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6 octobre 2011 4 06 /10 /octobre /2011 22:28

Blocage, édition 2011, suite (et fin j'espère). Lire d'abord l'épisode précédent pour une meilleure compréhension.


Mercredi. Les enseignants ont prévu d’exercer leur droit de retrait jusqu’à midi, afin d’avoir le temps de se réunir et de prendre une décision commune sur la conduite à tenir. L’AG n’est prévue qu’à dix heures, mais j’arrive peu après huit. Même sans élève ni collègue, je veux être présent au lycée pour montrer que je n’ai pas l’intention d’abandonner ce territoire. C’est d’une puérilité totale, je le reconnais. De toute façon j’espère aussi trouver un peu de calme pour corriger des copies.

L’entrée habituelle est fermée. Aucune explication dans le panneau d’informations. Un grand type, un père sans doute, essaie de distinguer quelque chose à travers la grille de l’enceinte.

« Je peux vous renseigner monsieur ?

-Oui, en fait j’ai déposé ma fille il y a dix minutes, et maintenant je m’aperçois qu’elle n’a pas pu entrer… et elle n’est plus là… je me demande ce qu’elle fait… je l’ai vue partir, avec ses copines… peut-être qu’elle va entrer par une autre porte.

-Ah non, ce n’est pas possible. Il n’y a pas cours ce matin, la direction a dû vous envoyer un SMS pour vous prévenir. Vous n’avez rien reçu ?

-Ah non, rien du tout. La mère et moi on est divorcés, les informations arrivent toujours à la mauvaise personne. Pfff, qu’est-ce que je vais faire… Avec tout ce qui s’est passé ces derniers jours, j’ai pas vraiment envie de la laisser dans la nature…

-Vous savez, c’est triste à dire mais en ce moment elle est plus en sécurité en dehors du lycée que dedans. Vous ne pouvez pas essayer de la joindre par téléphone ? Ça marche généralement bien avec les ados.

-Ah pas avec la mienne. Quand elle voit que c’est moi qui appelle, elle met sur messagerie. »

 

On peut entrer par une autre voie, ultra-sécurisée. Je tente d’avancer vers mon lycée. Je suis arrêté par un vigile : « Eh, monsieur, vous ne pourrez pas entrer, c’est complètement bouclé ! » Je rebrousse chemin et je déambule au hasard. Il fait gris et un peu humide ; l’été indien est reparti aux Indes.  Je croise par hasard le proviseur et ses adjointes, qui pressent le pas vers une réunion où ils doivent rencontrer des huiles de la région Ile-de-France, de la mairie, de la sous-préfecture, du rectorat et du commissariat. Le ministre de l’intérieur, le président de la République, le GIGN et les forces spéciales de l’armée de terre se sont excusés. Ce sera pour la prochaine fois.

Je finis par me diriger vers les locaux de la grande école qui nous loge sur son campus. Le hall, qui serait suffisamment vaste pour qu’on y assemble un Airbus, est vide à l’exception de deux passionnés qui paraissent bûcher sur un problème de géométrie compliqué et d’un étudiant assoupi. Je me tasse dans un coin. J’ai du mal à ne pas imiter le dormeur. Je tente d’échapper à la torpeur en préparant les cours que, peut-être, j’aurai cette après-midi ; mais c’est si peu probable que j’ai du mal à prendre la chose au sérieux.

 

Deux heures passent dans l’ennui ; ça m’apprendra la vanité des beaux gestes. A dix heures, je me rends enfin à la réunion. La salle est déjà pleine comme un œuf. Les enseignants des deux lycées bloqués sont réunis, avec les CPE, les laborantins, enfin tout le monde est là. Le proviseur revenu de son brainstorming avec les huiles ouvre les débats par un bref compte-rendu. Un nouvel élève a été identifié comme incendiaire –on a retrouvé dans son sac un jerrican contenant encore un peu de white spirit. Convoqué avec ses parents dans le bureau du chef d’établissement, il a avoué et a prétendu ne pas connaître les autres émeutiers : c’était des éléments extérieurs qu’il n’avait jamais rencontrés auparavant mais avec qui il s’est d’emblée très bien entendu. Interrogé aussi sur les motifs de son acte, il a répondu :

 

qu’il voulait se défouler.

