariolle. D’emblée ce garçon m’a déplu. Son vilain menton en galoche de consanguin, ses vêtements moches, son insolence qui te salit. Je me réjouis par avance de ce qu’il va prendre. -Et en effet, il se fait laver la tête au gant de crin. Il a la très mauvaise idée de hausser le ton et de tenir des propos confus qui peuvent être compris comme des menaces ; il jure aussi, de façon absurde : « sur la tombe de ma sœur j’ai pas dit ça ! » Pauvre fille morte et parjurée. M. Choukrani l’écrase. Les mots tombent sur la tête d’Amar Bacha comme des gifles bien appuyées. « Voyou », dix fois, vingt fois. Le chef dit qu’il ne se laissera pas intimider par un caïd de 15 ans, d’autant qu’il connaît certainement mieux la rue que lui ; il ajoute que les personnes dans son genre n’ont pas leur place dans notre collège (mais où, alors ? n’ai-je pu m’empêcher de penser. Car il a dit aussi que s’il fallait mettre la moitié des élèves à la porte pour pouvoir travailler sereinement, il le ferait.)

Exclusion jusqu’aux vacances. On a eu ta mère au téléphone, elle vient cette après-midi à 15 h 30. Ah jcrois pas, elle m’a dit qu’elle avait un truc urgent à faire à Bobigny. Elle m’a même dit de l’accompagner. Elle viendra. Mais. Elle viendra. Et ton père ? Tes parents vivent ensemble ? Oui. On peut le joindre à son travail ? Il a pas de travail. Il a un portable ? Oui. Son numéro ? Je le sais pas. Ça va te revenir. Jvous dis que jconnais pas son 06. Tu vas faire un effort de mémoire. Mais. Ou alors on demande à ta mère de prévenir ton père que leur enfant est un voyou et qu’ils doivent venir d’urgence au collège ? 06 euh… Il me semble qu’il pleure. J’aimerais bien qu’il pleure, qu’il ait de la peine. Sa sœur est morte, son père est au chômage, sa mère doit se traîner à la préfecture pour résoudre de pauvres problèmes administratifs, il porte des vêtements qui ont sans doute déjà été portés par trois frères aînés. Mais je m’en fous. Finalement, M. Choukrani est un meilleur éducateur que moi : dans l’esprit de ce jeune homme, il s’efforce par une violence contrôlée d’instiller l’idée qu’insulter un adulte qui ne vous a rien fait est un acte lourd de conséquences pénibles. Sous mes yeux, il est en train de bricoler un instinct moral pour ce garçon, comme un chirurgien réparerait au bistouri une tare physique.

 

Je rejoins mes élèves content. En mon absence, le surveillant a fait de son mieux, mais je retrouve une craie écrasée au sol et des boulettes autour de mon bureau. Il paraît soulagé de me passer la main. Pourtant ils ne sont plus que huit, et le principal perturbateur est désormais hors-jeu. Mais ces huit ont la mauvaise volonté de 8.000. Zineb me demande quel stage elle pourrait faire pour devenir présidente de la République. Puis elle chante à mi-voix. Rachel tient trois de ses propres cheveux entre le pouce et l’index, et elle joue avec, les examine dans un rayon de soleil, les agite comme un drapeau. Mes reproches la font hennir de rire. Elle a 16 ans. Svetlana me demande à sortir, car elle a ses règles. Souley remet sa chapka. Je leur explique le Front populaire. Ce qui les frappe, c’est que Léon Blum porte le même nom que l’acteur Orlando Bloom. J’avais choisi ce sujet en me disant : le peuple, les pauvres, la grève, lutter contre les privilégiés, conquérir et défendre ses droits, les congés payés, etc. Mais ils s’en cognent puissamment. Ils veulent juste que ça sonne.

