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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 17:47

Il fait beau, le soleil brille, je ne vois pas un nuage dans le ciel. Je sue. J’ai refermé la porte en soupirant « eeeh putain ». Je suis angoissé. C’est la prérentrée.

 

La convocation expédiée dans les derniers jours du mois de juin, et soigneusement conservée depuis, indiquait nettement que la traditionnelle réunion se tiendrait dans l’amphithéâtre Poincaré. Notre lycée n’occupe qu’une petite portion d’un vaste campus ; et le lieu de rendez-vous se trouve hors de mon territoire, dans une zone dont l’espèce endémique est l’universitaire scientifique velu. Bon, me dis-je, ce n’est pas grave : le brouhaha produit par les collègues échangeant leurs impressions de vacances et réactivant la machine à potins me guidera à coup sûr vers l’endroit. Mais voilà, je suis en retard. En retard à la première réunion de l’année ! « Grande feignasse de fonctionnaire / t’es vraiment payé à rien faire./ Mais attends un peu que Sarko / te mette un bon coup de rabot. » Je ne trouve qu’une collègue tout aussi désorientée que moi.

Où sont les autres ? J’écarte au prix d’un certain effort mental l’idée d’une grève spontanée et définitive –quelqu’un m’aurait prévenu, je pense. La collègue et moi entrons timidement dans les locaux étrangers. Dans le hall, sept ou huit tablées d’inoccupés en t-shirts assortis attendent que l’on vienne s’intéresser à leur offre de mutuelle étudiante. On les questionne. Ils ne savent pas. Ils ne sont pas d’ici. « Vous servez à rien, retournez dans votre putain de pays ! » pensè-je alors. Mais l’un d’eux nous gratifie d’un geste vague : tfaçon, dans c’bâtiment, y’a qu’un amphi, par lô. Nous nous y rendons donc, par lô.

Arrivé au local indiqué, je jette un coup d’œil par la vitre. Deux cent personnes assises dans la salle, une dizaine à la tribune, ça pourrait être ça. Mais j’observe que l’on projette à l’écran un Powerpoint impeccable portant des expressions telles que « taux de réussite aux concours ». J’informe alors ma camarade, trop petite pour regarder comme moi (elle est prof de français) : « c’est pas les nôtres. » D’ailleurs l’amphithéâtre s’appelle Blaise Pascal, c’est pas le même mec non plus. Il faut chercher ailleurs. Notre retard commence à devenir blâmable. Nous nous concertons. Notre première décision consiste à miser sur la fraternité en sollicitant des renseignements des passants. Un trio d’étudiants hirsute nasille de labyrinthiques à-droite à-gauche. Puis une secrétaire paie de sa personne en nous menant jusqu’au seuil du local recherché. Hourra ! -Mais, en fait, non ! et même COUP DE TONNERRE ! Il n’y a personne dedans !

 

J’explique à ma collègue que sans doute, les participants à la réunion sont passés en bloc dans une dimension parallèle, une sorte de mutation interacadémique dans l’hyperespace. Peut-être d’ailleurs est-ce un moyen utilisé par Luc Châtel pour réduire plus rapidement les effectifs enseignants. A présent, nous ne sommes plus que deux pour un lycée de 600 élèves, sans compter les filières avec des sigles que tu comprends même pas qu’est-ce que ça veut dire ! –La collègue me dit qu’en fait ils sont sans doute ailleurs, et qu’on ferait bien d’aller se renseigner au lycée, elle y a vu des gens. J’ai envie de lui répondre que ce sont peut-être des zombies, mais je décide de lui donner sa chance. Les femmes aiment bien qu’on leur montre qu’on les prend au sérieux.

