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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 19:03

« (…) ce dont souffrent en premier lieu les enseignants, c'est du décalage entre ce que l'institution leur demande officiellement -à travers ces fameux textes statutaires de 1950- et la réalité de la société d'aujourd'hui, des élèves qui vous sont confiés. Il faut mettre fin à ce décalage. Cela va impliquer de la part des enseignants d'accepter de nouvelles manières de travailler. D'être davantage présents dans les établissements, en contrepartie de ce nouvel engagement ; d'avoir une rémunération augmentée et des conditions de travail différentes. Je voudrais dire combien pour moi il est insensé que dans nos établissements, les enseignants ne disposent pas de bureaux pour recevoir les élèves dont ils ont la responsabilité. »

 

Tel est, dans les vœux adressés par le président de la République aux personnels de l’éducation, le passage qui a le plus retenu l’attention des médias et des enseignants eux-mêmes. Sur certains forums spécialisés (voir par exemple ici), on spécule déjà sur ce que pourraient signifier ces « nouvelles manières de travailler » évoquées par le président. Il aurait l’intention, dit-on, de porter le service hebdomadaire des professeurs certifiés (secondaire) de 18 à 22 heures. Et effectivement, on voit mal comment on pourrait demander aux enseignants d’être « davantage présents dans les établissements » autrement qu’en augmentant leur service.

 

Que feront, que feraient les enseignants pendant les heures qu’on leur ajouterait ? Le président ne le dit pas explicitement : il parle bien de « diversification des parcours », d’« adaptation de la pédagogie à la diversité des élèves » et on devine qu’en insistant sur la différence abyssale entre les élèves de 1950 et ceux de 2012 il veut nous faire comprendre que ceux-ci ont besoin d’être suivis de beaucoup plus près que ceux-là. Mais pour trouver une formulation plus explicite de la pensée présidentielle sur ce point, il faut se reporter au projet de l’UMP pour les questions d’éducation, où on lit notamment : « pour développer l’accompagnement personnalisé de tous les élèves dans l’enseignement primaire et secondaire, nous souhaitons que  les enseignants soient plus présents dans l’établissement. Cette disponibilité accrue pourra être modulée entre cours, accompagnement et tutorat. »

 

Examinons ces trois modalités possibles d’augmentation de service. Même si les textes ne le précisent pas, le tutorat est un dispositif essentiellement destiné à des élèves qui sont en train de rater leur scolarité parce qu’ils ne respectent pas certaines règles essentielles (ponctualité, assiduité, respect de l’institution, etc). Il est assez peu fréquent dans l’enseignement général, sans doute parce que les enseignants l’assurent « sur la base du volontariat » -voir Bulletin officiel spécial n° 1 du 4 février 2010. J’ai un peu de mal à croire qu’il soit à l’avenir comptabilisé dans le service des enseignants et rétribué. De toute façon le tutorat ne peut être efficace que s’il reste largement informel : le professeur et l’élève doivent se choisir mutuellement, ce qui implique une relation de confiance qui se construit dans le temps long. J’ai accepté moi-même de devenir le tuteur d’un élève de terminale à la fin du mois de décembre, parce que c’est à ce moment-là seulement que la mise en place d’un tel cadre de travail est apparue comme utile.

L’accompagnement personnalisé (AP), à l’heure actuelle, est détesté des enseignants et donne très peu de résultats chez les élèves. Le ministère de l’Education diffuse sur son site des vidéos lénifiantes d’élèves heureux d’avoir pu se « remettre à niveau » au cours de stages animés durant les vacances par des enseignants de leur établissement. Mais au lycée, l’essentiel du dispositif consiste en deux heures hebdomadaires imposées à TOUS les élèves (les meilleurs comme les plus faibles). Les modalités de mise en application sont laissées à l’appréciation des chefs d’établissement, mais les contraintes posées par les textes officiels rendent de toute façon leur utilité pédagogique quasi-nulle : les heures d’AP sont le plus souvent dispensées à des demi-classes (soit, en seconde, une grosse quinzaine d’élèves), et elles sont ennuyeuses et creuses parce que les enseignants sont invités à s’en tenir à la méthodologie en laissant de côté les contenus disciplinaires. Evidemment, on peut penser qu’on consacrant plus de moyens à ce dispositif, on en améliorerait l’efficacité. Mais on peut aussi se demander quel sens il peut bien y avoir à étendre un dispositif bancal dans sa conception et, par ailleurs, totalement contradictoire avec les valeurs proclamées par M. Sarkozy, puisqu’il s’impose à tous les lycéens de tous les lycées de France, sans tenir aucun compte de leur diversité.

 

Reste donc la possibilité d’accroître le service des enseignants en leur demandant d’assurer davantage d’heures de cours. Cela cadrerait somme toute assez bien avec l’un des objectifs affichés par le président de la République dans son discours : « faire mieux avec les mêmes moyens ». Si en effet on se donne pour objectif de « revaloriser les enseignants » sans pour autant augmenter les moyens consacrés à l’Education nationale, cela signifie qu’il faut moins d’enseignants mieux payés, et qu’ils doivent travailler davantage. Dans cette perspective, le chiffre de 22 heures hebdomadaires, évoqué plus haut, ne paraît pas chimérique, même s’il correspond à une augmentation énorme (plus de 20 %) du service actuel des professeurs ; il permettrait de tenir au moins un quinquennat l’objectif de non-renouvellement d’un fonctionnaire sur deux.

