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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 18:05

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Selon différentes sources :

 

Le jeudi de la rentrée, une dizaine de greluches tentent de bloquer l'entrée du lycée par un médiocre barrage. Les policiers qui patrouillaient dans le quartier à titre préventif sont semble-t-il restés passifs. Un collègue aurait assisté à une scène étrange : à sept heures et demie du matin, un jeune s'approche du lycée en poussant devant lui un caddie ; des agents de la BAC lui barrent la route et lui demandent ce qu'il compte en faire ; il leur répond benoîtement qu'il fait ses courses ; et ils le laissent passer ! J'ai du mal à y croire, mais qui sait.

Les bloqueuses, qui n'ont pas réussi pour cette fois à obtenir le concours des racailles des quartiers environnants, compensent leur faible nombre par un volume vocal impressionnant. Plusieurs adultes s'approchent d'elles pour tenter de les raisonner, mais elles poussent aussitôt des cris suraigus à te déchirer les tympans, comme si on tentait de les violer. Du coup, les malheureux négociateurs finissent par battre en retraite, tout penauds.  (Parallèle intéressant : le bloquage des lycées par des individus de sexe majoritairement féminin et le refus de brader sa virginité. Mon corps m'appartient / mon bahut est à moi. A creuser.)  

Excédé par cet épilogue imprévu du mouvement d'octobre, le proviseur appelle la police. Des CRS dégagent les lycéennes en lutte sans prendre de gants, mais sans violence non plus, et libèrent l'accès du lycée ; puis la plupart d'entre eux regagnent leur car d'abord, leur caserne ensuite, en laissant sur place quatre collègues (dont une femme) pour établir une sorte de barrage filtrant, ouvert aux élèves mais hermétiques aux casseurs. Je traverse d'ailleurs leur ligne sans avoir besoin de produire aucune carte professionnelle, aucun justificatif.

 

Mais les élèves présents en nombre devant l'établissement se refusent à entrer. Ce n'est pas qu'ils soient grévistes ; mais, comme me le dit une de mes seconde : "Maintenant, c'est les CRS qui bloquent le bahut !" Ou, comme le formule un autre, avec une hypocrisie hilarante : "On veut pas passer, on a peur !" Très rapidement, l'immense majorité des élèves encore présents se disperse et rentre chez elle. Arrivé en salle des profs dès neuf heures du matin alors que je n'ai pas cours avant 13 h 30 (j'ai de la paperasse et des corrections à liquider), j'entends mes collègues revenir bredouilles :

 

"Il n'y en avait aucun",

"J'en avais quatre, je les ai renvoyés chez eux",

"Qu'est-ce qu'on peut faire quand on a trois élèves ? -Un poker !",

"J'en avais six sur trente-cinq, je leur ai donné le choix entre regarder ensemble une vidéo pédagogique et repartir. -Et alors, qu'est-ce qu'ils ont choisi ? -Ecoute, tu me vois, je suis devant toi, pas dans ma salle de classe."

"Ca va commencer à devenir tendu pour les terminales ; on a déjà trois semaines de retard sur le programme, et une seule note pour le premier trimestre."

Une ambiance étrange règne dans notre assemblée de chômeurs techniques. Beaucoup de collègues se lâchent et blâment ouvertement les tire-au-flanc ; on rivalise d'anecdotes illustrant l'immaturité de nos peut-être-futurs bacheliers. En même temps, une sorte d'excitation joyeuse est nettement perceptible. La persistance d'un désordre ridicule, l'inactivité justifiée par un cas de force majeure, la possibilité d'exprimer à l'égard des élèves un mépris léger, tout cela produit l'effet cordial d'un bon apéritif.

Une seule enseignante a eu sa classe entière. C'étaient des terminale venus s'inscrire au bac. Une fois la formalité accomplie, ils ont tous disparu.

 

Je commence à me demander ce que je ferai moi-même. Tout en observant une salle des professeurs qui ne m'a jamais paru sinistre à ce point, malgré les rires et les conversations. (Je n'ai jamais été très doué pour la vie en société, je ne parviens pas à lier conversation avec mes collègues, alors j'observe.) Sur un mug, je lis la phrase suivante : "La cholécystite n'immunise pas contre la grippe. OK, Ghislaine !" Un paquet de copie ayant pour thème "l'automutilation chez les jeunes" traîne sur une table. "Les automutilations on généralement pour but de se punir, la personne pense ainsi pouvoir se soulager et oublier ses problèmes." Juste à côté, un exemplaire de Soleo, Magazine de l'Agence Europe-Education-Formation avec des articles tels que "Une future élite 'apprend à désapprendre' " et une belle interview de madame Androulla Vassiliou, commissaire européenne à l'éducation, à la culture, au multilinguisme et à la jeunesse, venue vanter la stratégie dite Youth on the move.

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 Madame Androulla Vassiliou.

Young and on the move.

 

Je finis par décider de reporter mes cours. Donner ma leçon comme si de rien n'était devant une classe dont les deux tiers des élèves manqueront n'a aucun sens. J'écris donc à ceux dont j'ai l'adresse pour les prévenir que nous rattraperons les heures perdues à un moment où les choses seront revenues à la normale.

Entre le 14 octobre et le 8 novembre, j'ai fait trois heures de cours. Mais si je m'examine honnêtement, je ne peux pas dire que je regrette ces perturbations.

 

Quand j'étais en khâgne, les professeurs nous faisaient encore remplir, en début d'année, une fiche d'informations personnelles où ils nous demandaient souvent ce qu'étaient nos projets professionnels. Je répondais avec le sérieux d'un âne qu'on étrille, que je voulais être journaliste ; mais certains de mes collègues, plus mûrs et sans doute plus disposés à l'irrespect, répondaient absolument n'importe quoi, tout ce qui leur passait par la tête. L'un d'eux avait écrit qu'il voulait devenir pin's. Un autre affirmait se destiner au beau métier de berger. Un troisième enfin (un gros type dont l'intelligence ne paraissait pas au premier abord et que l'on surnommait le Quintal, mais qui avait beaucoup lu) avait répondu en citant de prétendus vers de Boris Vian :

"Moi quand j'serai grand, j'veux être pirate."

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Published by Devine - dans Au lycée
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commentaires

Robert Marchenoir 09/11/2010 16:15



Vos élèves refusent de brader leur virginité ? Sans blague ? C'est nouveau, ou elles sont musulmanes ?