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24 octobre 2013 4 24 /10 /octobre /2013 16:32

Retraites

 

J’ai eu quarante ans il y a peu. Je reçois donc du « GIP Info retraite » un courrier récapitulant ma situation : nombre de trimestres cotisés, points accumulés pour la retraite complémentaire, etc. Ma carrière a été fort rectiligne et banale : grande école où en qualité de fonctionnaire-stagiaire j’ai perçu un salaire, service national en coopération, quatre années d’enseignement à l’Université sur des contrats de type ATER, puis intégration dans l’Education nationale, où je purge actuellement ma neuvième année. J’ai toujours travaillé dans le public, j’ai toujours été salarié par l’Etat ou par l’une de ses dépendances. Pourtant, en épluchant le memorandum détaillé qui m’a été adressé, je m’aperçois que quatre années entières de cotisations ont disparu (ce qui a pour effet de repousser l’âge prévisible de ma retraite à 67 ans et demi). Quatre années, tout de même ! C’est une erreur que je ne devrais pas avoir de mal à faire rectifier ; mais je pense à ceux qui ont au cours de leur vie professionnelle enchaîné missions d’interim et CDD, petits boulots et temps partiel. Je leur souhaite bien du courage pour débusquer les erreurs que contiendra leur dossier.

 

*   *   *   *   *

 

Education nationale

 

Au lycée, réunion avec le proviseur au sujet de notre bâti. Nous nous plaignons de ce qu’on nous repousse de plus en plus souvent dans les affreux préfabriqués qui jouxtent les locaux en dur. Ils n’ont pas été conçus pour servir dix ans de suite comme nous l’avons fait et leur vétusté fait pitié. Les cours s’y déroulent toujours plus mal qu’ailleurs ; les élèves s’y sentent comme en pré-vacances. Une collègue est particulièrement remontée :

« Il y a deux ans je signalais déjà qu’une porte avait été arrachée de la salle Z1, si on peut appeler ça une salle, mais il n’y a pas eu moyen de réparer parce que, nous disait-on, on ne retrouvait plus d’huisserie du même modèle. Résultat, l’humidité est entrée dans le local, son sol s’est effondré et maintenant l’ensemble du bâtiment est condamné. Est-ce qu’au moins on peut espérer que cette histoire lamentable va nous valoir la construction de salles de cours en dur ?

-Non, répond nettement mon proviseur, vous savez que tous les projets existants dans ce domaine sont gelés par des problèmes fonciers ; là-dessus il ne faut vraiment se faire aucune illusion. Mais vous serez heureux d’apprendre que le Conseil régional ne se désintéresse pas totalement de notre sort.

-Ah bon ? Ils vont nous louer des bureaux ? Il y en a qui sont vides depuis quatre ans, dans un immeuble neuf le long de la nationale.

-Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Voyez-vous, la réforme des rythmes scolaires s’appliquera dans cette commune à partir du mois de septembre prochain. La mairie a besoin de locaux pour les activités périscolaires, et elle va donc nous prier de lui rendre les clés de l’annexe qu’elle nous prête depuis des années. Tous les cours qui avaient lieu là-bas vont devoir être rapatriés.

-Et où va-t-on les caser ? Tout est plein.

-C’est là que le Conseil régional intervient. Il devrait voter prochainement l’achat d’un nouveau bâtiment démontable, ce que vous appelez un préfabriqué, où on pourrait aménager quatre nouvelles salles de classe. Nous sommes en train de réfléchir pour savoir s’il faut aller au-delà.

-Mais c’est pas vrai ! 

-M. le proviseur, avez-vous la moindre idée de la façon dont se déroulent les cours que nous donnons là-bas ?

-Ecoutez, vous râlez, je le conçois, mais dans l’immédiat je n’ai vraiment rien d’autre à vous proposer. Et puis il faut mesurer l’effort que représente cet investissement. Un bâtiment démontable comme celui dont nous aurions besoin, c’est, au terme d’une procédure d’appel d’offres assez lourde, une dépense de l’ordre du million d’euros.

-Un million d’euros !

-Pour un préfa !

-On rêve !

-Vous nous permettriez de mettre le Conseil régional en contact avec des sociétés de maçonnerie du coin ? Je connais des Portugais très bien.

-Allons, allons, soyons sérieux », reprend le proviseur manifestement gêné. Il n’en est pas personnellement responsable, mais l’état de nos bâtiments est pour lui un motif récurrent de honte –même pour les salles de classe « en dur ». Certains locaux théoriquement dédiés à la pratique des sciences n’ont pas d’eau courante ; dans plusieurs salles le chauffage et l’isolation thermique sont tellement déficients que la température hivernale y descend en dessous de 10°. Le proviseur se défend de nos plaintes récurrentes en alignant les chiffres. Telle réparation coûte ceci, on a investi cela dans tel autre chantier. Mais l’effet de sidération que produisent des chiffres toujours trois fois supérieurs à notre évaluation ne dure pas.

 

*   *   *   *   *

 

« Eh, bonjour monsieur !

-Oh, bonjour Alioune !

-Vous avez vu ça, monsieur ? »

Et il me montre fièrement son diplôme de baccalauréat, orné de lauriers et de dorures.