 

Des mesures ont été prises pour sécuriser l’ensemble des bâtiments : présence de vigiles, de maîtres-chiens, d’une équipe mobile de sécurité dépêchée par le rectorat, voitures de la bac en ronde autour de nos grilles et photographiant tout groupe de plus de trois personnes. On me dit que nous bénéficions du plan vigipirate rouge renforcé. Or le niveau rouge consiste déjà à « prendre les mesures nécessaires pour prévenir le risque avéré d’un ou plusieurs attentats graves, (…) et [à] mettre en place les moyens de secours et de riposte appropriés, en acceptant les contraintes imposées à l’activité sociale et économique. » Le renforcement permet en outre le filtrage systématique des entrées et la fouille des entrants, ainsi que l’interdiction de stationnement à proximité des locaux. Quelle gloire pour nos voyous ! Ils ont beau n’être qu’une trentaine d’ados déstructurés en mal de défoulement, les voilà traités à l’égal d’al-Qaida. –Le proviseur nous explique aussi que, dès que le retour au calme le permettra, on travaillera pour empêcher les intrusions et mieux protéger les biens : une clôture sera édifiée autour de l’un des deux lycées, le préau de l’autre sera transformé en hall fermé, on posera des vitres blindées là où il n’y en a pas encore, les deux principales entrées deviendront des sas permettant d’empêcher toute tentative d’infiltration ; enfin une carte de lycéen nominative sera établie, dont seuls les porteurs pourront accéder à nos locaux. J’avais entendu parler de la mobilité des fonctionnaires mais je ne pensais pas être reversé aussi vite dans l’administration pénitentiaire. Cette liste de mesures est d’autant plus impressionnante que le proviseur reconnaît volontiers qu’elles n’empêcheront pas un groupe d’individus déterminés de venir casser. Tout juste peut-on leur compliquer la tâche.

 

Pendant que le proviseur répond aux questions de la salle, je fais connaissance avec un de mes voisins, enseignant dans l’autre établissement.

« Alors comme ça vos élèves n’ont même pas de carnet de liaison ?

-Les seconde en ont un. Mais pas les autres, c’est vrai.

-Mais comment ça se fait ? C’est la première fois que j’entends parler d’un bahut où rien ne permet d’identifier les élèves. Et puis comment vous faites quand vous devez les punir ?

-Ecoute, jusqu’à la fin des années 90, il n’y avait rigoureusement aucun problème avec les élèves, alors on ne voyait pas à quoi ça aurait pu nous servir. Au pire, on avait parfois deux mecs qui se bagarraient, on leur foutait une baffe, deux heures de colle et ils en revenaient réconciliés. Et encore, c’était très rare. Et puis quand les choses ont commencé à se gâter, il a été question de donner un carnet aux élèves, mais beaucoup d’enseignants étaient contre. Et c’était aussi le cas de la direction qui voulait éviter de se compliquer la tâche et continuer de fonctionner à l’ancienne. Ils disaient qu’il fallait responsabiliser les élèves et que ce n’était pas en les fliquant qu’on allait y réussir. Quand il a commencé à y avoir de gros, gros soucis, c’est devenu une revendication que nos représentants ont formulée rituellement, à chaque CA.

-Et vous n’avez obtenu satisfaction que partiellement.

-Et c’est tout récent, ça date de deux trois ans, grand maximum… »

En une grosse dizaine d’années, on est passé d’un contexte tellement tranquille qu’on pouvait faire de l’angélisme à peu de frais, aux scènes de guérilla urbaine. Le plus frappant est qu’à bien des égards, l’établissement où je travaille reste agréable : il y a d’excellents élèves, de bonnes classes, une majorité de jeunes polis et studieux. Mais je me demande bien à quoi ressemblera 2020 chez nous.