Chemin faisant, elle m’explique qu’elle n'est venue que pour la forme, car elle se trouve en fait en congé de formation pour pouvoir terminer sa thèse. Mais celle-ci, commencée depuis dix ans, est très mal engagée. Elle a du mal à nommer les raisons qui la poussent à vouloir finir : elle n’espère plus de carrière à l’Université, et évalue sévèrement son travail. Il lui reste un mois et demi pour boucler, après quoi il faudra préparer la soutenance. Elle vit des jours difficile, dort mal, est hantée par son corpus. Elle voit venir le terme de l’aventure comme une catastrophe inéluctable. Il y a cinq ans, j’ai vécu une situation assez proche, je lui en parle et un certain courant de sympathie passe entre nous. Mais je ne connais pas son nom, ni elle le mien, et nous n’osons pas nous le demander mutuellement car nous sommes collègues depuis déjà un an. Ainsi se tarit bêtement le courant de sympathie (« Courant de sympathie / Petite source tarie / Vraiment, quelle misère / Je vais reprendre une bière. »)

Au lycée, nous nous renseignons auprès d’un zombie de sexe féminin (la concierge). Interrompue au beau milieu d’une conversation avec l’un de ses frères en zombitude, elle affiche une expression hagarde et tient des propos décevants : elle était à la réunion il n’y a pas un quart d’heure, mais elle ne saurait pas nous dire le nom du lieu où elle se tient, et pour ce qui est de nous expliquer comment nous y rendre, ralala, c’est compliqué. Je m’aperçois alors qu’une feuille A3 a été scotchée sur la vitre de la loge, face imprimée vers l’intérieur. Je contourne alors mon interlocutrice et, sur le seuil de son antre je lis (corps 72 gras) : « LA REUNION DE RENTREE INITIALEMENT PREVUE EN AMPHI POINCARE AURA FINALEMENT LIEU EN AMPHI CONDORCET ». L’écran d’ordinateur montre une partie de démineur (niveau avancé). Dans Walking dead, de Robert Kirkman et Charlie Adlard, les morts vivants sont rarement tués avec des armes à feu ; pour économiser les munitions, les humains sains se servent généralement d’instruments tels que le marteau, la hache, ou dans le cas de la belle Michonne, d’un sabre de samouraï. Allez, à Condorcet.

 

Nous finissons par trouver. L’endroit est plein comme un œuf, il n’y a plus une place assise. Comment diable ont-ils trouvé ? Les larges baies vitrées, et la densité de son occupation, ont fait de la salle une étuve. Je retourne dans le vestibule, que j’avais traversé en hâte, et je me rends compte que celui-ci est relativement frais, ombragé, et surtout que des haut-parleurs me permettent d’entendre les propos tenus à la tribune avec une perfection presque excessive : non seulement l’intervenant principal, mais aussi les chuchotis de ses voisins. La pièce comporte un bar, que je trouve malheureusement vide. Je m’assois dans un confortable fauteuil. La voix nasillarde et subtilement arrogante du proviseur explique que tout va bien : les résultats au bac ont été bons, tous les postes sont pourvus, on va nous fournir des armes blanches pour les zombies, etc. J’ouvre mon bloc-note à tout hasard., mais mon attention est immédiatement divertie par les dessins. Mon fils aîné a représenté l’antrènement d’une équipe de superhéros, le cadet, une abstraction en forme de gribouillis circulaire. Dire qu’ils vont rentrer eux aussi ! Si jeunes ! Ils me manquent. Je les ai quittés il y a soixante-quinze minutes.

Je suis seul à côté d’une foule. J’entends des gens que je ne vois pas, que je n’écoute pas. Je suis excité, très mal à l’aise et déjà un peu fatigué. Au-dessus de moi, sur une plaque de marbre, une citation gravée du grand homme dont l’amphi a pris le nom :

« La nature n'a marqué aucun terme au développement des facultés humaines ; la perfectibilité de l'homme est réellement infinie. »

 

*   *   *   *   *

 

Plus tard dans la journée. Réunion de l’équipe pédagogique de la classe de seconde où j’enseignerai l’histoire-géographie. La professeure principale répond à nos questions.

 

« Et le fait que ce soit une classe européenne, ça veut dire que les élèves seront meilleurs ? Ils ont été sélectionnés ?