Alioune est un sympathique et indécrottable cossard, dont le hasard a fait mon élève pendant les trois années de son passage au lycée. Il a toujours su fournir la quantité exacte d’efforts pour passer d’une classe à l’autre, accompagné d’appréciations trimestrielles telles que « Mettez-vous donc au travail » ou « Le prochain trimestre sera décisif ». Indolent et ne posant jamais aucun problème de discipline, pas bête et donc auteur de copies où le correcteur parvenait toujours à trouver deux ou trois bonnes réponses, bénéficiant enfin du contraste avec des camarades de classe ingérables et/ou illettrés, Alioune a glissé comme en toboggan jusqu’à la fin de sa scolarité secondaire. Il a choisi la filière technologique « Sciences et techniques de la gestion » car elle a la réputation d’être particulièrement adaptée aux élèves paresseux, et son choix a payé. Le voici bachelier.


« Et en histoire-géo ?

-Un petit 11 / 20, sans rien faire, comme d’hab.

-Vous n’auriez pas préféré avoir 17 en ayant travaillé un peu ?

-Boh, vous savez, msieu, j’ai déjà eu mention Assez bien, alors… »

Je reste bouche bée. Je dois dire que je ne m’attendais vraiment pas à celle-là. Dans la terminale d’Alioune, l’année entière a été jalonnée par les lamentations des enseignants sur la faiblesse du niveau des élèves, leur absentéisme et leur mauvais esprit (voir par exemple ce billet). Mais en juillet, la proviseure-adjointe nous a envoyé un courriel enthousiaste nous informant que notre taux de réussite au bac STG avait dépassé 93 % ; sur les 64 élèves que nous avons présentés, 4 seulement ont échoué –et encore, l’un d’entre eux ne s’est présenté à aucune épreuve. Une rumeur insistante suggère que des consignes d’exceptionnelle indulgence auraient été passées aux correcteurs : comme les programmes changeaient à la rentrée 2013, il fallait réduire au minimum possible le nombre de redoublants. Dans cette perspective, les épreuves du bac s’apparentaient à une sorte de purge, et c’est sans doute porté par cette vague purgative que mon Alioune se retrouve nanti d’une mention Assez bien. Je ne le lui dis pas, évidemment. Ce serait méchant, et ça ne servirait pas à grand-chose.

« Et maintenant, qu’est-ce que vous allez faire ?

-Ah, là monsieur, ça va vous faire plaisir.

-Ah bon ?

-Oui. Je suis en fac d’histoire. A Créteil.

-Ouah, heu… en effet, c’est flatteur. »

En fait je suis presque sûr qu’il se retrouve là parce qu’il a été refusé partout ailleurs. Quand ils forment leurs vœux d’orientation, les élèves de terminale placent à juste titre les facultés de sciences humaines en dernière position. C’est le sol matelassé où ils se ramasseront voluptueusement quand toutes les formations sélectives leur auront fermé leurs portes.  

« Et qu’est-ce que vous voulez faire ensuite ?

-Je sais pas encore… De toute façon, avant d’avoir atteint le niveau licence, il n’y a pratiquement aucun débouché. Donc j’ai trois années devant moi. Tranquille. Mais y’a un truc qui me plairait bien, et ça aussi ça va vous faire plaisir.

-Aaahhh bbbooonnn ?

-Oui, j’ai pensé au professorat. Eh ouais, msieu, vous êtes pas éternel, faut penser à la relève. »

Il sourit. Moi aussi. Mais je frissonne en même temps.


 

Plus tard, en prenant un café avec une collègue, je lui demande s’il lui paraît possible qu’un élève présentant le profil d’Alioune intègre un jour notre beau corps de métier. Elle me répond oui sans hésiter. D’une part, la profession tend à se prolétariser, il est donc logique qu’elle attire un prolétariat intellectuel toujours plus bas de gamme. D’autre part, l’effondrement général du niveau scolaire doit bien finir par produire des effets sur le niveau des enseignants eux-mêmes, qui ont été formés par ce système et recrutés par un concours dont le rôle se borne à distinguer les moins inaptes. Ma collègue a gardé de nombreux amis dans le collège par où elle est passée avant d’atterrir chez nous ; on lui dit que parmi les nouveaux enseignants, beaucoup ne sauraient pas écrire sans faute une phrase telle que « Vous devez travailler » (et les professeurs de français ne font évidemment pas exception). Je tente vaguement de relancer : Alioune est encore très jeune, peut-être ses années d’Université vont-elles le mûrir et l’instruire. Ses beaux yeux bleus plissés, ma collègue me demande si je crois que le sel devienne du sucre quand on le verse dans un sucrier.

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Published by Ali Devine
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Aristide 25/10/2013 22:00


C'est votre collègue qui a raison, bien sûr.


Comment pourrait-il en être autrement? On récolte ce que l'on sème comme le dit si bien la sagesse populaire.

Ali Devine 27/10/2013 20:08



Bien sûr que c'est elle qui a raison. Ce qui me rend tout de même un peu triste car en ce qui me concerne, j'ai vraiment fait tout ce que j'ai pu.