 

A la fin de l’heure, Amar vient me porter une « lettre d’excuse » que je ne parviens malheureusement pas à retrouver, et c’est très dommage, car elle constitue un petit chef-d’œuvre du genre « auto-disculpation avec fautes d’orthographe ». Il en ressort qu’Amar regrette certes de m’avoir manqué de respect, mais qu’à la maison, il est tyrannisé par un grand frère qui l’oblige à coucher sur un canapé dur comme du béton et qui n’hésite pas à le réveiller à quatre heures du matin pour lui ordonner de faire à manger ; et qu’en plus, il vit au sixième et que c’est toujours lui qui monte les courses (il écrit : « les cours », j’ai mis du temps à comprendre, tout comme la raison pour laquelle il ne prend pas l’ascenseur). Bref, sa vie est dure, et je suis bien rosse de l’endurcir encore avec mes exigences. Quand « j’ai rien fait » ne marche plus, il reste « mais j’ai des excuses ». Les excuses fleurissent chez nous comme les pavots dans les vallées afghanes. A la fin de sa lettre, Amar se compare au « petit Poucet », ce qui témoigne d’une culture classique largement supérieure à la plupart de ses pairs, et d’une imagination certaine. De nouveau, je regrette l’absence de loup, encore que M. Choukrani fasse un loup convaincant.

Après ce cours éprouvant, j’ai les 5° G, ma classe préférée. Ils bavardent, ce ne sont pas des génies, mais on s’entend bien, tout simplement. Mon rapport avec eux ne se limite pas à de la gestion disciplinaire, comme avec la plupart des autres. Avec eux je me repose, je peux parfois ôter le masque de dureté ou d’impassibilité. Je fais mon métier. Parce qu’ils m’aiment bien ou parce que je les intéresse, je leur apprends un truc de temps à autre. A la fin de l’heure, ils s’attardent volontiers dans ma classe, s’emparent des marqueurs et des craies, et ils écrivent au tableau « Bonne appetit monsieur Devine » ou –ce qui me touche immensément- « Merci ». On est là, me semble-t-il, dans la normalité du rapport prof-élève, mais cette normalité est devenue exceptionnelle.

Ils me rappellent le temps de ma propre scolarité.

 

Le surlendemain de l’incident, Amar vient à ma rencontre. Il n’est pas censé se trouver là, devant la porte de ma salle, mais je préfère ne pas rentrer immédiatement en conflit avec lui. « Eh msieu, vous avez lu ma lettre ? Vous avez compris pourquoi jsuis comme ça ? -Mais Amar, tout le monde a ses problèmes. OK, t’as pas une vie facile. Mais pourquoi c’est moi qui devrais payer pour ça ? Je ne t’ai rien fait, moi ! » Cette réponse paraît le laisser perplexe. Si je ne sers pas à ça, à quoi est-ce que je sers, au juste ?

Dans un coin de ma tête, une petite voix : « et toi, tu es bien sûr que tu ne fais pas payer tes problèmes aux élèves ? »

Dans cette classe, à chaque cours, comme un running gag (qui me fait de moins en moins rire) : « Pourquoi on est encore obligés d’aller à l’école ? C’est nul, l’école ! On s’ennuie ! On veut sortir ! » Puis, selon un biais où je reconnais l’empreinte fidèle des médias contemporains, les révoltés antiscolaires cherchent à désigner un coupable. Ce sont Charlemagne et Jules Ferry qui sont régulièrement couverts de reproches, voire d’insultes. Le retournement de l’image d’Epinal, naguère glorieuse, aujourd’hui infamante, des inventeurs de l’Ecole, me fascine.

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Published by Ali Devine - dans Souvenirs - souvenirs
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commentaires

D'Enguell 24/10/2011 11:25



"s’il y avait une discipline intitulée disculpation mensongère, les moyennes de nos collèges remonteraient en fusée."



Toujours autant de plaisir à vous lire, et encore plus de vous avoir retrouvé !



Ali Devine 25/10/2011 17:12



Merci beaucoup !



profesvt 29/09/2011 20:48



Ravie de te lire à nouveau :p