 

Au bout d’une heure, le proviseur finit par repartir pour nous laisser débattre entre nous. Commence alors un échange confus, à forte dimension cathartique. Un adulte compréhensif essaie de nous expliquer que la jeunesse a le droit de se sentir agressée par les projets de refonte du calendrier scolaire, et qu’elle réagit avec les moyens qui sont les siens ; il est hué par la salle et doit se taire et se rasseoir devant une hostilité qui menace de tourner à l’agression physique.  Chez nous, l’année se termine de facto vers le 10 juin… Quelqu’un se plaint amèrement de ce que la relation fusionnelle de nos élèves avec les écrans de leurs smartphones les empêche pratiquement, désormais, d’avoir de vrais échanges avec nous ; voici 2.000 corps fonctionnant avec, en réseau, un seul cerveau parcouru en vase clos d’informations futiles, de musiques et de rumeurs. L’un de nous prévient que la journée du lendemain est annoncée par les émeutiers comme « l’apocalypse » : les agents de la BAC ayant manqué de respect à certains d’entre eux, il y aura vengeance en grand.

Une voix : « Regardez dans la rue, y’a des capuches ! » On se précipite pour voir. Mais en fait, ce sont deux grands blacks qui discutent paisiblement sur le trottoir.

Il faut prendre une décision. Deux options existent. La première consiste à prolonger d’une demie-journée au moins l’exercice du droit de retrait et à organiser une expédition en direction du rectorat pour exiger qu’il nous accorde séance tenante les moyens qui nous manquent, entre autres quelques postes supplémentaires d’assistants d’éducation. Les syndiqués du SNES, qui dirigent la réunion, essaient d’orienter le vote en ce sens. Nous venons d’être martyrisés et notre rapport de force avec la tutelle académique ne sera jamais meilleur. Une enseignante s’écrie : « Eh bien oui, nous avons peur ! On est des pétochards, assumons-le ! » Mais quelques réticences s’expriment à mi-voix. Le recteur risque de contester la légitimité du retrait, car l’établissement est désormais surveillé comme un QHS ; nous deviendrions de ce fait des grévistes non-rémunérés. Par ailleurs, cesser le travail, c’est donner satisfaction aux voyous : ils auront obtenu exactement ce qu’ils attendaient, et il n’est pas très honorable de se plier aux injonctions d’une petite bande de fachos à casquettes. Si des troubles surviennent, c’est à notre chef d’établissement de les constater, et non à nous de les anticiper. Aussi la deuxième option mise au vote consiste-t-elle à reprendre le travail dès la fin de l’AG et à voir ce qui se passe –au moindre incident, on débraiera.

Le désordre et les prises de parole intempestives obligent à reporter plusieurs fois le moment du vote. Quand celui-ci a lieu, la reprise du travail remporte à ma grande surprise une nette majorité.

 

Les partisans de la grève sont très déçus. Ils trouvent que nous avons manqué de courage, que nous nous sommes laissés manipuler par le proviseur. Les gens des deux lycées s’accusent mutuellement d’avoir plombé le mouvement. Bref ça se termine dans une certaine aigreur. Du coup personne ne pense plus aux casseurs. Moi je suis content, car je voulais depuis le début qu'on soit ferme face à eux, que l'on fasse front. Bien sûr on risquait de prendre des coups, mais ça valait d'après moi beaucoup mieux que la honte de leur avoir cédé.

 

 


J’assure mes deux heures de cours de l’après-midi dans le plus grand calme. Et hier après-midi, une élève m’envoie un message pour me prévenir que :


« L’apocalypse n’a pas eu lieu. »

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Published by Ali Devine - dans Au lycée
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commentaires

nath01 07/10/2011 20:54



oui, je pense que le plus sage, le plus "adulte" et le plus courageux, c'était de reprendre les cours.


merci de votre témoignage.