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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 21:49

Ma femme met le contact et nous démarrons. Je me promets pour la centième fois de passer le permis, un jour, quand les circonstances le permettront. Puis je tire mon livre de la boîte à gants. Il s'agit du Cas Sneijder, de Jean-Paul Dubois. Le personnage principal, endeuillé et traumatisé par un grave accident d'ascenseur, consacre l'essentiel de ses loisirs à se documenter sur ces machines. Un article de la revue Elevator World retient spécialement son attention, il le lit puis le commente :


« "L’ascenseur est dans une grande mesure un objet sous-évalué et sous-estimé. Il représente pourtant pour une ville ce que le papier est à la lecture ou la poudre à canon à la guerre. Sans ascenseur, il n’y a plus de verticalité, donc plus de densité. Il faudrait alors transporter l’énergie sur des distances de plus en plus grandes et tous les ferments culturels liés à l’urbain se dilueraient. La population se répandrait et s’étalerait sur la planète comme une flaque d’huile, et les gens passeraient leur vie dans les transports en commun." 

Je relus ce texte. M’apparut alors un autre monde, rebâti selon les codes de cet urbanisme aplati qu’évoquait l’auteur, sans doute radicalement différent du nôtre, sans être pire pour autant, un univers raboté, modéré, ramené à l’échelle du pas. Dans sa simplicité, c’était le paysage de science-fiction le plus singulier mais également le plus radical qui se fût jamais offert à mon imagination. Peut-être cette organisation architecturale aurait-elle été le modèle dominant si l’ascenseur, puissant et discret géniteur, n’avait redessiné et façonné notre vie selon ses propres règles et exigences. »


Jetant un coup d'oeil par la fenêtre de l'Opel qui traverse à présent la banlieue sud par je ne sais quelle route (la A 10, je crois), j'émets en pensée quelques objections à cet éloge du monde plat. Je vois en effet se succéder les centres commerciaux et les hangars maousses, les cubes de tôle et les ZAC tristissimes, les pavillons de la classe moyenne inférieure couvrant les flancs de côteau comme des troupeaux d'énormes animaux parasites -toutes constructions se résumant à un rez-de-chaussée parfois un peu surélevé ; et cet univers n'est nullement "ramené à l'échelle du pas" mais au contraire étalé à l'usage du pneu.

Cette laideur accumulée est évidemment le résultat d'une illusion d'optique : il vaut mieux regrouper de tels quartiers, un tel bâti dans les zones que défigure déjà le passage des grands axes routiers et ferroviaires. Mais je n'ai jamais pu passer dans ce paysage sans ressentir une légère difficulté à respirer et du chagrin. C'est dommage que les nécessités de la vie moderne produisent, sur des kilomètres, cela. A l'inverse de Sneijder, le héros de mon roman, je me prends à rêver que l'on concentre tout le périurbain dans de très hautes tours, d'énormes ziggourats évidemment pourvues en quantité suffisante d'ascenseurs puissants permettant d'accéder en un clin d'oeil à l'Ikea du treizième, au Carrefour du trentième, au magasin de plongeoirs du tout dernier étage, là haut, dans les nuages. Ce ne serait vraisemblablement pas plus beau, et on verrait de loin ces gratte-ciel ; mais au moins on libérerait de l'espace, et une heure de marche suffirait pour sortir de l'agglomération parisienne. Par ailleurs les terroristes auraient avec de pareilles cibles la tâche facilitée.

 

On sort du monde urbain par le Parc naturel régional de la Haute-vallée de Chevreuse ; on entre dans la Beauce après Saint-Arnoult en Yvelines. Champs de colza en fleur, de blé en herbe, petits villages somnolents. Je respire mieux. Il bruine quand nous entrons dans Chartres. Les flèches et la cathédrale ne nous apparaissent qu'au bout d'une très longue ligne droite ponctuée de ronds points et bordée, entre autres choses, par une fête foraine dont les bâches n'ont pas encore été tirées. Nous nous garons au bord de l'Eure, près de la porte Guillaume. C'est ma première visite. Je suis ému et je ralentis le pas dans les rues endormies de la vieille ville. Je me sens un peu coupable, aussi : touriste venu en voiture, quand je me suis rêvé tant de fois pélerin en chemin vers Saint-Jacques. En entrant chez elle, je demande à Notre-Dame de faire de moi un marcheur.


 

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Le roi de toutes choses

 

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Published by Ali Devine - dans Voyages
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commentaires

Sofiya 11/05/2012 15:30


C'est beau...