-Ecoute, si je regarde la liste d’appel comme ça… Abdelmoumni, Ashraf, Ben Omar, Bokolo, Çakmak… A priori c’est la même chose que d’habitude.

-Ho, ho, ho !

-Ah oui, ça s’appelle du racisme primaire mais j’assume. Vous voulez que je vous montre le dessous des cartes, au sujet de cette classe d’élite ?

-Ça devient intéressant, là.

-La direction a lancé cette idée d’avoir une classe européenne pour redorer le blason du lycée. Bon. Très rapidement, ils se sont aperçus qu’il n’y avait pas assez de candidats pour faire une classe complète –loin de là, même. Donc ils ont regardé vite fait le dossier des élèves, ils en ont convoqué certains, ils leur ont fait passer un entretien oral de cinq minutes dans le bureau du proviseur, et à la fin de l’entretien, ils leur ont dit : ‘Congratioulècheunze ! Yourine !’

-Remarque, ils recrutent les contractuels un peu de la même façon, alors…

-Sinon ce qui est bien aussi dans cette classe, je sais pas si vous l’avez remarqué en regardant vos emplois du temps, c’est que c’est une classe où il y a un projet artistique. De la danse, avec un vrai chorégraphe parisien, trois sorties au théâtre planifiées, enfin quelque chose de vraiment bien. Tout est payé par le département.

-Et tous les élèves y participent ?

-Non.

-Alors combien ?

-Un.

-Hein ?

-Un.

-Tu veux dire qu’un seul des 35 élèves de la classe participe à ce machin ?

-Dis donc, qu’est-ce que t’as fait pendant les vacances ? Je te trouve un peu lent.

-Non mais attends, ils font deux heures d’histoire-géo en anglais chaque semaine, ça me paraît amplement suffisant comme fanfreluches pédago-modernes. Ce putain de cours de danse occupe deux heures en plein milieu de l’après-midi du mardi ! Et à cause de lui, 34 élèves sur 35 vont avoir un trou de deux heures dans leur emploi du temps !

-Et les cours vont se terminer à 18 h 30, alors qu’ils reprennent le lendemain à 8 h.

-Et ils passent quarante heures par semaine au bahut.

-C’est absolument n’importe quoi. Qui a eu l’idée de génie de monter ce truc ?

-Alors écoute, je sais pas si je peux dénoncer…

-Allez, vas-y, balance !

-Bon, c’est la CPE, Mme Vaché. Elle avait déjà monté un atelier l’an dernier, ça s’était pas trop mal passé. Alors elle a voulu reconduire ça en faisant les choses en grand. Elle a monté un dossier blindé et elle a obtenu tout ce qu’elle voulait. De ce point de vue, elle a vraiment fait un super-boulot. C’est après qu’elle a merdé. Elle s’est dit : ‘On va proposer ça aux élèves de la classe européenne ; comme c’est des bons petits, ils vont se précipiter.’ Moi j’ai essayé de lui expliquer qu’il valait mieux faire ça dans une autre seconde, et en y inscrivant tous les élèves de gré ou de force. Elle m’a pas écouté, vous voyez le résultat.

-Et on peut pas faire machine arrière ?

-Ah non, l’argent est versé, les contrats signés, donc c’est plié. Mais le bon côté des choses c’est que c’est un projet ouvert, vous pouvez tous vous y investir si vous voulez.

-Attends collègue, je te respecte mais tu veux qu’on te frappe ? »

 

*   *   *   *   *

 

Au soir. La poste m’a livré le roman acheté : Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson. Quatrième de couverture :

 

« Assez tôt, j’ai compris que je n’allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m’installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie.

J’ai acquis une isba en bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal.

Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j’ai tâché d’être heureux.

Je crois y être parvenu.

Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à la vie. »

 

Je sens mon âme chavirer en lisant ces lignes. Puis elle se rétablit, retrouve hélas son aplomb. Le problème de ma vie, c’est une trop bonne flottaison.

 

 

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Published by Devine - dans Au lycée
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commentaires

dom 09/10/2011 17:15



Superbe, les trois phrases de fin sont à se damner !