 

A ce stade, certains lecteurs sont peut-être tentés de hausser les épaules, en pensant : « Et alors ? Je travaille beaucoup plus que 22 heures par semaine, alors pourquoi en font-ils un fromage ? Et en plus, je n’ai pas leurs vacances ! » Il est alors utile de rappeler que la charge de travail des enseignants a été définie en 1950 en se basant sur un calcul très simple : à une heure de classe correspondent 90 minutes de travail en dehors de la classe. Libre à chacun de trouver cette évaluation inexacte ou abusive : arrivé à ma neuvième année d’enseignement dans le secondaire, je peux attester qu’elle est plutôt en-deçà de la réalité. Mon cours de première ES sur « Croissance et économies-monde de la Révolution industrielle à nos jours » m’a pris au bas mot et à lui seul une trentaine d’heures de préparation. Un paquet de 24 dissertations de Terminale représente une cinquantaine de copies doubles, c'est-à-dire un petit livre de poche (avec une intrigue généralement médiocre). Sous la pression conjuguée des parents et de l’administration, la tenue d’un cahier de textes en ligne tend à devenir une obligation. Et caetera, et caetera. Donner 18 heures de cours par semaine revient donc à travailler 45 heures. Donner 22 heures de cours par semaine reviendrait à travailler 55 heures, dans des conditions dont le président reconnaît lui-même la difficulté : les jeunes de 2012 sont bien différents de ceux d’autrefois, savez-vous.

 

On comprend mieux dans ces conditions pourquoi le président en veut tellement au décret du 25 mai 1950, définissant le service des enseignants du secondaire : celui-ci comporte en effet un certain nombre de sauvegardes, dont je ne citerai que deux :

-Les services « sont diminués d'une heure pour les professeurs et chargés d'enseignement qui enseignent dans une classe dont l'effectif est compris entre trente-six et quarante élèves » (article 4).

-« Dans l'intérêt du service, tout professeur peut être tenu, sauf empêchement pour raison de santé, de faire, en sus de son maximum de service, une heure supplémentaire » et pas davantage (article 3).

Qu’il serait commode, qu’il serait pratique de faire sauter ces verrous archaïques…

 

Mais, dira-t-on peut-être, ce qui atteste de la pureté des intentions du président Sarkozy, c’est qu’il souhaite attribuer un bureau à chaque enseignant, afin qu’il puisse y accueillir ses élèves, leurs parents, ou encore y organiser de paisibles réunions de concertation pédagogique. J’apprécierais en effet beaucoup que l’on m’attribuât un bureau ; je le préférerais privatif, mais pour le bien de la Nation je serai prêt à me contenter d’une pièce partagée avec mes collègues d’histoire-géographie. Ce serait toujours mieux que la salle des professeurs des trois établissements que j’ai connus jusqu’à aujourd’hui, et qui se ressemblaient toutes : une petite soixantaine de mètres carrés, un encombrement maximal (boîtes aux lettres, photocopieuse, tables et chaises), quelques postes informatiques fonctionnant parfois, une imprimante fonctionnant rarement ; à quoi il faut ajouter, dans le cas de mon lycée actuel, une regrettable absence de chauffage et un carreau cassé depuis deux ans, qui n’a été obturé par un panneau de balsa qu’à l’occasion d’une visite officielle. Oui, oui, donnez-moi un bureau ! Seulement voilà, il y a 7.000 collèges et plus de 4.000 lycées en France, et près de 400.000 enseignants y travaillent encore. Même si l’on ne construit qu’un bureau pour cinq, voit-on bien les frais que cela va occasionner, qui pis est dans une période de pénurie exceptionnelle ? Vous savez, ma façon de vous respecter, c'est de vous dire ma part de vérité : vous êtes lucides, vous en avez beaucoup entendu et vous savez parfaitement faire la différence entre les discours convenus et les discours authentiques. Alors je crois que je ne suis pas prêt d’avoir un bureau à moi, avec un ordinateur connecté à Internet et tout.

 

Mon-bureau.jpg

Le bureau des professeurs d'histoire-géo : avant-projet 


Si nous essayons d’imaginer la condition enseignante telle que voudrait la façonner Nicolas Sarkozy, nous arrivons donc au tableau suivant : des personnels recrutés à bac + 5, payés 2000 euros bruts par mois en attendant que la « revalorisation » engagée produise tous ses effets (un jour), priés de commencer leur carrière sans avoir reçu de formation pédagogique, travaillant plus de cinquante heures par semaine, et cela devant des classes nombreuses (ou devant des effectifs plus réduits, mais dans le cadre de dispositifs inefficaces). Dans le discours du président, on entend à un moment donné ces mots terriblement justes : « Il n'est pas possible qu'un enseignant entre dans sa classe et que si peu d'enfants, d'élèves, se disent "j'ai envie un jour d'être comme lui" ». Mais si, président, c’est possible : avec vous, tout devient possible.

D'ailleurs ça m'est arrivé vendredi. Un élève de terminale, qui aime la matière mais hésite à s'inscrire en licence d'histoire après le bac, m'a avoué le fond de sa pensée : "J'ai peur de finir prof..."

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Published by Ali Devine - dans Au lycée
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commentaires

profd'anglais 12/03/2012 22:31


Bravo pour cet article!


et une précision, oui des enseignants qui débutent maintenant à 2000 euros bruts par mois... et pour les oubliés, ceux qui enseignent depuis 9 ans comme moi par exemple, on est seulement à 2100
bruts/mois...